A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de
placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires.
Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets
balayés par l’écume.
Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée; à
un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent,
faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer.
Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le
front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui? A quel
supplice nouveau le traînait-on? Le caporal lui brailla des mots qu’il
perçut vaguement: il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la
position du tireur; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la
cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton.
Un frisson lui parcourut tout le corps: qu’allait-il devenir? Il
distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le
guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur
son index.
Une détonation terrible claquait dans son tympan; la crosse de bois
sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable
soufflet... Était-ce la mort?... Il s’écroula, son salacco pendant sur
ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais
roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la
forêt.
Pietro accourait, la trique droite; les files de tirailleurs qui
attendaient, l’arme au pied, frémirent:
--Relève-le, caporal, relève cet animal!... C’est moi qui vais le faire
tirer, cette fois... et nous allons voir...
--Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il
est fou de peur... C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un
autre jour.
Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir,
Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du «garde
à vous». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran
s’éteignirent comme par enchantement; ses lèvres crispées pour l’injure
essayèrent d’esquisser une grimace aimable.
Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie
foudroyante; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le
sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu... Ah! crier
vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement!... Mais on ne
parle pas sous les armes.
Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles
allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui
se dandinaient devant les panneaux.
Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées
leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin
transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du
sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet
ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache.
Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa
coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et
une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme
galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole: les sourcils
épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui
parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut
rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait
une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les
manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze.
L’Aïeul était un dieu!... Oui! il s’agenouillerait à ses pieds et lui
raconterait tout avec des larmes: la nostalgie de la forêt amie, le
métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse!
Il cria d’une voix rauque:
--Vénérable Aïeul à deux galons! vénérable Aïeul!
--Plus tard!... tu me parleras plus tard!...
--Je veux!... Je veux!...
Les mots préparés s’étaient évanouis: épouvanté du son baroque de sa
voix, le suppliant avait oublié jusqu’au motif de sa requête et il
demeura bouche bée, roulant des yeux blancs. Des ricanements étouffés
gloussèrent.
L’important Pietro expliquait:
--Mon lieutenant, c’est un fou! Il n’y a rien à en obtenir.
--C’est bien! Je causerai avec lui tout à l’heure.
Le tir était achevé; les marqueurs surgirent de leur trou et, apercevant
de loin la robe sombre d’Annibal, qui valsait parmi les euphorbes pâles,
accoururent en brandissant leurs fanions et leurs perches et en poussant
de grands cris. La compagnie aligna ses deux rangs de salaccos devant la
dune, et l’Aïeul passa devant elle, au petit pas d’Annibal, pour refaire
connaissance avec ses tirailleurs:
--Bonjour, sergent Cang!
--Bonjour, mon lieutenant!
--Tu n’as pas encore marié Maÿ?
--Pas encore, mon lieutenant!
--Marie-la, marie-la!... Bonjour Méan! Est-ce qu’on joue toujours au
bacouan?... Et toi, Diên, mauvais sujet, en as-tu fini avec la salle de
police?... Quan, mon ami, il faudra diminuer ta portion de riz: tu
deviens rond comme une courge... Ah! voilà les recrues! Piteuse mine,
les recrues, et l’air de s’ennuyer!... Il ne faut pas avoir l’air
malheureux, frères cadets! Levez le nez et riez!
Jamais paroles semblables n’avaient été adressées aux «hommes de
recrue». Certes leurs instructeurs indigènes n’étaient point des hommes
méchants; les sergents européens avaient bon cœur aussi, malgré leurs
grosses voix. Mais sur toute la compagnie l’adjudant Pietro faisait
planer la terreur, et, depuis un mois qu’ils subissaient ce régime, les
recrues ne pouvaient guère se représenter le métier de tirailleurs
autrement que sous l’aspect d’un rude esclavage. Et voici qu’on leur
disait d’être gais!
Devant le centre de la ligne, Annibal encensait et piaffait. L’Aïeul
parla:
--Les recrues ont l’air abruti; les anciens ont l’air dégoûté. Je
n’aperçois que des gens courbés et qui me regardent avec des yeux de
chiens battus. Je veux des regards droits et confiants et gais... Il y
en a parmi vous qui regrettent leur rizière, d’autres leur sampan,
d’autres leurs marais de palétuviers; ils les reverront. Deux ans sont
vite passés!... Le vrai tirailleur qui fait tranquillement et sans
paresse son devoir quotidien doit savoir qu’il n’y aura pour lui ni
salle de police ni prison. Pourquoi serait-il triste? L’exercice est
court, le mousqueton ne pèse guère sur l’épaule et le soleil est
radieux: rions et chantons!... C’est compris, petits frères!
--Compris, Aïeul à deux galons! cria toute la ligne enthousiasmée.
On se mit en marche. La fumée bleue des cigarettes voltigeait au-dessus
des mousquetons; la joie flottait sur la colonne.
Le gros sergent Castel ôta sa pipe de sa bouche et, tourné vers le
caporal-fourrier qui cheminait à son côté, derrière la première section,
résuma la situation en ces termes mémorables:
--Mon vieux! si Pietro ne nous fiche pas la paix à tous désormais, c’est
qu’il manquera bougrement de flair!
L’autre lui répondit simplement:
--Tu parles!
Là-dessus le barbu Castel entonna le refrain militaire cher à son cœur
de «marsouin»:
La cantinière a des bas blancs (_bis_)
Qui lui vienn’ de nos adjudants (_bis_).
Nos adjudants sont militaires;
Ils...
Des lézards gris, épouvantés, hâtèrent leur course vers les haies
d’aloès; un pigeon vert s’enleva avec fracas.
Un loustic imitait le grognement du porc; un autre souffla dans ses
mains et reproduisit le roucoulement de la tourterelle; son voisin
fredonnait une mélopée guillerette; tel farceur, pour le plus grand
effroi des gamins tout nus juchés sur des talus, rugit à la manière du
tigre en chasse. Hiên le Maboul lui-même, gagné par la jubilation
générale, oublia ses terreurs et gambada gauchement. Seul Pietro
demeurait sombre: il ruminait les paroles du lieutenant et prévoyait
qu’une ère nouvelle allait commencer.
On arrivait au village: des commandements coururent; les chants
cessèrent, les cigarettes furent remisées précipitamment au-dessus des
oreilles; les talons nus frappèrent en cadence le sol écarlate, les
courtes baïonnettes scintillèrent au bout des mousquetons, et les deux
clairons, les joues gonflées et le salacco de travers, beuglèrent dans
leurs cuivres l’allégresse de la compagnie. Derrière eux, le facétieux
Annibal, émoustillé par les notes pimpantes et glorieux de sa bride de
cuir fauve et de son mors d’acier nickelé, trépigna.
Le brave tailleur A-Moc s’avança sur le terre-plein de brique qui
décorait l’entrée de sa boutique et salua l’Aïeul, son client, sa toque
à globule à la main et sa tresse déroulée sur l’épaule. Des garçonnets à
la tête rasée, plantée en son sommet d’une touffe de cheveux, galopèrent
devant les clairons. Les cases de paillotte ouvrirent en hâte leurs
volets de bambou.
--Voici l’Aïeul! crièrent les fillettes qui jouaient aux osselets sur le
bord du chemin.
--Voici l’Aïeul! répétèrent les sampaniers qui raccommodaient leurs
filets le long des haies d’hibiscus.
--Voici l’Aïeul!
Et les femmes de tirailleurs, pour le mieux voir, se groupèrent autour
de la fontaine, leurs paniers de poisson séché sur la hanche.
Au bord du trottoir jonché de feuilles mortes, où piaillaient les
moineaux, Maÿ s’arrêta, son mouchoir de soie rose noué sous le menton et
ses sabots de bois aux pieds. L’Aïeul tira sur la bouche d’Annibal; il
vit les chevilles brunes veinées de bleu pâle, le pantalon noir flottant
et lustré où le fer chaud avait dessiné des fleurs mates, la tunique de
crépon mauve attachée sur l’épaule par des boutons d’ambre et tendue à
peine par les seins naissants; il vit le visage allongé et doré, teinté
de rose aux pommettes, les lèvres saignantes de bétel et souriant
imperceptiblement, le nez de poupée aux ailes relevées, les paupières
bombées abaissant sur les yeux noirs et insondables leurs cils
démesurés.
Maÿ lui parut une petite bête mauvaise et rusée, en âge déjà de ronger
les cœurs des mâles et de vider leurs cerveaux.
Annibal prit le trot et rejoignit ses amis les clairons. Maint salacco
se retourna furtivement vers la fillette. Mais le dur visage avait
repris son air d’indifférence et de cruauté; lorsque à son tour défila
devant le trottoir Hiên le Maboul, rayonnant d’une joie inaccoutumée,
Maÿ eut pour lui une moue si dédaigneuse que tout l’entrain du naïf
amoureux s’évapora.
*
* *
Au tir succède la corvée. Les tirailleurs ont démonté leurs mousquetons,
frotté, graissé chaque pièce d’acier poli, ont promené une série de
chiffons et d’écouvillons dans le canon aux rayures éblouissantes, et
l’arme remontée, coiffée de sa baïonnette, et toute bleue de graisse
opaque, est allée dormir sur son râtelier de bois goudronné.
On procède à la toilette du camp. Des charpentiers improvisés
rafistolent des brouettes boiteuses, rabotent, scient, plantent des
clous; des tonneliers refont une jeunesse aux bailles d’incendie dont
les ceintures de fer ont craqué sous l’effort de l’âge et de la rouille;
des forgerons cognent d’un marteau novice, mais convaincu, un essieu de
fourragère; des vanniers tressent des stores de bambou derrière quoi ces
messieurs de la «chambre de détail» abriteront du soleil leurs écritures
de l’après-midi. Le menu fretin, la foule ignorante, armée de balais de
bruyère et de coupe-coupe, erre dans la cour sablée, en quête d’herbes à
sarcler, de feuilles à réunir en tas, de couleuvres infortunées à
trancher en deux d’un coup de pioche.
Hiên a suspendu avec des lianes deux vieilles caisses à pétrole, en
fer-blanc, aux deux extrémités d’un bambou robuste et choisi après mûr
examen; il s’en va chercher de l’eau à la plage, le bambou sur l’épaule,
les deux caisses brimballant de droite et de gauche avec un effroyable
bruit de ferraille.
L’écume pétillante argente le sable humide; entre les roches noires où
bâillent les huîtres, des crabes fuient obliquement; de minuscules
ruisseaux sourdent parmi les algues. Les canots des pilotes heurtent
leurs coques blanches contre les madriers de l’appontement; des
escouades de poissons dorés filent dans l’eau translucide avec de
brusques zigzags. Hiên, qui sent le bon soleil lui réchauffer le dos,
rit béatement à l’eau d’azur et frotte l’une contre l’autre ses vastes
paumes.
L’Aïeul apparaît, la cravache sous le bras, la cigarette aux lèvres.
--Comment t’appelles-tu? interroge-t-il.
--Phâm-vân-Hiên, respectable Aïeul.
--Pourquoi es-tu si joyeux, petit frère?
Pourquoi? Pourquoi?... Hier encore, au lieu de répondre, le doux
innocent eût rattaché avec des doigts frissonnants son turban toujours
prêt à choir, et ri d’un large rire bête; mais aujourd’hui il fait clair
dans son esprit, les mots viennent tout seuls à ses lèvres; il répond,
abasourdi de son insolite facilité d’élocution:
--Je suis content parce qu’il n’y a pas de théorie.
--Comment! médiocre tirailleur...
--Vénérable Aïeul, j’aime mieux faire la corvée... Je suis fort, je
remue aisément les plus considérables madriers, que les autres ne
peuvent ébranler. Je porte sur mon épaule des charges d’eau que les
autres se mettent à deux pour déplacer; mais je suis bête et la théorie
me donne mal au front.
Il est lancé; les yeux bleus l’encouragent: il dira tout. Il joint les
mains sur sa poitrine qui palpite:
--Respectable Aïeul, je voudrais m’en aller; je ne ferai jamais un bon
tirailleur.
--Pourquoi ne ferais-tu pas un bon tirailleur comme les autres, petit
frère?
--Ma tête est faible... Le sergent Cang parle, parle, et les mots se
mêlent dans ma pauvre tête et je ne comprends plus rien et je sue en
vain.
--Oui! oui!... tu as l’entendement pénible et les théories te fatiguent;
mais l’exercice doit te plaire: tu es robuste.
Certes il est robuste! Sous le pantalon retroussé, les muscles saillent;
les bras maigres sont noueux comme des racines de manioc.
--Oui, respectable Aïeul, je suis fort, je suis fort; mais mes membres
sont lourds et gauches et lents, et j’ai peur du mandarin à galon
d’argent.
Il dit, le pauvre diable, tout ce qui lui opprime la poitrine depuis des
semaines; il dit la frayeur abominable qui fait trembler toute sa
pitoyable carcasse lorsque s’avance vers lui le tyran, l’œil sinistre et
la trique derrière le dos; il dit les coups reçus, et l’Aïeul, qui
devine que cette âme simple ne peut mentir, s’émeut à la révélation de
ce martyre insoupçonné.
--Je suis malheureux, poursuit le lamentable Hiên, et je voudrais m’en
aller vers ma forêt de Phuôc-Tinh et oublier que je l’ai quittée pendant
des jours.
L’Aïeul pose sa main droite sur l’épaule du suppliant:
--Et si je t’ordonnais de rester, si je te promettais de te rendre les
théories faciles et agréables, de faire de toi un tirailleur habile à
manier son mousqueton, si je t’affirmais que désormais personne ne te
frappera et que tu seras tranquille, que ferais-tu, frère cadet?
--Je resterais, vénérable Aïeul!
--Reste donc, et, si tu as jamais quelque peine, viens à moi comme un
enfant à son père et je te guérirai.
Hiên le Maboul, à qui pour la première fois quelqu’un a parlé sans
violence, pleure et rit à travers ses larmes.
V
Bèp-Thoï coiffa la lampe trapue de son abat-jour de papier où quelque
amateur avait figuré à l’encre de Chine une charge de cavaliers
tartares. L’Aïeul bourra sa pipe, l’alluma et, renversé sur son
fauteuil, envoya vers le plafond des cercles de fumée blanchâtre.
Devant lui, sur le bureau de bois brun, un singe japonais taillé dans
l’ivoire grimaçait abominablement, campé sur une pile de vieux journaux;
un coupe-papier d’argent où s’étalaient les quatre feuilles de trèfle
symboliques, souvenir glissé sur le quai de la gare dans la poche du
neveu partant, fraternisait, dans une coupe de métal embouti et doré,
suprême épave d’un lointain cotillon, avec une lame rouillée qu’un chef
moï avait échangée contre une pipe de bruyère en signe de fraternité;
une armée de crayons, de bâtons de cire, de canifs, submergeait le fond
d’un plateau en bois de teck, masquant un surprenant paysage de nacre où
des cerfs monstrueux fuyaient entre des arbres rabougris.
Sur les étagères, des romans et des revues s’entassaient en piles
fraternelles, Anatole France coudoyant Loti, Pierre Veber donnant la
main à Myriam Harry.
Sur des écrans de plumes de marabout, des photographies parlaient des
colonies jadis visitées et des camarades morts: celui-ci, ami d’enfance,
foudroyé par le tétanos, celui-là, traîtreusement assassiné par des
pagayeurs sur le Niger; un autre, voisin d’étude à Saint-Cyr, fauché par
le choléra; tous des jeunes gens, presque des adolescents, souriants
dans leurs dolmans pâles... Et l’Aïeul songea qu’à travers les siècles
un peu de l’âme aventureuse des croisés était passé dans l’âme des
«coloniaux». Pourquoi étaient-ils partis, ceux-là, sachant bien que la
mort les guettait, glorieuse parfois, mais plus souvent hideuse et
lamentable, la mort tapie dans l’eau infecte des mares, dans l’humus des
forêts, dans la boue des rizières, la mort sous la moustiquaire d’un lit
d’hôpital? Ne furent-ils pas victimes d’un mirage merveilleux, suscité
par des lectures d’autrefois, mirage de Pavillons-Noirs ou de marchands
d’esclaves à occire, mirage de missionnaires martyrisés à venger, mirage
de pays enchanteurs où, sous le soleil perpétuel et éblouissant,
s’épanouit une végétation exubérante, mirage d’amours exotiques? Ou
plutôt ne furent-ils pas chassés de la mère-patrie par l’invincible
écœurement de la vie moderne, plate et sans saveur, et que déshonorent
la lâcheté pratique des bourgeois et l’incurable brutalité de la
foule?... Ils sont morts, mais furent heureux, puisqu’ils vécurent leur
rêve.
Au-dessus du bureau, trois masques de samouraï ricanaient
douloureusement, des moustaches de crin plantées dans leurs lèvres de
plâtre verni. Un faisceau de sagaies moï luisait dans la pénombre,
rayonnant autour d’un petit bouclier de bois de fer fretté de cuivre
rouge.
Deux fusils à pierre allongeaient leurs canons de fer et leurs crosses,
incrustées d’ornements de tôle découpée, sur chaque flanc d’un panneau
de soie où des artistes khmers avaient peint minutieusement une scène de
chasse copiée dans la pagode royale de Pnôm-Penh. Une tenture à demi
relevée laissait entrevoir dans une autre chambre obscure le lit autour
duquel s’agitait l’ombre falote de Bèp-Thoï: un brodeur de Bac-Ninh
avait tracé sur le satin pourpre une touffe de bambous trempant leurs
racines jaunes dans l’eau d’un marais que traversaient d’un vol
foudroyant deux martins-pêcheurs.
A chaque angle de la pièce, des bouddhas de bois laqué dormaient sur
leurs stèles noires; des cycas déployaient à leurs pieds des gerbes de
lances vertes et luisantes; au-dessus de ces faces ironiques et
sournoises flottaient les plis de soie d’étendards chinois à hampe de
bambou. Contre les murs, des génies brodés sur la soie jaune enlaçaient
leurs pattes de chimères et leurs corps de serpents, dardaient
d’horribles yeux blancs et crachaient du feu par les naseaux.
Surplombant les portes, des lanternes de papier huilé et couleur d’or
balançaient leurs ventres badigeonnés de caractères vermillon.
Par delà les vérandas, la brousse sombre ondulait jusqu’à la route: un
chien aboyait derrière quelque case indigène noyée sous les bananiers.
Dans le ciel noir, où grouillait le troupeau des étoiles, la montagne du
Phare profilait sa masse grise où s’allumait et s’éteignait une étoile
énorme et rouge.
L’Aïeul s’accouda sur la balustrade de pierre et se réjouit
silencieusement de la nuit profonde et parfumée.
* * * * *
L’Aïeul est un sage. Au spectacle des religions rivales et qu’il juge
pareillement vaines dans leur antagonisme avec la nature, ses croyances
d’«ancien élève de nos maisons» se sont envolées. Des femmes l’ont aimé;
d’autres l’ont dédaigné; toutes l’ont averti de l’âme féminine,
instinctive et peu sûre: il estime avisés les Orientaux qui ont confiné
leurs femelles dans le rôle de bêtes de somme et de machines à perpétuer
l’espèce.
L’injustice triomphante et quotidienne l’a fixé sur l’agréable
plaisanterie des hommes égaux et frères, et la formule: «L’homme est un
loup pour l’homme», lui donne chaque jour la solution d’une foule de
menus problèmes. Ainsi éclairé sur la férocité native de la race, il
fait pourtant le bien, mais par répulsion naturelle pour le mal, qui est
laid et sans grâce; il fait le bien sans espérance. Il abhorre la
violence, l’hypocrisie et le _bluff_; ses sympathies vont aux humbles,
aux simples qui, du moins, «ne savent pas ce qu’ils font».
Il fait son métier avec conscience et en souriant; il l’aime, car le
culte passionné de la Patrie a survécu en lui à la mort de ses
illusions. Il ne croit pas, comme certains pessimistes naïfs, que son
rôle d’officier ait perdu de son prestige et de sa grandeur; fils du
peuple, il se glorifie d’instruire des enfants du peuple, soldats comme
lui, mais armés d’un fusil au lieu que lui porte une rapière. Il se
moque des marchands de tirades périmées qui le représentent comme un
«traîneur de sabre» ou un «bouilleur de nègres»; mais il redoute aussi
les braillards qui vont pleurant la déchéance de la «Grande Muette».
En somme, il est un peu enclin à l’ironie, très sceptique et ami des
teintes douces. C’est un sage.
Seule l’abominable pensée de la vieillesse trouble sa sérénité. S’en
aller tout d’un coup, au grand soleil, le long d’un talus, le front
brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre, mourir enfin par
surprise et violemment, comme le voudrait la loi de la nature, soit!
Mais assister continuellement au lent travail de la mort sur tout son
corps, de la mort qui vient avec les rides, avec les sillons rougeâtres
tracés dans la peau du visage, avec les cheveux qui grisonnent et qui
tombent, avec les os qui se tordent et se déforment! Tout jeune encore,
cette idée le torture. Il a lu _Bel-Ami_, mais il ne le lira plus de
peur de rencontrer les pages atroces où Maupassant a crié son effroi de
la vieillesse et de la mort. Pourquoi, pourquoi a-t-il perdu l’illusion
divine de la foi, de la foi en la résurrection, en la vie éternelle, de
la foi qui eût charmé son angoisse de vieillir, de se sentir arraché de
la vie?...
Car il est amoureux de la vie. Il la regarde avec des yeux épris et
enchantés. La lumière, les sons, les couleurs ont un sens pour lui: ils
sont une palpitation de la Nature, sa divinité, qui a occupé dans son
cœur la place des dieux déchus. A la contempler, il n’a point gaspillé
son temps: elle a donné à son adorateur l’exacte notion du vrai et du
beau et l’horreur de l’artificiel.
* * * * *
Sur le ciel étoilé les aréquiers découpaient leurs panaches: le vent se
levait, apportant de la baie de Ti-Wan les rumeurs lointaines des
vagues, la plainte incessante du sable balayé par l’écume; une flûte
modulait une mélopée monotone; un oiseau répétait interminablement les
deux notes de sa chanson. Le parfum des fleurs de papayers embaumait
l’air tiède.
Accoudé sur la balustrade de la véranda, l’Aïeul laissait s’éteindre sa
pipe; il plaignait les malheureux qui, terrés dans leur tanière et
hantés par quelque insatiable désir ou rongés par quelque mal
inguérissable, attendaient que le sommeil des brutes vînt les terrasser
et ne voyaient rien de cette nuit étincelante; il s’apitoyait sur
lui-même, dont les yeux se fermeraient, quelque jour, à de tels
spectacles.
Quelque chose remua entre les cactus: un chien annamite, sans doute, ou
plutôt un malandrin à l’affût... Bèp-Thoï écarta la tenture pourpre, se
faufila sous la véranda en prenant soin de ne pas passer devant la lampe
et s’en alla vers les cactus, armé d’un bambou. Des cris éclatèrent. La
petite voix sèche du vieux tirailleur proféra des jurons étouffés et
déclara:
--Mon lieutenant, c’est encore ce vilain diable de Maboul. Il se cachait
dans la brousse pour faire quelque sottise: je vais lui caresser les
reins avec mon bambou.
--Ne le frappe pas, Bèp-Thoï. Amène-le ici!
Hiên fit une entrée piteuse sous la véranda, bousculé rudement par
l’irascible Bèp-Thoï. Il roula des yeux effarés et serra plus
étroitement dans ses deux bras une gerbe de fleurs de lotus.
--Que faisais-tu là?
--Je suis venu t’apporter des fleurs, Aïeul à deux galons. J’ai vu, ce
matin, sur l’étang, les lotus épanouis, et j’ai pensé que tu serais
content comme moi de voir rire les lotus. Je suis retourné à l’étang, ce
soir, et j’ai coupé toutes les fleurs. Les voilà: elles sont à toi.
--Mais pourquoi te cachais-tu?
--Je n’osais pas approcher de ta maison. Je t’ai aperçu te penchant hors
de la véranda et respirant la nuit, et je n’ai pas osé venir à toi. Je
suis un sauvage, et tu es un génie tout-puissant. Que suis-je pour venir
te troubler? Et je demeurais là, sous les cactus, lorsque ton serviteur
m’a découvert et m’a cogné avec son bambou.
--Pourquoi l’as-tu frappé, Bèp-Thoï?
--Je t’ai entendu trop tard, Aïeul: je ne voulais pas le toucher,
d’abord, mais ç’a été plus fort que moi, et je crois bien qu’il a reçu
tout de même deux ou trois coups de mon bâton. Du reste, il est tout en
os et ne doit pas avoir grand mal... Je vais toujours mettre ces fleurs
sur ton bureau.
Hors du vase de porcelaine rouge, les chairs roses et blanches des lotus
débordaient sur la table sombre; l’Aïeul se rassit dans son fauteuil et
huma l’imperceptible parfum. Hiên s’accroupit à côté de lui sur les
dalles fraîches:
--Laisse-moi rester là; je ne ferai pas plus de bruit que le chien
couché aux pieds de son maître... Depuis ce matin, les phrases que tu
m’as dites résonnent dans mes oreilles et il me semble que désormais,
loin de toi, je ne pourrais plus rire. Loin de toi, je redeviens stupide
et silencieux: un regard de toi me donne l’intelligence et la parole. Tu
es un génie tout-puissant et je suis ton esclave... Permets-moi de
venir, chaque soir, dans ta maison. Si le livre échappe de tes doigts,
je le ramasserai; si tu as chaud, je t’éventerai; si tu as soif, c’est
moi qui t’offrirai la tasse de thé; si tu causes, je t’écouterai; si tu
préfères rêver, je serai à tes côtés, muet comme une pierre. Laisse-moi
rester près de toi.
Hiên posa timidement ses deux mains tremblantes et noires sur le genou
de l’Aïeul et leva vers lui des yeux suppliants où se lisait son désir
éperdu: ainsi regarde le chien de chasse que l’on arrache à son
délicieux sommeil au coin de la cheminée où ronflent les flammes
joyeuses, pour le jeter dehors, dans la nuit glacée que peuplent les
monstres. Au premier qui passa et lui parla sans éclat de voix ni
mépris, l’humble Hiên s’est attaché et se cramponne.
--Mais tes camarades!... pourquoi ne t’invitent-ils pas à jouer comme
eux de la flûte après le repas du soir? Te haïraient-ils, par hasard?
--Non! non! ils ne me haïssent pas; il y en a même qui sont bons pour
moi et qui m’aident à coiffer mon salacco, à nettoyer mon mousqueton.
Mais, le soir, après le repas, ils se moquent de moi, me font des
grimaces, me tirent par les pans de mon veston pour me faire culbuter,
le dos dans la poussière... Et Maÿ rit...
--Et après?... Te voilà bien dolent parce que cette petite sotte a ri en
te voyant gigoter comme un crabe!
--Vénérable Aïeul, je ne veux pas, je ne veux pas que Maÿ rie de moi!
--Mais pourquoi, nigaud?
--Pourquoi? pourquoi?... Je... je ne sais pas!
C’est vrai, il ne sait pas. Le demi-fou inoffensif que dès l’enfance on
a persuadé de son indignité n’a connu l’autre sexe que pour le fuir avec
soin, redoutant les railleries plus mordantes et les sarcasmes plus
cuisants des filles. Sanglier solitaire, toujours enlizé dans sa bauge,
les sens n’ont point parlé en lui. Et voici qu’il commence à sortir de
sa torpeur, mais on ne lui a guère enseigné à faire l’analyse de son
«moi», et lui-même reste confondu du trouble nouveau qui le bouleverse
en présence de cette petite fille sournoise et méprisante: ainsi furent
stupéfaits, sans doute, les sauvages d’Amérique qui entendirent pour la
première fois siffler les balles; et, de même qu’ils s’inclinaient avec
effroi vers leurs frères blessés, cherchant en vain la flèche qui les
avait abattus, Hiên le Maboul, penché sur son cœur en émoi, se demande
avec épouvante quel est ce mal nouveau dont il souffre...
Il essuya du revers de la main son front que la méditation ardue
emperlait de sueur. Civilisé que le raisonnement et la connaissance du
sexe ennemi guérirent définitivement, l’Aïeul eut un regard apitoyé pour
le primitif qui geignait devant ses genoux aux premières morsures de
l’amour. Encore un homme à la mer! Encore une dupe qui confiera
béatement son bonheur aux griffes de la «bien-aimée»! Encore un qui ne
s’éveillera de son rêve que lorsque les ongles pointus et durs de
«l’Élue» se seront ensanglantés à lui déchirer le cœur! Encore un pantin
que l’on fera rire ou pleurer selon la fantaisie de l’heure et «pour
s’amuser»!... Plus que tout autre, d’ailleurs, ce rustre, inculte et
lourd, qui s’amourachait de cette fine et cruelle idole d’ivoire,
semblait livré d’avance au bourreau.
Pourquoi diable, songe l’Aïeul, pourquoi diable cette idée saugrenue
est-elle allée se nicher dans la cervelle de ce barbare? Ne pouvait-il
pas s’éprendre tout simplement d’une robuste sampanière aux reins
solides et aux bras musclés, qui se fût accommodée du premier venu
pourvu qu’il fût bon rameur et bon mâle? Espèce d’homme des forêts mal
dégrossi, moitié faune et moitié chimpanzé, velu du poitrail et poilu
des jambes, doté d’un tronc à peine équarri, d’une tête trop large et
embroussaillée où luisent des yeux fous, quelles chances a-t-il de
séduire la rusée Maÿ?... Et celle-ci, malgré ses allures de fillette
bien sage, n’a-t-elle point choisi déjà quelque _boy_ qui l’aura éblouie
avec ses chemises à plastron, ses cols à boutons de nacre, son faux
chignon luisant de pommade? Ou bien, plus positive, ne rêve-t-elle point
le mari européen dont elle partagera le splendide lit à moustiquaire
immaculée, qui lui donnera des piastres, des colliers d’or repoussé au
poinçon, des bracelets, des bagues, des souliers brodés, le mari qui
sera épris de son corps safrané et qu’elle trompera avec son
cuisinier?... Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux? Désabusé d’un
coup par un refus net, le pauvre Hiên souffrirait un mois ou deux, puis
oublierait et tout serait dit.
Cependant l’Aïeul médite de parler de la chose au brave sergent Cang.
--Petit frère, sais-tu ce que je ferai demain matin?
--Non, vénérable Aïeul...
--Eh bien, demain matin je demanderai au sergent Cang s’il consent à te
donner sa fille. Nous verrons bien ce qu’il dira... Et puis, tu viendras
chez moi chaque fois que tu le désireras... Maintenant lève-toi et
retourne au camp: l’appel va sonner.