Le clairon traversa la route, s’avança jusqu’au bord de la digue de
pierres sèches et sonna le réveil. Les notes alertes prirent leur essor
vers la baie, chantèrent sur la montagne où flottaient encore les
dernières brumes de la nuit et, par-dessus les dunes boisées de la
presqu’île, s’envolèrent vers l’orient et vers la mer.
Dans l’aube terne, le camp s’anime; les cases de torchis peint à la
chaux ouvrent leurs persiennes noires; des moineaux pépient
tumultueusement sur la paille des toits; dans leurs cages de rotin
accrochées aux poutres des vérandas, des merles-mandarins sifflent à
plein gosier; les mulets s’ébrouent dans les écuries; un bœuf à bosse
chemine d’un pas placide par la cour sablée, où pleuvent les cosses
noires des flamboyants.
Des sergents européens, debout, le dolman de toile déboutonné sur leurs
poitrines velues, le bol de café dans une main, une tranche de pain dans
l’autre, se lancent des lazzi et leurs rires de braves gens bien
portants résonnent dans l’air frais.
Derrière la palissade de bambou, des bambins tout nus et déjà rouges de
la poussière du chemin piaffent comme des poulains.
Les allées écarlates se peuplent de tirailleurs qui se hâtent, le
mousqueton sur l’épaule, les brides de la jugulaire flottant sur le
veston kaki.
A un second appel du clairon, la compagnie se rassemble sous les
flamboyants. L’adjudant Pietro, son sabre court à large fourreau battant
ses jambes trapues et cagneuses, préside avec des jurons à l’alignement
des salaccos posés à plat sur les chignons huilés et des pieds nus aux
orteils écartés. Comme presque tous les Corses, il juge qu’un peu de
l’âme du grand empereur a passé en lui. Les mains croisées derrière le
dos, l’œil mauvais et méfiant, il s’introduit entre les rangs, vérifie
l’astiquage irréprochable des boutons de cuivre, des plaques de
ceinturon, mire dans les cartouchières cirées la courbe de ses
moustaches.
A son passage, les petits guerriers bronzés se raidissent, frémissants,
et plus d’un, qui travailla de son mieux pour satisfaire le tyran et qui
se vit cependant octroyer «quatre jours», appelle de tous ses vœux
mélancoliques l’Aïeul à deux galons. Plus d’un évoque les yeux bleus
toujours souriants, la moustache blonde et fine, retroussée joliment, du
justicier.
C’est à lui que pense Hiên le Maboul, Pietro s’étant arrêté devant le
misérable. De son cœur tressaillant s’élève comme une prière muette vers
cet être inconnu et bon, de qui viendront peut-être, un jour, toute
justice et toute pitié. Car Hiên n’est pas heureux. Les coups et les
injures ont plu sur ses épaules maigres et il désespère.
Pietro se campe, napoléonien, devant la recrue:
--Alors le métier n’entre pas?
Non, le métier n’entre pas, et, d’heure en heure, au contraire, Hiên le
Maboul devient plus abruti et plus fou, plus «maboul».
La voix aigre de l’adjudant le paralyse: le mousqueton s’échappe de ses
doigts frissonnants et s’abat sur le sol avec un bruit de ferraille.
Les quatre sections sont figées. La main poilue aux ongles noirs saisit
l’oreille du maladroit et la secoue furieusement; et voici que
s’écroule, à son tour, le salacco, puis le turban, et le chignon se
déroule sur le dos étique, qui se ploie de terreur... La colère de
Pietro déborde en jurons redoublés; comme sa science de la langue
annamite se borne aux termes les plus grossiers, il les jette à la tête
de l’imbécile. Celui-ci a croisé ses bras devant sa figure, dans
l’attitude de la supplication; avec des gestes cassés et saccadés de
polichinelle, il rajuste l’équipement en désarroi, ramasse le mousqueton
poudreux.
La compagnie s’en va, au chant morne des clairons: il suit la compagnie,
sautillant sans succès pour se mettre au pas. Pitoyable à la détresse de
Hiên, le petit fourrier français qui marche à côté de lui l’encourage et
le conseille: Hiên ne l’entend pas. Il ne remarque pas Maÿ debout près
de la porte et riant de toutes ses dents brunies par le bétel. Il ne
voit et n’entend plus rien que sa forêt qui vibre et chante dans son
cerveau d’enfant sauvage.
*
* *
La place du Marché, où pivotent les sections, s’emplit de lumière dorée;
le soleil levant allume de petites flammes éblouissantes aux pignons
historiés des boutiques chinoises, aux dorures des pancartes laquées qui
se balancent le long des éventaires; il avive le rouge cru des fleurs
des faux-cotonniers, le plumage sombre des merles-mandarins qui se
chamaillent sur les branches sans feuilles et chargées de pétales
sanglants.
Les baïonnettes étincellent au-dessus des salaccos miroitants. Dans la
chaleur naissante, les quatre sections manœuvrent avec des commandements
brefs de gradés, des chocs de crosses contre les trottoirs, des
piétinements dans le sable mou. Sous un flamboyant, Hiên le Maboul, les
yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées et pourpres, sue à
grosses gouttes et, pour la millième fois, essaye de déchiffrer les
mystères de la mise en joue. Pour la millième fois, le sergent Cang lui
a tenu de longs discours inintelligibles, lui a «montré le mouvement»;
mais les minutes passent et les progrès sont nuls. En vain a-t-on donné
au retardataire un instructeur spécial; en vain le sergent Cang, tour à
tour exaspéré et insinuant, menace-t-il la recrue du poing fermé ou
l’exhorte-t-il éloquemment. Hiên fait de son mieux, mais en vain; ses
pesantes mains de bûcheron accoutumé au «coupe-coupe» se crispent sur le
fût de bois; ses membres engourdis refusent de se plier aux mouvements
compliqués qu’on leur demande.
Les objurgations violentes, les explications ne font qu’empirer le
désarroi de son cerveau. Il comprend de moins en moins, et, découragé,
stupide, n’écoute même plus les harangues du sergent.
Les rires des marmots annamites accroupis en cercle autour de lui ne
cessent de tinter, car de son crâne impuissant roulent sans interruption
de larges gouttes, qu’il essuie d’un geste accablé et mécanique. Il
songe que, tout à l’heure, au camp, un autre supplice, le cours de
français, l’attend, qu’après la sieste ce sera la théorie, puis encore
l’exercice.
A quoi bon? à quoi bon?... N’est-il pas évident dès maintenant qu’il
sera tout à fait impossible de faire de lui un tirailleur? Puisque son
cerveau est trop lent, ses membres inhabiles, pourquoi, pourquoi lutter
ainsi? Qu’on le renvoie à sa forêt, à ses bambous bruissants!...
Puisqu’on ne le renvoie pas, Hiên rêve de déserter.
*
* *
Le soir est venu. Le clairon a sonné la berloque. Hiên le Maboul s’est
débarrassé de son harnois de guerre et maintenant, installé sur une
natte devant la case du sergent Cang, il attend l’heure de la soupe et
se remémore les divers incidents qui marquèrent cette journée.
Ils sont rares et en tout pareils à ceux d’hier et à ceux de demain.
Hiên a beaucoup appris et n’a rien retenu. En revanche, les imprécations
de Pietro tintent encore à ses oreilles et sa joue gauche, encore rouge,
se souvient du soufflet qu’y appliqua la main vigoureuse de l’adjudant.
Décidément, cette vie nouvelle est triste, effroyablement triste!
Hiên a envie de pleurer: pour tromper sa peine, il examine sa prison.
Entre la montagne et la baie, le camp aligne ses toits de paille jaune,
cases de sergents européens, enveloppées de feuillage fleuri, cases de
tirailleurs, écuries, infirmerie. Plus près, le camp des tirailleurs
mariés, longues cabanes de torchis divisées en compartiments de quatre
mètres carrés. Puis la route bordée de frangipaniers qui s’en va vers le
Phare, parmi les massifs de bambous et les rochers moussus où bouillonne
l’écume.
Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque
côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il
méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas
sa mer; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre,
parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh; il méprise ces
frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas
ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers.
--Écarte-toi donc, grand bêta!
La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la
natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure
où baignent des piments rouges; auprès de chaque soucoupe, elle range
des baguettes de bois noir.
Voici l’heure du «repas des fauves», suivant le mot de Pietro: devant
chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la
terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, «les
fauves» prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir.
La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits
guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant; on
s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des
chocs précipités des baguettes.
Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale
à la renverse dans la poussière; il se relève, furieux, le dos rouge et
la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme
bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et
étouffe ses cris de colère.
Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche
grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée; mais la figure ridée
de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire
aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des
bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines,
les brocards cinglent comme la grêle.
--Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique?
--Frise donc tes moustaches de _nuoc-mâm_[5].
[5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite.
--Regardez ce caïman de Baria! Il a encore de la boue de palétuvier sur
le menton!
La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout
de faire un éclat: car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il
ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ.
--C’est toi qui m’as heurté? demande-t-il d’une voix éraillée par la
fureur.
--Mais non! mais non! C’est un _ma-couï_[6]!
[6] Diable.
--C’est toi!
Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée
des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus; Cang cesse
de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ
rétablit soudain l’ordre:
--Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille!
Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de
cette fillette qui le domine; il rit d’un large rire imbécile, espérant
se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité; il
rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce.
--Ha! ha! ha! raillent les soldats en chignon.
Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité
coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ? En dépit du
sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en
lui sa rancune: Maÿ s’est moquée de lui; elle se moque encore de lui, de
toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses
yeux ironiques. Et puis son veston est taché de _nuoc-mâm_ et de terre
rouge mêlée de crachats.
Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de
bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il
enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche
silencieusement; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive
rouge... Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses
mauvaises pensées; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même,
qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant
il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable
des regards implorants de chien battu.
La nuit est venue tout à fait: sur la route du Phare se poursuivent,
avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent
de la promenade quotidienne les élégants du Cap.
Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une
baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit
cercueil: un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de
cuivre d’une cithare demi-cylindrique; un autre tire d’une flûte de
bambou à six trous des sons langoureux; un autre racle avec l’archet
d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une
énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient
l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de
la mélodie.
Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’«individu
idiot» dans la poussière, s’attribue le rôle principal: il chante une
mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée
comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler
vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la
fillette les accueille d’un sourire encourageant?
Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah!
oui, certes, il en a assez: sa mémoire se refuse obstinément à
s’assimiler les théories des gradés; ses membres demeurent malhabiles
aux gestes du métier des armes; ses instructeurs l’injurient; l’adjudant
le frappe; Maÿ se moque de lui.
Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis: il
en a assez! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des
horions: les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas
une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui
le rend esclave du moindre regard de Maÿ.
Oui! oui! il s’en ira! Il retournera vers sa clairière, vers la paix
sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute
son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse.
Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il
essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses
joues brunes.