Telle est, racontée avec soin par un narrateur impartial, l'histoire
exacte des noces de Médéric.
Et, disons-le en terminant, notre assembleur de syllabes a su trouver
résolûment le vrai bonheur. Combien de mortels, au contraire, cherchent
dans des sentiers où n'a jamais passé le vent de son aile, ce chatoyant
phénix dont les yeux sont des diamants noirs! C'est là une vérité qui
vous sera démontrée victorieusement, si vous consentez à laisser vivre
encore un peu la sultane Schéhérazade, et si vous voulez bien ne pas
trop fermer les yeux ou détourner la tête jusqu'à la fin de cette petite
heure, pendant laquelle défileront devant votre fauteuil _Un Valet comme
on n'en voit pas_, _La Vie et la Mort de Minette_, _Le Conte pour faire
peur_, _Sylvanie_ et _Le Festin des Titans_. La soirée sera terminée par
_L'Illustre Théâtre_, épilogue curieux et surprenant, dans lequel toute
notre troupe comique paraîtra avec des costumes entièrement neufs. Vous
y reverrez surtout avec plaisir Arlequin, l'excellent compère, que nous
avons recueilli pieusement, depuis le jour où messieurs les Comédiens
français l'ont mis à la porte de chez Marivaux, comme rappelant trop
exactement par son costume les arcs-en-ciel, les aurores boréales, les
boutiques de joaillerie, les sonnets de Desportes, les paysages radieux
et les bouquets de fleurs.
UN VALET
COMME ON N'EN VOIT PAS
C'était au petit lever d'un des princes de la critique, entre dix et
onze heures du matin. On causait. Tout à coup, un nouveau personnage,
célèbre à plus d'un titre parmi les artistes, entra bruyamment, donna au
feuilletoniste une vigoureuse poignée de main, et se laissa tomber dans
une moelleuse bergère, en murmurant son fameux _ouf!_ plus connu à Paris
que le _mon dieur-je!_ d'un bouffon célèbre.
--Louis, s'écria le critique, du rhum, des cigares!
--Ah! dit le nouveau-venu en admirant la noble candeur et
l'impassibilité sérieuse avec laquelle Louis disposait sur un
guéridon les jolis verres de Bohême, cet homme est heureux! Quel
directeur-général d'une compagnie de chemin de fer, quel ténor, quel
prélat du _Lutrin_ oserait se dire plus heureux que Louis? Comme vous,
il a vu familièrement dans ce petit salon mademoiselle Rachel, M. le
comte Demidoff, M. Ballard du Vaudeville, et toutes les célébrités
contemporaines! Comme vous, il marche sur des tapis de la Savonnerie et
prend son café dans une tasse de Saxe! Il a été de moitié dans tous
vos bonheurs et dans toutes vos joies. De votre vie il n'ignore qu'une
chose, et quelle chose! Il ne sait pas ce que c'est que de _faire de la
copie_, l'heureux homme.
Ce fruit merveilleux de la gloire qui flotte devant vous comme le repas
de Tantale, ce rocher du feuilleton que vous roulez incessamment comme
Sisyphe, cette nue éclatante qui s'appelle la popularité, et que vous
étreignez comme Ixion entre vos bras avides, il ne les connaît pas, si
bien que ce fortuné gaillard passe comme vous depuis vingt ans à travers
tous ces amours, toutes ces fêtes, tous ces événements gais ou tristes,
toutes ces pantomimes et ces belles comédies racontées chaque matin, et
qu'il n'a pas corrigé une seule épreuve! Il ignore ce que c'est que le
_cicéro_ et le _petit-romain_; et le plus bel Horace de Baskerville ne
vaut pour lui que cinquante centimes, comme pour l'épicier du coin! Que
ne suis-je domestique!
--Tiens, s'écria un des assistants, vous avez dit cela comme: _Que ne
suis-je la fougère?_
--Ah! messieurs, dit un peintre célèbre, ne rions pas. Après l'état de
jolie femme, l'état de valet est bien le plus heureux que je sache. Vous
savez que Gavarni a écrit si spirituellement: _Quand on a dit qu'on a
une femme, ça veut dire qu'une femme vous a!_ C'est bien plutôt votre
domestique qui vous a. Je vous jure ma parole d'honneur que le mien
est parvenu, par ses intrigues, à me faire faire le portrait de sa
maîtresse!
--Et le mien! dit un jeune maestro, auteur d'une symphonie à succès, le
mien joue de la clarinette chez moi, malgré moi, et je le souffre!
--Vous voulez dire que vous en souffrez, dit le peintre.
--Pourquoi le souffrez-vous? hasarda timidement un petit astre encore
non découvert, ce qu'on pourrait appeler un poëte lyrique de première
année.
--Il le _fââllait_! reprit le musicien en parodiant le grand Bilboquet.
Et la conversation continua sur ce ton, chacun se renvoyant _le mot_, si
bien comparé par Balzac à la balle élastique des écoliers.
--Le mien, dit quelqu'un, apporte chez moi des opéras comiques!
--Comiques! C'est inouï! Vous cire-t-il vos bottes?
--Quelquefois.
--Enfin! pourvu qu'il ne vous fasse pas cirer les siennes!
--Cela s'est vu. Un de nos plus grands poëtes a écrit des feuilletons
tout exprès pour raconter à l'Europe les étourderies de son nègre. Voilà
un garçon qui savait se faire cirer ses bottes par son maître! Quand les
théâtres envoyaient des loges, ce charmant jeune homme, qu'on appelait
Abdallah, faisait son choix dans le paquet de billets, et allait voir,
en partie fine, un vaudeville selon son coeur.
--Faisait-il le feuilleton, au moins?
--Allons donc! Pour qui le prenez-vous? Par exemple, quand son maître
l'envoyait toucher de l'argent dans quelque boutique, il s'acquittait
scrupuleusement de la commission.
--Bah! il rapportait l'argent?
--Au contraire. C'était lui qu'on rapportait, au bout de trois jours, et
avec un mémoire de deux cents francs. Comme je viens de vous le dire, il
touchait très-bien l'argent; mais il avait l'habitude de le boire après.
--Et il buvait deux cents francs comme cela?
--Non, il consommait le reste en carreaux. Son maître l'adorait.
--Je comprends ça. Après tout, un valet comme Abdallah, bon teint, c'est
la poule aux oeufs d'or, une source éternelle de copie.
--Mon Dieu, c'est selon la manière de voir. Il y a des maîtresses qui
rapportent ça et qui coûtent moins cher.
--Oui, mais ça compromet.
--Tout compromet. C'est précisément pour ça qu'il faut avoir un valet
qui vous empêche d'être compromis, et ça coûte cher, parce qu'il sait
tous vos secrets. C'est une autre variété de nègre, l'ancien Frontin.
--Dans ce genre-là, dit le peintre, j'en ai connu autrefois un très-beau
à Valentin, le caricaturiste du _Charivari_. On l'appelait M. Félix.
Figurez-vous un beau garçon de cinq pieds trois pouces. Habits, cheveux
à la dernière mode, bottes très-remarquables, tenue de dandy et les
mains blanches. Eh bien, messieurs, il passait rue Le Peletier pour un
sous-secrétaire d'ambassade, et il entretenait une marcheuse.
--Joli!
--Très-jolie. Par exemple, avec M. Félix, on n'entend jamais parler
de créanciers, de parents, de maîtresses, ni de toutes ces espèces-là.
Prix: dix mille francs par an!
--Ce n'est pas cher.
--Attendez donc. Dix mille francs par an, _qu'il faut payer_.
--Diable!
--M. Félix n'est pas breveté?
--Si, il a inventé une eau _Corinthienne_ qui fait pousser des cheveux.
--Où ça?
--Dans le prospectus. Il écrit très-bien.
--Messieurs, dit le musicien, voilà bien ce qui prouve la faiblesse
de notre esprit. Nous voilà tous convaincus que l'état de valet est le
meilleur de tous, et cependant nous n'en voudrions pas. Arrangez cela!
D'ailleurs, qui servirions-nous? Nos laquais ne voudraient jamais se
faire maîtres. Il n'y a que nous qui soyons assez bêtes pour cela.
--Amis, s'écria le critique qui n'avait rien dit encore, ne calomniez
pas l'humanité tout entière. J'ai connu un homme d'esprit qui avait le
courage de... votre opinion!
--Vraiment! fit l'ami pour lequel on avait apporté du rhum. Contez-nous
cela, _vous qui contez si bien_!
Le critique s'arrangea et se pelotonna sur un divan, comme dut faire
Énée avant de réciter six livres de _L'Enéide_ et parla ainsi:
--Mon ami s'appelait, par un caprice du sort, Louis Jodelet. Je l'ai
beaucoup aimé. C'était un charmant garçon. J'avais fait sa connaissance
chez une demoiselle allemande avec laquelle j'aimais beaucoup à causer,
parce qu'elle ne savait pas le français.
--Est-ce que vous savez l'allemand?
--Non. Jodelet avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. C'était bien
le plus singulier garçon qui eût jamais bayé aux grues de la place de
l'Odéon au boulevart des Italiens! Rêveur et folâtre, enthousiaste et
résigné, hérissé de systèmes et d'utopies, il mettait le paradoxe, non
pas dans sa conversation, comme le vulgaire, mais, à la façon des grands
hommes, dans sa vie. Négligent comme un bohémien et paresseux comme un
poëte, tout à coup on le voyait se faire faire quatre habits complets et
écrire des volumes de roman; et il laissait le tout dans ses tiroirs. Il
faisait la cour aux femmes, tantôt avec la timidité de Chérubin, tantôt
avec la hardiesse de don Juan, toujours avec la persistance de Lovelace;
mais il oubliait ordinairement d'aller chez ses maîtresses le jour où
elles se proposaient de n'avoir plus rien à lui refuser.
A toutes ces originalités, Louis en joignait une plus grande encore,
sous forme d'opinion philosophique. Il était persuadé que _la
responsabilité personnelle étant la source de tous les maux humains_,
il n'y a ici-bas que deux bons états, l'état de femme et l'état de
domestique. Ne pouvant absolument devenir femme, il poursuivait le rêve
de se faire valet.
--Ah! mon cher Léon, me disait-il souvent, le bonheur est là. Quel jour
endosserai-je enfin cette livrée, qui est la liberté, l'indépendance,
l'oisiveté, la rêverie, l'oubli du bien et du mal!
J'étais tellement habitué à ces boutades, que je n'y faisais plus guère
attention. Un matin, je vis Jodelet entrer chez moi transfiguré.
--Enfin, s'écria-t-il, j'en ai fini! J'ai eu le courage d'être heureux!
Oui, mon cher, ma dernière pièce de cinq francs avait vécu, je suis allé
dans un bureau de placement, et tu vois en moi le valet de chambre de M.
Bischoffsheim, riche banquier, comme on dit au théâtre.
Sans vouloir rien écouter, j'emmenai Louis. Nous montâmes dans un
cabriolet et nous courûmes au bureau de placement où je dégageai,
malgré lui, la parole de ce fou. Je le reconduisis jusque chez lui, je
l'installai de force dans son propre fauteuil et je lui mis à la main un
volume de Hugo. Cela fait, je renversai les tiroirs sens dessus dessous.
La première chose qui me tomba sous la main était un manuscrit intitulé:
_Véronique_. Sur-le-champ je me mis à lire.
Dès la seconde page, j'étais consterné d'étonnement. Le livre de Jodelet
était un chef-d'oeuvre. Il y avait dans ces pages dédaignées par leur
auteur toutes les grandes qualités des écoles modernes, les hautes
conceptions, les larges vues morales et philosophiques, la hardiesse
et l'élégance d'un style rompu à toutes les habiletés, et enfin cette
lumière vive qui réchauffe la tranquille et puissante harmonie des
compositions magistrales. Seulement, de loin en loin, je trouvais des
développements parfaitement indiqués, mais que l'auteur avait négligé
d'écrire, par dégoût ou par lassitude. Après avoir dévoré tout le
manuscrit, je dis à Louis, qui, environné de fumée, semblait poursuivre
son rêve favori:
--Écoute, Jodelet, je ne t'engage pas à compléter ton livre, je sais
que ce serait inutile! Si tu veux, je souderai le tout et j'irai trouver
Ladvocat. Mais sache bien une chose, il y a six mille francs là dedans.
--Fais comme tu voudras, me répondit Louis d'un ton dolent, mais à quoi
bon! Un jour ou l'autre ne faudra-t-il pas finir par être domestique!
Je me levai furieux, et j'emportai le manuscrit. Huit jours après,
Ladvocat au comble de la joie, m'envoyait les six billets de mille
francs, dans un portefeuille enrichi d'une magnifique miniature
d'Isabey. Il voulait absolument que le roman parût à quinze jours de là.
Forcé par un douloureux événement de famille de faire un voyage à Tours,
je suppliai Jodelet de revoir les épreuves avec soin. A mon retour, je
trouvai une lettre de Ladvocat. Elle était courte, mais énergique. La
voici dans toute sa simplicité:
«Mon cher Verdier,
»Vous m'avez fait _boire un bouillon_ que je ne vous pardonnerai jamais.
Votre roman, qui en manuscrit m'avait paru un chef-d'oeuvre, est tout
simplement une ignoble platitude. Venez recevoir à loisir toutes
nos malédictions, en vidant avec nous quelques bouteilles de ce
Château-Margaux que vous avez trouvé si bon.
»Je suis votre tout dévoué.»
Je courus chez mon complice Jodelet! Le misérable avait disparu sans
laisser le moindre indice qui pût mettre sur sa trace. Seulement, lui
aussi avait laissé une lettre pour moi. Je brisai le cachet avec rage;
j'avais la fièvre:
«Mon cher Léon, tu as failli me perdre! Si je t'avais laissé faire,
notre _Véronique_ se vendait à cinquante mille exemplaires et je
devenais un littérateur célèbre! Merci. Où aurais-je trouvé après cela
le courage de me faire domestique?»
Cette stupide raillerie m'avait exalté jusqu'au délire. Je ne sais
comment j'arrivai chez Ladvocat. Sans le saluer, sans lui serrer la
main, je me précipitai comme un fou sur un exemplaire de _Véronique_, et
je lus!
Bonté divine! non jamais professeur de danse écrivant un poëme
didactique, jamais poëte d'opérettes et d´opéras comiques n'auraient pu
trouver dans leurs mauvais jours un galimatias pareil? Figurez-vous
le chaos en délire, des figures ineptes, des accouplements d'images
baroques et cruelles, pas d'idées, pas de style, la grammaire de Margot
et l'orthographe de M. Marle! Atterré, confondu, j'aurais voulu être à
six mille lieues de là, et je priais la terre de s'entr'ouvrir.
--Mon ami, dis-je à Ladvocat (et j'avais des larmes dans les yeux), j'y
périrai ou je vous rendrai vos six mille francs.
--Non pas, me répondit Ladvocat avec cet aimable sourire et ces belles
manières qui faisaient de lui le seul libraire de ce temps, vous ne me
rendrez rien, mais vous me donnerez quarante mille livres de rente!
C'est avec des mots comme celui-là que ce grand homme nous renvoyait
au travail plus forts, plus jeunes et plus audacieux après une chute.
Quinze jours après, j'avais oublié cette histoire, et quant à Jodelet,
je ne le revis pas de trois mois.
--Et où le revîtes-vous? demanda le peintre.
--Messieurs, c'est ici que l'histoire devient incroyable.
--Alors, dit le musicien, nous la croyons.
--C'était, reprit Verdier, au commencement de l'été, par une éclatante
matinée de juin. Après avoir fait un très-bon déjeuner, je me promenais
aux Champs-Elysées en songeant à une dame blonde, et en piétinant sur
ces longs rubans d'asphalte que nous ont donnés des édiles prévoyants
pour que nous puissions défier la fange et la poussière. L'air était
pur, le ciel bleu, les nuages amusants; le feuillage éclatait sur ma
tête avec des tressaillements de lumière chatoyante et fleurie, je ne
songeais pas à mon feuilleton, j'étais ce qu'on appelle un homme content
de vivre. Tout à coup, un spectacle singulier frappa mes regards.
Un jeune homme beau et fort, mais vêtu de haillons sordides, traînait
une voiture de pains d'épices, à laquelle il était attelé! Une vieille,
digne de Callot et de Goya, le suivait en criant d'une voix enrouée:
--Allons, hue! allons, hue! allons, hue!
Et parfois elle aiguillonnait, au moyen d'un méchant petit fouet, la
paresse de ce coursier humain.
J'admirais cette scène comme le motif d'une jolie eau-forte, quand tout
à coup l'attelage se jeta à mon cou sans quitter sa voiture et me dit
d'un ton amical:
--Tiens, c'est Léon! comment te portes-tu?
--Malheureux! m'écriai-je.
J'avais reconnu Jodelet.
Je le regardai d'un air indigné. Sa figure exprimait un ravissement
complet. Il avait l'air d'un homme aimé pour lui-même ou d'un boursier
qui revient d'un voyage dans le bleu.
--O mon ami, s'écria-t-il, j'ai enfin trouvé le bonheur! je suis le
domestique de madame! Le matin, nous venons de la place Maubert, toute
la journée je traîne la voiture d'un bout à l'autre des Champs-Elysées,
et le soir, je la remonte place Maubert! Madame me nourrit, me loge,
m'habille, me donne six sous par jour; je n'ai à m'occuper de rien!
C'est à présent seulement que je suis indépendant et libre! C'est à moi
l'air, l'espace, les eaux, les feuillages, la nature, la rêverie, la
poésie! C'est à moi et non pas à ceux qui ont à s'occuper de payer
leurs loyers, leur nourriture et leur habillement, et surtout d'avoir de
l'esprit!
Malgré tous ces beaux raisonnements, après avoir employé l'éloquence, la
menace, la prière et tous les gestes nobles, je décidai enfin Jodelet à
me suivre. En ôtant sa bride de son cou, il versa des larmes amères.
La vieille, restée sans domestique, nous suivit des yeux jusqu'à ce
que nous fussions montés dans une voiture. Cette femme penchée avec
désespoir sur sa charrette, semblait une Parque à qui l'on aurait enlevé
le fil des destinées humaines.
--Ah! Léon, me dit Jodelet en sanglotant, voilà la seconde fois que
tu m'empêches d'être heureux; tant que tu vivras, cela me sera bien
difficile! Tu sais cependant qu'à mon sens il n'y a qu'un bon état:
Celui de domestique!
Décidément, il eût fallu être fou pour en douter, Jodelet ne voulait pas
écrire des chefs-d'oeuvre.
Quoi tant de génie éteint, tant de jeunesse ensevelie! Ce domestique
d'un rêve, cet esclave d'une raillerie ironique, toutes les muses
s'offraient à lui et se donnaient sans résistance, et il leur préférait,
pour en faire sa maîtresse, une marchande de pains d'épices! Ce poëte,
il aurait pu sur les grandes ailes de l'ode élever nos âmes jusqu'au
concert enivrant des sphères; il aurait pu, comme Théocrite, nous faire
suivre d'un sourire mouillé de pleurs, le choeur charmant des amours
idylliques sur le penchant des collines verdoyantes, au frais murmure
des fontaines! S'il avait voulu nous raconter les tragédies de son
âme, il aurait tordu la foule sous sa passion et sous sa colère. Esprit
enthousiaste et hardi qui entrevoyait toujours le sourire des muses
comiques à travers le terrible drame de la vie humaine, sans doute il
aurait raillé comme Rabelais ou Henri Heine; peut-être il eût pu écrire
le _Voyage Sentimental_, et il aimait mieux remplacer un cheval!
Heurter de front sa manie, c'était envoyer Jodelet tout droit chez le
docteur Blanche. Mais ici, la difficulté devenait inouïe. Où trouver,
de la Tamise au fleuve Jaune, une position de valet qui fût une position
honorable? Il n'a guère jamais existé de lien bien sympathique entre les
professions extrêmes. Si ce principe dut souffrir une exception, c'est
seulement à propos des pairs de France et des marchands de peaux de
lapins, et encore était-ce la toute-puissante fantaisie d'un humoriste
qui avait rivé d'un trait de plume ces chaînes idéales! Que faire de
Jodelet! Je m'y perdais.
Tout à coup j'eus une inspiration du ciel, un de ces éclairs qui, au
moment des grandes batailles, illuminent d'une soudaine clarté le génie
des capitaines.
J'avais trouvé mon affaire.
Messieurs, vous connaissez tous la marquise de T..., cette femme restée
seule d'un grand siècle comme la figure vivante de la Courtoisie, cette
grande dame qui fut aimée par un roi et par un poëte, et qui, presque
centenaire, garde encore pour un historien à venir, les précieuses
traditions de la politesse et des élégances françaises. Dès ce temps-là,
la marquise m'honorait d'une amitié maternelle, et de tous les triomphes
plus ou moins vides que j'ai dus à mon art, celui-là est le seul dont
j'aie jamais été fier!
La dernière fois que je l'avais visitée dans son petit château de
Bellevue, dans cette maison de briques roses peinte par Boucher, et
où le grand Watteau lui-même a laissé tomber de sa palette radieuse
quelques scènes attendrissantes et mélancoliques de son aventureuse
élégie aux cent actes divers, j'avais trouvé la marquise très-triste.
Les pieds sur ces tapis dont le moindre est un poëme comme _L'Astrée_,
aux lueurs des torches voluptueuses, entourée de ces meubles contournés
par les mains de la Grâce elle-même et sur lesquels les fleurs de
marqueterie, déjà pâlissantes, se fanaient parmi les lacs d'amour, cette
grande femme se sentait vaincue et désolée en voyant ainsi tomber autour
d'elle tout ce qui avait été enfant au temps de sa jeunesse. Dans son
parc dessiné par quelque noble élève de Lenôtre, dans ce lieu de délices
où, reflétées par les eaux tranquilles, les naïades souriantes se
mouraient sous le vert rideau des charmilles; parmi ces calmes vestiges
d'un monde évanoui, la marquise faiblissait en sentant le souvenir
l'abandonner, et enfin elle avait peur de ne pas mourir debout, une rose
fleurie à la main, comme il convient à une femme de sa beauté et de sa
race.
--Léon, m'avait-elle dit, vous pouvez me rendre un grand service, et
je sais que vous êtes heureux d'obliger, comme nous l'étions autrefois.
Vous le savez, je ne puis guère causer avec les livres; vos livres sont
trop difficiles à vivre! De mon temps, les romans étaient pour nous des
amis avec lesquels nous faisions de l'esprit et de l'amour comme avec
nos autres amis; mais les vôtres, pour y trouver du plaisir, hélas!
il faut d'abord les supplier de se laisser lire! Et puis, avouez, mon
enfant, que vos poëmes n'ont rien compris à cette grande époque qui eut
horreur de la laideur et de la mort, comme la Grèce d'autrefois.
--Ah! madame la marquise, répondis-je en tremblant, n'attendez pas de
moi un livre qui vous rende ces joies du printemps et de la jeunesse!
Tout au plus, au milieu de notre vie agitée à tous les vents, je
pourrais raconter, dans quelque rhapsodie écrite au hasard, les
faiblesses et les révoltes de nos âmes maladives qui ont soif de la joie
et qui ne savent la chercher décidément ni sur la terre ni dans le
ciel! Je pourrais faire agoniser devant vous une victime pâle et glacée,
levant encore sur un lâche amant ses regards que voilent déjà les
ténèbres de la mort! Mais un livre calme et spirituel, à lire les pieds
sur les chenets, n'attendez pas cela de nous, madame, qui avons trop
souffert et aussi trop espéré.
--Cher enfant, me dit la marquise, je ne vous demande pas un
chef-d'oeuvre, hélas! C'est à peine si on en écrivait pour moi, du
temps que Lancret peignait ce portrait où j'étais représentée en Diane
demi-nue, avec mes lévriers couleur de rose! Ce que je vous demande,
c'est une double bonne action à faire, quelque jeune homme savant et
pauvre à sauver de la misère. Peut-être existe-t-il (et s'il existe,
vous devez le connaître), un jeune poëte, grand et modeste, vaincu par
l'envie ou par la misère, et qui consentirait à être le secrétaire d'une
vieille femme qui n'a pas de lettres à écrire! En un mot, mon enfant,
voilà ma dernière folie, je voudrais un secrétaire, assez instruit pour
me parler de mes poëtes et de mes grandes dames comme s'il les avait
connus. Je suis encore très-riche, et peut-être, pardonnez-moi cette
dernière ambition, peut-être les ombrages et les fontaines de ce parc
abandonné pourraient-ils encore donner à la France un poëte, auquel,
moi, j'aurais donné d'abord cette médiocrité dorée que vous aimez,
avec le calme, l'indépendance et la charmante oisiveté des retraites
silencieuses.
Chercher la pierre philosophale aurait été plus court que de trouver ce
jeune homme savant et modeste, et toutefois j'avais promis à la marquise
de soulever, comme Asmodée, les toits de toutes les mansardes pour lui
trouver ce livre vivant.
Peine inutile, comme vous pensez bien! mais une fois, en voiture avec
Jodelet, je songeai à ces promesses, et comme je vous le disais, ce fut
un éclair de génie. Lui seul peut-être était assez savant pour sauver
la marquise et pour jouer auprès d'elle ce beau rôle de soeur de charité
littéraire.
--Connais-tu ton dix-huitième siècle? lui demandai-je.
--Je crois que oui, me dit-il négligemment; et il se mit à me parler de
la cour de Louis XV comme s'il y avait vécu toute sa vie.
Chose étrange! dans son insouciante existence de vingt-deux ans,
Jodelet avait tout lu, et peut-être était-il arrivé au dégoût à force de
science.
Le lendemain, quand je le présentai à la marquise, sous les ombrages de
Bellevue, Jodelet, qui est né pour jouer tous les rôles, s'était mis en
train d'avoir de grandes manières. Ses cheveux blonds, tourmentés par la
bise, avaient l'air de la chevelure poudrée d'un marquis; mon habit
noir lui allait comme s'il eût été taillé pour lui par le tailleur de
Richelieu; il prenait du tabac à la rose et chiffonnait avec des airs de
prince le jabot d'une de mes quatre chemises à jabot, seul héritage de
mon grand-père!
Explique cela qui voudra! Jodelet fut grand seigneur comme la marquise
fut grande dame. Moi-même, en écoutant sa conversation, ébloui, fasciné,
je me trouvai transporté dans ce monde de scepticisme et d'élégance,
avec les chevaliers, les paillettes, les épées en verrouil, les femmes
en poudre, en paniers, en taille mince bariolée de soie et de dentelles,
avec les bichons, les abbés, les rondeaux redoublés et les vers à mettre
en chant! Parfois, dans cette causerie folle, étincelante, vague et
poétique comme un rêve, je voyais bleuir autour de moi les forêts où le
grand Watteau égare dans une lumière incertaine et divine son peuple
de héros d'amour, frappés au coeur, mais cachant sous les livrées de
la joie le désir inextinguible qui les dévore. J'y voyais sourire les
Cidalises et les Florices enamourées, les Dorilas frappées de langueurs
mortelles, tout ce troupeau fuyant vers Cythère sur une galère confiée
aux flots infidèles!
A vrai dire, je vécus comme en songe jusqu'à l'heure où, repartant
pour Paris, je laissai Jodelet installé chez la marquise avec six mille
francs d'appointements et un pavillon où M. de Buffon aurait pu écrire
en manchettes, le tout à la charge de lire la _Gazette de France_ à la
marquise et de causer avec elle du dix-huitième siècle.
Je vous l'avouerai très-naïvement, j'étais fier de mon ouvrage,
j'avais résolu un problème qui eût fait reculer d'effroi M. de Humboldt
lui-même. Enfin, pour parler comme _Flambeau_ dans une charge devenue
célèbre, Jodelet était domestique et il n'était pas domestique; il était
domestique si l'on veut et il ne l'était pas si l'on ne veut pas; il
était peut-être valet pour lui et il ne l'était pas pour les autres!
Ainsi je me berçais dans la gloire de mon triomphe, et considérez, mes
amis, à quel point l'amour-propre d'auteur nous égare, tous tant que
nous sommes! Mais je veux laisser parler la marquise, car je n'oublierai
jamais avec quelle verve d'indignation cette excellente femme me raconta
les nouvelles espiègleries de Jodelet.
--D'abord, me dit-elle, je fis prier votre ami de vouloir bien venir
dîner avec moi, il me répondit qu'il mangerait à l'office, comme c'était
le devoir de sa condition. Le lendemain, il me demanda quand sa livrée
serait prête, et il me supplia de lui donner ma femme de chambre en
mariage. Que vous dirai-je? En votre faveur, mon cher Léon, je m'étais
imposé de prendre tout cela pour d'excellentes plaisanteries de
chevalier en vacances, bien qu'elles me parussent un peu jeunes,
adressées à une femme de mon âge. Malgré tout, j'aurais gardé mon
secrétaire, car j'y tenais comme on tient à sa dernière fantaisie, mais
jugez vous-même si cela m'a été possible!
--Bon, m'écriai-je, je gage qu'il vous aura brisé quelque meuble
précieux ou quelque vase de vieux Sèvres, pour pasticher Jocrisse.
--Ah! si ce n'était que cela! s'écria la marquise. Votre ami, mon cher
Léon, annoncé ici comme le fantôme de M. de Lauzun, me disait qu'il
était _fantaisiste_! et mettait des gilets de cachemire écarlate. Il a
absolument refusé d'ouvrir _La Gazette_, et il me lisait malgré moi un
journal qui s'appelle _Le Charivari_. Enfin, sous prétexte qu'il
était mon secrétaire, il prétendait que j'étais obligée d'écouter ses
ouvrages, et il m'a forcée à entendre tout un livre qui avait pour
titre: _De l'inutilité de l'Amour, des Arts et de la Littérature!_
En me racontant toutes ces folies, la pauvre marquise avait un sourire
triste et semblait désespérer décidément d'un monde où les hommes de
vingt ans trouvent l'amour inutile!
Je n'ai pas besoin de vous dire si je me confondis en excuses, et je
crois que pour consoler ma vieille amie, je retrouvai dans ma mémoire au
moins trois madrigaux inédits de Dorat et de Boufflers!
Mais, une fois sur la grande route, c'est alors que je laissai éclater
ma colère et que je fis des serments terribles! Je jurai que, dussé-je
retrouver Jodelet vêtu d'écarlate et de galons, je ne ferais plus rien
pour le guérir de sa folie, et que je lui clouerais plutôt moi-même sa
livrée sur le corps!
--En effet, dit le peintre à Verdier, il est fâcheux, pour l'intérêt de
votre histoire, que vous n'ayez pas à la fin rencontré votre ami habillé
en Scapin, en Pasquin ou en Basque. Ce serait plus complet.
--Je l'ai pardieu bien vu ainsi, reprit Verdier, et dans quelle
circonstance, grands dieux! Je travaillais depuis six mois seulement au
journal qui me fait l'honneur de me compter depuis vingt ans au nombre
de ses collaborateurs. Le rédacteur en chef, M. B..., l'honnête et grand
journaliste que vous savez, donnait un dîner auquel avaient été conviées
toutes les illustrations des sciences et des arts. Bien entendu, je me
bornais à écouter, et, ce jour-là, je devinai tout de suite combien de
choses j'avais à apprendre! Seul, parmi tous les convives, l'Amphitryon
_où l'on dînait_ me parut être resté un peu au-dessous de sa renommée.
Malgré cette parfaite courtoisie que vous lui connaissez, M. B...,
passionné avant tout pour son journal, ne pouvait dissimuler une
excessive impatience. Une heure avant le repas, il avait appris qu'une
maladie grave retenait au lit le grand écrivain dont les articles
_Variétés_ étaient alors l'événement en vogue dans tout le monde lettré.
Il fallait laisser passer les nouvelles publications sans donner à un
public, très-attentif dans ce temps-là, la suite des admirables travaux
critiques qu'il attendait avec une réelle impatience.
Comme je songeais, à part moi, à cette insurmontable difficulté, mon
attention fut tout à coup attirée par un des laquais qui servaient à
table: ce valet, rose et blond, coiffé en Nicodème avec une queue et une
cadenette, portait une culotte à agrafes et un habit rouge trop court,
qui visait évidemment à rappeler la petite souquenille de Brunet.
Affairé; haletant, agile comme le clown le plus excentrique des théâtres
de Londres, ce singulier domestique brisait des assiettes sur la tête
des valets, enlevait les plats avant qu'on n'y eût touché, versait à
boire coup sur coup à des personnages graves, et exécutait des tours de
prestidigitation avec la serviette qu'il portait sous le bras, comme un
marmiton dansant de Molière. Il se gardait bien de sortir de la salle
sans faire le grand écart, et prenait des poses gracieuses.
Ma stupéfaction était au comble, quand le bizarre Jocrisse que j'avais
sous les yeux ouvrit lui-même de gros yeux hébétés, étendit comme un
danseur la jambe droite en avant, en roidissant la jambe gauche, et,
levant les bras au ciel avec un entrain enthousiaste pareil à celui des
paillasses de la foire, laissa tomber sur le parquet une énorme pile
d'assiettes qui se brisa avec un fracas terrible.
--Tiens, dit Jodelet avec une excessive tranquillité, car bien entendu
c'était Jodelet! c'est toi, Léon, comment te portes-tu?
--Malheureux, m'écriai-je avec une fureur étouffée, pas un mot!
Cependant j'avais beau vouloir me cacher, M. B... avait tout vu. Il n'y
avait pas à tergiverser; il fallait à l'instant même prendre un parti.
Dès qu'on eut quitté la table, j'emmenai M. B... au fond du jardin.
--Monsieur, lui dis-je, par une de ces incroyables aventures que sans
doute nous ne pourrons jamais expliquer, je viens de voir chez vous,
caché sous la défroque d'un valet, le seul homme qui puisse vous tirer
d'embarras. M. Jodelet est un des plus grands écrivains de notre époque.
Seul peut-être, il a vu d'assez haut les questions économiques pour
pouvoir vous donner, du jour au lendemain, l'article qui vous manque.
Vous riez, messieurs; le lendemain, Jodelet, traité par M. B... comme un
prince de la science, donnait au journal un travail qui occupa pendant
un an les revues anglaises et allemandes, et qui fut l'origine d'une
polémique où furent dépensés des prodiges de patience et de génie.
--Alors, dit le musicien, Jodelet devint décidément, cette fois-là, un
littérateur célèbre.
--Bon! reprit Verdier, vous ne le connaissez pas encore! il avait eu
soin d'effacer sa signature sur les épreuves. Quand on le chercha pour
l'accabler de remerciements, il avait irrévocablement disparu.
--Alors, il doit y avoir une dernière rencontre!
--Il y en a une, dit sentencieusement le critique, et celle-là, c'est
précisément mon chapitre à effet, celui qui vaut seul un long poëme!
Il va sans dire, qu'à ce moment-là, on s'écria comme dans les comédies:
--Écoutons! écoutons!
--Encore par un jour de soleil, dit Verdier, je me trouvai arrêté sur le
Pont-Neuf par un embarras de voitures.
L'une de ces voitures était une carriole normande attelée d'un bidet.
Dans cette carriole, il y avait deux hommes. L'un maigre, bilieux,
impatient, faisait claquer son fouet et se donnait un mal inouï pour
dégager la carriole; l'autre, calme, digne, obèse comme un vieux
chinois, frais comme un champ de roses et de lys, était majestueusement
appuyé au fond de la voiture et semblait attendre les événements, avec
l'impassibilité du juste chanté par Horace.
Celui-là, c'était Jodelet.
--Mon ami, me dit-il d'une voix grave, j'ai enfin trouvé exactement
l'état que je voulais. Monsieur est propriétaire d'une délicieuse
métairie normande entourée de pommiers; en avril, on vit là sous une
voûte de neige odoriférante et fleurie. Monsieur me trouve extrêmement
spirituel; je suis son domestique, il me sert à table et me cire mes
bottes. Nous sommes venus ici toucher de l'argent que je compte dépenser
à embellir la maison de Monsieur. Embrasse-moi pour la dernière fois.
Ce fut fini, je ne vis plus Jodelet.
--Messieurs, s'écria le musicien, je demande la parole pour proposer
quelque chose d'extrêmement sensé. Si nous reparlons de cette aventure,
nous tirerons des conclusions et nous gâterons l'histoire. C'est comme
cela que La Fontaine a nui à ses fables. Ainsi donc, n'imitons pas
Naucratès, et passons immédiatement à un autre ordre d'idées.
--Parbleu, dit le peintre, voilà le premier mot spirituel de la matinée.
LA VIE
ET
LA MORT DE MINETTE
Sous la restauration florissaient encore sur les théâtres du boulevart
le mélodrame à spectacle et le mélodrame-féerie, genres tout à fait
perdus aujourd'hui, et dont il est difficile de se faire une idée, même
en se reportant aux chefs-d'oeuvre de cet ordre les plus connus; car
Guilbert de Pixérécourt, que nous nous figurons à distance comme le
héros de cette littérature pompeuse, n'en fut au fond que le Malherbe.
Il s'en empara pour la civiliser, et par conséquent pour y déposer les
premiers germes de destruction. En ce temps peu éloigné encore, il est
vrai, mais déjà séparé de nous par tant de faits, le théâtre populaire
se proposait un but radicalement opposé à celui qu'il poursuit
aujourd'hui: au lieu de chercher à émouvoir l'ouvrier des faubourgs par
le spectacle de sa propre vie, au lieu de lui représenter ses poignantes
misères de chaque jour, il était la fantaisie qui les lui faisait
oublier par des fictions où le merveilleux abondait comme dans les
contes de fées et les récits des _Mille et une Nuits_.
Autant les auteurs cherchent aujourd'hui à atteindre une réalité d'où
puissent découler des enseignements, autant alors, se bornant au rôle
modeste d'étourdir et de distraire au lieu d'instruire, ils employaient
tous leurs efforts à faire vivre le spectateur au milieu des plus
étincelantes poésies du rêve. Aussi le côté moral n'était-il représenté
dans leur oeuvre que par le triomphe complet de la vertu au dénoûment,
conclusion aussi éminemment consolante qu'elle est fausse au point
de vue humain et religieux, car tout terminer ici-bas, n'est-ce pas
démontrer l'inutilité d'une autre vie?
--Qu'on me pardonne ces quelques lignes d'avant-propos, sans lesquelles
on se figurerait involontairement tel qu'il est aujourd'hui le théâtre
de la Gaîté, où s'est passée tout entière l'existence poétique et
singulière que je veux essayer de retracer. Pour l'imaginer tel qu'il
était alors, il faut rêver une sorte de compromis entre les théâtres où
l'on joue l'opéra et les petits spectacles où nous voyons représenter
des pantomimes. Décors à effet montrant les cieux, les enfers, et, comme
paysages purement terrestres, les sites de montagnes les plus échevelés,
avec les torrents, les cascades et les pins croulants sur des abîmes;
machines compliquées, trucs, illusions, vols aériens, feux de Bengale;
armées de danseuses, de comparses et de personnages amalgamant dans
leurs riches et prétentieux costumes toutes les mythologies et toutes
les époques chevaleresques, tel était l'effet général d'un théâtre de
boulevart, à cette époque où le spectacle était encore la seule pâture
donnée aux instincts artistiques du peuple.
Les habitants du Marais, pour qui la représentation d'un mélodrame
était une si grande affaire que pendant quinze jours au moins ils en
critiquaient jusqu'à la partition avec le sérieux réservé aujourd'hui
aux discussions politiques; les amateurs de la vieille roche qui
nomment avec tout le respect du souvenir Tautain, Frénoy, Ménier père
et mademoiselle Lévesque, se rappellent, encore une actrice, nommée
Adolphina, qui remplissait habituellement les rôles de fées ou de
génies, et qui jouissait d'une incomparable célébrité pour l'adresse
qu'elle apportait dans l'exercice vulgairement nommé: combat au sabre et
à la hache.
En 1813, une année avant la naissance de sa fille Minette, qui a laissé,
elle, une véritable réputation, Adolphina était une femme de seize ans
à peu près, mais à qui tout le monde en aurait donné vingt-deux, tant
sa tête était flétrie et déflorée par les habitudes les plus grossières.
Magnifiquement proportionnée, mais d'une taille colossale, dont les
statues de villes posées sur la place de la Concorde peuvent donner une
idée avec leurs muscles de taureau et leurs membres athlétiques, cette
amazone de bas étage eût été belle, si l'idée de beauté pouvait s'allier
avec le manque complet d'intelligence et d'idéal. En effet, ses traits
admirablement réguliers effrayaient et éloignaient pourtant le regard
par tous les signes qui indiquent l'âme absente. Son front étroit, sur
lequel empiétait encore une forêt touffue et inextricable de cheveux
d'un blond fauve, l'expression hébétée et féroce de ses yeux d'un gris
verdâtre, sa bouche charnue, exprimant tous les appétits sensuels,
et meublée de dents blanches comme celles d'un nègre ou d'un animal
carnassier, ses oreilles trop petites et d'une merveilleuse structure,
enfin les taches de rousseur répandues à profusion sur sa peau où se
brouillaient inégalement le blanc et le rose et l'or du hâle, tout en
elle accusait ces races éternellement indomptées qui en pleine France
vivent de la vie sauvage.
A sept ans, Adolphina s'était enfuie de chez ses parents, pauvres
ouvriers de Châlon-sur-Saône, pour suivre des saltimbanques, dont elle
avait depuis lors exercé le métier, fourrant sa tête dans la gueule des
lions, faisant des armes avec des sergents-majors, enlevant avec ses
dents des poids de cinq cents livres et se faisant fracasser des pavés
sur le ventre. Remarquée à la foire de Saint-Cloud par un directeur
qui l'avait trouvée superbe l'épée en main, elle avait été engagée au
théâtre de la Gaîté. Peu de temps après, on y voyait entrer à sa suite
l'homme à qui obéissait cette étrange créature, moitié femme moitié bête
fauve.
Qui ne l'a observé? Le besoin de s'agenouiller devant un maître
follement aimé existe chez ces natures sauvages au même degré que chez
les âmes d'élite. Adolphina avait trouvé son vainqueur dans un clown,
nommé Capitaine, qui, grâce à sa protection, avait quitté les baraques
de la foire pour représenter dans les mélodrames-féeries les crapauds,
les tortues et tous les monstres infernaux qui disparaissent par une
trappe anglaise, au commandement de la sorcière. Il est inutile de dire
que la sauteuse, en qui tout était vice, et qui passait son existence
noire de coups et ivre d'eau-de-vie, ne pouvait se donner qu'au Vice;
seulement, elle avait su en trouver une expression plus honteuse et plus
basse que ce qu'elle était elle-même, car elle représentait du moins la
Force aveugle et intrépide!
Au contraire, quoique lui aussi fût doué d'une vigueur qui le rendait
redoutable, Capitaine était lâche. Haut de quatre pieds dix pouces à peu
près, il avait tout à fait l'aspect d'un nain à côté de la géante qu'il
tyrannisait et qu'il battait sans rien perdre de son prestige. Sa figure
était exiguë et ignoble. Ses yeux noirs, humides, enfouis sous des
sourcils épais, avaient l'air d'avoir été percés avec une vrille. Son
nez grotesque, sa bouche démeublée et capricieusement fendue, son menton
trop court exprimaient la cruauté stupide. Surmonté de cheveux rares,
toujours trop bien frisés, ce visage était envahi tout entier par une
barbe qui, même rasée avec soin, le laissait tout entier d'un bleu
foncé. L'incroyable toilette de Capitaine ne contribuait pas peu à
compléter cet ensemble. En tout temps, il portait sous un col rabattu
une cravate de soie couleur de rose; son corps maigre flottait dans une
redingote garnie de velours, et une énorme chaîne en chrysocale émaillé
balançait sur son gilet de velours bleu de ciel. Ajoutez un pantalon de
fantaisie collant, des chaussures toujours percées et toujours vernies,
des mains courtes et maigres chargées de bagues et de pierreries, et
une de ces pipes courtes et noires dites _brûle-gueule_, dont toute la
personne du clown exhalait le parfum mêlé, à celui de l'alcool, vous
aurez à peu près cette figure de mime, si ignoble qu'elle en devenait
presque effrayante.
Tel était à peu près le couple que, même dans un monde trop exempt
de préjugés, personne ne voyait sans terreur, après plusieurs mois
de rapports quotidiens. Aussi, quand, le spectacle fini, Adolphina
traversait les couloirs, appuyée sur le bras du monstre qu'elle appelait
_son homme_, tout le monde s'écartait par un mouvement involontaire.
Plusieurs fois, dans des guets-apens, Capitaine, qui était d'une
habileté prodigieuse à tous les exercices du corps, avait laissé
ses adversaires sur le carreau avec des dents brisées et des côtes
enfoncées; d'ailleurs, on le savait capable de tout. Il inspirait un
effroi mortel jusque dans la maison qu'il habitait avec Adolphina, rue
de la Tour. Chaque soir on les voyait rentrer, portant l'un ou l'autre
avec le paquet de hardes une bouteille de litre pleine d'eau-de-vie, et
lorsqu'une demi-heure après commençaient les cris, les bruits de lutte
et de vaisselle brisée, personne ne songeait à aller s'entremettre dans
ces querelles de ménage, comme aussi personne ne s'avisait jamais de
questionner Adolphina sur les coups de couteau dont elle portait les
traces, ou sur les coups de bâton à la suite desquels elle se montrait
avec le crâne fendu et sanglant.
Tous les voisins s'attendaient à voir le clown sortir seul quelque
matin, et à trouver sa compagne assassinée. Pourtant les deux
saltimbanques continuaient au contraire à s'adorer de cet amour mêlé de
haine qui était le fond de leur vie, et c'est là surtout qu'il n'eût
pas fait bon de venir mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Si
la curiosité des voisins ne fut pas entièrement déçue, du moins ne se
trouva-t-elle pas satisfaite par le dénouement qu'elle attendait; un
jour, ils s'aperçurent que l'actrice était enceinte.
Dans quel étrange dessein la Providence pouvait-elle vouloir donner un
enfant à cette créature qui, non-seulement n'avait rien d'une mère,
mais qui n'avait rien d'une femme? Adolphina ne se souvenait pas d'avoir
jamais été embrassée par sa mère, et les enfants lui faisaient horreur.
A travers ses voyages de saltimbanque, quand par hasard elle avait vu
une de ses compagnes allaiter un de ces petits anges dont la vue désarme
même les coeurs les plus cruels, ce spectacle n'avait excité chez elle
que du dégoût et de l'impatience. Du jour où elle sut qu'elle aussi
allait être comme ces femmes qu'elle avait raillées, ses querelles avec
son amant devinrent encore plus violentes et plus furieuses que par
le passé. L'ivresse seule, cette ivresse de plomb qui succède à
d'effroyables excès, pouvait mettre un terme à leurs combats toujours
sanglants, et cependant Adolphina résistait à tout cela, grâce à son
corps de fer. On croyait bien que le clown aurait tué vingt fois son
enfant avant qu'il ne vînt au monde; mais personne n'osa aller le
dénoncer aux magistrats. Enfin, le jour de la délivrance arriva sans
que Capitaine eût cessé ses brutalités envers sa maîtresse, sans que
celle-ci eût éprouvé un sentiment humain tandis que tressaillaient ses
entrailles. Dans ce grand moment qui dompte les courages les plus fiers,
ce ne furent pas des cris de douleur qu'elle poussa, mais des cris de
rage.
Une fois qu'elle fut mère, il y eut un point sur lequel les deux amants
s'entendirent à merveille: ce fut pour reporter sur l'enfant, mais cent
fois plus vive, cent fois plus acharnée, cent fois plus implacable, la
haine qu'ils avaient l'un pour l'autre.
Maintenant, quel enfant pouvait être né de parents semblables? Un
collectionneur qui laissera une bibliothèque dramatique aussi complète
que celle de M. de Soleinne et une remarquable galerie de tableaux
représentant tous des acteurs, conserve deux beaux portraits de la jeune
fille qui fut célèbre au théâtre sous le nom de Minette.
Le premier, daté de 1822, la représente à l'âge de sept ans, l'autre à
celui de quatorze ans, où elle mourut à la suite d'un accident tragique
dont le souvenir existe encore au boulevart.
Le lecteur voudrait sans doute un nom plus poétique, et je n'aurais
pas manqué de le choisir tel, s'il m'eût été permis d'inventer. Mais
celui-là a été consacré par les journaux du temps et par les pièces
de théâtre imprimées, aussi dois-je le conserver. D'ailleurs, comme il
arrive toutes les fois qu'on s'est habitué à attacher à un nom tout un
ensemble de souvenirs, pour moi le nom étrange de Minette représente
merveilleusement la douce et pâle figure de cette enfant morte si jeune.
Dans le premier portrait déjà, la pâleur nacrée et transparente de la
tête sur laquelle flotte une indicible mélancolie, le nez et la bouche
d'une finesse excessive, et pour ainsi dire exagérée, de grands yeux
bleus d'un bleu céleste de myosotis, qui boivent tout le ciel, et des
cheveux blonds comme ceux des saintes, qui se confondent avec l'auréole,
séparés au milieu de la tête et aplatis tout droits au-dessus d'une
oreille d'une délicatesse infinie, jettent l'âme dans un attendrissement
profond, car on aperçoit sur cette image tous les signes dont sont
marqués les êtres qui ne doivent pas vivre. Par un heureux caprice,
l'artiste a eu le bon goût de ne rien changer à l'habillement de la
petite Minette. Elle grelotte sous un fichu bleu troué, dont les plis
fatigués et flasques ne peuvent pas du tout dissimuler une maigreur dont
la vue fait peine.
Quant à l'autre portrait, je dirais qu'il est tout à fait celui d'une
sainte, ravie en extase, si je ne craignais de blasphémer en parlant
ainsi d'une pauvre fille qui mourut sans avoir été lavée par l'eau du
baptême. Dans ce tableau, fait comme le premier par un artiste qui, sans
connaître la petite Minette, avait admiré sa beauté angélique dans les
coulisses de la Gaîté, le regard est tout à fait perdu dans l'infini,
la bouche pâle et triste est éclairée par un sourire qui ne la quittera
plus, même au delà de cette vie, les cheveux trop fins volent au
souffle de la brise comme des fils de la Vierge, les mains amaigries et
transparentes semblent vouloir saisir les palmes vertes du paradis.
Est-il besoin de dire quelle inguérissable tristesse s'empara de cette
enfant délicate et frêle, glacée d'effroi dès que ses yeux s'ouvrirent,
dès qu'elle commença à entendre et à comprendre, car elle n'entendit que
des cris et des menaces et ne vit que des scènes de violence. Abandonnée
sur un méchant berceau garni de haillons indescriptibles, elle s'était
tout de suite habituée à serrer contre son corps ses pauvres petits
membres quand le froid la saisissait, car elle avait bien vite compris
que personne ne viendrait la couvrir; quand elle avait faim, elle se
taisait, car elle savait qu'en le disant elle exciterait la colère de
son père et de sa mère, et ferait redoubler ces cris qui la faisaient
frémir. Pendant les six heures à peu près que durait le spectacle, la
petite Minette restait sans lumière, toujours couchée dans son berceau
défait, et frissonnant sous sa chemise de grosse toile qui lui déchirait
la peau. Alors, une fois qu'elle avait entendu le double grincement de
la clef qui l'enfermait, déchirée par le froid et la faim, enveloppée
par la nuit noire, l'enfant se sentait élevée par les ailes du rêve,
car c'est une grâce que Dieu ne refuse jamais aux créatures complètement
malheureuses, de leur ouvrir la porte d'or qui mène aux paradis
invisibles. Elle voyait des choses dont rien n'avait pu lui donner
l'idée dans le triste galetas dont elle n'était pas sortie, des
feuilles, des fontaines, de grands paysages pleins de fleurs, où
passaient des figures de femmes en robes bleues semées d'étoiles.
Puis elle était réveillée par le retour de ses parents déjà à demi
ivres, qui rentraient avec colère en renversant les meubles et en
s'injuriant. Adolphina se délaçait en jurant et s'enveloppait de
quelques méchantes jupes; Capitaine allumait son brûle-gueule et
endossait une souquenille rouge pareille à celle que portent les
forçats; puis assis chacun d'un côté à une table de bois blanc
qu'éclairait une chandelle fumeuse, les deux mimes commençaient à boire
de l'eau-de-vie en criant, en se disputant et en hurlant des chansons
que l'enfant ne comprenait pas, mais qui la jetaient dans une profonde
terreur. Enfin, l'ivresse allait croissant, et les coups se mettaient
de la partie. La lutte s'engageait pour durer jusqu'à ce que les deux
combattants tombassent ivres-morts sur le lit ou sur le carreau; et la
chandelle dont la longue mèche rouge faisait flamboyer les ténèbres
à l'entour, ne s'éteignait que lorsqu'elle était tout à fait consumée
après avoir répandu sur le chandelier, sur la table et sur les verres
des torrents de suif noirâtre.
Alors c'était de nouveau la nuit, l'ombre et le silence affreux, au
milieu duquel les ronflements du clown et de sa maîtresse épouvantaient
l'enfant presque autant que l'avaient fait leurs vociférations. Minette,
les yeux tout grands ouverts, les mains pendantes hors de son petit
lit, essayait de ressaisir les belles visions qui l'avaient bercée en
l'absence de ses parents, et parfois elle parvenait à s'endormir parmi
ces jolis rêves. Aussi tressaillait-elle de tout son corps au bruit
horrible que faisait en se levant Capitaine, qui allumait sa pipe et
vernissait ses bottes trouées en hurlant à tue-tête sa chanson favorite:
_Il était un grenadier du régiment de Flan-an-dre_.
C'est ainsi que la pauvre petite fille atteignit l'âge de six ans,
n'ayant jamais été embrassée et n'ayant jamais entendu un mot qui ne
fût une injure. Alors ses parents songèrent à l'utiliser en lui faisant
jouer des rôles d'enfant dans les mélodrames-féeries, et il fut décidé
que Capitaine lui apprendrait à lire. Jusque-là, elle n'avait été que
rudoyée; de ce jour elle commença à être battue. Mais de ce jour-là
aussi s'ouvrit pour elle tout un monde de consolations, car son père
avait choisi pour lui enseigner la lecture un exemplaire des _Contes des
Fées_ de madame d'Aulnoy, imprimé sur papier gris, et qu'il avait acheté
quatre sous sur le boulevard, à l'étalage d'un bouquiniste. Si elle
tremblait comme la feuille en entendant son père l'appeler des noms les
plus abominables, si elle devinait, à lui voir froncer les sourcils,
qu'il allait encore lui briser ses pauvres petits doigts avec la tringle
d'acier qu'il ne quittait pas pendant tout le temps que durait la leçon,
si elle toussait à rendre l'âme, étouffée par les bouffées de fumée que
le clown lui envoyait en plein visage, du moins elle put vivre en idée
loin de la hideuse réalité qui la tuait.
Pour elle qui n'avait rien vu, qui ne savait rien, le monde enchanté de
madame d'Aulnoy, avec ses féeries, ses princesses captives, ses palais
magiques, ses combats, ses épreuves, ses triomphes, ses costumes
splendides, fut le monde réel. En apprenant par ces poëmes si bien faits
à l'image de la vie, qu'ici-bas toute félicité devait être achetée par
des travaux et des souffrances, elle s'imagina qu'elle aussi respirerait
un jour l'air pur, débarrassée de ses haillons et de l'enfer qui
l'entourait, et elle sentait son front rafraîchi par le souffle de
quelque bonne fée. Dans ses extases, elle traversa les airs sur des
chariots célestes; accoudée sur une conque de nacre, elle glissa sur
les eaux, aux chants des nymphes couronnées de fleurs. Quand elle avait
marché toute une nuit au milieu d'une campagne aride où les ronces et
les cailloux déchiraient ses pieds, alors, guidée par quelque lumineuse
étoile, elle arrivait à un palais dont les portes de diamant s'ouvraient
d'elles-mêmes, et où de belles servantes l'attendaient pour la laver
dans les eaux de senteur, et pour lui passer, avec le linge blanc comme
la neige, les colliers, les diamants, les saphirs, les robes couleur de
soleil et couleur de lune. Debout, près de la table chargée d'aiguières
d'or, un beau chevalier appuyé sur sa grande épée encore souillée du
sang des monstres, l'attendait pour s'agenouiller devant elle et pour
lui offrir le talisman qui fait obéir les génies. Ainsi elle vivait,
désolée, meurtrie, mais donnant toute sa pensée à l'existence idéale
dans laquelle elle se voyait transfigurée et heureuse.
Comme son père lui apprenait à lire, sa mère lui apprit à coudre, afin
de l'employer à mettre en état les robes de ville et les oripeaux de
théâtre. Adolphina maltraita sa fille plus cruellement encore que ne le
faisait le clown; mais Minette, qui était née pour ainsi dire avec les
suaves douceurs d'une âme résignée, était devenue la résignation même
depuis que son esprit d'enfant avait trouvé une fenêtre ouverte pour
s'envoler dans le ciel. En songeant aux jeunes filles des contes
renfermées dans quelque grotte obscure, ou condamnées à de pénibles
travaux par la méchanceté des enchanteurs, elle se sentait presque
heureuse de ravauder les chiffons de sa mère et de tendre ses jolis
doigts à la tringle d'acier de Capitaine. Maintenant qu'elle savait
assez de couture pour faire adroitement ce que lui ordonnait Adolphina,
on lui laissait de la chandelle pour passer la soirée, mais en lui
infligeant un travail au-dessus de ses forces. De plus, elle devait
préparer le souper de ses parents avec les provisions qu'on lui
laissait, et se remettre ensuite à l'ouvrage. Mais elle avait bien vite
expédié toute cette besogne avec ses doigts de fée, et elle pouvait
revenir à son cher livre, qui lui racontait les aventures merveilleuses.
Elle lisait déjà si couramment et si bien que Capitaine avait arrêté là
ses leçons, seule éducation que dût jamais recevoir Minette. Un jour,
pour la première fois depuis longtemps, sa mère la lava et la peigna
avec soin, lui mit du linge blanc, une petite robe neuve et un fichu de
laine bleue qu'elle avait apportés du dehors, et ayant fait elle-même
une toilette aussi soignée que le lui permettaient ses habitudes de
désordre, dit à Minette:
--Prends ton livre, tu vas venir avec moi.
L'enfant ne savait que penser, mais suivit aussitôt Adolphina avec son
obéissance accoutumée. Comme elle n'avait jamais passé la rue de
la Tour, où ses plus longues courses consistaient à aller chez le
boulanger, chez le charbonnier ou chez la fruitière, elle se sentit
toute joyeuse en respirant l'air dans la rue des Fossés-du-Temple, où
le boulevard envoyait quelques parfums de fleurs et de printemps, car
on était en juin. Pendant la route, qui dura trois ou quatre minutes
à peine, elle se demandait où la conduisait sa mère, lorsque celle-ci
s'arrêta devant un grand bâtiment percé de nombreuses fenêtres et d'une
petite porte au-dessus de laquelle on lisait en grosses lettres: _Entrée
des artistes_. C'était le théâtre de la Gaîté.
--Entrons, dit Adolphina, c'est ici.
Puis, entraînant toujours l'enfant après elle, elle monta l'escalier,
traversa les couloirs, la scène obscure, d'autres couloirs encore,
arriva enfin à une antichambre meublée de quelques mauvaises banquettes
et dit à une espèce d'huissier:
--Il m'attend, dis-lui que c'est moi.
--Dans un instant, répondit le domestique; madame Paul est avec lui; ils
n'en ont pas pour cinq minutes.
En effet, moins de cinq minutes après, Minette ouvrit de grands yeux en
voyant passer devant elle une femme élégamment parée qui lui représenta
les fées et les princesses dont elle lisait tous les jours l'histoire;
puis sa mère et elle furent introduites dans le cabinet du directeur.
--Ah! dit celui-ci à Adolphina, tu ne m'as pas trompé, l'enfant est
très-jolie! Ah çà, comment diable as-tu fait pour être la mère d'un
bijou pareil? Tu dis qu'elle sait lire?
--Comme toi et moi.
--Eh bien! dis-lui qu'elle me lise quelques lignes, à haute voix, et
bien lentement.
L'enfant, tout interdite, ne bougeait pas.
--Tu n'entends donc pas, petite mendiante, petite misérable! lui cria sa
mère en la frappant violemment sur l'épaule.
--Oh! fit le directeur, je vois qu'elle a été bien élevée.
Minette ouvrit son livre et se mit à lire le conte de _Gracieuse et
Percinet_, mais avec tant d'âme et d'intelligence, car ce beau récit
était pour elle une histoire vraie, avec une voix si délicieusement
sympathique et suave, que le directeur charmé prêtait l'oreille comme à
une musique! Sans doute il n'eût pas songé de longtemps à interrompre la
petite fille dont il contemplait la tête blonde et mélancolique avec le
plaisir qu'on éprouve à laisser se prolonger un rêve agréable; mais le
domestique entra.
--Monsieur... dit-il.
--Va-t'en au diable! s'écria le directeur avec une voix si bourrue que
le valet s'enfuit épouvanté.