Où l'auteur, qui a lu les romans de Méry, et qui tient à
étaler son érudition, met en scène des Chinois et un Suisse qui
étonneront M. Stanislas Julien et feu M. Toppfer.
Et dans la pendule rocaille, retraite charmante où plus d'une fois
s'était égarée la rêverie de madame de Pompadour, l'heure disait à
Médéric:
--Je suis née au temps des belles amours et des beaux jardins, à
cette époque fleurie où les parterres étalés sur des robes de soie
ressemblaient aux jardins en fleur! Je t'aime et je t'envoie mille
baisers de ma bouche en coeur, car je suis toujours jeune et charmante,
bien que j'aie vu cet âge d'or où les femmes laissaient leur gorge à
nu et mettaient des guirlandes sur leur tête poudrée à blanc, pour
signifier la neige des coeurs et l'incarnat des roses mystiques! Je
t'aime, et c'est pour toi que je frappe mon harmonica de cuivre doré,
sur lequel je fais sans fin courir mon pied sonore!
Et nues dans les carafes de Venise, les naïades disaient ensemble:
--Nous aimons, ô Médéric, cette prison étincelante de laquelle nous
passerons sur tes lèvres ou sur le cou de tes jeunes amantes. Nous
aurions pu verser notre onde dans les vertes prairies, parmi les
myosotis célestes, et nous reposer après dans le lit de la Loire
immense, qu'ombragent les grands peupliers. Nous aurions pu avoir pour
prison de beaux tuyaux de plomb solidement soudés et réparés, chaque
année, par les soins du conseil municipal de la ville de Paris, et
nous aurions versé nos pleurs à travers de belles urnes, tenues par une
déesse égyptienne et surmontées d'un distique latin de Santeuil. Mais
nous préférons pour palais et pour cachot tes carafes de Venise, à
travers lesquelles nous voyons rayonner ton jeune sourire!
Et dans la vaste coupe autour de laquelle court dans le cristal une
orgie sanglante, chef-d'oeuvre de Lahoche, la bacchante disait tout
émue:
--C'est pour toi que j'ai suivi sur les monts et les coteaux de la
fertile Bourgogne, le beau Lyoeus au visage de femme. J'ai déchiré de
mes mains aiguës les grappes aux poitrines rebondies, pour te faire
boire leur sang qui te rendra pareil aux dieux. Vierge vaincue, je
t'offre, ô mon amant, mes lèvres plus chaudes que le soleil et plus
embaumées que le miel de l'Hymète!
Et sur les plats, les rideaux, les paravents, les soucoupes et les
éventails, tout le peuple des Chinois peints, disait à Médéric:
--C'est pour toi que nous avons quitté le pays du grand Yao et du grand
Yu, le céleste empire où sur les fleuves indigo, les barques d'or,
pareilles à des coquilles d'oeuf, voguent au milieu des soleils
d'artifices et de monstres écarlates et verts en papier huilé. Pour toi,
nous avons quitté le fleuve Choo-keang qui roule ses vagues célestes
sous des voûtes de tamarins échevelés, et les forêts de sycomores où
fleurissent à l'ombre, l'haïtang, le jasmin et le pégé-long, aux fleurs
écarlates! Nous t'aimons, ô Médéric, parce que tu ne vas voir jouer
aucune féerie chinoise, et que tu n'achètes pas de thé à la Porte
Chinoise!
Et au bruit perçant du tam-tam, une jeune Chinoise, peinte à la gouache
sur du papier brun, disait à Médéric:
--Vois mes yeux pareils à des oiseaux, ma bouche qui a l'air d'un gros
bouton de rose, et mes ongles plus lumineux que les étoiles, plus doux
que les plumes du paon!
Mais au moment où la jeune Kia allait oublier, en pinçant du lutchun à
treize cordes, que la pudeur est la première vertu des femmes chinoises,
le coucou de Nuremberg se mit à sonner huit heures du soir avec un
effroyable carillon de sonneries et de sonnettes. Et aussitôt
seize portes, comme à toutes les heures, s'ouvrirent dans le coucou
prodigieux, et par ces portes s'élancèrent les oiseaux de bois, blancs
et rouges, qui chantent mieux que les rossignols, les petits soldats qui
montent la garde, les chemins de fer avec les wagons en mouvement, la
petite sainte qui joue de la viole, et l'empereur Frédéric Barberousse.
Et quand tout ce monde-là eut défilé bien en ordre et gentiment sa
petite parade, une porte plus grande que les autres s'ouvrit violemment,
et par cette porte sortit, comme d'habitude, le bon Suisse, qui est le
roi du coucou de Médéric.
Le bon Suisse du coucou de Médéric a de petits yeux gris, un nez
écarlate, des joues écarlates, un chapeau très-bas de forme, un habit
bleu boutonné, un gilet vert-bouteille, et des mains de fantaisie. Ses
souliers sont vernis, son habit bleu est verni, son chapeau est verni,
son nez écarlate et ses joues écarlates sont vernis. Le bon Suisse est
parfaitement verni et brille comme une paire de bottes neuves.
Il s'avança gravement avec la petite planche qui lui sert de socle, et
dit à Médéric en ôtant son chapeau:
--Bonjour, monsieur. Je vous salue, monsieur. Vous voyez, monsieur,
que j'arrive fort exactement à l'heure juste, et que mon coucou est
en règle. Les Suisses, monsieur, sont d'honnêtes gens, économes, mais
serviables. Vous êtes un jeune homme rangé, qui restez chez vous au lieu
d'aller voir jouer _Les trois Maupin_ de M. Scribe. Je vous en félicite,
monsieur. Je vous salue, monsieur. Bonsoir, monsieur.
Toutes les portes du coucou claquèrent en se refermant les unes après
les autres, et la porte du bon Suisse se referma avec un cri sec.