Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier: Hiên
n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt: il est trop simple
pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau; mais le sergent
Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait
entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices
punirait les déserteurs.
Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à
n’être pas heureux; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux
premiers jours; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs
jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute
pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux
écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la
compagnie sans même réussir à marcher au pas; il éprouve une haine
véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire
«entrer le métier».
Maÿ, la douce Maÿ le rudoie.
Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les
yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort
plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa
forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou.
* * * * *
Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil
épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa
le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros
étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le
pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et
s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp.
Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du
veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre,
tourna les talons.
Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage
demi-circulaire, conduisait du camp à la ville.
Journée splendide! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias
penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des
pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière,
sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos; des poissons
volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient.
Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus; des fillettes
toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et
soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur
d’or; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède.
Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où
le soleil allumait des flammes.
Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse
enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette; ils
semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se
dandinaient, l’air satisfait.
A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de
bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes
annamites:
--Passe ton chemin, grande haridelle!
--A-t-on jamais vu pareil canard étique!
La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit
peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par
fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de
pleuvoir:
--Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête.
--De quoi es-tu pleine, vessie de porc?
--Pour quand l’accouchement, panse de vache?
Et autres injures de goût plus haut.
Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se
regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et,
emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la
boutique.
Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de
mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la
petite place qui s’élargissait au bout de la rue: Hiên le Maboul,
intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque
araignée gigantesque.
Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une
trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à
cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son
mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette
rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de
planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied
en bois verni.
Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre
et enrouée de vieillard, proférant des jurons.
--Qui est-ce? questionna Hiên.
--C’est Bèp-Thoï, parbleu! dit quelqu’un.
De toutes les rues, de chaque case, les tirailleurs accouraient,
trottant comme des poulains et riant et criant à tue-tête:
--Bonjour, Bèp-Thoï!... Bonjour, Bèp-Thoï!
Bèp-Thoï grommelait:
--Bonjour! bonjour! Ne vous jetez pas tous à la fois sur moi, tas
d’imbéciles! Vous allez casser ma planchette!... En arrière, fils de
courtisanes, en arrière!
--Bèp-Thoï! Bèp-Thoï! clama la foule des salaccos.
--Eh bien, quoi? Me voilà, je suppose!... Attention à la planchette.
--Bèp-Thoï! où est l’Aïeul?
--Il arrivera ce soir.
--Ah! ah!
Les petits guerriers délirèrent:
--As-tu entendu, Phuc?
--J’ai entendu, frère aîné.
--L’Aïeul va venir!... l’Aïeul va venir!...
«L’Aïeul va venir!...» Le cœur de Hiên le Maboul bondit dans sa poitrine
maigre; le soleil lui parut soudain éblouissant et l’air lumineux; la
brise lui sembla rire dans les bambous.
Le vieux soldat essuya de sa manche la sueur qui perlait sur tout son
visage ridé; il ramassa le bidon rouillé, but une lampée et, réconforté,
recommença de grogner:
--On en a fait du chemin, nous deux, l’Aïeul et moi!... et du
travail!... Nous avons noirci au moins trente feuilles que j’ai là, sous
cette toile cirée... Et quel pays! Des dunes hérissées d’une brousse
aussi emmêlée que la tignasse de ce grand escogriffe qui me regarde avec
des yeux de buse... N’approche pas de la planchette, individu idiot!...
Je taille dans la brousse avec mon coupe-coupe; l’Aïeul examine une
machine en cuivre, écrit des signes sur son papier, et on s’en va...
Encore une dune, et l’on s’arrête encore... Si vous me bousculez,
troupeau d’oies, je plie bagage... De mon temps, les jeunes tirailleurs
étaient plus respectueux de leurs anciens, surtout quand ces anciens
avaient vingt-deux ans de service et portaient le galon de 1re classe.
Où vous a-t-on recrutés?... Après les dunes, les palétuviers. On enfonce
dans la vase; l’Aïeul me tire, je tire l’Aïeul... On couche dans la
forêt sur les feuilles; l’Aïeul a la fièvre; je lui donne de la quinine,
et le voilà gaillard... Sale pays, sales habitants; des Moï, des singes
habillés d’une ficelle où pend un petit rideau, et qui ne savent même
pas l’annamite... Palabres solennels dans les villages: nous causons par
signes, et, au bout de huit jours, nous voilà bons amis, parce que
l’Aïeul a ressuscité une vieille édentée qui crevait dans une cabane...
On nous donne de belles fêtes: les sauvages exécutent des danses
grotesques en trépignant en rond et en jonglant avec des sagaies. La
carte terminée, il faut se séparer et voilà les Moï qui geignent et se
badigeonnent le museau de boue. Ces imbéciles voudraient garder l’Aïeul
dans leurs villages... Enfin on se quitte avec des sanglots, et me
voilà!... L’Aïeul, fatigué, fait la route dans une charrette à bœufs. Il
n’arrivera pas avant le coucher du soleil... Je ne vous conseille pas de
venir l’ennuyer ce soir: le premier que je prends à rôder sous la
véranda, je lui casse les reins!
--Ha! ha! ha!
--Allons! qui veut m’aider à trimbaler chez l’Aïeul tout cet
attirail?... La route a été dure; mes vieilles jambes sont lasses et
auront bien assez de me porter.
--Nous t’aiderons tous, Bèp-Thoï!
L’un se chargea de la musette, un autre du mousqueton, un autre de la
couverture; un autre s’attribua la précieuse planchette, et le cortège
se mit en marche avec des éclats de rire, sous l’œil inquiet du petit
vieux qui redoutait pour ses bagages la fougue des coolies improvisés et
trottinait en grommelant. De temps à autre, il tâtait son flanc gauche
pour constater la présence du bidon d’alcool de riz qu’il n’avait voulu
confier à personne... Hiên le Maboul les suivait de loin, le cœur en
fête.
*
* *
Ce soir-là, il y eut des chants et des cris de joie autour des nattes;
les flûtes sifflèrent gaillardement; Maÿ elle-même s’humanisa et n’eut
pas une parole cruelle pour Hiên. Celui-ci ne toucha pas aux soucoupes
de poisson séché ni aux bols de riz: l’allégresse lui serrait la gorge
et lui pesait sur la poitrine; il étouffait.
La nuit venue, il se sauva vers le village et se faufila à travers les
cactus et les ricins jusqu’à la maison de l’Aïeul. Tremblant, il se
hissa jusqu’à la balustrade de pierre qui fermait la véranda.
Les persiennes étaient à demi closes: il entrevit des lanternes
chinoises balançant leurs ventres massifs au-dessus des portes, des
étendards fixés aux murs, inclinant leurs hampes de bambou noir
au-dessus de bouddhas dorés; des génies se tordaient sur des panneaux de
soie jaune.
S’étant risqué à se pencher davantage sur la balustrade, il aperçut
l’Aïeul. Accoudé à son bureau, l’Aïeul lisait son journal et fumait sa
pipe; une petite lampe de cuivre rouge illuminait le bas de son visage,
dont le haut restait dans l’ombre de l’abat-jour, et c’est ainsi que
Hiên put voir les fameuses moustaches retroussées qu’avaient célébrées
ses anciens et que dorait la lampe.
Il n’eut pas le loisir d’en voir davantage. Une main sèche et osseuse
pinça rudement son oreille et la voix de crécelle du vieux Bèp-Thoï
dévida une litanie d’injures:
--Fils de chienne, petit-fils de chienne, te l’avais-je dit de ne point
venir rôder autour de notre maison?... Es-tu sourd ou bien as-tu voulu
te moquer de la parole d’un vieillard? Ou bien ta mère, la fille
publique, oublia-t-elle de te fabriquer des oreilles?... Et cependant
qu’ai-je là dans la main?... Réponds, fils d’adultère, est-ce une
oreille ou un morceau de couenne?... Allons, va-t’en!
Hiên fut précipité dans les cactus et s’en alla, se frottant l’oreille.
* * * * *
La dernière note de l’extinction des feux mourait; des rires étouffés
montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés
sous leurs couvertures.
Hiên causait à voix basse avec son voisin:
--J’ai vu l’Aïeul! disait-il.
--Et Bèp-Thoï? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï?