La voix rauque de l’adjudant proféra des commandements et, quatre par
quatre, les tirailleurs sortirent du camp dans l’aube grise. Ils
défilèrent silencieux et farouches, dans les rues qui s’éveillaient; les
chiens errants jappaient sur les talons; la hotte sur le dos, des
sampaniers cheminaient en longue file sous les cocotiers inclinés:
joyeux de leur pêche nocturne, ils saluèrent la colonne de lazzi
égrillards. Stupéfaits de ne point rencontrer l’écho de jadis, ils se
turent, redoutant d’avoir troublé quelque grave cérémonie militaire.
Les chantiers du camp nouveau alignèrent au-dessus des talus envahis par
l’herbe leurs charpentes inachevées, rongées par les termites, et leurs
murs de torchis jaunissant. La clarté blême du petit jour aggravait la
tristesse du terre-plein désert où gisaient dans le sable les bennes
rouges des wagonnets, pareilles aux tronçons d’une coque échouée.
Les tirailleurs détournèrent la tête: trop de souvenirs habitaient ces
cases vides et ces hangars croulants. Hiên tâcha de fermer les yeux:
trop longtemps il avait poursuivi en vain l’ombre de l’Aïeul à travers
le camp abandonné; dans son cœur las, abreuvé de trop de chagrins, il
n’y avait plus de place pour l’espoir; l’absent tardait trop à
revenir... Invinciblement, sa marche se ralentissait; ses jambes
semblaient le river au sol...
--Avance, Hiên, avance: l’adjudant te regarde, dit son compagnon en le
prenant par le bras.
Le sabre court sonnait sur les pavés; le désespéré fit un effort pour
s’arracher à la torpeur qui le gagnait et trotta lourdement, comme un
âne trop chargé.
La compagnie pénétra dans la forêt; les sections se dispersèrent. Hiên
et Nho suivirent une patrouille que le sergent Cang guida. Derrière les
hautes fougères, le tyran disparut.
Hiên écouta craquer les branches tombées que brisaient les pieds nus;
d’autres patrouilles, filant par des sentiers voisins, semblaient des
hardes de sangliers froissant les feuilles mortes. De la brousse touffue
montait le parfum iodé de l’humus séculaire et inviolé, l’âcre odeur des
bruyères teintées de rose, le relent fauve de l’eau croupie. Sur la
terre grasse, que les pluies avaient ravagée, se tordaient les racines
brunes, pareilles à des pythons monstrueux.
La patrouille fit halte dans une clairière, au bord d’une mare obscure;
des arbres géants étendaient sur elle le dais de leurs branches
enchevêtrées: banyans aux troncs enrubannés de lianes, tecks élancés et
droits aux feuilles de carton terne, gommiers balafrés de coupures
béantes qui distillaient la sève sirupeuse et blanche. Dans la boue
piétinée par les chevreuils pointaient les tiges vert tendre des herbes
naissantes.
Hiên huma l’odeur de la forêt, et son cœur déborda. Toutes ses peines
vinrent à lui à la fois, au rappel des parfums familiers: l’exil, les
tortures de l’initiation, les brèves minutes de joies évanouies, les
épouvantes de chaque instant, les coups meurtrissant sa face
douloureuse, et l’amour malheureux, et l’atroce jalousie... Il arracha
de son épaule la bretelle du mousqueton, jeta l’arme loin de lui et
s’abattit dans le gazon trempé de rosée, la figure entre les mains. Il
pleura, avec des hoquets et des râles qui retentissaient dans la
clairière endormie.
--Quelle misère! gronda Nho. Et l’Aïeul qui ne revient pas!... Aïeul à
deux galons, pourquoi nous as-tu abandonnés?...
Il s’exaspérait, hurlait à son tour.
--Tais-toi, dit le sergent Cang. Ne trouble pas le malheureux qui crie
sa peine aux esprits de la forêt... Laisse-le pleurer en paix!...
Ils s’assirent sur une souche, écoutèrent en silence la déchirante
lamentation qui tantôt retentissait, vibrante et sinistre, sous la voûte
des banyans, et tantôt s’apaisait, basse et douce comme une plainte
d’enfant. Nho se rapprocha de Cang:
--Maître sergent, dit-il, maître sergent, il faut écrire à l’Aïeul: il
faut que l’Aïeul sache et qu’il revienne... Écris à l’Aïeul!...
Cang hocha la tête:
--Que lui dirai-je?
--Tu lui diras que nous souffrons...
--C’est vrai, nous souffrons... Mais faudra-t-il lui dire que nous
souffrons par la faute d’un Français?... Pourra-t-il croire, lui qui est
juste, lui qui est bon, à l’injustice et à la méchanceté? Ne me
parlera-t-il pas ainsi: «Cang, tu es un mauvais sous-officier; tu
manques à ton devoir: tu dénonces ton chef parce qu’il est sévère et
sans indulgence. Tu portes contre lui de terribles accusations, parce
que tu ne l’aimes point... Je sais, je sais que tes compatriotes ont
ainsi dénoncé faussement des gradés parce que ceux-ci ne leur plaisaient
pas. Cang, tu mens!...»
--L’Aïeul ne croira pas que le vieux Cang puisse mentir!
--Il me dira: «Réfléchis bien! Tu prétends que l’adjudant vous insulte,
qu’il lève son bâton sur vous. Songe que, s’il a commis cette faute
grave, les mandarins à cinq galons s’indigneront contre lui, le
châtieront: car de telles actions sont contraires aux lois françaises et
aux règlements, et les chefs puniront sévèrement l’homme coupable
d’avoir manqué aux lois et aux règlements. Les chefs haïssent la
brutalité; mais le mensonge les écœure, et, si tu as menti, si tu as
calomnié ton supérieur...»
--L’Aïeul saura distinguer la vérité!
--Il ne me croira point...
--Il te croira!
--Où lui adresserai-je ma lettre?...
--Après l’exercice, pendant la sieste, nous interrogerons les
sampaniers... Nous monterons sur les jonques qui sont dans la baie des
Cocotiers, et nous demanderons aux pêcheurs d’Annam s’ils n’ont pas vu
notre maître... Il faut que l’Aïeul sache!...
Des coups de feu lointains s’espacèrent... Hiên se leva, blême et
titubant, et suivit la patrouille qui se glissait dans la brousse.
*
* *
Nho donna un dernier coup d’aviron: le canot vira dans l’eau dorée, vint
se coller contre la coque couturée d’une jonque. Des sampaniers
accoururent, se penchèrent sur le bordage, saisirent le vieux Cang par
les aisselles, le hissèrent sur le pont où séchaient des queues de raies
et des peaux de requins.
Autour du terrien, que le tangage inquiétait, les hommes de la mer,
leurs femmes hâlées et rieuses, leurs enfants nus et basanés firent
cercle, se poussant du coude, grimpant sur les rouleaux de cordages et
jusque dans les agrès. Tous à la fois, ils questionnaient le sergent;
des jonques voisines, rangées bord contre bord, d’autres curieux
accouraient, avides de connaître le motif de cette visite inattendue:
--Que veux-tu de nous, oncle sergent?
--Pourquoi es-tu venu sur notre barque?
--Que se passe-t-il?
Cang ne répondait rien, demeurant adossé à l’embrasure d’un panneau,
déplorant en silence le manque total d’éducation dont faisaient preuve
ces marins.
Un vieillard le guida par la main, écarta du poing les indiscrets, fit
asseoir son hôte sur une natte:
--Apportez au grand mandarin du thé et du bétel! commanda-t-il.
Il prit place lui-même sur la natte en face du sergent, lui tendit une
cigarette. Et Cang lui demanda:
--N’as-tu pas vu, dans tes voyages, n’as-tu pas vu mon maître?
--Qui est ton maître?
--L’Aïeul à deux galons.
--Ton maître est donc un vieil homme?...
--C’est un homme très jeune, qui a des yeux clairs et souriants, des
moustaches tombantes et couleur de maïs, et qui porte sur ses manches
deux galons d’or. C’est un homme qui est bon avec les Annamites, qui
leur parle avec une voix très douce, dans leur langue, qui donne des
remèdes aux malades, aux petits enfants des sous et des caresses, qui
sait lire dans nos livres et connaît nos légendes et nos poèmes... Il
est instruit, il est sage comme un homme très âgé, et c’est pourquoi
nous l’appelons notre Aïeul...
--Dans quelle région se trouve-t-il?
--Il est parti par la grande route qui va de Saïgon à Hué, et, depuis
son départ, nous n’avons pas eu de ses nouvelles... Quelqu’un des tiens
l’a-t-il vu?
--L’Annam est immense; les ports où sont armées nos jonques sont
innombrables: les unes ont été lancées à Nha-Trang, d’autres à
Phan-Rang, d’autres à Phan-Tiet, d’autres à Cam-Ranh... Mais nous sommes
des gens de la côte et jamais aucun de nous ne se risque à remonter les
torrents, à pénétrer dans la montagne...
--Mais les montagnards viennent vendre les cardamomes aux villageois des
plaines: peut-être un marchand, causant avec les tiens, a-t-il pu parler
de mon maître?...
--Peut-être... Holà! vous autres, ouvrez vos oreilles: quelqu’un d’entre
vous a-t-il ouï parler d’un certain Aïeul à deux galons?
--Moi! moi! crièrent plusieurs voix.
--Moi, je l’ai vu!
Un jeune pêcheur sortit du cercle, s’avança près de la natte et répéta:
--J’ai vu l’Aïeul!
Un soir, sur la place étroite d’un hameau perdu, à la lisière des bois
profonds, il avait vu la foule des paysans et des bûcherons assemblée
autour du banc où trônait un officier, un lieutenant. Cet officier, que
les notables nommaient: «l’Aïeul à deux galons», narrait une histoire
que les campagnards écoutaient, bouche bée; des garçonnets et des
fillettes jouaient à ses pieds; un tirailleur à barbiche blanche allait
et venait parmi les groupes...
--C’est lui, dit Cang, c’est mon maître!
Alors il fit aux sampaniers consternés le récit des souffrances endurées
par leurs frères militaires; il dit les humiliations et les outrages
quotidiens, et la folie de Hiên, et l’appel unanime des opprimés à la
justice de l’absent...
--Écris-lui, conseilla le vieux chef, fais écrire à ton maître, ce soir,
par l’écrivain public qui se tient au marché, une lettre qu’une de nos
jonques portera. Celui-là, qui a vu l’Aïeul, sera chargé de lui remettre
ta plainte et lui répétera tes paroles...
*
* *
--Relis maintenant! dit Cang.
L’écrivain public assura sur ses oreilles les tiges de ses besicles,
prit la feuille à deux mains, l’approcha de la mèche charbonneuse du
quinquet, et lut:
«Reviens, Aïeul à deux galons. Tu as déjà trop tardé. Après ton départ,
le joug a été replacé sur nos cous, plus lourd encore parce que le
bouvier avait des rancunes à satisfaire... Le sous-lieutenant est bon,
mais il ne voit rien et nous n’osons nous plaindre à lui, car Pietro l’a
persuadé que la race annamite était fourbe et dissimulée et que nous
étions méchants entre les méchants.
»Et l’adjudant est maintenant le maître incontesté. S’il se fût
contenté, comme autrefois, de distribuer des jours de consigne, des
injures et des coups de pied, nous eussions retrouvé, pour endurer le
supplice, notre résignation d’autrefois; on eût courbé l’échine et
invoqué ton nom en silence... Mais il a fait pire: se souvenant que tu
avais tiré une première fois Hiên de ses griffes, il s’est acharné
contre ton protégé. Du réveil à l’extinction des feux, il se complaît à
le torturer, à l’abrutir, à l’épouvanter, de sorte que l’être simple est
en train de retourner à ses ténèbres: peut-être reviendras-tu trop tard
pour lui rendre une deuxième fois la lumière.
»Pardonne à ton vieux serviteur d’avoir osé t’écrire ces choses... Je
sais que cela n’est point conforme à la discipline; mais n’est-il pas
permis au soldat qui a servi fidèlement pendant des années d’élever sa
voix en faveur de ses frères d’armes malheureux?
»J’ai trente ans de services, Aïeul: pendant trente ans, des officiers
français et des sous-officiers français m’ont commandé; les uns étaient
affables et doux comme toi; d’autres étaient rigides et inaccessibles,
mais tous étaient justes, et j’obéissais, et tous les tirailleurs
annamites obéissaient avec joie... Celui dont je te parle est injuste et
cruel, et jamais je n’avais rencontré son pareil.
»Nous plions encore devant lui: le jour est proche où le vase trop plein
débordera de toutes parts, où les victimes frémissantes s’insurgeront...
»Hâte-toi, Aïeul à deux galons: tes petits-enfants crient vers toi et se
lassent de n’être point entendus... Hâte-toi!...»