--Épargne-moi, Maÿ! Je suis malheureux: on m’insulte, on me frappe, et
je perds la tête. Je ne sais plus ce que je dis, ni ce que je fais, ni
même qui je suis... C’est la folie qui vient... Alors je vais vers toi
comme une jonque en détresse vers le feu entrevu dans l’obscurité. Aie
pitié de moi! Parle-moi avec douceur, comme une mère à son enfant.
Maÿ retire de sa bouche la canne à sucre qu’elle est en train de
grignoter, tourne ses grands yeux durs vers Hiên et déclare
tranquillement:
--Finis de geindre! tu m’ennuies!
Hiên et Maÿ sont assis côte à côte sur un petit banc devant l’étalage
d’un restaurant. Le tirailleur a offert une dînette à sa fiancée, et
celle-ci a consenti à le suivre au marché, parce qu’elle compte, ce
matin de dimanche ensoleillé, avec son collier d’or et ses deux tuniques
superposées, éblouir ses amies et fasciner quelque jeune Français.
Elle recommence de mordre la canne à sucre et s’amuse de la foule qui
gesticule et crie sous la halle. Des taches de soleil tombées de tuiles
disjointes éclairent le carreau cimenté qu’empourpre le bétel.
Accroupies sur des nattes, les marchandes pérorent avec des mines
importantes et pénétrées de notables commerçantes. Un collecteur hindou,
ceint d’un pagne flottant qui découvre ses chevilles noires, circule
entre les groupes de femmes bavardes et recueille quelques sapèques et
force injures: car ces dames, en tout pareilles à leurs congénères de
France, usent d’un vocabulaire peu choisi, mais abondant. Entre toutes,
les marchandes de poisson se manifestent bruyantes et rebelles aux
sommations de l’agent du fisc: retranchées derrière leurs remparts de
requins-marteaux glauques, de langoustes brunes, de crabes indisciplinés
et sans cesse prêts à la fuite, elles montrent le poing au malheureux
fonctionnaire et le traitent de «nègre», pour l’hilarité débordante des
gamins assemblés et nus.
Des fruitières vident leurs paniers, d’où s’écroulent les régimes de
bananes vertes, jaunes, tachetées d’ocre, les oranges, les citrons, les
pamplemousses, les mangoustans coiffés d’une capsule étoilée, les fruits
de jaquiers rugueux comme un dos de râpe, les letchis rougissants, les
ananas bosselés et dorés comme des pommes de pin, les mangues oblongues
et veloutées. Les maraîchères venues des villages tapis dans les
clairières de la forêt ont étagé les patates violettes et difformes, les
faisceaux de cannes à sucre semblables à des roseaux, les courges, les
citrouilles, les plants de salade, les pastèques, les arachides à coque
terreuse. Des brocanteurs débitent une foule d’ustensiles agréables ou
utiles: cadenas de cuivre à sonnerie, fourneaux de pipes à opium frettés
d’argent, couteaux à bétel, pipes de fer-blanc décoré de fleurettes de
nacre, boîtes d’amidon, sachets de papier rouge renfermant du fiel
d’ours séché, pinces à épiler, peignes de bois, bobines de fil, cristaux
de borax, chandeliers laqués pour l’autel des ancêtres, brûle-parfums de
bronze, théières de faïence, rouleaux de papier argenté et doré pour
cérémonies funèbres, nippes déteintes, fleurs artificielles, baguettes
d’encens.
Entre les éventaires s’attardent des paysans en longues tuniques
garance, teintes au _cu-nao_; accoutumés au silence profond des rizières
jaunissantes où pataugent les buffles muets, tout ce mouvement et tout
ce bruit les épouvantent. Les habitants de la ville les étonnent
singulièrement par leur luxe et leur liberté d’allures: au passage d’un
boy chaussé de bottines vernies, les rustres s’écartent précipitamment,
les mains prêtes aux _lay_[11] et les yeux ronds d’admiration naïve,
convaincus que le passant est un important mandarin ou tout au moins un
gros richard. D’autres mandarins de même rang, cuisiniers de
fonctionnaires français, se carrent sur les tabourets d’un rôtisseur,
fument les cigares de leurs patrons qu’ils ont pris soin de ne pas
dépouiller de leurs bagues écarlates et font de grands éclats de rire
entre deux assiettes de riz, que paieront tout à l’heure les piastres
des maîtres.
[11] Salut cérémonieux que l’on adresse aux personnages de marque et
qui se fait avec les deux mains réunies sur la poitrine.
--Aie pitié de moi; sois douce! répète à voix basse le triste Hiên.
--Laisse-moi tranquille!
Elle s’est détournée de lui pour contempler, avec des yeux de
convoitise, des congaï qui font leur entrée dans la halle. Les rais de
soleil, où dansent follement des poussières brillantes, plaquent les
tuniques raides de reflets brusques, noyés dans l’ombre et rallumés
aussitôt; les mouchoirs de crépon rose noués sous les mentons poudrés
chatoient; les colliers de grains d’or étagent sur les poitrines menues,
habillées de velours mauve, lilas et grenat, leur triple rangée
d’étincelles; les diamants, les rubis, les émeraudes des bagues, des
bracelets montant jusqu’aux coudes s’embrasent de courtes lueurs
multicolores. Et l’envie ronge le cœur de Maÿ. Pour acquérir ces
richesses, il a suffi à ces filles de se vendre à des Français:
qu’importe le mépris de l’opinion publique, lorsque l’admiration et le
dépit l’accompagnent? A côté des courtisanes cheminent des femmes de
tirailleurs; visages noircis par la sueur, seins affaissés sous les
vestes de coton décoloré, dos courbés sous le poids des paniers; ni
bagues, ni bracelets, ni boucles d’oreilles, ni mules brodées de
paillettes... Voilà ce qui attend Maÿ, si elle épouse le simple et
pauvre guerrier qui lui parle avec des sanglots dans la gorge:
--Pourquoi es-tu indifférente? Pourquoi n’as-tu pour moi que des regards
mauvais? Que t’ai-je fait? Si tu ne peux me donner ton amour, fais-moi
l’aumône au moins du sourire que tu adresses aux inconnus dans la
rue!... Ah! si l’Aïeul était là!...
Hiên ferme les yeux, se rappelle d’autres marchés qu’illuminait la
présence de l’Aïeul. Les marchandes, vieilles et jeunes, le saluaient
avec des cris de joie; il leur parlait, écoutait leurs confidences
interminables, leur donnait des conseils pratiques qui provoquaient les
rires inextinguibles de ces dames. Il plaisantait avec elles.
--Ah! si j’avais vingt ans, soupirait une fruitière édentée et ridée, je
ne voudrais point d’autre mari que toi, Aïeul à deux galons!
--Et moi, bonne mère, si j’avais ton âge, je voudrais me souvenir que
nous avons été jeunes ensemble et que nous avons dormi sur la même
natte!
Les garçonnets qui jouaient dans les ruisseaux accouraient lui prendre
la main ou se pendre aux pans de son dolman où leurs doigts
s’imprimaient en rouge. Il finissait par s’échouer dans la boutique d’un
restaurateur et grignotait des gâteaux chinois en buvant du thé; il
conviait Hiên et Maÿ à s’asseoir à ses côtés et le visage de la fillette
s’illuminait; elle devenait aimable et gaie, et son rire sonnait à
chaque mot.
Hiên étouffe un soupir et considère sa fiancée silencieuse et
impénétrable. Il voit le front bombé, lisse et blanc, les sourcils
tendres et légers, relevés vers les tempes, les paupières abaissées à
demi, les cils immobiles voilant les yeux cruels, le nez imperceptible
aux narines retroussées, les lèvres charnues et rougies par le bétel. Un
désir insensé et brutal lui étreint le cœur, de saisir cet animal
sournois et indéchiffrable, de l’emporter loin de cette humanité
compliquée, loin de ces femmes trop parées, loin de ces hommes aux
regards effrontés, d’emporter son aimée vers la forêt, où elle et lui
seront seuls. Un mal nouveau brûle ses veines et trouble son cerveau: la
jalousie, la jalousie qu’il ignorait et qui le fait souffrir tout de
suite atrocement.
Là-bas, dans l’église de pisé où tintent les cloches et ronflent les
gongs, la messe vient de finir. Le marché se remplit de Français:
officiers d’artillerie descendus de leurs villas qui s’accrochent aux
pentes de la montagne dans le feuillage nuageux des bambous; pilotes
massifs, tanguant et roulant, parlant très haut; troupiers étiques dont
les figures minces et trop blanches disparaissent sous les casques trop
larges enfoncés jusqu’aux épaules, braves gens peu soucieux de
coquetterie dans leurs amples tuniques de toile grise; femmes coiffées
de casques de liège qu’habillent des dentelles et qui sont trop pareils
à des abat-jour; robes flottantes de crépon, souliers découverts et bas
à flèches d’or, teints fadasses criblés de taches de rousseur;
garçonnets arrogants et pâlots, contemplant avec des yeux effarés les
gamins annamites vêtus d’une ficelle; sous-officiers pommadés et
parfumés frisant des moustaches avantageuses; fonctionnaires de la
douane et de l’administration, empesés et solennels.
Entre tous ses congénères, un jeune mulâtre de la Guadeloupe, vague
comptable du Sanatorium, se distingue par la hauteur de ses faux cols,
le miroitement de son plastron garni de faux brillants, le pli
impeccable de son pantalon et la pomme d’or de sa canne.
Maÿ tressaille à son approche. Débarqué fraîchement au
Cap-Saint-Jacques, le mulâtre a été sensible au charme et aux œillades
de la petite personne; il l’a rencontrée deux ou trois fois sur
l’appontement, l’a complimentée en annamite sur son collier, cadeau de
l’Aïeul, sur la couleur de ses yeux. Elle a rougi et a paru froissée;
mais, tout au fond de son cœur de petite femme, elle a tressailli
d’aise. Dès la deuxième entrevue, il lui a offert de lui faire visiter
sa demeure, lui promettant de lui donner un mouchoir brodé de fleurs;
elle n’a rien répondu et s’est détournée avec une majesté de reine
offensée; mais l’offre n’a pas été oubliée: le mouchoir à bordure
fleurie hante les rêves de Maÿ, qui se promet d’aller voir le «nègre».
Quant au gentleman de la Pointe-à-Pitre, qu’une épaisse couche de
fatuité cuirasse contre le doute, il se persuade bonnement que son
physique de commis-voyageur et son langage zézayant ont produit sur la
petite Vénus jaune l’irrésistible effet auquel l’ont accoutumé les
mulâtresses.
Hiên a surpris la rougeur de Maÿ, le clignement d’yeux complice du jeune
homme olivâtre. Il pâlit; la tête lui fait mal et ses yeux voient
trouble; il est las soudain comme s’il avait couru pendant des heures,
et il a envie de pleurer. Deux fois l’ennemi l’a frôlé, sans le voir,
préoccupé seulement d’attirer sur son veston immaculé les regards de
Maÿ. Il finit cependant par apercevoir le tirailleur, et, comme la
bravoure n’est point sa vertu première, il bat précipitamment en
retraite et disparaît.
--Rentrons à la maison, décrète la fillette.
--Oui! oui! rentrons! Je suis fatigué de tout ce tapage, de ces gens qui
vont et qui viennent.
--Que tu es bizarre, mon pauvre Hiên! C’est toi qui m’as demandé de
t’accompagner au marché, et te voilà maintenant impatient de partir!
--J’en ai assez de voir ces hommes te sourire et de te voir répondre à
leurs sourires par des sourires!
--Serais-tu jaloux, par hasard?
--Je ne sais pas; je souffre! J’ai vu tout à l’heure le jeune noir te
saluer et j’ai senti mes yeux se voiler, et trembler mes mains... Où
as-tu connu cet étranger?
--Je ne le connais pas. Je commence à croire que tu deviens réellement
stupide. Personne ne m’a saluée au marché.
--J’ai cru voir...
--Tu t’es trompé!
--Je me suis trompé, sans doute! concède l’humble amoureux.
Pardonne-moi, sœur aînée: je t’aime et je suis inquiet; je me figure
être entouré de gens qui menacent mon bonheur, qui cherchent à
t’entraîner loin de moi. Pardonne-moi! Vois-tu, ma tête est faible: je
suis prompt à m’épouvanter et à dire des sottises. Je ne serai plus
jaloux!
Hiên a formulé à voix trop haute sa promesse. Un lépreux écroulé contre
la haie, entre les fleurs lilas et les feuilles anémiques des euphorbes,
interrompt sa mélopée pour ricaner:
--Tu en parles à ton aise, mon jeune ami! On guérit plus vite de la
lèpre que de la jalousie... Tu es jeune, mon garçon, tu es jeune!
Ses lèvres pourries découvrent les gencives blanches qu’entrechoque le
rire.
*
* *
La parole du lépreux se vérifia: la promesse de Hiên n’était qu’une
vantardise d’amoureux novice. La jalousie s’installa dans son cœur et
dans son cerveau, et sa vie, dont l’amour devait faire un paradis
terrestre, fut un enfer. Pietro et Maÿ, sans se concerter, se
partagèrent la tâche de torturer cette âme simple, l’un par la terreur,
l’autre par le doute.
Les rares instants de répit que l’adjudant accordait au tirailleur,
celui-ci les employait à suivre Maÿ par la pensée, à se répéter: «Que
fait-elle en ce moment?...» Il s’imaginait la voir, profitant des heures
de liberté absolue que lui procuraient les exercices, endosser en hâte
sa tunique de crépon, boucler à son cou son collier, et, trompant la
surveillance de Thi-Baÿ, courir vers le Sanatorium où l’attendait le
traître au teint de citron.
Il la voyait, souriant et balançant gracieusement les bras, cheminer
sous les frangipaniers de l’avenue, franchir le portail de briques où
grimaçaient des monstres de terre émaillée. Il la voyait apparaître,
blanche et dorée, hors de la tunique dégrafée. Il gémissait sourdement
et ses mains frissonnaient, secouées par le vent de la folie
renaissante.
Souvent, comme il errait dans le crépuscule à la recherche de l’absent,
les abominables visions se présentaient à son esprit; il revenait en
courant vers le camp, tête basse, bousculant les rondes d’enfants qui
tournoyaient dans les chemins envahis par l’ombre. Sur l’aire battue,
Maÿ chantait en s’accompagnant sur la cithare à treize cordes. Il
s’asseyait près d’elle, essoufflé, le cœur tressautant:
--Qu’as-tu fait aujourd’hui? interrogeait-il lorsque les fils de cuivre
cessaient de moduler leurs plaintes aigres.
--Je me suis promenée.
--Où es-tu allée?
--Qu’est-ce que cela peut te faire?
Menue et sournoise, elle le défiait de ses yeux calmes et froids, où
rien ne se lisait de l’âme impénétrable. Il baissait le front, rustre
vaincu d’avance dans cette lutte inégale où son innocence même et sa
simplicité faisaient le jeu de son adversaire. Devant cette petite fille
qu’il eût aisément broyée entre ses doigts de géant, il restait penaud
et muet, désespéré de son impuissance: à quoi lui servaient ses gros
poings et ses biceps?
Farouche, il regardait les lignes d’écume lumineuse émerger de la nuit
et mourir sur la plage; les falots des sampans dansaient comme un vol de
lucioles. Le feu de Can-Gio ouvrait son œil sanglant et fixe dans les
ténèbres épandues sur la baie. La rumeur de la houle emplissait
l’horizon; des massifs effacés par l’ombre, descendaient les plaintes
chuchotantes des bambous, et les vagues et le feuillage semblaient
geindre avec le sauvage affligé.
Cependant l’ironique chanson de la cithare égrenait ses notes
railleuses. Maÿ reprenait sa mélopée interrompue. Satisfaite de sa
musique, heureuse aussi de la souffrance devinée à ses côtés, elle
roucoulait à mi-voix, les paupières battantes et la gorge ondulante...
Ah! l’écraser d’un coup de poing!