Apothéose triomphante de Naïs, crêpe bleu, lycopode et feux de
Bengale.
Mais que m'importent Ninette, Louisa et madame Julie? La voilà celle que
j'ai vraiment aimée! Oui, c'est toi, Naïs, Naïs, doux nom virgilien! nom
de poëme et d'églogue.
Oui, je te vois, Naïs bien aimée! mes vraies amours; c'est ton corps
deviné par le seul Rubens, et cette tête enfantine, toute blonde, ces
grands yeux étonnés, cette petite bouche écarlate, bouche de petite
fille! Ses dents étaient blanches, blanches, mais pas d'une blancheur
cruelle, comme celles d'Henriette. J'aimais surtout ses pieds et ses
mains, si beaux, si purs, si bien proportionnés, mais qui avaient le
bonheur de n'être pas tout petits; car c'est une terrible chose, les
mains et les pieds de roman! Elle avait été au couvent, et lorsqu'elle
chantait le _Stabat_ ou _Inviolata_, c'était à ravir le paradis et
Racine lui-même. Elle sait aussi des chansons populaires, cette enfant
née au village, et je jure que c'est la vraie poésie et la vraie
musique! Que me parlez-vous de mademoiselle Alboni et de madame Lauters?
Il fallait entendre Naïs chanter:
Mes souliers sont rouges,
Ma mie, ma mignonne;
Mes souliers sont rouges,
Adieu mes amours!
J'ai de beaux souliers,
Que ma mie m'a donnés, etc.
Et ceci:
J'ai un' commission à faire,
Je ne sais qui la fera.
Si je l'dis à l'alouette,
L'alouette le dira.
La violette se double, double,
La violette se doublera.
Doux Ronsard, toi le vrai lyrique, tu aurais bien aimé Naïs! Elle avait
imaginé un mot charmant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour
_dormir_, elle disait aussi: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela
voulait dire: mon somme.)
Mais c'est qu'elle en avait inventé une merveilleuse _dormette_! En
passant devant chez le serrurier qui vend des jardinières, sur le
boulevard des Italiens, elle avait admiré, en souriant comme une petite
folle, les petits berceaux d'enfants en fer doré et en soie jaune safran
ou rose clair. Et Naïs, cette splendide femme de Flandre, s'était fait
faire pour dormette un grand berceau rose et or!
C'est à Naïs, ce petit calepin à couverture d'argent niellé, ces
souliers de chambre en soie blanche capitonnée, cette tresse de cheveux
cendrés et ce marabout rose, (doux souvenir!) et encore cette poupée
habillée par Palmyre; car elle joue à la poupée, Naïs.
Naïs, petite Naïs, ma bien-aimée, toi pour qui j'eusse essayé de
traduire _Le Cantique des Cantiques_!
Poussée par une déesse, sans doute, je t'ai toujours vue arriver chez
moi et frapper: toc! toc! les jours où j'allais faire une bêtise, et
toujours tu m'en as empêché.
Petite Naïs, pourquoi n'es-tu pas venue me voir ce matin?