Hiên le Maboul s’assit au revers d’un fossé et respira bruyamment; la
sueur ruisselait sur son torse nu, sur ses flancs où saillaient les
côtes, trempait son pantalon de toile retroussé jusqu’au genou. Autour
de lui s’élargissait la tranchée creusée dans la dune; des tirailleurs à
demi nus, eux aussi, lançaient des pelletées de terre dans des wagonnets
rouges ornés de numéros peints au coaltar. Le noir et barbu Castel,
campé sur la marge du fossé, encourageait les travailleurs de sa grosse
voix pacifique. Il faisait chaud dans ce trou que les dunes abritaient
des brises salées, où le soleil déjà haut dardait des rayons obliques,
transmuant chaque grain de sable en un diamant; nul refuge que l’ombre
maigre de quelques aréquiers déplumés échappés au coupe-coupe et à la
hache.
--Hiên!... Nho!... appela un caporal.
Hiên bondit sur ses pieds; il s’accrocha des deux mains au bord droit de
la benne; Nho saisit le bord gauche, et tous deux, raidis, poussèrent le
wagonnet pesant sur les minces rails qui geignirent. A la sortie de la
tranchée, la voie changeait de direction; le wagonnet accéléra sa
course; les rails chantèrent plus âprement; les essieux mal graissés
grincèrent, la lourde caisse de tôle oscilla sur ses axes, se redressa,
oscilla de nouveau et finalement reprit son aplomb. La voie filait tout
droit, désormais, à travers la rizière, jusqu’aux chantiers.
Le joyeux Nho caracola sur le remblai sans lâcher la plaque peinte au
minium et décocha une ruade amicale à son compère; Hiên lui répondit par
une bourrade sans méchanceté: ils se regardèrent et rirent de leur
plaisanterie inoffensive et du clair soleil épanoui sur la plaine.
Derrière eux, d’autres coureurs se rapprochaient, martelant de leurs
pieds nus les traverses de fer.
Hiên et Nho allongèrent leur trot qui devint un galop insensé; ils
passèrent comme une trombe devant un sergent qui hurla des injures
indistinctes, devant des gardiens de buffles qui s’esclaffèrent au
spectacle de ces deux enragés, congestionnés et suants. Les roues
franchissaient avec un gémissement bref les joints craquants, broyaient
les cailloux rencontrés. La voie descendait maintenant en pente douce.
Hiên et Nho sautèrent sur le châssis, ravis de se faire voiturer sans
effort et tirant la langue aux gens des wagonnets vides qui remontaient.
Le camp s’étalait devant eux, dressant au-dessus de l’ancienne rizière
les carcasses de ses cases inachevées et les toits de paille de ses
ateliers. Hiên le Maboul le considéra avec fierté, comme si l’œuvre de
l’Aïeul eût été la sienne.
L’œuvre prospérait: le remblai de sable fauve gagnait à vue d’œil,
comblait petit à petit la plaine boueuse et plantée de joncs où
grouillaient encore les serpents d’eau et les scorpions; sur le sol neuf
s’agitait la fourmilière des travailleurs affairés et criards:
terrassiers renversant dans la mare les wagonnets de sable, remorquant
des brouettes chantantes et vermoulues, traçant à la pioche les contours
des futurs fossés; scieurs de long débitant des planches; menuisiers
penchés sur leurs établis, rabotant, sciant, faisant un bruit d’enfer;
forgerons halant les manivelles des soufflets, cognant à coups de
marteau sur l’enclume, transformant des vieux morceaux de fer en outils.
Grimpés sur le toit d’une case dont les charpentes seules étaient
achevées, une nuée de couvreurs improvisés groupaient en faisceaux des
feuilles de palmier d’eau et les attachaient aux chevrons avec des liens
de bambou; d’autres leur passaient la paille au bout de longues perches;
d’autres, accroupis sur leurs talons, tressaient des claies.
Autour d’une case déjà couverte, les peintres s’escrimaient,
badigeonnant de chaux les cloisons de torchis sec et enduisant de
coaltar les poteaux des vérandas. Deux bœufs à bosse tournaient dans un
trou circulaire, piétinant de la boue et de l’herbe; deux tirailleurs,
installés à califourchon sur les vastes dos, encourageaient leurs
montures avec des cris et des coups de rotin sur les oreilles.
Là-bas, sur la route écarlate, pareils à une procession de fourmis, les
bûcherons rentraient de la forêt. Le casque en bataille, un sergent
pourvu d’une équerre et d’un niveau transmettait avec ses bras étendus
d’incompréhensibles signaux à des porte-mire indociles, et ses jurons
faisaient leur partie dans le concert étourdissant des brouettes, des
marteaux, des scies, des haches, des rabots.
Debout à l’arrière du wagonnet dévalant la rampe, Hiên le Maboul huma
avec délices les odeurs de bois vert et de paille sèche que lui
apportait le vent:
--C’est l’Aïeul qui a fait tout ça, dit-il avec orgueil à son camarade.
Nho répondit avec le même enthousiasme:
--Oui, l’Aïeul est intelligent!
Tous deux promenaient sur les chantiers en ébullition des regards
satisfaits. Absorbés dans leur contemplation béate, ils atteignirent
sans y songer le moins du monde le bas de la côte et, comme la voie
débouchait par un dernier virage dans le camp nouveau, le wagonnet,
abandonné à son bon plaisir, fit un écart prodigieux; les quatre petites
roues quittèrent les rails, la benne renversa sur le talus sa charge de
sable et les deux conducteurs négligents, ayant décrit dans l’air deux
trajectoires parallèles, furent engloutis par les joncs.
Ils reparurent, enfoncés dans l’eau croupie jusqu’aux genoux,
barbouillés de vase, braillant et gesticulant. Les pelleteurs et les
piocheurs, délaissant leur besogne, s’appuyèrent sur les manches de
leurs outils et saluèrent d’un rire formidable l’apparition des deux
amphibies noirs de boue et verts d’herbes aquatiques; puis, cédant aux
objurgations furieuses du sergent Cang, ils s’empressèrent de replacer
sur les roues le véhicule échoué dans le remblai. Cang fulminait:
--Encore toi, Hiên! On ne fera jamais rien de toi, imbécile! Si tu ne
sais même pas pousser ton wagon, il ne reste plus qu’à te mettre à
pétrir du torchis à la place des bœufs.
--Sergent, c’est le wagon qui a déraillé! crièrent d’une seule voix
plaintive les deux victimes.
--Je le vois bien, dit Cang, je le vois bien; mais pourquoi a-t-il
déraillé? Parce qu’il est attelé de deux mulets également idiots et
également abrutis. Sortez de votre marais, grenouilles!
Ils sortirent, lourds de la vase collée sur leurs jambières et de l’eau
bue par leurs habits, et défilèrent, déconfits de leur mésaventure et
grelottants, devant l’Aïeul qui les examinait d’un œil narquois en
frisant ses moustaches. Tandis qu’ils fuyaient, traînant la jambe et
poursuivis par les huées de la compagnie entière, une autre équipe les
remplaçait déjà derrière leur wagon.
L’Aïeul se remémorait tous les incidents analogues et les déboires plus
sérieux et les malchances inouïes qui, aux premiers jours des travaux,
avaient ralenti ou compromis le succès du camp nouveau-né. L’emplacement
choisi s’était trouvé marécageux et situé en contrebas de la route: il
fallait en surhausser le niveau par des apports de terre. Où prendre
cette terre? Les indigènes propriétaires des monticules proches avaient
demandé de leurs terrains des prix exorbitants; à force de négociations
ingénieuses, l’un d’entre eux, possesseur d’une dune assez éloignée,
mais de dimensions respectables et tout à fait suffisantes, s’était
prêté par amitié pour le lieutenant, à cette combinaison: il louerait sa
dune à la compagnie de tirailleurs, à charge pour elle d’abaisser ce
mamelon aride au niveau des rizières voisines; il accepterait, en outre,
quelques piastres à titre de cadeau... Ainsi les deux parties
contractantes bénéficiaient également de l’accord conclu; une mine
inépuisable de terre était acquise au camp pour un prix dérisoire et
l’heureux propriétaire y gagnait un agrandissement de ses rizières.
On avait alors commencé de poser la voie et des difficultés imprévues
s’étaient déclarées: on avait manqué de bifurcations, d’aiguilles, de
plaques, de raccords; une fois établi le tracé définitif à travers la
plaine, les deux tronçons, parvenus à l’entrée du remblai, se refusaient
à se souder exactement, et l’on avait peiné pendant des heures, à
rechercher la solution de ce problème inattendu.
La mise en circulation des wagonnets avait été laborieuse. Les équipes
n’étaient pas dressées à leur nouveau travail; il se produisait des
catastrophes à chaque tournant un peu brusque, des essieux se brisaient,
des coussinets s’échauffaient. Un buffle avait chargé, un jour, et
défoncé un wagonnet. Après maints essais et recherches, pourtant, le
rendement s’était quotidiennement amélioré; il atteignait, à cette
heure, un joli chiffre de mètres cubes déversés de la dune dans le
marais.
Et les échafaudages savants balayés par le typhon! Et les charpentes qui
pendant la nuit avaient glissé de leurs sellettes et s’étaient couchées
sur leur terre-plein comme des chevaux fourbus! Et le service forestier
qui se lamentait, soutenant que les bûcherons jetaient bas ses essences
les plus rares! Et les briques qui n’arrivaient pas! Et les sampaniers
qui réclamaient, avec des sanglots dans la voix, le paiement de leur
solde que détenaient les bureaux lointains et peu pressés!...
Toutes ces mésaventures et d’autres encore avaient pris fin. Tout
s’était tassé et l’Aïeul avait recouvré sa sérénité, menacée, naguère,
de troubles graves. Il réfléchissait à tous ces ennuis passés et
souriait, tout en regardant les deux camarades qui clopinaient, trempés,
boueux et mécontents.
Il songea que, dans ces Annamites, prétendus fourbes et paresseux, il
avait trouvé de merveilleux ouvriers, gais, alertes, actifs, dont
l’entrain imperturbable l’avait réconforté dans les minutes de
découragement. Il se rappela les pages amères que des écrivains avaient
consacrées à cette race perfide, abritée derrière l’éternelle ironie et
l’éternel sourire de ses yeux bridés, incapable de dévouement et
d’attachement. Il était fixé là-dessus: étaient-ils incapables de
dévouement ces petits soldats qui, sur un mot de lui, abattaient, matin
et soir, sous le terrible soleil de Cochinchine, une besogne dont nos
terrassiers d’Europe n’auraient point voulu, et n’espéraient cependant
ni journée de huit heures, ni augmentation de salaire?
Ce qu’ils faisaient aujourd’hui pour lui ne le feraient-ils pas demain,
avec le même courage, pour son remplaçant, pourvu que celui-ci fût bon
et juste? Il savait que le mal ne venait point des vaincus, écrasés
jadis par leurs mandarins et tout prêts à saluer le Français comme un
libérateur; mais le conquérant n’avait-il pas parfois des crises de
brutalité, des caprices invraisemblables de tyran? Ainsi Pietro, qui,
s’il eût suivi l’exemple paternel, eût poussé dans les rues de Bastia ou
d’Ajaccio une charrette de commissionnaire, estimait nécessaire et
plaisant, et très «gentilhomme», de bâtonner ces vilains.
Le berger français conduisait ses moutons annamites à coups de matraque
et s’étonnait sottement de leur inattention et de leur indifférence
polie lorsque, dans un accès de sentimentalité touchante, il les
conviait à voir en lui un frère aîné, un père, un confesseur...
L’Aïeul alluma sa pipe et frappa amicalement sur l’épaule d’un bûcheron
qui passait, trottinant, courbé sous un madrier; et l’autre déposa son
madrier sur le remblai et sourit à l’Aïeul de toutes ses dents laquées.
X
Blotti sous sa couverture jusqu’au menton, Hiên le Maboul regarde la
lumière pâle du jour naissant s’infiltrer à travers les lames du store.
Un coq effronté, qui s’est hissé jusqu’aux chevrons du toit, sonne sa
fanfare insolente, et les fanfares affaiblies des coqs sauvages nichés
aux buissons de la montagne répondent à son appel; et les notes
pimpantes du clairon, qui éclatent devant la porte, donnent, à leur
tour, la réplique au chant gaillard de ce clairon empenné.
Hiên rejette sa couverture, bondit hors de la case, traverse au trot la
cour sablée où des oies déambulent avec une majesté ridicule; sans souci
du tumulte soulevé par son passage dans les rangs du cortège criard, il
se rue vers la vaste cuve cimentée qui, le matin, fait l’office de
lavabo pour les tirailleurs et, dans la journée, sert d’abreuvoir aux
bœufs et aux mulets. D’autres compagnons sont accourus avec lui pour
marquer leur place autour de la cuve.
Ils défont leurs chignons, baignent dans l’eau froide leurs visages et
tordent et peignent en hâte leurs chevelures trempées; d’aucuns, d’une
civilisation plus raffinée, savonnent vigoureusement leurs cous et leurs
bras; d’autres enfin que nulle pudeur ne contraint, nus comme des vers
et comme des vers aussi se tortillant, se font lancer des cuvettes d’eau
sur le dos, sur les reins, les cuisses, et des camarades obligeants les
frictionnent et les massent. A peine sont-ils rhabillés, de nouveaux
arrivants leur succèdent et font les mêmes gestes, échangent les mêmes
plaisanteries, poussent les mêmes petits cris de saisissement.
Toujours trottant pour faire la réaction, Hiên revient vers sa case; il
introduit la clé de cuivre qui pend à sa ceinture dans le cadenas à
sonnerie qui interdit aux mains étrangères l’accès de sa caisse noire
timbrée de chiffres rouges. Il revêt sa tenue de corvée, qui se compose
d’un pantalon troué et d’un veston crasseux; il se coiffe d’un chapeau
conique en feuilles de latanier, dont l’Aïeul lui fit cadeau et qui,
mieux que le petit salacco réglementaire, abritera sa grosse tête.
Ses voisins exhibent des tenues pareillement fantaisistes et sales. Au
signal du clairon, la caravane s’organise, et Pietro en présence de
cette assemblée de loqueteux bigarrés, pleure les rassemblements
d’autrefois, dont son cerveau obtus ne perçoit point l’inutilité
actuelle.
*
* *
On distribue aux groupes de travailleurs leur tâche et leurs outils.
Hiên, dont les fonctions sont invariables, se dirige vers le remblai; il
redresse la benne qu’il fit basculer hier soir, de peur qu’une pluie
malencontreuse ne vînt l’emplir d’eau pendant la nuit, et conduit vers
la dune le wagonnet nº 4, de concert avec son inséparable Nho.
Il est six heures: jusqu’à huit heures, il galopera ainsi de la dune au
remblai et du remblai à la dune, alerte d’abord et trépignant comme un
poney dans l’air glacé du matin, puis moins loquace et plus lourd à
mesure que le soleil plus chaud rôtit davantage son dos maigre, mais
toujours acharné à sa besogne. Perché sur le châssis, il voit l’Aïeul
faire sa première ronde dans les chantiers: une ardeur nouvelle échauffe
ses veines et raidit ses muscles; il faut que le maître aimé voie
l’effort de son serviteur; il faut qu’il fasse oublier, d’un sourire ou
d’un mot, les fatigues des côtes escaladées en haletant, des virages
accomplis d’un élan, des culbutes évitées d’un tour de hanche. Et le
wagonnet nº 4 fait sur le terre-plein une entrée foudroyante et
triomphale sous l’œil amusé de l’Aïeul.
Tandis que le lieutenant va vers d’autres ateliers, où son approche
détermine pareillement une recrudescence de zèle, tandis que les
terrassiers chavirent la benne de terre dans l’eau croupie, où nagent
les joncs pourrissants, et grattent avec leurs pioches la caisse de
tôle, Hiên déclare à son compagnon d’un ton confidentiel:
--L’Aïeul m’a souri!
--A moi aussi, prétend l’autre.
«Pauvre niais!» pense Hiên en haussant les épaules, mais ne voulant pas
s’attarder à discuter avec ce faible d’esprit qui a pu se croire l’objet
d’une faveur évidemment réservée à lui, Hiên.
La pause: un coup de clairon prolongé prévient les tirailleurs qu’ils
ont acquis des droits à un repos de dix minutes; ils abandonnent les
chantiers avec de farouches clameurs de joie. Des marchands ont installé
sur les talus de la route des éventaires chargés de sucreries et de
fruits: chaque éventaire devient le centre d’un cercle animé
d’acheteurs, qui, pour quelques sapèques, garnissent leur panse creuse.
Hiên, toujours affamé, avale trois soucoupes de riz sucré et baignant
dans un étrange sirop brun; il convie généreusement son collègue Nho à
partager sa dînette. Repu et dispos, il fume une cigarette avec des
mines épanouies de gros rentier. Les paysans qui retournent à leurs
villages épars dans la brousse déposent sur la chaussée leurs paniers de
rotin, et le vaniteux Hiên, écoutant les exclamations laudatives de ces
braves gens qu’ébahissent les mirifiques bâtisses, se rengorge et tend
le jarret.
*
* *
A dix heures, la caravane des gueux dépenaillés reprend la route de
l’ancien camp. Le vigoureux Hiên que n’a point rassasié le léger repas
du matin, imagine, chemin faisant, les grillades dorées, les sauces
succulentes, le _nuoc-mâm_ parfumé qui, tout à l’heure, sous l’auvent de
la case du sergent Cang, réjouiront son palais et réchaufferont son
estomac.
Tout à l’heure, la chique de bétel aux dents, il s’assiéra sur la levée
de pierres sèches, à côté de la mystérieuse Maÿ, et contemplera
furtivement les yeux de son aimée, profonds et changeants comme la baie:
sous le regard de ces yeux singulièrement luisants, il retrouvera sa
timidité de rustre, et les paroles d’amour qu’il rêve de murmurer
mourront sur ses lèvres comme les lignes d’écume sur la plage
jaunissante. Il sera heureux, cependant: car l’énigmatique fillette n’a
plus pour lui ni mots cruels, ni coups d’œil méprisants. Ignorant ce qui
se passe dans ce petit cerveau de chatte, il se taira, maladroit sans le
savoir, et, jusqu’à l’heure de la sieste, jouira de la présence chère,
des vagues couronnées d’écume, du ressac chantant sur le sable.
*
* *
L’après-midi a fui, pareil au matin, depuis le réveil de la sieste
jusqu’à la cigarette fumée sur la levée après le repas de cinq heures.
Hiên, débarbouillé, et resplendissant dans ses vêtements propres, se
hâte vers la maison de l’Aïeul, parmi les ricins et les cactus. C’est là
que se passent ses soirées; ce vieux grognon de Bèp-Thoï l’a mal
accueilli d’abord, mais finalement s’est laissé attendrir par la
soumission et l’humilité du visiteur et la douceur ingénue de son
éternel sourire canin. Du reste la recrue rend de multiples petits
services au vétéran.
Ils sont devenus de vrais amis, bien que l’incorrigible Bèp-Thoï ait
conservé la regrettable habitude d’adresser à son élève des sermons
grondeurs. Ensemble ils vont tirer de l’eau au puits; assis sur la
margelle, à l’ombre du manguier, ils devisent, c’est-à-dire que l’ancien
narre intarissablement ses campagnes, et la recrue écoute, bouche bée.
Ensemble, dans l’appentis de planches où Bèp-Thoï s’est installé un
appartement, ils brossent, astiquent, fourbissent. Ensemble ils balaient
la chambre de l’Aïeul, mettent de l’eau propre et des fleurs d’hibiscus
dans les vases japonais, époussètent les bouddhas.
Pendant que le minutieux Hiên étrille le folâtre Annibal qui danse dans
son box, Bèp-Thoï lui prodigue les conseils chagrins, récrimine sur
l’incapacité reconnue de la jeune génération; à l’appui de son dire, le
vieux abonde en proverbes et citations, et, plus fréquemment, en
anecdotes interminables et sans lien quelconque avec le reste de son
discours.
Aujourd’hui l’Aïeul a décidé de faire un tour en voiture. Les deux
compères extraient du hangar le panier de rotin verni, font reluire les
glaces des lanternes, les cuivres des boucles, les aciers des
gourmettes, promènent des chiffons de laine sur les cuirs fauves.
Annibal est amené hors de son écurie, poussé poliment entre les
brancards et revêtu de son harnais.
L’Aïeul s’empare des rênes et du fouet et offre une place à ses côtés au
glorieux Hiên, qui remplira les fonctions de groom. Campé sur le perron,
Bèp-Thoï les regarde partir en grommelant.
Le petit cheval a commencé par témoigner d’intentions saugrenues: il a
secoué d’un talus à l’autre la voiture légère, a foncé, tête basse,
contre les chiens et les poules qui s’attardaient sur le chemin, s’est
arrêté pour croquer de jeunes pousses de bambou pointant le long des
haïes. Il s’est montré capricieux et parfaitement insupportable, mais la
mèche du fouet, caressant sa crinière hirsute, a calmé ces velléités
d’indépendance et de fantaisie. Il trotte maintenant avec sagesse, la
croupe ondulant régulièrement de droite et de gauche, les oreilles
relevées:
--Belle soirée! déclare l’Aïeul, allumant sa pipe.
--Belle soirée! répète avec conviction Hiên, tenant comme un cierge le
fouet qu’on lui remit pendant l’allumage de la pipe.
Belle soirée, en effet, parfumée et rafraîchie par la brise venue des
montagnes d’Annam, dont l’azur s’assombrit sous le ciel rose. Devant les
boutiques du marché, de vieux Chinois ridés, la petite tresse enroulée
sur le front, sont assis sur des escabeaux de bambou et bavardent; une
Cantonaise chemine péniblement sur le trottoir, heurte les minuscules
pointes de ses sabots peints aux briques bossues. Des garçonnets jouent
au bacouan avec des sapèques, et les petites filles, debout derrière
leurs futurs seigneurs et maîtres, contemplent avec des yeux de
convoitise les piécettes de cuivre percées d’un trou carré. Un milicien
fait les cent pas dans la halle déserte, donnant en spectacle aux seuls
moineaux des gouttières ses airs solennels de gendarme en faction et ses
beaux mollets saillants sous les bandes de cotonnade bleue.
Des congaï jacassent comme des perruches devant l’étalage d’un bazar
hindou. L’Aïeul s’amuse des œillades qu’elles lui décochent à l’ombre de
leurs mouchoirs de soie rouge, des poses habilement calculées pour faire
bomber sous la tunique noire les jeunes poitrines et les hanches
pointues et pour faire valoir sous le pantalon flottant les pieds menus
pris dans des mules de velours brodé.
--Même chose madame français! murmure-t-il, empruntant à ces demoiselles
faciles leur jargon coutumier.
Le quartier est très mal fréquenté: après les congaï, voici les mousmés.
Fardées, poudrées, une fleur piquée dans les coques luisantes et
artistement échafaudées, elles rappellent à s’y méprendre les poupées
japonaises vendues à la douzaine sur les quais de Marseille, à cela près
que les kimonos à fleurs et à personnages sont de crêpe de Chine.
Difformes avec la haute ceinture à nœud bouffant sur les reins, elles
sont rangées en file paisible et rieuse sur l’obligatoire canapé de
bambou, attendant le client sans dégoût ni joie, honnêtes commerçantes,
en somme, qui jugent que leur métier en vaut bien d’autres et n’est pas
moins honorable.
De bons rires animent les petits yeux bridés et creusent des fossettes
dans les grosses joues peintes. Hiên soupçonne que ces gamines se
moquent de lui et leur jette un mauvais regard de bouledogue hargneux et
qui montre ses dents. La colère visible de cet impayable groom redouble
l’hilarité qui devient suraiguë. Annibal s’en émeut, et, couchant les
oreilles, emporte en trois temps de galop le panier vers des allées plus
calmes.
La vie annamite bruit derrière le rideau de bananiers: querelles de
ménagères, grognements de porcs, plaintes d’enfants, aboiements de
chiens errants, gémissements de guitares, ronflements de tam-tams,
tintements de clochettes dans les pagodes, dont les dragons émaillés
contemplent par-dessus les larges feuilles retombantes, l’avenue qui
s’obscurcit. Au seuil des maisons de thé, des rhapsodes aveugles raclent
du violon à deux cordes et psalmodient les couplets innombrables d’une
romance populaire, s’interrompant pour clamer d’éloquents appels à la
pitié des consommateurs. Ceux-ci, rebelles à l’attendrissement,
continuent de savourer leurs tasses de thé. L’Aïeul lance aux chanteurs
une poignée de sous qui sonnent dans l’écuelle de fer-blanc et Hiên le
Maboul s’émerveille en silence de la générosité de son maître.
Plus loin, d’autres baraques, pâtisseries, rôtisseries, restaurants
rustiques,--un toit de paille posé sur quatre pieux,--regorgent de
clients bavards et tapageurs: tirailleurs à salacco rejeté sur la nuque,
miliciens à bandes molletières bleues, boys à vestons irréprochables et
à figures inquiétantes. Plus loin le fabricant de cercueils, Chinois
replet et de mine réjouie, rentre dans sa boutique ses caisses
rectangulaires: pauvres caisses de bois de jaquier à l’usage du simple
coolie, caisses de bois de fer pour notables, mandarins et capitalistes.
La voiture pénètre dans la forêt où tombe la nuit. Les arbres, les
taillis ne sont plus que des masses confuses, recroquevillées,
semble-t-il, pour le sommeil. La route sablée amortit le grincement des
roues et le choc régulier des sabots. Hiên le Maboul, extasié, écoute le
souffle imperceptible de la forêt: feuilles mortes qui se détachent avec
un bruit sec et frôlent le tronc moussu, fougères que le soleil a
rissolées et qui s’étirent au premier contact des ténèbres froides,
poules sauvages qui écartent les buissons pour se faufiler jusqu’à leur
nid, miaulements rauques de chats-tigres en quête d’amour, galops
étouffés de sangliers à travers la vase des palétuviers. Il aspire de
toutes ses narines l’odeur puissante de l’humus pourrissant, les relents
de bêtes fauves, les parfums de fleurs de citronnier qui flottent dans
l’air immobile. Silencieux et les mains sur les genoux, il écoute, sent,
voit vivre la forêt: il sait que, dans l’obscurité croissante, les
faisans, fous de peur, juchés sur les branches des banyans, guettent
l’approche du renard, forban muet à robe de velours pâle, ou du python,
magicien aux yeux verts; il sait que les panthères rampent dans les
hautes herbes de la clairière vers la harde de cerfs paralysés et
affolés.
L’Aïeul ne sait pas toutes ces choses; mais la nuit palpitante et
criblée de lucioles, les étoiles d’or aperçues à travers la voûte des
branches sombres lui versent dans l’âme une joie sereine et paisible, et
il en jouit en sage.
*
* *
Annibal a réintégré en valsant d’allégresse son écurie où l’attend son
régal préféré: du paddy mouillé et de jeunes rameaux de bambous. La
maison de l’Aïeul, dont les portes-fenêtres sont ouvertes à deux
battants, flamboie; les bougies des lanternes chinoises tamisent à
travers le papier huilé une clarté discrète, mais les grosses lampes de
bronze posées sur les socles de bois laqué illuminent jusqu’à la
véranda.
L’Aïeul, épicurien sans prétention, qui goûte les plaisirs de la table
et sait apprécier l’esthétique d’un repas bien servi dans un décor
soigné, finit de dîner. Bèp-Thoï, maître d’hôtel inimitable, trottine,
la serviette sous le bras, de la salle à manger à la cuisine, où trône
parmi les casseroles le brave A-Gyoc, artiste de valeur, encore que
modeste. Hiên, maître Jacques convaincu, a troqué ses attributions de
groom contre celles de _boy-panka_, dont il s’acquitte avec une égale
dignité.
Tout en halant la ficelle que ses doigts ont quelque peu noircie, il
s’ébahit de la nappe blanche que nulle tache ne déshonore, du cristal
taillé des carafes et des verres que la glace décore de buée, de
l’argenterie miroitante et scintillante, des tasses chinoises où fume le
café, des boîtes brunes où sont couchés, côte à côte, les cigares
habillés de somptueux papier d’argent.
L’Aïeul lui fait signe de lâcher sa ficelle et d’approcher; il accourt
et l’Aïeul lui montre une jolie pile de piastres neuves aux tranches
vierges.
--Voilà pour toi! dit-il.
--Pour moi! s’écrie Hiên, abasourdi; pour moi!
--Pour toi, petit frère! Tu ne penses pas que je te laisserai soigner
mon cheval et m’éventer pour l’honneur seulement. Ces piastres sont à
toi: tu les as bien gagnées.
--Aïeul vénérable, je ne veux pas de ton argent. Je n’accepte de toi
qu’une chose: la permission de vivre ainsi à tes côtés, demain et
toujours. Tu m’as tiré de la boue, tu m’as protégé contre les méchantes
gens qui me persécutaient, tu as fait entrer dans ma pauvre tête un peu
de science et de lumière; tu as été pour moi plus qu’un frère aîné et
plus qu’un père, et je t’aime comme le chien de berger aime son maître.
Laisse-moi te remercier à ma façon, en m’occupant des objets qui
t’appartiennent, en entourant ta personne de soins et de dévouement:
c’est encore une joie pour moi que de respirer dans cette maison qui est
à toi, de tirer ce _panka_ qui est à toi, de faire briller la voiture
qui est à toi... Et moi aussi, je suis à toi comme un esclave à son
propriétaire.
--Je sais que tu es un brave garçon et je n’ai pas voulu t’offenser.
C’est un cadeau que je te fais, comprends-tu? Avec cette petite somme tu
pourras, selon ta fantaisie, grignoter des friandises pendant les pauses
ou t’acheter une pipe à eau. Garde ces piastres...
--Mais, vénérable Aïeul...
--Comment?... Refuserais-tu un cadeau de moi?... Mets cet argent dans la
poche de ton veston. M’entends-tu?
--Oui! oui! gémit Hiên.
Et il empoche fébrilement cet argent maudit, qui a failli faire gronder
sur sa tête, pour la première fois, la colère de l’Aïeul. Celui-ci se
rassérène et reprend le ton amical:
--Où en sont tes amours?
Comment confesser qu’il n’y a rien de changé à la situation?
--Heu! heu! souffle piteusement le tirailleur embarrassé.
--Je parie que tu n’as encore rien trouvé à dire à ta bien-aimée...
Avoue-le!
--Je n’ai encore rien dit, avoue le pauvre amoureux.
--Mais, mon bon ami, comment veux-tu que tes affaires marchent, si tu
n’apportes pas plus d’entrain à la besogne?... De l’audace, que diable!
Fais ta cour à cette petite fille, dis-lui entre chien et loup des
choses aimables; fais-toi valoir de toutes façons, montre-lui que tu es
un homme.
--C’est ça! s’écrie Hiên, électrisé et qui se sent un courage inconnu;
je lui parlerai!...
Promesse en l’air! vantardise de poltron! La lune, qui a haussé
par-dessus les plumets des aréquiers son disque blême, semble ricaner.