Où Médéric regrette ses chandeliers, ses poteries, mademoiselle
Ninette, mademoiselle Louisa, et une femme du monde qui désire
garder l'anonyme.
Médéric, qui pensait encore aux _Trois Maupin_ de M. Scribe, s'écria
soudain:
A propos, j'oubliais que M. de Bourjoly des Aubiers, mon futur
beau-père, et mademoiselle Edwige de Bourjoly des Aubiers, ma future
épouse, m'attendent ce soir, et que je dois signer chez eux mon contrat
de mariage.
C'est cela, je me rappelle on ne peut mieux à présent. Je suis rentré
chez moi cette après-dînée pour brûler la petite malle en cuir doré,
cerclée de fer, qui contient les lettres et les gages d'amour de mes
maîtresses! O jours trop vite envolés!
Eh bien! puisque tu m'aimes, ô salamandre, nymphe des feux et des
flammes, déchire avec tes dents aiguës toutes ces choses de mes vingt
ans: cheveux noirs, cheveux blonds comme le miel, et rubans feuille de
rose! Et cette guipure, et ce haillon de soie couleur du ciel, et ces
frêles tablettes, et ce bijou d'argent ciselé par l'ongle des fées, ô
salamandre!
Et vous, ô torchères d'or, étoiles de ma maison, vous ne danserez plus
pour moi vos danses! et toi, pendule de madame de Pompadour, ce n'est
plus pour charmer mon oreille que ta petite enchanteresse agacera du
pied la cloche amoureuse.
Mademoiselle Edwige achètera une pendule de Denière et des _bronzes
d'art_.
Et vous, ô naïades familières, ondes caressantes et fraîches, naïades
aux yeux d'azur moiré, vous pouvez aller faire l'amour sous les saules
échevelés ou dans le vaste réservoir de la rue de l'Estrapade, orné de
dauphins de fonte imitant le bronze!
Mademoiselle Edwige fera mettre à la cuisine ma belle fontaine de grès
brun, découpée et fouillée comme l'Alhambra, et à l'office mes carafes
de Venise.
Et toi, ô coupe altérée, sur laquelle les Ménades vêtues de fourrures
ruisselantes ont écrit leur ode avec le sang des treilles!
Mademoiselle Edwige te rangera sur le plus haut rayon d'une armoire et
elle achètera des verres de trois francs. Et non-seulement elle achètera
des verres de trois francs, mais encore elle achètera des _porcelaines
élégantes_ et des _étoffes de bon goût_.
Ainsi, vous pouvez, ô gais Chinois couverts de grelots et de haillons
d'or, paons écarlates et poissons de topaze aux ailes transparentes,
vous pouvez regagner le fleuve Choo-keang, et la montagne du Ho-nan, et
les forêts d'ébéniers où fleurit l'yo-kiank-hoa, _la fleur qui s'ouvre
et embaume la nuit!_
Et toi, coucou de Nuremberg, avec tes charmantes fleurs grossières et
ton peuple de bois peint de couleurs variées, mademoiselle Edwige te
mettra dans la chambre de mon domestique! et tu seras réduit à honorer
ce laquais de ton petit speech, bon Suisse si bien verni, qui me
souhaitais le bonjour avec tant de politesse!
Donc, brûle et dévore, ô flamme azurée, tout ce qui fut mon coeur et ma
vie, et même ce qui fut mon rêve pendant ces années joyeuses! Mets mon
âme entre tes tisons et piétine dessus, danseuse folle!
Tu travailles pour mademoiselle Edwige jusqu'à ce que mademoiselle
Edwige te chasse; car elle te chassera, ô salamandre! et elle dira que
tu es une flamme libertine.
Mademoiselle Edwige fera établir ici un calorifère.
Devenez cendre et fumée, doux souvenirs!
Ce bouquet de violettes desséché, c'est à toi, Ninette! Pauvre ange!
tu n'avais pas encore quinze ans! Te souviens-tu du petit jardin sur
la fenêtre et de nos serments dans le mois des lilas, et du vent qui
dénouait tes cheveux pendant que tu becquetais ta colombe! Pauvre
Ninette! nous avons bien pleuré le jour où elle est morte, cette blanche
tourterelle!
Brûle, petit bouquet d'un sou, dont le parfum divin semblait l'âme de
nos jeunes amours!
C'est à Louisa, ce diadème d'impératrice fait de strass et de
chrysocale, et ce collier de verroterie bizarre que Titien eût voulu
passer au cou de sa maîtresse. C'est à Louisa, la grande funambule aux
cheveux noirs comme la nuit, qui faisait le combat au sabre, vêtue d'une
cuirasse d'or et coiffée d'un casque ombragé de plumes!
Brûlez, diadème et collier de cette amazone superbe, qui est retournée
un beau jour dans la patrie de Praxitèle et de Laïs!
O Julie, noble femme! Il est à vous, madame la duchesse, ce camée
inestimable qu'a porté avant vous Julie, la fille de l'empereur
Octave-Auguste, Julie, l'amante du poëte Ovide! Vous aviez, madame,
une fleur-de-lys dans votre blason, et c'est vous qui m'avez ordonné de
vivre et de mourir en chevalier. Soyez bénie!
Et toi, brûle aussi, parure sacrée qui as touché le sein de la plus
belle princesse de Rome et le front de la plus belle dame de France!