Décembre vint, avec son cortège de fêtes chômées, chrétiennes et
bouddhiques, désastreuses pour l’avancement des travaux, mais bien
accueillies par les tirailleurs. Hiên se réjouit plus particulièrement
de ces congés supplémentaires qui lui fournissaient l’occasion de passer
de longues heures auprès de Maÿ et de l’Aïeul...
La veille de Noël, au rapport de dix heures, le maussade Pietro informa
la compagnie assemblée que le lieutenant accordait la permission de
l’après-midi.
Cette perspective de liberté inattendue provoqua de sourds murmures de
joie, que réprima aussitôt une grimace apparue sur la face bilieuse du
tyran.
Hiên expédia ses soucoupes de riz, sa cigarette et sa chique de bétel et
courut chez l’Aïeul.
--Tu arrives bien, déclara Bèp-Thoï;--nous avons un invité, le vieux
bonze des catholiques, un drôle de bonhomme barbu et qui rit toujours en
tenant sa barbe à deux mains. Tu vas m’aider à mettre la table, et,
pendant le déjeuner, tu rempliras les verres de glace... Veille à ne pas
mouiller la nappe; sinon, tu auras de mes nouvelles!
--Mais je ferai sûrement des bêtises!...
--J’aurai l’œil sur toi.
Son seau de glace aux doigts, Hiên tremblait et tâchait de se remémorer
les principes que lui inculqua Bèp-Thoï. Tout se passa pour le mieux,
et, malgré l’invincible frisson qui agitait ses grosses mains de
bûcheron, l’apprenti n’eut à se reprocher qu’une maladresse
insignifiante: un bloc de glace précipité sur le carreau.
Le dessert venu, il put, respirant à son aise, retourner à son escabeau
de _boy-panka_ et, tout en allongeant et pliant le bras, examiner le
«drôle de bonhomme».
Ce bonhomme était un brave homme. Missionnaire en Cochinchine depuis
trente ans, le P. Siméon n’avait pas une seule fois, au cours de ces
trente années, quitté son poste pour revoir la France. Son grand corps
maigre et osseux, dans sa légère soutane usée et rapiécée, semblait
pourtant n’avoir point souffert de l’exil; le terrible soleil n’avait
réussi qu’à jaunir et tanner la figure où souriaient les yeux vifs sous
les sourcils touffus, où pointait le nez busqué au-dessus de la bouche
noyée de moustaches et de barbe grisonnantes.
L’Aïeul admirait et respectait la foi robuste et le dévouement
inlassable du prêtre; le P. Siméon estimait la franchise et la rectitude
de jugement de l’officier athée. Tout avait contribué à faire du vieux
missionnaire et du jeune lieutenant une paire d’amis vrais. Leur amour
commun des humbles et des simples avait déterminé le premier pas vers
l’amitié; puis ils s’étaient découvert des sympathies littéraires
communes: tous deux latinistes fervents, l’un par éducation
professionnelle, l’autre par goût, «annamitophiles» convaincus, après
comparaison entre l’indigène prétendu barbare et le civilisé européen,
il leur arrivait d’abandonner Lucrèce pour Truong-Vinh-Ky et Cûa pour
Catulle.
Il arrivait au P. Siméon, ruiné par les gueux qui tapaient à sa porte,
de faire appel à la bourse de l’officier; et, celui-ci refusait ensuite
obstinément de se rappeler les prêts consentis, mais blâmait sévèrement
l’emprunteur d’avoir cédé au premier affamé venu la totalité des
piastres à lui avancées pour son particulier entretien.
Suprême trait d’union, enfin: tous deux fumaient la pipe; suprême cause
de querelles aussi, le vieux fumeur intransigeant faisant un crime à son
jeune confrère de fumer des cigares, injure grave à Sa Majesté la pipe,
qui n’admet point de partage.
Tout en buvant un merveilleux marc de Bourgogne quinquagénaire, que des
cousins charitables envoyaient au prêtre, ils se harcelaient
d’épigrammes.
--Pourquoi, Père Siméon, désignez-vous les Annamites, qui sont des
bouddhistes, du terme méprisant de païens?... Et moi aussi, je suis un
païen!
--Des païens comme vous valent mieux que bien des catholiques.
Ou bien l’Aïeul, installé sous la véranda de la case, considérait la
misérable église de torchis et prenait à partie joyeusement son vieil
ami:
--Comment se fait-il, Père Siméon, que vous vous prélassiez dans une
maison de pierres, de briques et de tuiles, alors que le bon Dieu
grelotte sous un toit de paille?
--Mon cher ami, les donateurs généreux qui m’ont logé dans ce palais ne
m’ont point consulté, et, quant à l’église, c’est moi qui l’ai
construite et les fonds n’abondaient guère... Du reste, je vous
répondrai que le bon Dieu est accommodant: il voit mes intentions et se
contente de la paille.
--Peut-être même trouve-t-il les choses bien arrangées de la sorte,
estimant que son ministre est mieux à sa place sous le toit de tuiles
que lui-même, qui n’est point sujet aux rhumatismes et ne redoute ni les
fourmis ni les scorpions.
--Taisez-vous, blasphémateur!...
En ces débats, leur amitié ne faisait que se consolider sans cesse, et
le P. Siméon, que trente années d’exil auraient dû endurcir, ne
prévoyait pas sans un véritable chagrin qu’un jour viendrait où cet
aimable et franc compagnon le quitterait.
Pendant que Hiên le Maboul, manœuvrant la corde du _panka_, examinait
avec une curiosité infatigable le bonze chrétien, celui-ci exposait à
l’Aïeul une requête: il existait, croyait-il, au camp, une splendide
collection de lanternes de papier peint fabriquées jadis par les
tirailleurs, lors d’un concours: ne serait-il pas possible de prêter ces
lanternes au missionnaire, qui les emploierait à illuminer son église
pendant la messe de minuit?
--Mais, Père Siméon, songez que ces lanternes sont l’œuvre de mains
païennes!
--J’y songe, j’y songe, mon ami... elles ne pourront qu’être sanctifiées
par leur court séjour dans mon église.
--Elles seront chez vous à trois heures.
--Merci... Et vous-même, viendrez-vous admirer l’effet de vos lanternes?
--J’irai voir la sortie de la messe.
--C’est déjà un progrès.
--Un progrès sans lendemain!
--Vous y viendrez!
--J’en doute!
--Vous y viendrez. Vous êtes un amoureux de la vie et seul le dogme de
la résurrection peut vous consoler de vieillir et de mourir!
*
* *
Sous le porche de pisé, les indigènes s’écrasent pour voir ce qui se
passe à l’intérieur de l’église. Hiên le Maboul, que ses gros poings et
sa haute taille désignent au respect, ne quitte point le premier rang
des curieux; insensible aux poussées, il regarde avec des yeux naïfs,
agrandis encore par la stupéfaction, le spectacle nouveau que lui
propose la pagode catholique.
Bien misérable, en vérité, cette pagode, avec son toit de paille posé
sur des piliers mal équarris, mais, telle quelle, elle éblouit le simple
tirailleur que ravissent les girandoles de lanternes luisant entre les
poutres, les alignements de verres de couleur encadrant les fenêtres
béantes et veuves de vitraux, les rustiques tableaux du chemin de la
croix, le lustre de fer-blanc découpé. De loin l’autel produit un effet
prodigieux, avec ses cierges clignotants devant lesquels évoluent
majestueusement la chasuble brodée du prêtre et les calottes rouges des
enfants de chœur; non moins extraordinaire, l’effet des vieux noëls
chantés avec d’horribles voix fausses et un épouvantable accent par les
petits métis de l’école des Frères.
Hiên, haussé sur la pointe de ses pieds nus, aperçoit les chanteurs,
têtes rases et figures jaunes, assemblées autour de leur chef, grand
diable maigre tout habillé de noir; il distingue les cornettes blanches,
les robes de bure bleue des Sœurs. Dans les bas-côtés, les indigènes
s’entassent sur des nattes, tantôt accroupis sur leurs talons, tantôt
prosternés, le front et les coudes contre le sol. Aux conquérants la nef
est réservée: catholiques pratiquants ou libres penseurs n’ont eu garde
de manquer à cette cérémonie, les uns par conviction, les autres parce
que la messe de minuit représente une distraction qui en vaut bien une
autre. Les corsages de soie claire des pieuses femmes de fonctionnaires
et de colons voisinent avec les rudes épaulettes jaunes des braves et
peu convaincus «marsouins»; les smokings des pilotes et commis de
résidence avec les dolmans des officiers.
Hiên, jouant des coudes, aperçoit enfin son lieutenant. L’Aïeul, incliné
sur les rochers de carton peint de la crèche, dénombre avec
attendrissement les pasteurs de plomb poussant parmi les sapins de
mousse leurs moutons de bois aux pattes raides, les anges de cire rose
suspendus par des fils au-dessus de la grotte où les Rois Mages de
plâtre adorent une poupée de biscuit, l’Enfant Jésus... Et leur suite
attend dehors, les pieds dans la mousse semée de flocons de neige qui
sont des tampons de coton: étrange suite où fraternisent des licteurs
romains armés de la hache, des cuirassiers et des zouaves de la
troisième République. Cependant une incroyable ménagerie d’animaux
domestiques et féroces entoure la cohorte des gardes, lions, tigres,
girafes, éléphants, chameaux, brebis, chiens, chats, de toutes
dimensions et de toutes matières, depuis le caoutchouc aristocratique
jusqu’au celluloïd plébéien. Mais le bœuf et l’âne n’ont point quitté
leur étable, jugeant sans doute qu’elle est à eux, après tout, et,
rangés sur la même ligne que les Rois Mages, considèrent l’Enfant Jésus
d’un œil immuablement stupide.
*
* *
Le jour de l’an passa sans qu’une cérémonie quelconque le différenciât
aux yeux de Hiên d’un dimanche ordinaire. Puis vint le Têt, jour de l’an
annamite.
Ce fut un grand jour. Dès l’aube, Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, ayant fait
brûler des bâtonnets d’encens sous l’appentis afin de se concilier les
bons et les mauvais esprits, coururent allumer des files de pétards
devant la porte de l’Aïeul, qui fut éveillé en sursaut.
Dès qu’il fut levé, les deux tirailleurs se présentèrent devant lui, et,
l’ayant salué avec ensemble, lui offrirent des bananes, des oranges et
des œufs frais; puis Bèp-Thoï, lissant sa barbiche grisonnante, adressa
une longue harangue à son chef:
--Aïeul à deux galons, voici l’année nouvelle: puisse-t-elle conserver à
tes serviteurs un maître tel que toi!... J’ai de longues années de
service: j’ai fait la campagne du Tonkin contre les Chinois, puis contre
les Pavillons-Noirs; en ce temps-là, il n’y avait point encore de
tirailleurs tonkinois... J’étais alors ordonnance d’un capitaine que les
pirates tuèrent d’un coup de fusil: je ramenai son corps et j’eus la
médaille du Tonkin. Puis je servis sous les ordres de beaucoup de
lieutenants, dont j’ai gardé les portraits, mais dont j’ai oublié les
noms; j’ai fait la guerre à leur suite, dans la plaine de Lam, puis sur
le Mékong, puis au Siam... Maintenant me voilà âgé; le mousqueton
commence à se faire pesant sur mon épaule, et bientôt je n’aurai plus
d’autre distraction que de me rappeler tous les officiers avec qui j’ai
combattu et marché. Parmi tous ceux-là, que j’ai servis en fidèle
soldat, tu es au premier rang dans mon affection: je pense que ton
départ sera pour moi un plus cruel deuil que la mort de mon père et de
ma mère, car je t’aime plus que mon père et ma mère... A toi de parler,
Hiên!
Et Bèp-Thoï, très fier de son discours, poussa du coude son camarade.
Hélas! de la brève allocution qu’il avait cependant apprise, mot à mot,
pendant des semaines, il ne restait plus une bribe dans le cerveau
rebelle du malheureux Hiên, et, lorsqu’il eut dit à son tour: «Vénérable
Aïeul, voici l’année nouvelle...», il resta court, tremblant et suant.
--C’est bien! dit l’Aïeul, vous êtes tous deux de braves gens. Toi,
Bèp-Thoï, tu es le modèle des vieux serviteurs, et toi, Hiên, un
excellent garçon, de cœur généreux. Que l’an nouveau vous donne le
bonheur...
Dehors éclatèrent des pétards et des voix résonnèrent sous la véranda.
La porte fut ouverte à deux battants, et l’Aïeul aperçut la compagnie
entière massant au bas du perron ses salaccos plats, étincelants, et ses
figures noires. Une formidable acclamation salua l’apparition du
lieutenant derrière la balustrade.
--Heureuse année, vénérable Aïeul!
--Heureuse année, petits frères!
Puis tous firent silence afin de laisser parler le sergent Cang.
--Aïeul à deux galons, que l’année te soit bonne comme tu as été bon
avec tes soldats! Qu’elle te donne la félicité et la gloire... Quant à
nous, nous serons heureux tant que tu demeureras avec nous, car ta
présence est la garantie de notre tranquillité, de notre paix. Tu es
notre bonheur: avant ton retour qu’étions-nous? Des gueux misérables et
courbés sous les injures. Nous ne savions plus rire et la seule pensée
des choses que nous allions dire nous décourageait de causer entre nous
comme autrefois. Nous étions plus tristes que des pierres et plus
humiliés que des chiens. Et j’en connais qui voulaient déserter, gagner
la brousse, et d’autres qui rêvaient de se mettre le canon de leur
mousqueton dans la bouche et d’en finir... Est-ce vrai, frères cadets?
--C’est vrai! c’est vrai! rugit la compagnie.
--Mais ceux qui méditaient de déserter, ceux qui méditaient de se tuer
retardaient leur fuite ou leur suicide dans l’espoir que tu
reviendrais... Tu ne revenais pas: on interrogeait les sampaniers
descendus de Baria, de Cua-Lap et de Nha-Trang; ces gens-là disaient
qu’on ne te reverrait jamais, car tu étais monté sur la grande montagne
d’Annam où sont embusquées des tribus de sauvages nus et des légions de
méchants esprits. Et, comme ils t’aimaient aussi, ils pleuraient avec
nous.
--C’est vrai, ils pleuraient! gémit le chœur, à ce rappel de la terrible
époque.
--Et tu es revenu! Les chiens qui rampaient, l’échine tremblante, ont
relevé le nez, gambadent en aboyant de contentement. Personne n’a
déserté, personne ne s’est tiré de coup de fusil dans la bouche... Ah!
comme les clairons sonnaient gaillardement sur la route du camp, le
matin où tu reparus parmi tes tirailleurs! Comme les rires s’envolaient
jusqu’à la cime des aréquiers! Et moi, vieux sergent presque blanc de
barbe et de cheveux, j’essuyais, tout en marchant à ma place de
serre-file, des larmes de joie: car je savais bien que le mauvais rêve
avait pris fin, et de loin je te voyais sourire sous ton casque et je me
disais, pleurant comme un imbécile: «Puisse-t-il, puisse-t-il rester
avec nous!» Et maintenant je te dis encore: «Reste avec nous désormais!»
--Reste! reste avec nous! supplièrent les tirailleurs.
--Je tâcherai, dit l’Aïeul.
Des cris d’allégresse montèrent des cactus piétinés et les pétards
firent rage.
Et Hiên répétait:
--Reste! reste, Aïeul à deux galons!