--Cela me va parfaitement, dit-il, aux conditions que tu sais. Demain on
répète la féerie au théâtre; amène-la dès demain, et tâche qu'elle sache
son petit rôle par coeur. Surtout ne bats plus ce pauvre petit ange, tu
la tuerais!
--Bon, répondit Adolphina en emmenant sa fille, j'en ai reçu bien
d'autres, et ça ne m'a pas empêché de grandir.
Tels furent les simples événements à la suite desquels Minette se trouva
remplir un petit rôle de génie pendant les nombreuses répétitions d'un
mélodrame fantastique, sans savoir ce que c'était que le théâtre, dont
elle n'avait jamais entendu parler d'une manière qui fût compréhensible
pour elle. Habituée qu'elle était par ses rêveries et par son livre à
se figurer que toute existence humaine avait deux côtés bien distincts,
l'un hideux comme ce qu'elle voyait chez sa mère, l'autre merveilleux
comme les aventures qui occupaient toute sa pensée, elle ne s'étonna pas
du tout d'entendre des hommes et des femmes en habit de ville s'appeler
entre eux prince et princesse, ni de voir des nymphes des fontaines en
manches à gigots et des génies du feu en polonaise verte. De même elle
trouva tout naturel d'entendre parler de forêts magiques, de palais
célestes et de torrents enchantés parmi de vieux châssis poudreux
couverts de toile peinte; car elle se doutait bien qu'un jour la lumière
inonderait ce monde enfoui dans l'obscurité et dans la poussière, et en
ferait un monde de réelles féeries et de splendeurs éblouissantes. Elle
devinait qu'alors sous les rayons qui perceraient toute cette ombre, les
fleuves rouleraient des flots pleins de fraîcheurs et de murmures,
que les feuillages se balanceraient sous le vent, que les fleurs
s'épanouiraient éclatantes et parfumées, et que les palais découperaient
sur l'azur du ciel leurs délicates sculptures.
Et, elle le sentait aussi, tout le peuple merveilleux qui devait
habiter ces salles, ces clairières, ces paysages, ces maisons de diamant
incendiées par le soleil, ces campagnes penchées sur des ondes
endormies au clair de lune, toute cette foule passionnée, ivre d'amour,
reprendrait ses riches habits, ses pierreries, sa dorure, et aussi la
noblesse des traits et du geste. Vieillards à la chevelure de neige
couronnés d'un cercle d'or; fées voltigeant sur un lis; chevaliers
agitant leur épée flamboyante; jeunes femmes aux robes lamées, éperdues
sous les menaces des divinités ennemies; génies et anges traversant le
ciel comme des sillons de lumière; tous ces personnages de sa comédie
laisseraient là leurs grossières enveloppes, et apparaîtraient tels que
les lui avait montrés madame d'Aulnoy, éclairés par toutes les flammes
que secoue sur ses créations la main mystérieuse de la Poésie.
Aussi dois-je le dire hardiment, au risque de paraître avancer une chose
incroyable, le jour venu, la représentation, les décors, les costumes,
les machines, les feux de la rampe et du lustre, la salle, les parures,
les toilettes, la foule curieuse et palpitante n'excitèrent chez Minette
aucune surprise. Les seuls étonnements qu'elle devait connaître de sa
vie, elle les avait éprouvés chez sa mère, dans son berceau et dans
son lit d'enfant, en ne comprenant pas que la vie pût être ce qu'elle
voyait, ce taudis infect, cette chandelle rouge et fumeuse, ces chansons
d'orgie, ces ivresses et ces combats horribles. Du moment où une
révélation inattendue était venue lui dire: la vie n'est pas cela! elle
y avait cru avidement; ces contes qu'elle avait lus étaient devenus pour
elle l'histoire du monde. Aussi ne devait-elle jamais comprendre que
le théâtre fût une fiction; pour elle, ces féeries dans lesquelles elle
jouait un rôle devaient toujours être des drames réels. Jusqu'au jour où
elle mourrait, son coeur devait se serrer quand l'héroïne se débattait
contre des monstres qui, pour elle, sortaient en effet de l'enfer; et ce
fut avec une émotion bien réelle, avec une croyance bien profonde, que,
soutenue par un fil de fer auquel elle croyait moins qu'à ses petites
ailes, elle s'arrêta au milieu des airs pour dire à son camarade
Couturier: «Rassure-toi, prince Charmant, les puissances infernales se
lasseront bientôt de te persécuter, et cette radieuse étoile dissipera
les ténèbres qui te cachent la retraite d'Aventurine!» La pauvre petite,
en étendant la main pour montrer son étoile en strass tenue par une
queue de laiton, croyait bien vraiment porter dans ses mains un astre
du ciel; illusion qui n'était pas même ébranlée lorsque le chef
d'accessoires lui reprenait des mains cette verroterie.
Les critiques me demanderont sans doute comment ces rêveries ne
s'enfuyaient pas au moment où tombait le rideau de manoeuvre, et comment
Minette continuait à y croire une fois que le décor était défait, les
quinquets éteints, et lorsque les chevaliers vainqueurs avaient quitté
la cotte de maille pour la houppelande sous laquelle ils daignaient se
laisser admirer au café Achille. D'abord je répondrais que j'essaye de
raconter et non pas d'expliquer cette douce et poétique folie; mais n'y
aurait-il pas là le sujet d'une remarquable étude psychologique? Une
fois notre éducation faite, nous ne nous rappelons pas assez les peines
qu'on s'est données pour séparer dans notre esprit le merveilleux du
réel; nous oublions tout ce qu'il a fallu d'études, de raisonnements et
d'expériences pour détruire en nous cette confusion qui enivre les
âmes naïves. De même que nous ne naissons pas avec le sentiment des
distances, et que l'expérience, la comparaison et le secours des sens
nous apprennent seuls que tous les objets que nous pouvons apercevoir ne
sont pas à la portée de notre main; de même aussi il nous faut tout un
enseignement pour apprendre où finit l'ordre matériel des choses et où
commence la vie surnaturelle; et encore les âmes et les hommes de génie
ne le savent-ils jamais bien.
Pour la petite Minette, à qui rien n'avait été appris, elle voyait
bien chaque jour s'arrêter à la même heure ce qui lui semblait être
l'existence vraie, mais elle n'y croyait pas moins pour cela; même
dépouillés de leur costume, les personnages de la féerie gardèrent
toujours pour elle leur puissance, et, même vus dans leur réalité
hideuse, les machines, les trappes, les cordages furent toujours pour
elle les éléments d'enchantements formidables. Il y avait alors au
théâtre de la Gaîté un machiniste nommé Simon, très-brave homme tout
chargé de famille, exact à remplir ses devoirs, à qui la nature s'était
plu à donner, par un jeu singulier, le physique rébarbatif des diables
qui sortent des boîtes à surprise. Malgré tous les éloges que la petite
Minette avait entendu faire de ce père excellent, et quoiqu'il lui
témoignât une profonde douceur, elle le regardait comme un démon venu
de l'enfer, et rien ne put la rassurer à ce sujet. En voyant le
visage rouge de l'honnête Simon, ses yeux sanguinolents, ses sourcils
terribles, et la crinière en broussailles qui lui servait de chevelure,
elle reconnaissait un suppôt de Satan et de Proserpine, la dame
au diadème de paillon rouge, à qui les mythologues du boulevard le
mariaient si cavalièrement, sans respect pour les théogonies. Jamais
elle ne montait sans tressaillir sur une machine ou dans une gloire dont
le maniement était confié à Simon; et s'il fallait qu'elle passât à côté
de lui dans un couloir, elle se reculait toute tremblante et se serrait
contre le mur en se faisant si petite qu'on ne la voyait plus. Alors le
bonhomme souriait tristement, et Minette tremblait plus fort, croyant
voir le sourire d'un bourreau attendri d'avance sur la victime qu'il
sera forcé d'égorger.
En revanche Minette avait une adoration pour une belle personne, pleine
de douceur, madame Paul, qui jouait les bonnes fées, les princesses
vertueuses, et en général tous les rôles sympathiques. Le fait est que
c'était une jeune femme bienveillante et aimable, blanche et timide
comme une colombe, et peu faite pour vivre au milieu des triomphants
Almanzors qui composaient la troupe de la Gaîté. Madame Paul adorait la
petite Minette: lorsqu'elle la voyait au foyer, elle la prenait sur ses
genoux, l'embrassait, et lui donnait des bonbons qui faisaient moins de
plaisir que les baisers à cette enfant toujours privée de caresses. Une
fois que Minette regardait avec une convoitise involontaire un petit
sachet turc brodé de soie et de paillettes, que madame Paul portait
au cou, et qui dans la pièce représentait un talisman, celle-ci le lui
donna après le spectacle. Une autre fois, un artiste avait apporté
à madame Paul, dans les coulisses, plusieurs exemplaires d'une
lithographie coloriée qui la représentait dans un costume de Fée des
Eaux. Les dessins lithographiés, d'une invention encore toute récente
alors, étaient un objet de grande curiosité; tout le monde s'empressait
autour de la comédienne pour admirer ce portrait et pour tâcher d'en
obtenir une épreuve. Minette qui, bien entendu, n'osait rien demander,
mais qui ouvrait tout grands ses beaux yeux bleus, fut la première
favorisée et faillit devenir folle de joie.
Le sachet qu'elle portait à son cou pour ne jamais le quitter, fut pour
elle un véritable talisman. De même que dans les féeries elle
voyait madame Paul, armée de sa baguette de diamant et couronnée de
resplendissantes étoiles, terrasser les démons, rapporter la lumière au
milieu des nuits funèbres et changer les voûtes infernales en paysages
du paradis; de même elle s'imagina que cette bonne fée la sauverait
de tous les périls, et ferait briller enfin d'une clarté pure sa vie
maintenant voilée par tant de ténèbres. Elle avait attaché avec des
épingles, sur le papier de la pauvre chambre qu'elle habitait avec son
père et sa mère, le portrait dont elle faisait une idole; et quand par
hasard on lui donnait quelques fleurs, elle en parait cette chère image.
C'est devant elle qu'elle élevait son âme dans les rêveries qui étaient
pour elle la prière, puisqu'elle ne savait aucune prière. C'est aussi
devant cette image qu'elle passait de longues heures à broder, entre les
répétitions et le spectacle.
En effet, Adolphina et Capitaine avaient bien vite pensé que cette
enfant de leur haine ne leur rapportait pas encore assez d'argent, et
qu'il fallait lui faire apprendre un métier. D'abord elle ne jouait
pas dans toutes les pièces; puis sa mémoire lui permettait de dépenser
très-peu de temps à étudier ses rôles. Justement, il y avait dans la
maison une madame Lefèvre, entrepreneuse de broderies, dont le mari,
monteur en bronze, avait pris Minette en amitié pour sa gentillesse.
On fit marché avec cette femme, et on lui confia Minette, dont
l'intelligence miraculeuse dévora là encore les difficultés avec une
incroyable ardeur. En moins d'une année, elle était devenue une ouvrière
de première force, et dès lors sa mère la reprit avec elle. Tous les
trois ou quatre jours, elle allait chez les marchands, et apportait à
Minette une tâche qui eût découragé les filleules des fées. Lorsque, en
rentrant à l'heure du dîner, elle ne trouvait pas la tâche faite, elle
battait sans pitié la pauvre enfant qui ne répliquait pas un mot,
et pleurait sans rien dire. Pourtant, elle faisait des merveilles
de prestesse et d'habileté. Sous ses doigts agiles, les fleurs, les
fleurettes, les festons, les guirlandes, les arabesques; les feuillages
naissaient par enchantement. Lorsque ses petits doigts n'en pouvaient
plus, elle regardait le portrait de sa belle fée chérie et se mettait
à travailler de plus belle, faisant jouer son aiguille et ses fins
ciseaux, comme s'ils eussent été vivants.
A douze ans qu'elle avait alors, Minette, qui ne devait jamais
connaître ni le nom du roi, ni l'existence de la cour, brodait déjà des
chefs-d'oeuvre, qui, vendus pour rien à une célèbre marchande de la rue
de la Paix, excitaient l'admiration à la cour de Charles X. Mais tant
de fatigues l'avaient tuée. Ses traits, naturellement très-fins, étaient
devenus d'une ténuité extrême; son nez aminci, ses lèvres pâlies, et
les taches roses qui coloraient ses pommettes, indiquaient, sans que le
doute fût possible, une maladie de poitrine qui allait devenir mortelle.
Parfois, au foyer, quand madame Paul la mettait sur ses genoux, à la
voir si souffrante et si frêle, elle pleurait en se rappelant une fille
qu'elle avait perdue et qui aurait eu l'âge de Minette. Rafraîchie par
ces larmes qui coulaient sur son front comme une douce rosée, l'enfant
prenait dans ses petites mains la tête de son amie et la couvrait de
baisers ardents. En termes assez mesurés pour ne pas fâcher Adolphina,
madame Paul la suppliait de ménager sa fille.
--Vous la tuerez, disait-elle.
--Bah! répliquait la funambule en jouant avec son sabre de la pantomime,
la mauvaise herbe croît toujours!
Plus Minette, en grandissant, avait montré d'intelligence, de soumission
et de douceur, plus la haine de ses parents s'était accrue, sans que
rien pût expliquer ce sentiment étrange. Au milieu de leur ivresse
quotidienne, une seule pensée survivait en eux bien distincte et jamais
endormie: celle de tourmenter et de désespérer leur enfant. Ces deux
êtres violents, qui se craignaient et s'exécraient sans pouvoir se
passer l'un de l'autre, voyaient-ils chacun dans la petite fille un
portrait de l'être qu'ils haïssaient? Ou bien cet ange tendrement
résigné leur semblait-il être un reproche vivant de leurs vices, de
leurs débauches et de leur vie irréparablement souillée? Peut-être
encore, en la voyant si délicate, si pareille en sa beauté
aristocratique à ces enfants riches que leurs bonnes promènent aux
Tuileries, sentaient-ils redoubler leur rage contre la vie honnête dont
ils étaient à jamais exclus? Car, malgré leurs talents, et malgré tout
le parti qu'ils tiraient de Minette, leur inconduite les condamnait
forcément à la misère.
Sans doute, en regardant cette créature poétique, qui, toute maltraitée
et abandonnée qu'elle était, ressemblait aux enfants nés pour le luxe,
ils songeaient à ces maisons commodes et bien rangées, égayées par une
élégance simple et éclairées par un feu souriant, que le soleil visite
avec joie! Chacun d'eux, en regardant son sauvage compagnon, se disait à
part soi: J'aurais tout cela si j'étais seul! Et alors leurs regards
se tournaient féroces et impitoyables contre le pauvre être dont la
naissance avait encore resserré une chaîne détestée. Du moins, ils
le croyaient ainsi; car quelle femme assez robuste pour boire sans
sourciller des litres d'eau-de-vie, et pour recevoir sans en être
ébranlée des coups qui auraient terrassé un lutteur, pouvait remplacer
pour Capitaine l'athlétique Adolphina; et, quant à elle, quel homme lui
eût fait oublier son charmant clown à cravate rose?
Déjà Minette avait cette petite toux sèche, si effrayante quand on l'a
déjà entendue, et qui retentit dans le coeur de ceux qui l'écoutent.
Souvent, dans le foyer, les jambes et le col nus, vêtue en ange ou en
amour, elle avait des quintes si terribles qu'elle semblait prête à
rendre l'âme. Le sang affluait à son visage, ses yeux se fermaient, et
elle pouvait à peine se soutenir. Alors sa mère lui criait:
--Veux-tu te taire, méchante drôlesse!
Elle la prenait par la main, la faisait sortir du foyer en la
bousculant, et l'emmenait dans sa loge. Dès qu'elles étaient sorties, on
frissonnait en entendant dans le couloir les menaces d'Adolphina et
les pleurs étouffés de l'enfant. Capitaine, costumé en diable ou en
grenouille, avec sa tête sous les bras, ne faisait aucune attention à
cet épisode et continuait à fredonner quelque romance sentimentale.
Si quelqu'un de ses camarades lui faisait remarquer les cruautés
d'Adolphina:--Bah! disait-il, ce sont leurs affaires! Je n'entends rien
aux questions de pot-au-feu, je suis un artiste!
Pourtant les souffrances de Minette, ce martyre de toutes les heures
infligé à une enfant qu'on voyait déjà couronnée par les roses blanches
de la mort, avaient attendri quelques honnêtes coeurs, et on fit des
efforts pour intéresser le directeur à cette histoire fatale. Madame
Paul, qui était entourée au théâtre de ce respect que savent imposer
dans tous les mondes les caractères dignes, le supplia d'interposer son
autorité.
--Hélas! madame, lui répondit le directeur, je souffre comme vous de
voir assassiner, sous mes yeux, cette créature angélique; sa toux me
bouleverse l'âme. Je donnerais tout au monde pour la sauver, mais j'y
perdrais mes peines! Vous me demandez de moraliser ces familles
de comédiens; mais j'ai déjà assez de peine à concilier leurs
amours-propres et à obtenir qu'ils sachent leurs rôles! A ce que je vous
dis là, vous devez croire que je n'ai pas de coeur. Le seul être que
j'aie aimé sur la terre, ma propre fille, une enfant de quinze ans,
belle comme une sainte, s'est enfuie de ma maison pour suivre un ténor
sans voix, qui portait des cols en papier et des gants verts! Elle a
subi toutes les horreurs de la pauvreté et de la faim, et elle est morte
désespérée, sans soins et sans secours, avant que j'aie pu savoir ce
qu'elle était devenue! Madame, ma pauvre Marie, pour qui j'aurais donné,
une à une, toutes les gouttes de mon sang, elle a été battue! Elle a
rendu le dernier soupir dans des draps déchirés et sales! Tenez, nous
vivons du théâtre, sachons vivre au théâtre tel qu'il est, et que Dieu
prenne pitié de la petite Minette!
Dieu prit pitié d'elle en effet, car il lui envoya ce qui est le dernier
espoir des malheureux et des désespérés, la seule illusion qui puisse
faire vivre encore les âmes profondément blessées et saignantes d'une
plaie mortelle, l'amour! Quoi, direz-vous, à treize ans! Hélas! c'est la
destinée de ces existences de hasard, que les âges mêmes soient déplacés
pour elles, et que leur plus charmante promesse soit moissonnée en sa
fleur! N'oubliez pas que nous sommes au théâtre de la Gaîté en 1828,
c'est-à-dire que deux révolutions et tout un monde d'idées ont passé sur
ces événements obscurs.
J'ai nommé Couturier, qui jouait le prince Charmant! Quelques années
auparavant, tout le boulevard du Temple avait beaucoup parlé de
Couturier, qui était le Lauzun d'un monde impossible. La vie de cet
acteur, pour qui avaient soupiré les plus célèbres courtisanes du temps,
et dont le nom mis en vedette sur l'affiche avait encore une influence
directe sur la recette des avant-scènes, avait commencé de la manière
la moins romanesque. A douze ans, il faisait partie de ces cohortes
de gamins, nés dans le ruisseau de la rue, qui ramassent des bouts de
cigares, ouvrent les portières des fiacres, vendent des contre-marques
et se livrent en outre à tous les commerces non reconnus par le code
de commerce. Couturier n'annonçait aucune des dispositions qui
caractérisent l'enfance des hommes destinés à devenir illustres, si
ce n'est qu'il avait une prédilection particulière pour la musique des
régiments. Quand il avait suivi pendant une heure les soldats le long
des boulevards et à travers les rues, il entrait avec eux dans la
caserne et se faisait donner quelques sous, soit en faisant la roue
suivant les traditions les plus pures, soit en chantant des chansons
obscènes dont il savait un répertoire inépuisable. Dans ses fréquents
rapports avec l'armée, le petit Couturier apprit à imiter d'une manière
assez grotesque différents types de conscrits et de grognards, et de
plus, acquit pour battre la caisse un talent dont se fût montré jaloux
plus tard le héros du divin poëte Henri Heine.
C'est grâce à cette double spécialité de tambour et de chanteur qu'il
fut engagé en qualité de tambour sauvage au café des Aveugles et du
Sauvage, sous les galeries du Palais-Royal. Coiffé de plumes, vêtu d'un
maillot couleur de chair sur lequel s'étalait une amulette de velours
noir brodé d'argent, et affublé d'une barbe d'un noir terrible,
Couturier tapait sur trois ou quatre timbales à la grande joie des
vieillards qui viennent passer là deux ou trois heures devant une
corbeille d'échaudés et une bouteille de bière. De là il se trouva
tout naturellement amené à prendre un rôle dans les comédies à trois
personnages qui remplissent les intervalles du concert, car le personnel
du café des Aveugles n'était pas assez important pour permettre à
Couturier de se borner à exercer exclusivement la profession de
sauvage. Quoiqu'il fût petit et trapu, et que son front disparût presque
entièrement sous une chevelure ondoyante et crespelée qui semblait
vouloir manger sa figure, ce jeune homme pouvait passer alors pour beau.
Ses traits, pour ainsi dire prétentieusement réguliers, offraient une
vulgaire copie de ceux que la statuaire prête à l'Apollon antique, et
il représentait assez bien un dieu grec devenu marchand de chaînes de
sûreté. Il joua donc les amoureux, moyen infaillible pour faire des
conquêtes, à Paris surtout, où les femmes voient toujours dans le
comédien le héros qu'il représente. Aussi ne tarda-t-il pas à
exciter une grande passion chez une femme à la mode, que protégeait
ostensiblement un des plus hauts fonctionnaires du royaume. Dès lors on
vit Couturier venir à sa cave en gants blancs, en chemise de batiste, et
couvert de plus de rubis, de saphirs et d'émeraudes que n'en étale une
madone italienne. Il fit fureur dans le monde des impures, et chaque
jour, à cinq heures du soir, le café était encombré de bouquets à son
adresse. Fleurs, bonnes fortunes et femmes élégantes, tout le suivit
au théâtre Lazary, où il débuta peu de temps après par le rôle de Roméo
dans «_Roméo et Juliette_, drame-vaudeville en deux actes, imité de
l'anglais.»
Bien qu'il affichât cinq ou six maîtresses, depuis une riche marchande
du quartier Saint-Martin jusqu'à la bouquetière en renom qui lui
attachait à la boutonnière de délicieuses roses du Bengale, la femme
qui avait mis en lumière cette perle enfouie continua ses folies pour
Couturier au théâtre Lazary. Elle y avait loué à l'année deux loges
d'avant-scène, dont les cloisons avaient été abattues de façon à ménager
une petite antichambre, et qui, richement tendues d'étoffes de soie
à crépines d'argent par le tapissier de la cour, faisaient à peu près
l'effet d'un joyau de duchesse oublié sur la table d'un cabaret borgne.
Par l'ostentation d'un bizarre caprice, la courtisane recevait les
visites de ses familiers dans sa loge, où l'on savait la rencontrer de
huit à dix heures du soir. Elle n'eut pas une amie intime qui ne tînt à
honneur de rendre infidèle l'amant si complétement adoré, et Couturier
ne fut plus appelé que _le beau Couturier_, nom sous lequel on le
désigne encore au théâtre, en dépit de ses cinquante-trois ans.
Le directeur de la Gaîté, qui était, comme nous l'avons vu, un
philosophe, ne voulut pas laisser aux petits théâtres une si éclatante
réputation, et engagea le comédien «pour les avant-scènes», disait-il.
Grâce à l'auréole dont l'entourait sa renommée, Couturier fut accepté
sans conteste par les auteurs, par ses camarades et par le public,
pour tous les rôles qui demandaient de la jeunesse, du charme et de
l'élégance, quoique son talent fût absolument nul et sa distinction on
ne peut plus contestable. A l'époque où nous le rencontrons au théâtre
de la Gaîté, il avait eu la petite vérole, était devenu presque chauve,
et, à vingt-sept ans, ne montrait plus que des ruines. Depuis longtemps,
les fameuses émeraudes du café des Aveugles avaient été remplacées par
des verroteries; Couturier, à force d'artifices, tâchait de persuader
à ses camarades qu'il était toujours l'homme à bonnes fortunes
d'autrefois; mais il sentait avec une profonde humiliation que personne
ne croyait plus à ce mensonge, et que bientôt on ne ferait même plus
semblant d'y croire. Il était complétement découragé, et se l'avouait
enfin! D'abord, il avait espéré de jour en jour que quelque éclatante
passion excitée chez une femme brillante lui rendrait tout son luxe et
sa gloire ancienne; mais il était désabusé et ne comptait plus sur rien.
Un seul rêve lui restait, habituel à ces natures lâches: il cherchait
une femme à tourmenter, et voulait immoler à sa célébrité perdue une
dernière victime. Sa dernière consolation, c'était l'idée qu'il ferait
payer à quelque douce créature toutes les déconvenues dont il était
abreuvé, et il tressaillait de joie en songeant qu'il pourrait encore
sentir une proie vivante saigner sous ses griffes à demi arrachées. Ce
fut le beau Couturier que Minette aima secrètement jusqu'à l'adoration,
et sans espoir!
Pour cette âme enfantine qui flottait irrésolue dans les limbes célestes
de l'idéal, pour cette vierge enthousiaste qui vivait dans un poëme
et croyait aux féeries, Couturier était beau et brave, les princesses
l'aimaient, les divinités assises sur des nuages roses venaient lui
parler à l'oreille: il avait emporté l'eau de beauté de la grotte des
Sirènes, il était le prince Percinet, il était le prince Charmant! Elle
passait de longues heures à le regarder d'une coulisse agitant son épée
au bruit des musiques triomphales; elle le voyait s'agenouiller devant
de belles personnes toutes tremblantes, et elle l'écoutait, désolée
et ravie, murmurer d'une voix persuasive les plus belles phrases de
l'amour. Elle fixait sur lui ses yeux bleus, puis elle versait des
torrents de larmes, car il lui semblait impossible qu'elle devînt jamais
une de ces glorieuses filles de roi qu'elle saluait au sortir d'un
bosquet de roses, ou pour lesquelles, pauvre petit génie, elle agitait
au haut des airs les rameaux verdoyants et les étoiles enchantées.
Or elle se disait qu'à moins de se voir ainsi la couronne en tête, et
suivie par de jeunes pages portant la queue de sa robe tissée de rayons,
elle n'attirerait jamais les yeux de ce héros qui triomphait des géants
et des enchanteurs. Alors elle se sauvait au foyer, elle se jetait dans
les bras de madame Paul, et elle pleurait encore, jusqu'à ce que la
cruelle Adolphina l'eût rappelée au sentiment de ses misères réelles par
quelque parole dure et brutale.
Pourtant la pauvre Minette eût été trop heureuse si cet amour fût resté
ignoré de celui qui l'inspirait, et il n'entrait pas dans sa destinée
qu'elle évitât aucune souffrance. Elle devait être une de ces martyres
qui, toutes brisées et meurtries par les coins et les chevalets des
tortures humaines, s'envolent purifiées et une palme à la main à l'heure
ou s'exhale leur dernier souffle. Un soir, au moment où Couturier, ses
derniers cheveux au vent, récitait en scène un monologue de désespoir
et se tournait vers la coulisse de gauche en s'écriant: «Et vous
que j'invoque à votre tour, ne pourrez-vous rien non plus pour moi,
puissances infernales, divinités de l'abîme!» à la lueur des flammes qui
sortaient du parquet pour répondre à cet audacieux blasphème, il aperçut
entre deux portants Minette, qui, les bras pendants, le col tendu, le
regardait fixement, avec une expression à laquelle ne pouvait pas se
tromper un homme déjà vieux dans la débauche. En même temps, il entendit
la toux déchirante de l'enfant, et vit distinctement une grosse larme
couler sur sa joue aux transparences de nacre.
Tout rompu aux planches qu'il était, Couturier oublia son rôle pendant
deux secondes, et ne put retenir un mouvement de joie. Oh! se dit-il,
cette enfant me sauve. Et il savoura d'avance les jouissances d'orgueil
qu'il aurait à effeuiller la pâle couronne de cette blanche fiancée et à
s'enivrer des adorations de cette mourante qui ne devait aimer personne
après lui. Mais il était trop habile en ces matières pour ne pas se
figurer qu'il devait employer les précautions les plus minutieuses, tant
pour ne pas effrayer l'innocence de Minette que pour ne pas éveiller les
soupçons d'Adolphina et de Capitaine. D'ailleurs, comme tous les hommes
qui n'éprouvent absolument rien, il était admirablement apte à jouer le
rôle d'un amoureux platonique et à s'accouder dans des poses à effet. Il
pouvait d'autant mieux «contenir les élans de son coeur» que, tout déchu
qu'il était, il avait encore su conserver deux ou trois maîtresses.
Jamais jeune homme de seize ans, amoureux de sa cousine, ne ramassa
mieux les fleurs fanées et ne tressaillit en frôlant une robe de soie
plus naturellement que ne le faisait Couturier, et ces plates comédies
rendaient Minette folle de joie, car pour elle c'était l'amour même.
Comme tous les roués, le comédien ignorait une seule chose: la passion
vraie, et par conséquent il n'aurait pas pu se douter qu'il se donnait
des peines inutiles.
Dès le premier moment, Minette s'était donnée à lui corps et âme
en pensée; elle l'aurait suivi au bout du monde sans lui demander
seulement: M'aimez-vous? et si Couturier lui avait dit: Je veux te tuer,
elle n'aurait senti que du bonheur en tendant sa gorge au couteau.
Il aurait pu la prendre dans ses bras, échevelée, et l'emporter où il
aurait voulu, elle ne se serait pas détournée pour regarder derrière
elle! Les gens vicieux ne croient jamais à ces amours-là, et c'est leur
punition. Couturier se contentait de serrer à la dérobée la main de
Minette, et il ne s'apercevait pas qu'elle recevait cette caresse banale
comme une faveur inespérée. Une fois pourtant il la rencontra seule au
théâtre dans une pièce peu éclairée, et elle le regarda avec un abandon
si passionné, que Couturier la prit dans ses bras et posa sur sa bouche
un long baiser. Toute renversée en arrière, Minette sentit son coeur
battre un grand coup; tout son sang s'agita: elle crut mourir. Quelqu'un
venait: Couturier, qui entendit du bruit, se sauva précipitamment, et
Minette s'en alla avec le ciel dans son coeur.
A présent Minette avait trouvé ses vertes Florides; elle y marchait
parmi les fleurs en écoutant chanter les oiseaux et murmurer les
fontaines! Libre et joyeuse, elle allait, appuyée sur le bras du
bien-aimé, livrant ses mains aux baisers, sa chevelure aux folles
brises. Elle s'enivrait de parfums; elle s'arrêtait sous les berceaux de
jasmins, pour y regarder passer les beaux papillons et les scarabées
au corsage d'or. Elle se délassait au murmure des flots argentés; elle
guérissait sa tête brûlante dans la fraîcheur des nuits d'étoiles.
Quant à sa vie réelle, qu'était-ce auprès de ces rêves? Ses souffrances?
Est-ce qu'elle les sentait seulement? Aimée, tout lui semblait doux,
et son pénible travail de couturière et de brodeuse, et la servitude
affreuse du ménage. Battue, meurtrie, prisonnière dans le bouge où sa
mère buvait l'eau-de-vie, et où Capitaine fumait son brûle-gueule
en chantant ses chansons infâmes, elle se trouvait heureuse, car
l'espérance lui faisait un paradis, même de cette chambre, soudainement
peuplée de visions riantes! Elle ne sentait plus sa poitrine déchirée,
elle ne s'affligeait pas de sa toux opiniâtre, elle ne songeait qu'au
bonheur de vivre! Le clown pouvait fredonner, dans les intervalles de
ses colères, le _Grenadier du régiment de Flandre_; elle n'entendait que
les hymnes des fées et les harpes de sainte Cécile!
Mais, hélas! il lui fallut bien sortir de cette extase pour entendre les
cris qui éclataient dans son enfer, car de nouveaux événements y étaient
survenus et rendaient sa vie tout à fait impossible. Depuis quelque
temps Adolphina, devenue coquette, se parait d'une manière inusitée
et ne rentrait presque plus à la maison. Les courts instants où elle y
paraissait se passaient en querelles et en batailles abominables avec
Capitaine. Le clown comprit qu'il était trompé, et s'abandonna à des
fureurs insensées. La nouvelle passion d'Adolphina n'était déjà plus un
secret pour personne; mais, comme toujours, Capitaine fut le dernier à
apprendre qu'elle s'était follement éprise d'un jeune homme de dix-sept
ans, écuyer au Cirque, et beau comme un enfant trouvé qu'il était. Au
dire de la sauteuse, ce diable à quatre passait à travers les ronds de
papier de soie avec une grâce qui devait faire rêver une femme! Toujours
est-il qu'elle n'avait pas trop mal choisi, car son amant s'engagea
dans l'armée quelques mois plus tard, et mourut en Afrique, officier de
hussards et aide de camp d'un général. Capitaine battait et déchirait sa
maîtresse sans obtenir un aveu; et Adolphina, que rien n'engageait plus
à ménager son tyran, ne se faisait pas faute de lui rendre coups
pour coups. Minette avait beau se jeter entre eux et tendre ses
mains suppliantes, son père ou sa mère la foulait aux pieds sans plus
s'inquiéter d'elle que si elle n'avait pas existé, et, leurs visages
saignants, leurs cheveux arrachés, continuaient leurs luttes de bêtes
fauves. Le plus souvent Minette, évanouie d'effroi et d'horreur, se
trouvait seule quand elle revenait à elle.
Éperdue, elle se levait en versant des torrents de larmes, et sentait
mille pointes aiguës déchirer sa poitrine. Elle s'épongeait le visage
avec de l'eau froide, rajustait sa pauvre toilette fripée, et moitié
folle, courait au théâtre, où elle retrouvait pour quelques heures sa
vie d'enchantements, la musique, les lumières, et les poëmes animés,
dont le héros était toujours celui dont la seule vue la faisait trembler
de bonheur, et madame Paul son bon génie! Mais ces alternatives de
terreur et de plaisir la laissaient brisée, sans souvenirs et sans
force. L'harmonieuse pâleur d'une mort prochaine glaçait ses joues
amaigries, ses prunelles s'éclairaient d'une flamme intérieure, et,
comme une auréole, ses fins cheveux blonds frissonnaient dans une
transparente lumière. Tout le monde le voyait, une année plus tard,
cette douce enfant aurait fini de souffrir, et croisant ses mains
délicates sur sa poitrine enfin apaisée, dormirait d'un calme sommeil.
Mais les cruels événements de sa vie n'étaient pas finis là. Voici le
terrible drame auquel assistèrent un matin les locataires qui habitaient
la rue de la Tour.
Après un tumulte épouvantable qui dura une demi-heure, et dans lequel
se confondaient les cris de rage, les hurlements de douleur, les
imprécations, le craquement des meubles qu'on brise et le bruit des
vaisselles cassées, on entendit les vitres d'une fenêtre voler en
éclats. Cette fenêtre était celle du logement où demeurait le clown.
Les fragments des vitres tombèrent avec fracas sur les pavés et s'y
émiettèrent; en une seconde tout le monde était dans la cour. On vit
le châssis s'agiter comme si une personne faisait des tentatives
désespérées pour l'ouvrir, et comme si une autre personne l'en empêchait
avec violence. Enfin la fenêtre fut ouverte.
Adolphina parut, sanglante, percée de coups de couteau, les lèvres
écumantes, terrible encore de l'effort affreux qu'elle venait de faire.
Elle ouvrit la bouche comme pour parler, mais le sang l'étouffa; elle
tournoya sur elle-même et retomba, cadavre inerte, contre l'appui de
la fenêtre, sur lequel pendirent ses cheveux. Elle était morte. Alors
seulement, on aperçut Capitaine dressé tout roide sur ses pieds, fou
de fureur, les yeux sortis de leurs orbites, les cheveux hérissés.
Ses manches de chemise étaient relevées sur ses bras tatoués de coeurs
enflammés et de lacs d'amour; il tenait encore à la main le couteau avec
lequel il venait d'assassiner sa maîtresse.
En voyant la cour pleine de monde, en entendant les cris qui le
menaçaient, le clown bondit en arrière et se mit à tourner autour de la
chambre comme un tigre forcé par les chasseurs. Avec sa force d'athlète,
il traîna tous les meubles vers la porte, les entassa les uns sur les
autres, et en fit une solide barricade. Il était temps. Déjà les crosses
des fusils sonnaient sur le carreau dans le corridor. Alors, par un
saut effrayant et qu'un clown seul pouvait tenter, car le logement était
situé au troisième étage, Capitaine s'élança par la fenêtre. Il espérait
tomber à terre sain et sauf, et s'enfuir, grâce à l'étonnement que
causerait sa chute. Cette pensée avait traversé son esprit, et
il l'avait exécutée en moins de temps que ne dure un éclair.
Malheureusement pour lui, sa chemise s'accrocha à un gros clou enfoncé
au deuxième étage, et le tint ainsi suspendu. Il entendait toujours
crier; il sentait à quelques pieds au-dessous de lui la foule menaçante,
il perdit complétement la tête et se débattit avec rage. La chemise
céda, et vainement de ses mains étendues Capitaine chercha un point
d'appui. Il tomba sur le pavé, mais non pas mort. Il avait le crâne
ouvert, les deux jambes et une épaule brisées.
Au même instant Minette rentrait de la répétition. Elle se glissa
dans la foule. D'un coup d'oeil elle vit sa mère morte, dont la tête
échevelée pendait à la fenêtre, et son père gisant à ses pieds. Elle
se dressa en arrière, étendit les mains et tomba sur le pavé inanimée,
blanche elle aussi comme un cadavre, à côté du corps de Capitaine.
Ce fut seulement huit jours après que Minette, couchée dans un lit blanc
à l'hôpital Saint-Louis, s'éveilla de son délire. Une bonne religieuse,
la soeur Sainte-Thérèse, assise à son chevet, semblait épier ce moment,
et se pencha vers elle avec sollicitude. Minette sentit en même temps
une soif ardente et une horrible douleur dans sa tête, qu'assiégeaient
à la fois tous ses souvenirs. Elle considérait avec étonnement la grande
salle où elle était couchée, ce parquet ciré, ces nombreux lits
aux rideaux blancs, ces bassins de cuivre, ces hautes fenêtres, ces
infirmières allant et venant. La religieuse prit une mesure d'étain
placée sur la table de nuit, remplit de tisane un gobelet et le tendit à
Minette, qui but avidement.
--Ah! s'écria-t-elle, où est ma mère?
Tout le sang qu'elle avait vu le jour du fatal événement passa devant
ses yeux, et avant que soeur Sainte-Thérèse eût eu le temps de lui
répondre, la fièvre et le délire l'avaient reprise. Elle fut encore
pendant quinze jours entre la vie et la mort. Le médecin en chef la
soignait avec un zèle extrême, quoiqu'il se fût aperçu dès le premier
moment que, si la fièvre pardonnait, la maladie de poitrine ne
pardonnerait pas. Enfin le mal céda, et on put enlever la glace que
Minette avait sur la tête, jour et nuit. Peu à peu le sentiment lui
revint; mais elle était si pâle qu'elle faisait peine à voir, si faible
qu'elle pouvait à peine articuler une parole, et elle toussait sans
relâche. On était alors en février, et après l'avoir sauvée de la
maladie aiguë, le médecin déclarait qu'en supposant les chances les plus
heureuses, Minette ne vivrait plus six mois plus tard. Aussi la bonne
soeur qu'elle avait intéressée voyait-elle surtout non pas un corps à
sauver, mais une âme. Toutes les paroles échappées au délire de Minette,
l'avaient non-seulement étonnée, mais alarmée. En effet, la jeune fille
priait les fées de sauver son père et sa mère; elle se plaignait des
sortiléges qui passaient sur eux et qui les rendaient méchants; elle
embrassait son talisman en invoquant Couturier et madame Paul! Soeur
Sainte-Thérèse pensa d'abord que c'étaient là des paroles incohérentes,
produites seulement par une folie passagère; mais en remarquant chez sa
petite malade la persistance avec laquelle revenaient les mêmes idées
exprimées de la même façon, elle se prit à craindre que Minette n'eût
reçu aucune éducation religieuse, et se promit d'amener à Dieu, si elle
pouvait, cette pauvre brebis égarée.
Minette approchait assez de son rétablissement pour pouvoir supporter
une émotion; mais le médecin avait recommandé avec une extrême sévérité
de ne lui jamais faire savoir comment sa mère était morte, insistant sur
ce point qu'une révélation pareille la tuerait à l'instant. La première
fois qu'elle fit sa question habituelle, en demandant où étaient ses
parents, la soeur la regarda avec une commisération profonde.
--Hélas, mon enfant, dit-elle, vous ne devez plus les revoir qu'au ciel!
--Au ciel! murmura Minette. Mais pourquoi ma mère était-elle ainsi
étendue contre la fenêtre, les cheveux dénoués? Pourquoi mon père
était-il couché dans la cour au milieu du verglas? Pourquoi cette foule
criait-elle? Et qui les a conduits au ciel; pourquoi y sont-ils montés
sans moi?
--Mon enfant, répondit la religieuse stupéfaite, Dieu nous y rappelle
quand il lui plaît, et nous ne pouvons que nous soumettre à ses décrets.
--Dieu! répéta Minette avec étonnement. Puis elle ajouta: Ah! sans doute
quelque mauvais sort les tourmente, mais si je pouvais voir ma chère fée
Paul, elle les délivrerait, allez! et s'ils sont vraiment dans le ciel,
elle m'y mènerait avec elle! Oui, voyez-vous, quand même il faudrait
traverser les forêts pleines de démons! elle étendrait sa baguette,
et elle rallumerait la lumière des étoiles! Et lui, lui, madame, il
la défendrait bien contre les enchanteurs! Et puis, tenez, j'ai un
talisman!
Et Minette, écartant sa chemise, montrait l'amulette qu'elle avait
au cou. Puis, apercevant le chapelet de soeur Sainte-Thérèse, auquel
pendait un crucifix de cuivre.
--Ah! dit-elle, est-ce aussi un talisman que vous avez là?
--Eh quoi, s'écria la soeur tout effrayée, ne connaissez-vous pas
l'image du Sauveur, de celui qui est mort sur la croix pour racheter les
péchés des hommes?
Soeur Sainte-Thérèse, avec une piété fervente, sut apitoyer sur le sort
de la jeune fille qu'on avait déshéritée du pain de l'âme le vénérable
aumônier de l'hôpital Saint-Louis. Il voulut parler à Minette qui
se levait déjà et commençait à pouvoir marcher hors de la salle. En
quelques conversations d'une simplicité et d'une élévation angéliques,
il essaya de lui faire entrevoir les mystères de la religion. Minette
écoutait avec enthousiasme tous les récits de ce digne homme qui se
sentait surpris de trouver dans une enfant idolâtre une âme toute
chrétienne et pleine de vertus. Elle s'attendrissait partout avec le
prêtre, son coeur agonisait au jardin des Olives, et elle pleurait
avec les saintes femmes sur les pieds sanglants du Christ; mais, hélas!
jamais elle ne put concevoir la vérité des histoires divines, et cesser
de les confondre avec les fictions de la poésie. La lumière avait
pénétré dans son esprit sans en chasser les folles visions; aussi celui
qui voulait être son père spirituel attendait-il que ces ténèbres se
furent dissipées pour verser sur le front de Minette l'eau sainte du
baptême. La jeune fille était devenue chère aux religieuses par son
inaltérable douceur. Elle avait demandé les objets nécessaires pour
broder, et pendant les deux mois qu'elle passa encore à l'hospice,
elle acheva une nappe d'autel qui excitait l'admiration de ces pieuses
filles.
Si leurs voeux et ceux de l'aumônier avaient pu être exaucés, Minette
serait entrée dans une maison religieuse pour y passer le temps
nécessaire à son éducation chrétienne. Mais comme Capitaine n'avait
survécu que quelques heures à sa chute, le sort de Minette avait dû être
immédiatement fixé. Le directeur de la Gaîté avait obtenu qu'elle restât
au théâtre en vertu de l'engagement signé pour elle par sa mère; et, à
défaut de tous parents, on lui avait donné pour tuteur M. Lefèvre, le
mari de la brodeuse qui demeurait dans la maison rue de la Tour. Lui
et sa femme vinrent plusieurs fois voir Minette en lui apportant des
friandises et des fleurs, et enfin, comme elle était tout à fait guérie
de sa fièvre, M. Lefèvre, après avoir pris l'avis du médecin, se décida
à emmener sa pupille. Soeur Sainte-Thérèse voulut expliquer à l'artisan
qu'il ferait une oeuvre méritoire en facilitant à la jeune fille
les moyens de continuer à s'instruire des vérités religieuses, et
de recevoir les sacrements. Mais aux premiers mots que lui répondit
Lefèvre, elle comprit qu'elle devait renoncer à l'espoir de convaincre
ce brave homme, profondément voltairien. Minette aurait ressenti un
cuisant chagrin en disant adieu aux bonnes soeurs, et en quittant la
triste et grande maison où, pour la première fois de sa vie, elle avait
trouvé le calme, si elle avait pu croire à la mort de ses parents, mais
rien ne l'avait persuadée. Avant le jour où elle s'était évanouie sur
le corps de son père, elle n'avait jamais vu la mort, et ce mot affreux
n'avait aucune signification pour elle. Comme le seul livre qu'elle
avait lu, comme les féeries dans lesquelles elle vivait au théâtre, les
paroles du prêtre, qu'elle n'avait que vaguement comprises, lui avaient
enseigné que toutes les épreuves sont passagères. Rien ne pouvait lui
ôter de l'idée qu'elle reverrait ses parents, non pas tels qu'elle
les avait laissés, mais redevenus bons et aimants, pareils enfin à ces
personnages des drames qui dépouillent tout à coup les haillons du vice
et de la misère, pour apparaître souriants, étincelants de beauté et de
jeunesse, et le coeur plein de joie.
--Mais, disait-elle au prêtre, ne m'assuriez-vous pas que ceux qui
sont morts se relèveront pour goûter d'éternelles délices? Eh bien! si
quelque bon génie a eu pitié d'eux, peut-être m'attendent-ils maintenant
pour me faire partager leur bonheur?
N'ayant pu comprendre ni la mort ni la vie future, elle appliquait à
notre vie terrestre toutes les diverses espérances de résurrection et
d'existence purifiée qui nous donnent la force de supporter tous les
maux. De même, elle prenait dans un sens purement matériel les saintes
paroles qui nous montrent l'humilité et la résignation comme les plus
puissantes de toutes les armes; aussi avait-elle hâte de revoir madame
Paul, de qui sa superstition faisait un véritable ange du ciel. Elle ne
savait pas que, pour porter le glaive à la main et la flamme au front,
les âmes angéliques doivent avoir laissé à la terre leur dépouille
mortelle. Elle croyait que sa bonne fée calmerait le feu qui lui brûlait
la poitrine, puis, qu'elle la prendrait dans ses bras et la porterait
jusqu'au pays inconnu où l'attendaient les baisers de sa mère. Les
nuages et les flots obéiraient, les rochers s'entr'ouvriraient pour
laisser passer la belle enchanteresse. Et puis Minette rêvait aussi
de le retrouver, lui à qui elle s'était donnée, en tout ce qu'elle
connaissait d'elle-même, lui aux pieds de qui elle aurait voulu verser
en une fois, comme le parfum d'un vase, tout le trésor de sa délicate
jeunesse.
Soeur Sainte-Thérèse craignait beaucoup pour elle l'impression que lui
ferait la vue des vêtements de deuil, modestes, mais très-convenables,
qu'on lui avait apportés. Elle n'avait voulu les lui montrer qu'au
dernier moment, mais, ce moment venu, il fallait bien que Minette les
mit pour sortir. Quoi que la bonne soeur eût supposé, les paroles de
l'enfant furent bien autrement navrantes.
--Oh! la belle robe! c'est pour moi? s'écria-t-elle avec admiration.
La pauvre petite ne savait pas ce que c'est que de porter le deuil;
jusqu'alors on l'avait affublée de si misérables haillons, que la vue
d'une robe de mérinos noir, d'un col et d'un bonnet en crêpe noir ne
l'attristait pas! Elle ne s'était pas figuré qu'elle ne posséderait
jamais, en dehors du théâtre, bien entendu, une aussi riche toilette!
Elle embrassa mille fois soeur Sainte-Thérèse en lui disant adieu, et
celle-ci lui donna un petit crucifix de cuivre pareil à celui qu'elle
portait elle-même à son chapelet.
--O ma chère fille, lui dit-elle en la serrant dans ses bras et en lui
tendant l'image du Christ; voilà le véritable talisman, le seul qui
guérisse toutes les angoisses!
Une dernière fois encore, Minette tendit son front à la bonne soeur, et
elle partit avec M. Lefèvre. Une demi-heure après, elle était de
retour dans la maison où s'était écoulée sa triste enfance. Elle eut un
serrement de coeur devant la porte du logement qu'elle avait habité
avec ses parents, et demanda à M. Lefèvre la permission d'y entrer pour
revoir les objets au milieu desquels elle avait vécu.
--Ma pauvre enfant, lui dit l'ouvrier, j'y consentirais bien volontiers,
mais aucun de ces objets-là n'existe plus, pour toi du moins. A la mort
de tes parents, il a fallu vendre leurs meubles pour payer les dettes
qu'ils avaient laissées.
--Ah! dit Minette avec l'accent d'un vif regret.
--Ma foi oui, continua Lefèvre, on a mis un écriteau, et le logement a
été loué tout de suite: tiens, à un acteur de ton théâtre, je crois, un
chauve, pas jeune!
Certes, lors même qu'une fatalité invincible ne l'eût pas poussée à
suivre sa destinée, Minette n'aurait pas reconnu à ce portrait, exact
pourtant, _le beau Couturier_, l'idole de sa secrète passion.
--Ainsi, reprit-elle avec un air de doute, c'est bien vrai, mes parents
sont morts? C'est-à-dire, n'est-ce pas, que je ne les reverrai jamais?
--Hélas! dit Lefèvre, tu n'as plus d'autre famille que nous, ni d'autre
maison que la nôtre. Mais viens, ma femme t'attend.
Ils montèrent les quelques marches et entrèrent. Madame Lefèvre vint
au-devant de Minette, qui fondit en pleurs, car, en voyant sa maîtresse
d'apprentissage, elle retrouva mille souvenirs de son enfance et de
sa mère. La brodeuse fit à Minette un excellent accueil, et lui montra
toute la bienveillance possible. Son mari avait tellement insisté auprès
d'elle et auprès des ouvrières sur les recommandations du médecin, qu'il
ne fut fait de près ni de loin aucune allusion à l'événement tragique
par lequel avait péri Adolphina. Madame Lefèvre était d'ailleurs une
très-bonne femme, n'ayant qu'un seul défaut, celui d'aimer l'argent avec
idolâtrie; et encore cette passion était-elle excusable chez elle, car
elle avait deux fils, pour lesquels elle rêvait un bel avenir; aussi
comprenait-on la rapacité avec laquelle elle essayait d'entasser un
trésor sou à sou.
--Ma petite, dit-elle à Minette, ici tu ne rouleras pas sur l'or, mais
du moins tu ne seras ni injuriée ni battue. Tu auras pour te nipper
tes petits appointements du théâtre, dont tu disposeras à ta guise. En
attendant, voici un peu d'argent qui te revient sur la vente. Tu es si
habile ouvrière, que ton travail chez nous suffira à ton entretien et à
ta nourriture; mais, dame! il faudra piocher ferme.
Le logement, situé au quatrième étage, était trop exigu pour qu'il
fût possible d'y coucher une personne de plus. Lefèvre avait donc loué
au-dessus, au cinquième, une toute petite mansarde dans laquelle il
avait mis un lit de fer et une petite commode antique. Madame Lefèvre
prit Minette par la main, et la mena voir cette chambre qui devait être
la sienne, puis elle lui donna la liberté d'aller au théâtre. C'était
justement l'heure de la répétition. Minette entra au foyer, où on
s'empressa autour d'elle avec tout le respect inspiré par son malheur.
Son premier regard tomba sur Couturier, un nuage passa devant ses yeux,
et elle s'évanouit presque. Madame Paul la prit sur ses genoux, et la
réchauffa à force de baisers.
--Ah! chère Paul, dit la jeune fille, n'est-ce pas que je reverrai ma
mère? N'est-ce pas que tu me conduiras vers elle?
--Oui, oui, mon enfant, répondit l'actrice.
--Bientôt, n'est-ce pas, tu me le promets?
--Oui, bientôt, je te le jure.
En prononçant ces derniers mots, madame Paul pouvait à peine cacher
l'émotion qui faisait trembler sa voix. Car elle venait de regarder
Minette, si pâle et de nouveau si amaigrie, et elle se disait que
bientôt, en effet, la pauvre enfant serait près de sa mère.
Le directeur vint aussi parler affectueusement à Minette.
--Ma chère petite, lui dit-il, tu auras au moins quinze jours de
liberté, et je suis heureux que tu puisses les consacrer à ta douleur.
Soigne-toi et repose-toi bien pendant ce peu de temps-là! J'aurais voulu
t'en laisser davantage, mais c'est impossible. Je donne une grande pièce
pour laquelle tu m'es indispensable, et où tu joueras pour la première
fois le rôle de jeune fille. Je veux que tu y sois charmante, et ta
bonne amie que voilà m'a promis de t'aider de ses conseils.--Tout en
rougissant, Minette remercia de son mieux, et madame Paul, qui n'avait
plus affaire au théâtre, voulut la reconduire elle-même. Elles sortirent
donc sans que Couturier pût adresser un mot à Minette, mais il avait
vu l'évanouissement de la jeune fille causé par sa seule présence; il
étouffait de joie et d'orgueil. Il se mit à marcher avec agitation dans
le foyer, en passant fiévreusement ses mains dans ses rares cheveux.
--Tiens, lui dit un de ses camarades, qu'as-tu donc, _le beau
Couturier_! Est-ce que tu médites un crime?
--Oh? dit l'amoureux en souriant avec l'adorable fatuité qui avait fait
sa gloire, je médite toujours un crime!
Il faisait un beau soleil, quoique l'air fût encore froid; on était au
milieu d'avril. Madame Paul monta dans un fiacre avec Minette, et la
conduisit au cimetière. Elle savait, elle, comme il fallait parler à cet
enfant pour ne pas heurter les illusions qui la consolaient. Elle fit
ce que le prêtre n'avait pas pu faire; elle fit comprendre à Minette,
autant que cela était possible, l'idée de la mort et l'idée de l'âme.
Elles étaient arrivées devant la croix de bois qui indiquait la tombe
d'Adolphina.
--Ainsi, dit Minette, en répondant à madame Paul et en montrant la terre
à ses pieds avec un geste d'effroi, ma mère n'est pas là, n'est-ce pas?
--Non, dit l'actrice; mais puisque tu sais maintenant des prières,
c'est ici que tu prieras pour elle. Mais, jamais seule! Nous y viendrons
ensemble!
--Oui, répondit Minette.
Madame Paul bénit alors les circonstances qui avaient laissé cette jeune
âme s'égarer dans un monde tout idéal, car, grâce à cette ignorance
de tout, Minette, qui avait si peu de temps à vivre, ne saurait jamais
qu'elle était la fille d'un criminel. Elle s'agenouilla sur la terre
humide, et fit une courte prière. Minette l'imita. Puis elles partirent,
et, après avoir cordialement embrassé sa protégée, madame Paul la quitta
seulement à la porte de madame Lefèvre.
--Cher trésor, dit-elle, puisque tu m'appelles ta bonne fée, ne m'oublie
jamais quand tu auras du chagrin.
--Oh! murmura Minette, jamais! Quand je souffrirai trop, je me mettrai
à genoux, et je t'appellerai. Je suis bien sûre que tu sauras toujours
venir à mon secours!
Et elle entra dans la maison, tandis que madame Paul lui envoyait pour
dernière consolation son charmant sourire.
Et maintenant, avant d'écrire les dernières lignes de cette histoire
(car le dénoûment en fut trop horrible pour ne pas devoir être raconté
en quelques mots), j'ai besoin de rappeler au lecteur que c'est la
réalité elle-même qui nous montre certaines existences vouées tout
entières à une infortune imméritée et implacable. N'est-ce pas là
l'irréfutable argument que Dieu nous donne pour prouver que tout ne
finit pas à la tombe! Ce qu'avait souffert jusqu'alors la jeune fille
que je tâche de faire revivre n'était rien auprès de ce qui lui restait
à endurer, car elle devait mourir comme elle avait vécu, martyre.
Encore toute tremblante pour ainsi dire du coup qui avait failli la
briser, troublée par les souvenirs qui abondaient dans sa tête brûlante,
agitée par les mille idées confuses qui s'y pressaient au milieu des
rêves et voulaient ouvrir leurs ailes encore captives, affaiblie par le
mal qui la tuait, exaltée par l'amour tyrannique qui s'était emparé
de tout son être, Minette s'était remise à sa vie laborieuse, et
travaillait avec un acharnement qui aurait satisfait une maîtresse plus
exigeante encore que madame Lefèvre. Pendant tout le jour, elle brodait
avec cette activité fébrile qui endort la pensée, et, ne voulant songer
à rien, elle s'absorbait dans cette tâche, qui, heureusement, demandait
assez d'application et d'attention délicate pour endormir son âme. Elle
avait beau s'apercevoir que sa force la trahissait, car, à peine levée,
elle sentait ses membres engourdis par la fatigue et luttait contre de
dévorantes envies de sommeil, elle avait beau retirer de ses lèvres
son mouchoir, taché par de légers filets de sang, elle persistait,
s'enivrant de la fatigue elle-même, jusqu'à ce que les feuillages et les
fleurs de sa broderie arrivassent à l'affoler et à lui faire perdre le
sentiment des choses extérieures. Ravie de cette application effrénée,
madame Lefèvre se montrait très-bonne envers l'orpheline, car, les
intérêts d'argent sauvegardés, elle était au demeurant, comme je l'ai
dit, la meilleure femme du monde. Pendant les repas, tout le monde était
affectueux pour Minette, et le soir, on lui laissait la meilleure place
près de la lampe. La journée finie, elle montait à sa petite mansarde,
engourdie par la lassitude, s'agenouillait devant son crucifix de
cuivre en récitant les prières que l'aumônier de Saint-Louis lui avait
apprises, et s'endormait de ce sommeil des malades que peuplent
des songes accablants. C'est alors que tous les prestiges de féerie
apparaissaient devant elle en se mêlant d'une façon douloureuse à
sa propre histoire, et chaque nuit le même rêve venait la jeter dans
l'épouvante. Après avoir traversé mille embûches, avoir échappé à
la dent des lions et aux maléfices des génies cachés dans les noires
forêts, après avoir atteint le rivage sauveur malgré la fureur des flots
battus par la tempête, après être sortie vivante des flammes débordées,
elle arrivait enfin dans une clairière sauvage où la pluie tombait à
torrents et où flamboyaient les éclairs. Là, son père était couché,
comme elle l'avait vu, sans mouvement. A côté de lui Adolphina, le
visage sanglant, les cheveux épars, tournait vers Minette ses yeux
éteints. Des monstres aux gueules enflammées, aux dents menaçantes,
allaient s'élancer vers eux pour les déchirer. En vain Couturier,
couvert d'une armure d'or, agitait son épée pour les mettre en fuite;
en vain madame Paul, accourue dans les airs sur une nuée étincelante,
étendait sa main protectrice; les parents de Minette ne pouvaient être
sauvés que par elle, car elle seule possédait le talisman qui pouvait
mettre en fuite les visions infernales.
Ce talisman, c'était l'amulette que lui avait donnée madame Paul.
Mais au moment où elle voulait y porter la main, une femme que Minette
revoyait chaque nuit avec les mêmes traits, se dressait devant elle,
et, la glaçant de frayeur, la forçait à rester immobile. Alors elle
s'éveillait, les yeux rouges, le gosier brûlant, et comme étouffée. Même
après qu'elle avait ouvert sa fenêtre, il se passait cinq ou six minutes
avant qu'elle pût respirer avec liberté, et alors elle toussait si
longtemps que parfois elle tombait inanimée sur le bord de sa couchette.
La femme que Minette voyait ainsi était belle, mais de cette beauté
cruelle et funèbre que nous attribuons aux divinités farouches. Sa haute
taille, sa pâleur, ses yeux et ses cheveux noirs comme la nuit, ses
lèvres menaçantes, ses mains et ses bras blancs comme un linge, la
faisaient ressembler à ces magiciennes qui composent leurs philtres aux
mouvantes clartés de la lune.
Quand Minette n'était pas obsédée par ce rêve, alors c'en étaient
d'autres encore plus sinistres, dans lesquels cette ennemie inconnue la
poursuivait toujours. Tantôt elle enfonçait un couteau dans la poitrine
de la jeune fille, qui sentait le froid de l'acier; tantôt elle laissait
échapper de sa main un serpent qui se glissait dans le sein de Minette
et lui mordait le coeur. Minette torturait sa mémoire pour se rappeler
quelle était la personne dont le spectre la tourmentait ainsi, et ses
efforts restaient toujours inutiles, car en effet elle n'avait jamais
vu cette femme. Mais quand le drame de leur vie se presse vers son
dénouement, les âmes exaltées reçoivent presque toujours le don de voir
dans un avenir prochain, soudainement éclairé par des pressentiments
funestes. Voici comment ceux de Minette se réalisèrent.
Elle quittait ses hôtes et remontait chez elle vers dix heures. Un soir
d'orage, que le vent souillait avec force, elle eut tellement peur dans
sa chambre qu'elle eut envie de redescendre chez madame Lefèvre; mais
elle recula à l'idée de l'éveiller. N'osant pas non plus se coucher,
elle se mit à travailler à une broderie commencée, sans faire un
mouvement et sans lever les yeux. Plus le temps s'écoulait, plus son
malaise augmentait, car ses songes étaient devenus cette fois des
hallucinations qui la tourmentaient même dans la veille. Aussi
s'aperçut-elle avec un véritable désespoir que sa bougie finissait et
qu'elle allait rester plongée dans l'obscurité. Elle résolut alors
de descendre dans la rue, quoiqu'il fût près de minuit, pour acheter
elle-même d'autres bougies, et elle y courut avec le courage fiévreux
que donne pour un instant l'excessive frayeur. Comme elle remontait
l'escalier, en passant sur le carré du troisième étage, une habitude
invincible lui fit tourner les yeux vers la porte du logement qu'elle
avait habité avec ses parents. Il y avait de la lumière dans ce
logement, dont la porte était entr'ouverte, et Minette aperçut à
l'entrée de la première pièce, Couturier, qui l'appelait par un geste
silencieux. Sans plus réfléchir que l'oiseau fasciné, elle courut vers
son amant. La lumière était déjà éteinte. La porte se referma, Minette,
enlacée par les bras de Couturier, retrouva l'impression poignante que
lui avait causée au théâtre le premier baiser qu'elle avait reçu, et
dont elle avait failli mourir.
Elle s'était donnée comme se donne une vierge amoureuse, sans calcul,
sans regret, sans lutte possible. Pendant les premiers jours de cette
liaison, il lui semblait qu'elle venait de naître, tant elle était
heureuse! Quelques instants avant l'heure où Couturier rentrait du
théâtre, elle descendait chez lui en retenant son souffle. Les minutes
lui semblaient des siècles; elle se jetait au cou de son amant comme
s'il lui eût apporté la vie, et il lui jouait si bien la comédie de
la passion qu'elle se croyait adorée. Mais, qui ne le devine? bientôt
Minette subit le sort des pauvres créatures liées à des hommes sans
coeur; elle ne fut plus qu'une victime et un objet dédaigné. Elle
retrouva avec horreur l'image de son père dans le misérable toujours
ivre et furieux qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer. Presque toujours,
elle remontait chez elle le matin glacée et mourante, les yeux perdus,
après avoir attendu inutilement toute la nuit Couturier, qui n'était pas
rentré. Il ne la voyait plus que pendant quelques instants, à de rares
intervalles, pour la brutaliser et lui voler le peu d'argent qu'elle
possédait. Il lui avoua même cyniquement qu'il avait un autre amour, et
poussa la cruauté jusqu'à se faire parer par Minette elle-même, quand il
allait voir la femme pour qui il l'avait abandonnée. Madame Lefèvre ne
tarda pas à s'apercevoir de l'intelligence de sa pupille avec Couturier;
mais poussée par son avarice, qui l'engageait à ne pas perdre sa
meilleure ouvrière, elle ne dit rien. Seulement, elle manifesta dès lors
à Minette autant de haine qu'elle lui avait jusque-là montré d'amitié,
et l'accabla de travail sans vouloir remarquer l'épuisement de ses
forces. Arrivée à la suprême sérénité du désespoir, Minette qui crachait
le sang et sentait son courage s'évanouir tout à fait, s'élançait en
idée vers la région où elle devait retrouver sa mère, et ne vivait plus
que par ses aspirations ardentes.
C'est alors qu'elle reçut, avec un petit mot aimable du directeur de la
Gaîté, un bulletin de répétition pour la pièce nouvelle. L'ouvrage était
prêt, car il avait été monté et mis en scène pendant que Minette était
à l'hôpital. On devait reprendre les répétitions pendant une huitaine
de jours seulement, tant pour elle que pour une actrice nouvellement
engagée, nommée Bambinelli. Cette Italienne arrivait de Marseille,
précédée d'une grande réputation à plus d'un titre, car elle s'était
enfuie de Milan quelques années plus tôt, sous l'accusation d'avoir
empoisonné un officier autrichien. Lorsqu'en la voyant, Minette reconnut
la menaçante beauté qui avait si cruellement désolé ses rêves, elle
comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible, car la
Bambinelli était la nouvelle maîtresse de Couturier. Aux regards pleins
de haine que cette femme lui jeta d'abord, la jeune fille se sentit
perdue. Elle jouait le rôle de l'héroïne dont la destinée se débattait
entre la bonne et la mauvaise fée, madame Paul et la Bambinelli!
Celle-ci, qui savait avoir eu Minette pour rivale, car Couturier avait
habilement fait valoir son prétendu sacrifice, la traitait avec le
dédain le plus insultant, et semblait réellement lui adresser les
menaces et les injures que contenait son rôle. Parfois ses regards et
ses gestes causaient à Minette un tel malaise qu'elle fondait en larmes,
et se jetait dans les bras de son amie, qui seule avait le don de la
consoler.
Il y avait dans la nouvelle féerie un _vol_ assez dangereux; on imposait
alors aux actrices des petits théâtres ces exercices périlleux que les
danseuses et les mimes exécutent seuls aujourd'hui. Cette fois encore,
Minette devait traverser le théâtre à une très-grande hauteur, suspendue
par des fils de fer. Chaque fois que cela fut essayé, elle ressentit
malgré elle un effroi inconnu, car il lui semblait que les yeux de son
ennemie l'attiraient en bas, et devaient la précipiter. Mais la
présence de madame Paul la rassurait. Pourtant le soir de la première
représentation arrivé (après une belle journée de mai), le coeur
lui manqua à ce moment. Elle ne put trouver madame Paul qui était
malheureusement occupée à un changement de costume et se vit
dédaigneusement toisée par Couturier qui passait dans les coulisses.
Elle alla à lui.
--Je t'en supplie, embrasse-moi, lui dit-elle en lui prenant la main
dans ses petites mains, et avec une expression qui eût fait pleurer les
anges.
Comme le machiniste Simon venait accrocher les fils de fer à la ceinture
de cuir cachée sous sa robe, Minette crut voir un regard affreux échangé
entre lui et la Bambinelli. Involontairement, elle ferma les yeux en
entendant la réplique qui précédait son apparition aérienne. Il se fit
un bruit épouvantable, et il sembla à tous les spectateurs que pendant
une seconde il avait fait nuit dans la salle. Les anciens habitués du
boulevard se rappellent encore ce sinistre événement arrivé en 1829 et
l'horreur qu'il excita. Les fils de fer s'étaient rompus; Minette était
brisée, morte sur les planches. Le sort de cette Psyché inconnue ne
fut-il pas celui de la Poésie ignorante d'elle-même, toujours assassinée
par les violences brutales de la vie?