Lorsque Hiên le Maboul, attrapant par le fond de sa culotte ce mauvais
plaisant de Phuc, l’envoya rouler par-dessus la levée de pierres sèches,
il était loin de se douter que son haut fait lui vaudrait le bonheur. Il
en est ainsi pourtant: les railleurs sont fixés désormais sur la ligne
de conduite à suivre, et si quelqu’un songeait encore à décocher quelque
quolibet à l’ancien souffre-douleur, la vue des grosses mains dures et
poilues et le souvenir du traitement qu’elles infligèrent au loustic
imprudent suffiraient à le détourner de son projet. Les bourreaux de
Hiên ont tous désarmé: Pietro, par crainte de l’Aïeul, et les autres,
par crainte des poings rocailleux.
Maÿ s’est humanisée. Non que son dédain pour l’amoureux tremblant se
soit atténué; mais elle éprouve à son endroit cette curiosité malsaine
et irrésistible qui pousse beaucoup de femmes vers la force brutale. Il
n’est plus pour elle le timide Hiên, le gauche et ridicule esclave qui
balbutie des mots incohérents, le balourd aux mains frissonnantes: elle
ne voit plus en lui que le lutteur qui précipita dans le sable de la
plage le misérable Phuc, le glorieux lutteur dont les muscles se
gonflaient, dont le visage s’était transfiguré dans l’ardeur du combat.
Sa chair, qui a frémi pendant que les deux hommes étaient aux prises,
s’émeut encore à l’image de la bataille et du vainqueur.
De cette émotion, Hiên le Maboul n’a rien deviné; il sait seulement que
les regards de son idole ont parfois pour lui des douceurs inespérées;
il sait que Maÿ s’efforce de le moins rudoyer, et il se figure,
incurable nigaud, qu’il a désarmé son hostilité à force de soumission
aveugle et d’humble dévouement.
L’Aïeul a bientôt surpris la flamme allumée dans les yeux de la
fillette; il est fixé sur la nature toute matérielle du feu interne d’où
cette flamme a jailli et dès maintenant se croit assuré de la marche
future des événements. Quelque jour, un fossé prêtera son talus
complaisant à l’amoureux transi et à la poupée incandescente... Hiên le
Maboul confiera son secret à l’Aïeul, l’Aïeul narrera la chose au vieux
Cang et l’on mariera sans tarder les deux coupables... N’est-ce point là
ce que rêve Hiên, après tout?... Et ils auront beaucoup d’enfants et ils
seront très heureux: conclusion toute naturelle et morale d’un acte
naturel et nullement immoral, dans ce pays où fleurit le mariage libre,
où la virginité ne constitue point pour les jeunes filles une dot
indispensable...
En attendant d’échanger avec Maÿ le bétel et la noix d’arec, Hiên nage
dans la béatitude: l’amour est entré dans sa vie et il découvre que la
vie est un paradis terrestre. Cependant il continue de s’instruire, et,
n’étant plus troublé par les brimades et les rebuffades, il fait des
progrès foudroyants.
*
* *
En dépit de ses progrès journaliers, l’exercice continuait à représenter
pour Hiên la tâche la plus ingrate qui pût lui être imposée; il
continuait à préférer sans conteste aux mouvements compliqués et
multiples du maniement d’armes les efforts pénibles mais familiers de la
corvée.
Il était écrit que ce dernier tracas ne viendrait plus à la traverse de
sa félicité.
Un matin, en présence des quatre sections formées en carré, le
sergent-major proclama qu’après le réveil de la sieste la solde
mensuelle des tirailleurs leur serait payée par le capitaine selon
l’usage établi, et que, l’opération terminée, il leur serait fait part
de modifications très importantes au tableau de service.
A l’heure dite, la compagnie s’aligna dans l’allée de flamboyants,
tandis que se massait devant la porte du camp la foule des créanciers,
toujours avertie de cette cérémonie intéressante. Sous la véranda de la
grande case étaient disposées des tables drapées de couvertures grises,
sur lesquelles scintillaient les piles de sapèques, de piastres, de sous
neufs. Derrière les tables, trônait le capitaine flanqué de ses
comptables et de ses officiers.
Les tirailleurs regardaient l’Aïeul qui, sous ses moustaches dorées,
souriait au soleil épandu sur le camp, aux clochettes pourpres des
hibiscus, à la fumée bleue de son cigare, et les braves petits
bonshommes, accroupis sous les flamboyants, souriaient à la pensée
joyeuse de leur dieu. Content de l’ombre fraîche de la véranda et l’âme
illuminée de toute la lumière extérieure, il fumait paisiblement et
causait avec le capitaine et le sous-lieutenant, que sa gaieté gagnait
et qui riaient aussi.
La séance commença: un par un, les sergents, puis les caporaux, puis les
tirailleurs s’approchèrent des tables, empochèrent leur mince tas de
piastres, de piécettes, de sous et de sapèques. Ils saluaient, faisaient
demi-tour et s’en allaient jusqu’à la palissade, où se payaient les
dettes du mois. Le règlement de comptes n’allait pas sans criailleries
et sans querelles. Le tirailleur célibataire qui, entre deux pauses
d’exercice, avait englouti à crédit de succulentes soupes au vermicelle
ou grignoté de délicieux caramels aux amandes avait une tendance
déplorable à reprocher aux vendeuses d’avoir allongé sa note et
n’extrayait qu’à regret de sa poche les écus si péniblement gagnés. Tout
le long de la palissade s’échangeaient des protestations larmoyantes et
des injures.
Mais cela ne dura pas: le paiement de la solde touchait à sa fin; les
rangs se reformèrent sous les flamboyants, et tout le monde fit silence,
dans l’attente des nouveautés promises.
L’Aïeul se leva, et, s’appuyant d’une main sur la table, annonça que
lui, lieutenant, prenait à dater de ce jour le commandement de la
compagnie, le capitaine ayant achevé ses deux ans de Cochinchine et
devant s’embarquer, avant la fin de la semaine, à Saïgon; le
sous-lieutenant quittait également le Cap-Saint-Jacques et partait pour
Biên-Hoa, où l’on constituait de nouvelles unités. Ainsi l’Aïeul se
trouvait rester seul officier à la compagnie, mais il comptait sur la
bonne volonté de tous et sur leur dévouement pour ne point succomber
sous le fardeau pesant de ses multiples attributions.
Les figures ouvertes et réjouies des gradés européens, les larges
sourires des tirailleurs lui répondirent aussitôt. Sur son ordre, le
petit fourrier lut avec volubilité un considérable document auquel les
Français ne comprirent pas grand’chose, et les indigènes encore moins.
De la traduction hachée et filandreuse qu’en fit le sergent Cang la
lumière ne jaillit pas davantage.
L’Aïeul donna quelques éclaircissements: le gouvernement de
l’Indo-Chine, persuadé de l’importance stratégique du Cap-Saint-Jacques,
avait résolu de porter sa garnison de tirailleurs d’une compagnie à un
bataillon; le camp destiné à loger tout ce renfort serait construit dans
le terrain vague dit de «la maison Lacourse», où se faisaient
habituellement les exercices de service en campagne. Les tirailleurs de
la compagnie déjà présente au Cap seraient chargés de cette
construction. En conséquence, le «tableau de service» était suspendu,
l’exercice et les théories supprimés, et tous les jours de la semaine, à
l’exception du dimanche, consacrés aux travaux.
Un murmure de joie courut dans les rangs et, sous l’œil navré de
l’adjudant Pietro, Hiên le Maboul frotta vigoureusement ses mains l’une
contre l’autre.
Déjà l’Aïeul répartissait la besogne et formait des groupes: les
bûcherons, qui couperaient dans la forêt les arbres les plus droits et
d’essence convenable; les charpentiers, qui débiteraient ces troncs en
madriers et en chevrons; les maçons, qui dalleraient le sol des cases;
les manœuvres, qui piétineraient la boue et la paille de riz pour en
faire du torchis, garniraient de ce torchis le clayonnage des murs et
les plafonds, attacheraient les faisceaux de paille sur les toits; les
terrassiers, enfin, recrutés parmi les gens dépourvus d’aptitudes
spéciales mais dotés de bras musclés; à ceux-là incomberait la tâche de
pousser les wagonnets Decauville, de creuser les caniveaux et fossés.
Parmi eux fut Hiên, à qui échut en partage le wagonnet nº 4, de moitié
avec son voisin de lit et ami Nho. Chacun de ces groupes fut placé sous
la direction d’un sergent français, secondé d’un sergent indigène et de
caporaux. L’Aïeul se réservait la surveillance générale des travaux,
dont il avait dessiné les plans. Quant à Pietro, dont les hautes
capacités se trouvaient ainsi sans emploi, il reçut mission de veiller
au maintien de la discipline sur les chantiers, mais sans avoir à
s’immiscer dans le détail des constructions.
Chaque gradé dressa la liste de ses ouvriers, en fit l’appel, les
avertit de leurs fonctions nouvelles. Ce fut un moment de tapage
étourdissant, de numéros matricules vociférés à plein gosier auxquels
répondaient des «Présent!» non moins vigoureux. Puis le calme et l’ordre
se rétablirent, et, dans le silence profond qui suivit, le sergent Cang
annonça que l’Aïeul, en l’honneur de sa prise du commandement, offrait à
chaque escouade une bouteille de _choum-choum_[10], et les rangs furent
enfin rompus, avec des cris et des gambades folles.
[10] Alcool de riz.
*
* *
Sur la terre battue, devant la maison de Cang, Hiên le Maboul et Maÿ
sont assis côte à côte; la nuit tombante résonne du bruissement de
l’écume sur le gravier de la plage, résonne aussi des chants des
tirailleurs, un peu ivres. Maÿ ne regarde pas son compagnon; à quoi
pense-t-elle, ses yeux durs ensanglantés par le soleil couchant? A quoi
pense-t-elle, tandis qu’elle chantonne, d’une voix menue de toute petite
fille, une romance séculaire et mélancolique?
L’amoureux, que ragaillardissent l’événement du jour et la gorgée
d’alcool qu’il vient d’ingurgiter, sent bouillonner dans son cœur une
allégresse inusitée, et, subitement, il lui vient une idée géniale:
pourquoi n’offrirait-il pas à la fillette de goûter à son _choum-choum_?
Il se rapproche d’elle, hésitant et gauche, le bol de faïence aux
doigts:
--Sœur aînée, veux-tu boire du _choum-choum_ que l’Aïeul m’a donné?
La chanteuse s’arrête court: est-ce bien Hiên le rustre, Hiên le
balourd, Hiên le Maboul, qui lui adresse cette proposition galante? On
lui a changé son sauvage!
--Je veux bien en boire un peu!
--Je vais chercher une autre tasse, réplique Hiên, émerveillé de son
succès.
--Mais non! mais non! Je boirai dans ton bol... Ne te trémousse pas
ainsi: tu vas tacher ma tunique.
Elle boit à petits coups et sourit, tout de suite échauffée et rose.
Elle a souri! elle a souri! Elle a fait cette aumône imprévue au pauvre
honteux qui n’osait point tendre la main! Il n’en croit pas ses yeux et
il rit aussi, il rit bêtement... Imbécile, qui ne sait point que l’heure
fuit et qu’avec elle s’envole l’occasion unique!
Maintenant le bol est vide et Maÿ ne rit plus et reprend sa petite
chanson triste, et Hiên le Maboul la regarde, les yeux ronds, la bouche
ouverte et les bras ballants.