Où l'auteur, éminemment coloriste, prouve qu'il n'appartient pas
à l'École du bon sens, et insinue qu'il possède un dictionnaire
des rimes françaises.
Au dehors, la nuit était sereine. Et cependant ton âme, ô Médéric, était
plus calme et plus sereine que cette blanche nuit d'hiver où le clair de
lune et les rayons des étoiles faisaient danser leurs clairs esprits sur
la terre gelée.
Car il était dans sa chambre, le beau, le blond, le spirituel,
l'heureux Médéric! Dans sa bonne chambre de la place de l'Odéon, n° 4,
à l'entresol, chambre souriante, bien close, bien chaude, calfeutrée par
les étoffes de soie et les étoffes de laine, par la toile et le velours,
et par les bourrelets innombrables.
Il était commodément assis dans un bon fauteuil, l'honnête Médéric; il
était assis devant son feu, un grand feu, et ne faisait absolument rien.
Je me trompe, il fumait une cigarette. O cigarette, cigarette, petite
courtisane au panache bleu, follement campée dans ta robe de papel de
hilo, je ferai certainement un poëme sur toi la prochaine fois que je
retrouverai mon dictionnaire des rimes. Ce sera un poëme en strophes de
six vers, comme _La Malédiction de Vénus_, et je le ferai imprimer sur
papier à cigarettes, de sorte qu'on dira à l'avenir: voulez-vous fumer
un sixain?
Il y avait un si grand feu que tout flamboyait et craquait dans la
chambre: statuettes, cristaux et porcelaines de Chine! Pour Médéric,
pareil à un monsieur qui a sa loge à l'Opéra, il écoutait nonchalamment
les harmonies domestiques, sans se donner la peine d'applaudir aux beaux
endroits.
Et d'abord, dans la flamme du foyer, au milieu des turquoises et des
émeraudes et des floraisons flamboyantes de roses bleues et aurore,
chantait et dansait, au bruit du triangle et des castagnettes, la folle
salamandre, vêtue de toiles d'or et d'argent, et de papier métallique
avec toutes sortes d'oripeaux et de paillettes! Et ses joyaux de Venise,
ses colliers de verre, ses voiles de crêpe rose et bleu semés d'étoiles
de fer-blanc, tourbillonnaient dans les éblouissants arcs-en-ciel des
joyeux tisons.
--Je t'aime, disait-elle à Médéric, moi qui suis gaie comme l'oiseau,
folle comme les comètes, éblouissante comme la prose de l'ami Théo, et
qui rossignole comme une suite de triolets galamment troussés par un
grand enfileur de perles! Je t'aime parce que tu es un honnête garçon
et que tu aimes mieux me voir danser pour toi seul que d'aller applaudir
cette bégueule de Rosati, en compagnie de quinze cents imbéciles. Va,
mon cher trésor, je te ferai des feux d'artifice comme Ruggieri n'en a
pas rêvé, des aurores boréales inconnues de Séraphitus-Séraphita, et
des féeries comme tu n'en as jamais vu aux Funambules, même le jour où
Joséphine, serinée par moi, jouait _La Fille du feu_, avec trente-deux
mille escarboucles, sans compter ses yeux!
Et les torchères allumées, flammes fantasques, embarrassées et
tortillées entre elles comme de jeunes Lesbiennes, disaient à Médéric:
--Nous sommes les astres et les étoiles de ta maison, et c'est pour toi
que nous dansons nos folles sarabandes! Nous avons des robes orange,
nous, et nous sommes rouges comme des cerises! Nous ne sommes pas comme
nos maigres soeurs du ciel, qui se mettent du blanc pour plaire aux
poëtes romantiques! Nous t'aimons parce que tu es un jeune homme sage et
que tu ne vas pas à Feydeau, quoique tu demeures à côté d'un architecte
qui y va tous les soirs!