CHAPITRE IV

Apothéose triomphante de Naïs, crêpe bleu, lycopode et feux de

Bengale.

Mais que m'importent Ninette, Louisa et madame Julie? La voilà celle que

j'ai vraiment aimée! Oui, c'est toi, Naïs, Naïs, doux nom virgilien! nom

de poëme et d'églogue.

Oui, je te vois, Naïs bien aimée! mes vraies amours; c'est ton corps

deviné par le seul Rubens, et cette tête enfantine, toute blonde, ces

grands yeux étonnés, cette petite bouche écarlate, bouche de petite

fille! Ses dents étaient blanches, blanches, mais pas d'une blancheur

cruelle, comme celles d'Henriette. J'aimais surtout ses pieds et ses

mains, si beaux, si purs, si bien proportionnés, mais qui avaient le

bonheur de n'être pas tout petits; car c'est une terrible chose, les

mains et les pieds de roman! Elle avait été au couvent, et lorsqu'elle

chantait le _Stabat_ ou _Inviolata_, c'était à ravir le paradis et

Racine lui-même. Elle sait aussi des chansons populaires, cette enfant

née au village, et je jure que c'est la vraie poésie et la vraie

musique! Que me parlez-vous de mademoiselle Alboni et de madame Lauters?

Il fallait entendre Naïs chanter:

Mes souliers sont rouges,

Ma mie, ma mignonne;

Mes souliers sont rouges,

Adieu mes amours!

J'ai de beaux souliers,

Que ma mie m'a donnés, etc.

Et ceci:

J'ai un' commission à faire,

Je ne sais qui la fera.

Si je l'dis à l'alouette,

L'alouette le dira.

La violette se double, double,

La violette se doublera.

Doux Ronsard, toi le vrai lyrique, tu aurais bien aimé Naïs! Elle avait

imaginé un mot charmant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour

_dormir_, elle disait aussi: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela

voulait dire: mon somme.)

Mais c'est qu'elle en avait inventé une merveilleuse _dormette_! En

passant devant chez le serrurier qui vend des jardinières, sur le

boulevard des Italiens, elle avait admiré, en souriant comme une petite

folle, les petits berceaux d'enfants en fer doré et en soie jaune safran

ou rose clair. Et Naïs, cette splendide femme de Flandre, s'était fait

faire pour dormette un grand berceau rose et or!

C'est à Naïs, ce petit calepin à couverture d'argent niellé, ces

souliers de chambre en soie blanche capitonnée, cette tresse de cheveux

cendrés et ce marabout rose, (doux souvenir!) et encore cette poupée

habillée par Palmyre; car elle joue à la poupée, Naïs.

Naïs, petite Naïs, ma bien-aimée, toi pour qui j'eusse essayé de

traduire _Le Cantique des Cantiques_!

Poussée par une déesse, sans doute, je t'ai toujours vue arriver chez

moi et frapper: toc! toc! les jours où j'allais faire une bêtise, et

toujours tu m'en as empêché.

Petite Naïs, pourquoi n'es-tu pas venue me voir ce matin?

Les parisiennes de Paris · 第 34 / 53 题