Derrière les faisceaux de mousquetons que hérissaient les lames
luisantes, la compagnie piétinait depuis un quart d’heure. De l’orient
où s’effaçaient les dernières brumes nocturnes fusait vers l’azur du
zénith la lumière jaune et dorée épandue sur le ciel et la terre.
--Beau temps pour la revue! confia Castel, épongeant ses joues rasées de
frais, au fourrier rose et joufflu que le casque trop grand coiffait
comme d’un abat-jour.
--Vrai temps de Fête nationale! Le soleil est républicain!
--Il fera chaud sur l’esplanade de l’artillerie.
--Et pendant la route, donc!
--Pourquoi ne partons-nous pas? Qu’est-ce qu’on attend? Le
sous-lieutenant vient d’arriver: le voici qui cause avec Pietro sous la
véranda de la grande case.
--Tiens! tiens! pourquoi n’a-t-il pas mis de bottes?
--Bizarre!... Et le fougueux Barka est dans son box!
--Qui est-ce donc qui va commander la compagnie?
--Hein! mon vieux! si le lieutenant était revenu sans crier gare!...
--Va donc! va donc! ne te berce pas de cette illusion, mon bon
Provençal!
--En tout cas, le citoyen Pietro porte l’oreille basse. Il était presque
aimable tout à l’heure pendant le rassemblement. Il y a sûrement du
nouveau qui se prépare. Psst! Cang! Tu n’as pas entendu parler du retour
de l’Aïeul, par hasard?
Cang secoue la tête d’un air dubitatif:
--Le bruit court que l’Aïeul est revenu; mais personne n’en sait rien au
juste. On avait annoncé son retour tant de fois déjà que personne n’y
croit plus. J’ai questionné Hiên le Maboul: il ne sait rien; il est à
moitié fou et tout à fait abruti. Depuis deux jours il a cessé de rôder
autour de la maison du lieutenant: il est découragé. Bèp-Thoï n’a pas
paru dans le village hier soir.
--Dis donc, le sergent-major est peut-être renseigné: faufile-toi
jusqu’à la chambre de détail. L’adjudant tourne le dos, justement: tu ne
risques rien. Donne-moi ton mousqueton.
Le fourrier trotta; les franges jaunes des épaulettes de laine dansaient
sur le dolman blanc; il s’insinua entre les stores verts que décoraient
des monstres garance, zébrés par les averses. La basse puissante du
sergent-major émit des paroles inintelligibles, puis le casque démesuré
du messager écarta les rideaux de rotins.
--Le chef m’a envoyé promener. Il dit qu’on se moque de lui, qu’on lui a
déjà monté ce bateau-là quatre ou cinq fois, et que ça ne prend plus.
Ils se regardèrent, désappointés:
--C’est idiot de faire courir des bruits pareils! grogna Castel. On
s’emballe, on s’emballe, puis tout casse et l’on se retrouve forçat
comme devant, mais le boulet est plus lourd.
Des gamins essoufflés galopèrent devant la palissade, passèrent leurs
museaux suants entre les bambous et crièrent à tue-tête:
--L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé!
Les femmes accroupies sous les écussons tricolores et les girandoles de
la porte répétèrent:
--L’Aïeul est arrivé! l’Aïeul est arrivé!
La compagnie entière se rua vers la route, abandonnant les faisceaux,
trépignant et glapissant:
--Où est-il?
--Est-ce bien vrai?
--Comment savez-vous cela, petits frères?
--C’est moi qui l’ai vu. Il fumait sa pipe sous la véranda et le vieux
Bèp-Thoï étrillait le cheval.
--Mais non! il ne fumait pas.
--Je te dis que si!
--Je te dis que non!
--Es-tu bien sûr de l’avoir vu?
--Si je suis sûr?... Si je l’ai vu?... J’allais me faufiler jusqu’au
perron lorsque Bèp-Thoï a brandi son étrille vers moi: je me suis
sauvé!... Tout le village connaît la nouvelle maintenant!
--Le voilà! le voilà!
--Rassemblement! hurlait l’adjudant.
--Crie, mon garçon, égosille-toi! murmurait le fourrier, emporté par le
flot des petits soldats qui roulait sur la route...
--Rassemblement!
Au tournant du chemin, sous les frangipaniers, la robe luisante et la
crinière hirsute d’Annibal apparurent, émergeant de la cohue des gamins
loqueteux. Les jambières rouges galopèrent éperdument; les gamins,
braillant et pleurant, se trouvèrent rejetés sur les talus; des mains
noircies saisirent les rênes, maintinrent le petit cheval affolé,
palpèrent les bottes éperonnées de bronze doré, la culotte de toile, le
dolman blanc où scintillaient les boutons à ancre d’or et les galons, le
sabre à garde nickelée passé dans le porte-épée de la selle; des lèvres
baisèrent les gants de fil blanc. Des gaillards soulevèrent l’Aïeul, le
placèrent sur leurs épaules; autour d’eux, les salaccos se heurtaient
furieusement et les faces noires vociféraient:
--Salut, vénérable Aïeul!
--Salut, Aïeul à deux galons!
--Pourquoi as-tu tant tardé?
--Reconnais-moi, Aïeul à deux galons: c’est moi, Phuc, l’élève caporal!
--Te souviens-tu de ton serviteur? Je suis Mao, le palefrenier!
--Je te reconnais, mon ami.
--Baisse la tête, Aïeul: les branches vont faire tomber ton casque!
--Aïeul à deux galons, as-tu reçu ma lettre?
--Je l’ai reçue, Cang; ne te fais plus de bile, vieux brave: justice
sera faite!
--Nous avons abominablement souffert, maître.
--Pourquoi, pourquoi nous avais-tu abandonnés?
--Vois mes bras: ils sont bleus de coups de trique.
--Hé! les porteurs! faites attention aux écussons de la porte!
--Baisse la tête, Aïeul!
--Aux faisceaux, bavards!
En un clin d’œil, l’Aïeul se trouva remis en selle, et les tirailleurs
frémissants furent alignés, l’arme au pied, derrière leurs chefs de
section. Les deux officiers se serrèrent la main. La tête haute, les
yeux fixes, les dents claquantes, les talons réunis, l’adjudant Pietro
vit venir à lui le justicier.
--Vous viendrez à la chambre de détail aussitôt après la revue: j’ai à
vous parler.
--Oui... oui, mon lieutenant!
Annibal défilait en piaffant devant la double haie des baïonnettes
étincelantes et tout à coup la voix rauque de Hiên cria:
--Sauve-moi, Aïeul à deux galons, sauve-moi!... voilà que la folie est
revenue...
--Viens chez moi tout à l’heure, petit frère: je te guérirai.
Les salves de batteries ébranlaient les massifs qui s’empanachaient de
fumée blanche; les drapeaux faisaient claquer au-dessus des guirlandes
et des palmes leur étamine tricolore. Les pentes vertes de la montagne,
les flamboyants écarlates, la baie toute bleue où couraient des frissons
d’argent, le ciel que ne souillait nulle tache et d’où pleuvait la
lumière triomphante saluaient de leur sourire le retour de l’Aïeul.
* * * * *
Les clairons embouchèrent leurs cuivres rutilants, gonflèrent leurs
joues et soufflèrent. Derrière eux, Annibal dansa, avec des craquements
de cuirs neufs. La compagnie développa les quatre anneaux de ses quatre
sections; les salaccos miroitèrent, les baïonnettes lancèrent des
éclairs; le village entier suivit sur les talons de la dernière file,
pêcheurs brunis et couturés, costumés d’étoffes teintes au _cu-nao_,
bûcherons maigres et voûtés à force d’avoir courbé leur échine sur les
troncs abattus, notables enturbannés de blanc et solennels dans leurs
tuniques flottantes, boys rasés et tondus à l’européenne balançant dans
leurs doigts chargés de bagues des cannes à pommes d’or, femmes de
tirailleurs trimbalant sur leurs hanches rebondies des marmots
barbouillés de vermillon, Chinois en veste lilas, en pantalons de soie
blanche ficelés au-dessus des babouches à semelles de feutre, gamins
farceurs vêtus chichement d’une culotte sans fond et d’une amulette
dansant au bout d’un cordon.
Devant le portail du télégraphe anglais, que des bougainvillias violets
encadraient, cinq ou six grands garçons blonds et roses levèrent leurs
casques plats à _puggaree_ tissé de fils d’or.
--Bonjour, lieut’nant!
--Bonjour, monsieur White! Bonjour, monsieur Beattie!...
Le pilote haut sur jambes et bourru qui savourait son manille devant un
mur où serpentaient des dragons émaillés salua de la main le jeune
camarade revenu de la brousse. Sous les vérandas à grillages verts, des
peignoirs bleus esquissèrent de courtes révérences. Les gardiens du
Phare descendus de leur cage vitrée, Provençaux foncés et dépoitraillés,
abandonnèrent les tables de marbre rondes que les verres d’absinthe
tachaient de vert trouble, pour serrer dans leurs grosses pattes velues
la main gantée:
--Bonne promenade, hein?
--Merci! bon apéritif!
--On vous attend pour le prendre, hein? On va dire à la patronne de le
faire chauffer, _té_!
L’élégant comptable étalait complaisamment, sous les tritons qui
surmontaient la porte du Sanatorium, son smoking de toile à revers de
soie crème, son plastron de «zéphir» saumon et ses escarpins vernis. Ce
mulâtre, «intellectuel» que le lycée de la Pointe-à-Pitre avait nanti de
brevets douteux et que les lois de la métropole bienveillante avaient
dispensé de tout stage sous les drapeaux, était, bien entendu,
antimilitariste. Au passage de la «brute galonnée», du «buveur de sang»,
qui chevauchait à la tête d’une cohorte de soudards, il eut une moue
méprisante. Elle s’effaça de son visage comme l’ombre d’un nuage sur une
mare: Hiên le Maboul le frôlait de son coude dur. Il lut la menace dans
les yeux fous du tirailleur et recula d’un pas: il se cogna au tronc
moussu d’un lilas du Japon qui badigeonna traîtreusement de vert tendre
le smoking immaculé.
Un garçonnet repoussé par les serre-files bondit à pieds joints dans une
flaque d’eau: la boue liquide et rouge acheva l’œuvre de la mousse; des
larmes hideuses constellèrent le pantalon raide, amoureusement repassé,
la ceinture de toile à boucle nickelée et à bourse de cuir fauve, le
plastron mou, le faux col à reflets de porcelaine.
Le garçonnet s’esquivait; les rires narquois des congaï, des Chinois
hilares, des sampaniers ricaneurs insultèrent à la douleur de la
victime: car l’Annamite n’aime point le sang-mêlé, qu’il désigne du nom
injurieux de _chà-và_ (nègre).
Le comptable maudit ces braillards imbéciles dont le goût pour les
cérémonies militaires lui valait une douche d’eau boueuse. Il disparut,
poursuivi par les huées.
Annibal fit le beau, pointa, rua, afin d’éblouir ses congénères attelés,
deux par deux, aux victorias qui stationnaient devant le perron de
l’Hôtel Ollivier. Des fillettes anémiques, arrachées par le clairon à
leurs tas de sable, accoururent de toute la vitesse de leurs maigres
jambes brûlées. S’agriffant aux dossiers des bancs verts, elles
dansèrent de joie et leurs voix pointues chantèrent avec les cuivres
rugissants les vieux refrains nationaux.
La route cessait de courir en bordure de la plage, s’enfonçait entre
deux haies de lauriers-roses et de cactus que dominaient les toits
sombres des villas et les pentes raides de la montagne proche. Les
basses branches des tamariniers formaient une voûte épaisse où se
répercuta la clameur joyeuse de la foule. Un nouveau contingent de
Chinois et de congaï accourus du marché grossit la colonne.
On arrivait à Benh-Dinh. Derrière les grilles de fer forgé, les façades
roses des bâtiments militaires ouvraient leurs larges baies: bâtiments
du Commissariat noyés dans l’ombre violette des jaquiers; Direction
d’artillerie, où des piles de traverses peintes au minium gisaient dans
des massifs d’iris; casernes d’artillerie, où chantaient des trompettes
nasillardes; casernes d’infanterie que revêtait encore la hideuse
carapace des échafaudages.
Les serre-files coururent, pourchassèrent les gamins; les sections se
formèrent en ligne les unes derrière les autres et la compagnie ainsi
massée fit son entrée sur l’esplanade ensoleillée que bordait la forêt
ombreuse. Les officiers d’artillerie campés sur leurs mulets massifs
abaissèrent, pour rendre son salut à l’Aïeul, leurs lattes courbes;
derrière eux, les conducteurs indigènes firent des signes d’amitié à
leurs camarades tirailleurs. Les troupiers d’infanterie coloniale,
joignant les mains sur les croisières de leurs baïonnettes, louèrent la
tenue de la petite troupe qui se déployait, le dos à la forêt, et
s’alignait sans bruit.
En face de la haie des baïonnettes, l’autre lisière se garnissait de
casques blancs, de robes claires, de tuniques flottantes et pâles, de
chapeaux coniques, d’ombrelles à fleurs éclatantes. Les trompettes
fredonnèrent des notes pleurardes, les clairons chantèrent allègrement;
un officier galopa dans le sable que les sabots de son mulet puissant
firent jaillir en gerbes d’étincelles; il leva son sabre et cria des
commandements.
Un colonel passa au trot, puis se posta près des tribunes, et devant lui
défilèrent les petits canons poussiéreux, les pesants fantassins et les
tirailleurs alertes et sautillants. La revue était achevée.
*
* *
--Rentrez dans votre chambre et n’en sortez plus. Le sergent-major
assurera votre service, en attendant que le chef de corps envoie des
ordres. Je vous préviens que je compte lui adresser une lettre le
mettant au courant des faits et demandant votre renvoi à Saïgon.
Ainsi parla l’Aïeul. Pietro salua, fit demi-tour et gagna la porte. Les
tirailleurs, qui décrassaient leurs mousquetons sous la véranda, le
virent passer, blême et effaré, et connurent que son règne était fini.
Dans la chambre de détail que tapissaient les contrôles nominatifs, les
synoptiques et les tableaux de service, les deux officiers restaient
seuls.
--A quoi songez-vous? demanda l’Aïeul au sous-lieutenant.
--Je songe à tout ce mal que j’ignorais et que j’aurais pu empêcher.
--Vous ne pouviez pas savoir. Vous êtes tout jeune, vous sortez à peine
de l’École, j’aurais dû vous avertir. Pietro, frappant du talon et
tendant le jarret, vous a convaincu aisément de ses vertus militaires.
Vous n’avez pu deviner l’âme vile qui se cachait sous ces dehors de
«parfait adjudant»; vous avez eu confiance en lui, vous vous êtes reposé
sur lui du soin de maintenir la discipline intérieure; vous savez
maintenant comment cette brute a manié le sceptre que vous lui laissiez.
Vous connaîtrez, quelque jour, le tort immense que font à l’armée ces
soi-disant «bons serviteurs» que nos troupiers désignent de cette
appellation caractéristique: «chiens de quartier».
--J’ai eu des torts, moi aussi. J’aurais dû, comme vous, me rapprocher
du tirailleur, lui inspirer confiance, étudier son âme. Mais, cette fois
encore, j’ai été abusé: tant de livres affirment que l’Annamite est
impénétrable, tant de fois Pietro m’a répété: «Ces gens-là, on ne sait
jamais ce qu’ils ont dans le ventre!...» J’ai fini par me laisser
persuader. J’ai cru avec tout le monde que l’Annamite était menteur et
dissimulé.
--Il l’était vraiment pour vous. La ruse est l’arme des faibles:
l’Annamite est faible et méfiant. Ses mandarins l’écrasaient; les
conquérants n’ont pas réussi encore à le convaincre de sa délivrance,
parce qu’il s’est trouvé chez les conquérants des hommes comme Pietro
qui ont remis en vigueur les procédés d’administration des mandarins. Il
continue à ruser, mal guéri de sa méfiance séculaire; il refuse de
livrer son âme, que masquent son visage impassible devant le cadeau
comme devant l’outrage, ses yeux bridés. Derrière le masque, il souffre
et se réjouit suivant l’heure, comme un animal raisonnable, comme nous.
Efforcez-vous de l’apprivoiser, soyez immuablement bon et juste, et son
âme enfantine s’ouvrira, vous livrera ses prétendus secrets. Vous
découvrirez ce que j’ai découvert, que l’Annamite est un enfant timide
et bon, un peu craintif, mais qui ne demande qu’à se laisser
apprivoiser. Vous serez le père de cet enfant.
--Ou son Aïeul!
--Ou son Aïeul, dit le lieutenant en riant. Allons déjeuner: la revue
m’a creusé terriblement.
*
* *
Bèp-Thoï dispose sans bruit sur la nappe raide la tasse de café, la
pipe, le pot à tabac où sont taillés dans le bambou des mendiants
grimaçants et des bonzes difformes. Hiên le Maboul s’est agenouillé près
de l’Aïeul, a posé sa tête sur le genou du maître et parle d’une voix
étouffée et rauque:
--Tu as trop tardé! tu as trop tardé!... La folie est rentrée en moi. Je
me suis débattu, j’ai lutté avec désespoir, mais tu n’étais plus là pour
me garder et m’encourager, et je t’ai cherché en vain... La folie est
rentrée dans mon âme que la terreur habitait, dans mon corps déchiré par
les coups de bâton: je suis fou!...
--Calme-toi! dit l’Aïeul. Ta tête est encore faible et la frayeur l’a
troublée. L’adjudant va s’en aller et, dans quelques jours, tu seras
aussi gai, aussi tranquille, aussi peu tourmenté qu’avant mon départ.
--Oui! Aïeul vénérable, je guérirai, je veux guérir! Déjà tes paroles me
font du bien. Mais ce n’est point la peur seule qui me rend fou...
--Dis-moi toute ta peine, petit frère.
--Je n’ose...
--Qu’est-ce que tu crains? ne suis-je pas ton Aïeul?
--Maître, maître, Maÿ m’a volé mon cœur et joue avec, comme le chat joue
avec le moineau! Et je souffre parce que je l’aime, et, chaque jour, je
perds davantage la tête. Je suis jaloux!... Loin de Maÿ, je suis
inquiet, je redoute des choses hideuses; et je cours vers elle. Près de
Maÿ, je ne suis pas heureux: elle répond à mes questions par des
railleries, par des allusions à ma pauvreté, à ma sottise incurable; mes
paroles d’amour provoquent son rire méchant; mes menaces lui font
hausser les épaules... Alors des soupçons me viennent, que je ne puis
dire, même à toi, vénérable Aïeul, et, pour en finir avec la torture, je
suis tenté de tuer le bourreau.
--Voilà qui est plus grave!... Encore faudrait-il, avant de méditer des
mesures aussi radicales, qu’un indice quelconque fût venu te dénoncer la
trahison. As-tu surpris quelque chose?
--Non!... je ne sais pas... je soupçonne...
--C’est parfait: tu es un imbécile!... Ta pauvre cervelle est peuplée de
fantômes grotesques et de monstres ridicules, qu’elle a créés de toutes
pièces et devant qui tu trembles. Tu es un imbécile!
--C’est vrai, vénérable Aïeul, appuie Bèp-Thoï, déposant sur la table
une boîte de cigares. Je ne suis pas instruit comme toi, mais je suis
vieux et la vie m’a enseigné des tas de choses qu’elle cache aux jeunes
hommes. Tout à l’heure, en étrillant ton cheval, j’ai dit à Hiên qu’il
était un imbécile de se mettre en tête de pareilles bourdes. Il m’a
regardé de travers et j’ai bien vu qu’il était irrité contre moi: les
jeunes gens d’aujourd’hui ne savent plus écouter patiemment les discours
utiles des anciens.
--Pourquoi n’as-tu pas écouté les sages paroles de Bèp-Thoï? continue
l’Aïeul. Il a dit vrai: tout le mal vient de ton imagination. Ne te
figure pas, du reste, que tu es seul à souffrir de ce mal: tous les
hommes que le désir d’une femme affole sont, comme toi, torturés de
soupçons insensés et de visions idiotes. Mais le remède est aisé à
trouver, et, dans le cas présent, nous ne tarderons guère à l’appliquer:
c’est le mariage. Dans un mois, ce sera une affaire réglée; dans un
mois, le fol amoureux se transformera subitement en un mari épanoui et
satisfait, soucieux uniquement, en rentrant au logis, de ne point sentir
l’odeur du riz brûlé qui empeste fâcheusement la case, un mari comme
tous les maris, sûr de lui-même et d’autrui... Lève-toi, Hiên; jure-moi
que tu surveilleras ton imagination, que tu n’écouteras plus ses
calembredaines, que tu ne seras plus jaloux enfin, ni fou.
--J’essaierai, vénérable Aïeul, j’essaierai.
--Tâche de ne pas oublier ta promesse... Quelle heure est-il, Bèp-Thoï?
Le vieux tirailleur considère attentivement le cadran d’une formidable
montre de nickel, extirpée de sa ceinture:
--Il est entre deux et trois heures, déclare-t-il, après mûr examen de
l’unique aiguille noire qui a survécu par miracle, malgré les longues
années de service de l’instrument.
Cette approximation paraît insuffisante à l’Aïeul qui allonge le bras
vers le dolman accroché au dossier d’une chaise:
--Il est trois heures moins le quart. Impossible de faire la sieste
maintenant. Allons voir la fête.
*
* *
Au bord de la plage, où grouillent les turbans noirs, les mouchoirs
roses, les crânes tondus et couronnés de tresses huileuses, les voix
suraiguës des enfants en liesse couvrent le chant de l’écume et des
galets. Un mât horizontal, lisse et bien savonné, que des cordes
amarrent aux planches de l’appontement, s’allonge au-dessus de l’eau
profonde. Un adolescent nu et râblé s’avance à pas hésitants sur la
poutre branlante et glissante, les bras en croix et les yeux dirigés
vers le drapeau dont la hampe est plantée dans un anneau de fer, au bout
du mât. Il s’efforce de ne point voir l’eau tourbillonnante qui fuit
sous ses pieds, mais elle attire invinciblement son regard, le fascine,
une seconde, et, pendant qu’il s’évertue à garder son équilibre,
balançant les paumes et creusant les reins, la clameur de la foule
pronostique déjà sa chute inévitable. Il chancelle, tombe avec un juron,
et la vague se referme sur lui. Il émerge, crachant l’eau salée par le
nez et la bouche, vomissant des injures indistinctes en réponse aux
huées de la populace. Un autre adolescent s’achemine gauchement vers le
drapeau qui flotte, ironique.
Des nageurs s’époumonnent à poursuivre d’insaisissables canards, qui
tantôt plongent, montrant le duvet argenté de leur ventre, tantôt filent
au ras des vagues, battant des ailes et ramant des pattes. Des nacelles
de rotin tressé et calfaté se rangent en ligne; la pagaye aux mains,
penché en avant, l’unique rameur guette les gestes du fonctionnaire
français qui lève son mouchoir. Le mouchoir s’abaisse: les palettes des
pagayes trouent l’eau et les petites barques s’éloignent, à bonds
furieux, vers la bouée tricolore qui marque le but. Plus d’un concurrent
maladroit paye d’un plongeon inattendu quelque embardée trop hardie.
L’Aïeul, assis sur une roche que rembourrent des algues sèches,
considère en fumant sa pipe les ébats des jouteurs, et les cimiers
scintillants des salaccos formant derrière lui une haie compacte. Il
songe que les affiches municipales de France promettent pour le 14
juillet des réjouissances absolument analogues, et l’enthousiasme des
indigènes lui remet en mémoire la joie bon enfant du populaire français.
Les accordéons des bals publics, les orgues des chevaux de bois
nasillent à ses oreilles qui se souviennent. Mais son âme claire et bien
portante ne ressent aucune souffrance, à ce rappel de la patrie absente.
La Cochinchine, terre d’exil, lui paraît infiniment préférable à la
«douce» France. Il revoit, sous un ciel gris et maussade, des rues
étroites, pavées de cailloux inégaux et noirs, bordées de hautes façades
mélancoliques, des trottoirs suintants où déambulent des gens hideux,
bouffis, mal bâtis, des gens dont les yeux crient l’envie et l’ennui; et
il se réjouit du peuple gai et bariolé, criant sous le ciel lumineux.
Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, las d’être heurtés et bousculés par la
populace remuante et braillarde, ont pris place sur la banquette d’un
restaurateur. Ils ont nettoyé plusieurs soucoupes de vermicelle au
gingembre, vidé un nombre incalculable de tasses de thé et bu plusieurs
petits verres de _choum-choum_. Le jeune tirailleur boit sans entrain,
cherche à s’étourdir, à se persuader qu’il lui sera facile de tenir ses
promesses de sagesse; l’ancien, que des mois passés dans la brousse et
la chaleur de l’après-midi ont altéré, tarit son verre sans y penser et,
l’alcool aidant, devient merveilleusement prolixe et abonde en
réminiscences. Ce «Quatorze juillet» lui rappelle beaucoup d’autres
fêtes pareilles auxquelles il lui fut donné d’assister:
--Moi qui te parle, j’ai vu des choses que tu ne soupçonnes même pas,
que tu ne verras jamais. En 1900, moi et quelques autres vieux à
médailles, montions la garde au Champ-de-Mars, à l’Exposition, à Paris,
en France. La consigne était d’empêcher de fumer. Il arrivait de gros
hommes en noir qui fumaient des cigares. Jamais je n’osais parler à ces
beaux messieurs, qui ressemblaient à des mandarins; mais, plus loin, ils
rencontraient de hauts tirailleurs nègres qui n’avaient pas peur comme
moi. Ces grands diables attrapaient les cigares, les jetaient par terre
et marchaient dessus... Tout ça, c’est des souvenirs comme peu de gens
en ont: tu comprends, après cela, que des pitreries comme celle-ci me
laissent froid. J’ai vu mieux... Hein, qu’en dis-tu?... Tu ne m’écoutes
pas, mon garçon?
Mécontent, le vieux grognard réclame du débitant une nouvelle rasade. La
tasse aux doigts, il grogne interminablement:
--J’avais raison tout à l’heure de dire à l’Aïeul que la jeunesse
d’aujourd’hui méprisait les avis des hommes mûrs. Elle ne sait même
point marquer de l’intérêt aux souvenirs merveilleux dont les aînés
peuvent régaler ses oreilles. Pendant que je cause, que je me dessèche
la langue, ce polichinelle me tourne presque le dos et s’intéresse aux
ébats de quelques hurluberlus qui se donnent du mal pour faire du bruit.
Que diable peut-il apercevoir de si absorbant? Des gamins qui tombent
dans l’eau en beuglant, des sampans qui culbutent: en voilà assez pour
faire rouler à ce grand niais des prunelles ahuries et inquiètes...
Tiens, voilà Maÿ. Mâtin! la magnifique tunique noire et qui commence à
se tendre agréablement sur le devant!... Le derrière n’est pas mal non
plus: ça gonfle et ça remue!... Allons! un coup de reins et une œillade
pour l’Aïeul!... Il ne te voit pas, ma fille, et j’ose dire qu’il s’en
fiche. Un sourire au beau jeune homme couleur kaki, en smoking à
revers!... Il rend à la main, celui-là... Ouvre l’œil, Hiên!... Il
l’ouvre, le gaillard, et de manière inquiétante... Eh! petit frère, tu
as l’air de souffrir! Ça ne va pas?
Hiên le Maboul ne dit mot. La brise qui souffle de l’estuaire et lui
apporte les relents de corylopsis envolés du mouchoir de Maÿ balaye
jusqu’au souvenir de ses promesses. La tête lui fait mal, et le cœur.
Devant ses yeux égarés, tout flageole, se brouille et s’efface; à ses
oreilles, la rumeur populaire ne parvient plus. La jalousie l’étreint;
il souffre en silence.
--L’alcool ne te vaut rien, proclame Bèp-Thoï; te voilà gris dès le
second verre!