Ce conte est dédié comme le très-faible témoignage d'une reconnaissance
infinie par son ami,
Th. de B.
En vérité, plus je la regardais, moins je pouvais détacher mes regards
de cette tête charmante, et je ne saurais dire à quel point elle
éveillait en moi des idées de calme profond, de volupté douloureuse, de
repos mystérieux dans un lieu embelli par les recherches du luxe et de
l'élégance. Non-seulement elle avait la beauté, mais elle avait aussi
ce charme saisissant et incisif de l'étrangeté qui nous emporte dans des
abîmes de rêverie. Autour du front bas et large, puissamment modelé, une
chevelure démesurée, d'une finesse arachnéenne, crêpée et courte sur le
devant comme dans les figures du XVIIIe siècle, enveloppait ce visage
d'une nuée fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, encadrés
par de larges sourcils rigoureusement droits et par une large frange
de cils noirs, montraient dans leur pupille enflammée tout un ciel
d'étoiles et d'étincelles magiques; le nez droit, étroit, mais avec des
narines ouvertes et baignées de lumière rose, accusait le plus pur type
hébraïque, et légèrement inclinait vers l'aquilin sans rien perdre de
sa grâce régulière. Les lèvres, coupées à l'autrichienne, d'une finesse
inouïe aux extrémités, mais charnues, gonflées, écarlates de sang jeune;
savoureuses comme un fruit vivant, suscitaient dans l'esprit des poëmes
de joie et comme une folie d'admiration sensuelle. La petite oreille, à
peine entrevue sous le flot touffu de la chevelure, mais digne du plus
beau buste grec, les rondeurs du menton coupé par une fossette pleine
d'ombre, celles des joues où la pourpre du sang inondait de toute part
les blancheurs argentées de la chair, accusaient une jeunesse enfantine
et contrastaient de la manière la plus admirable avec le col, droit,
large, d'une solidité héroïque, sur lequel posait la tête divine.
Certes, s'il eût été possible de regretter quelque chose en face d'une
peinture parfaite, on n'aurait pas pardonné au cadre implacable qui
coupait brusquement là l'ineffable récit d'une telle enfance, mais cette
tête seule était pour le regard une pâture inépuisable; et d'ailleurs,
qui n'eût deviné, en la voyant, le corps virginal de la petite nymphe,
dansant sans doute au clair de lune dans les forêts sacrées, au son du
luth, sur le gazon semé de pervenches et de violettes? Comment ce rêve
avait-il été fixé sur la toile? c'est ce que je me demandais avec une
véritable anxiété; on l'eût dit dessiné, non pas avec des couleurs, mais
réellement avec de l'imagination et avec de la lumière, car, sur cette
toile enchantée, rien n'accusait le travail successif et la grossièreté
des moyens matériels, mais il semblait que la pensée avait pu
directement se traduire là par sa seule force expansive, et ce que
je contemplais était bien, en effet, une impression et une vision.
Vandevelle, chatouillé dans son plus cher orgueil, jouissait de mon
admiration avec la complaisance d'un propriétaire de tableaux qui voit
ses trésors enviés par un passant; il se réjouissait béatement que la
tête d'enfant du maître inconnu fût sa propriété et non pas la mienne,
et il n'était pas difficile de deviner qu'il se proposait de savourer
plusieurs fois un plaisir analogue en me montrant les richesses
entassées dans son cabinet. Mais son attente fut cruellement déçue,
car je repoussai énergiquement la première proposition qu'il me fit de
passer à l'examen de nouveaux chefs-d'oeuvre.
--Non, lui dis-je, les maîtres recueillis dans votre galerie en
penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je déclare
d'avance que cette tête est supérieure à leurs oeuvres les plus
accomplies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur apporter aujourd'hui
qu'une indifférence parfaite. Supposez que je viens de lire le _Cantique
des cantiques_, et que vous venez m'offrir la lecture d'un autre poème,
de quelque livre inconnu, pour lequel j'irais sottement échanger cette
vision d'ailes frissonnantes, de tours d'ivoire, de roses fleuries,
de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de parfums
parmi les meubles de cèdre et les étoffes ornées de broderies!
--Pourtant, ajouta Vandevelle un peu piqué, sans vous parler de mon
Rembrandt, de mon Hobbéma et d'une tête bien authentique de Raphaël,
n'ai-je pas ici un Murillo que tous les musées de l'Europe ont voulu
m'enlever, et qui mettrait bien vite à néant votre tranquillité
parfaite?
--Laissez-moi, répondis-je exaspéré, Murillo n'existe pas!
--A la bonne heure, fit Vandevelle en souriant et en dépouillant tout
à fait le visage gourmé de collectionneur de tableaux pour reprendre sa
vraie physionomie d'homme d'esprit. Puisqu'il en est ainsi, parlons
donc de ma tête d'enfant et d'elle seule; restons en plein _Cantique des
cantiques_, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'oreilles pour autre
chose.
--Oh! m'écriai-je, le peintre avait vingt ans, est-il besoin de le
demander? Voilà de ces éclairs de génie comme on en a dans la
première jeunesse, alors que nous portons encore dans nos prunelles le
rayonnement des paradis parcourus pendant les existences antérieures. Il
était amoureux, il était aimé, le grand cri des poëtes emportait son âme
dans les étoiles, l'admiration des maîtres le transportait d'une fureur
impatiente. A ce moment-là, pas une larme humaine qu'il ne voulût
enchâsser comme une perle dans les ciselures les plus précieuses,
pas une rose nouvellement fleurie qui ne lui arrachât des pleurs
d'attendrissement! Hélas! aujourd'hui, j'en suis sûr, il est ventru,
chauve, membre de l'Institut, revenu de toutes les illusions, et il
peint des batailles de Malakoff grandes comme un salon de quarante
couverts!
--Non, me dit Vandevelle, son histoire est aussi commune que celle-là,
aussi peu extraordinaire, et cependant elle mérite d'être racontée, car
il n'est jamais sans intérêt de savoir par quels chemins un artiste
a passé pour arriver à ces souveraines exaltations ou à ces chutes
profondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce récit pourrait
tenir en trois mots, il ne contient que des incidents vulgaires, mais
il montre une fois de plus ce qu'il y a d'infirmité dans les génies
incomplets, où la faculté créatrice ne règne pas absolument comme une
reine tyrannique!
--Je vois, répondis-je, où vous voulez en venir. La muse est justement
la plus jalouse, la plus exclusive, la plus intolérante des maîtresses,
elle ne veut pas des coeurs qui ne lui appartiennent pas tout entiers;
n'est-ce pas là ce qui fait sa grandeur? Le don de concevoir et de
traduire le beau est incompatible avec toute passion humaine, car toute
chose humaine est imparfaite, et les objets de nos désirs nous attirent
par leurs imperfections même; c'est pourquoi notre âme perd dans ces
vains attachements le pouvoir de s'élever jusqu'à la beauté immortelle,
qui ne souffre aucun contact avec la chair! Je suppose que votre artiste
aura aimé une femme plus qu'il ne convient aux amants de celle qui est
la source de tout rhythme et de toute grâce! Mais faites-moi vite ce
triste récit; j'ai hâte de savoir comment celui qui s'élevait à l'azur
d'un vol si furieux a pu voir fondre si vite la cire de ses pauvres
ailes.
--Nul mieux que moi ne peut vous renseigner à ce sujet, mais je désire
qu'auparavant vous ayez vu les autres ouvrages du même peintre.
--Ah! dis-je avec étonnement, il existe des tableaux de lui! Mais alors
il est impossible qu'il ne soit pas célèbre!
--Il existe de lui trois tableaux, qui sont tous les trois réunis à
Versailles dans la collection de M. Silveira, un de mes bons amis et de
plus mon rival le plus acharné, comme vous le savez peut-être. Ce
n'est pas ma faute s'il les possède, mais il n'a voulu entendre à aucun
arrangement! La tête que vous avez tant et si justement admirée n'est
qu'une étude faite pour le premier de ces tableaux.
Comme Vandevelle l'avait bien pensé, je me sentis un violent désir de
voir sans aucun retard la galerie de M. Silveira. Mon ami, cédant à mes
sollicitations, consentit sans peine à m'accompagner sur-le-champ; mais,
comme il avait en même temps à s'acquitter à Versailles d'un devoir
pressant, il fut convenu que je l'assisterais tout d'abord dans sa
première visite. Il s'agissait précisément d'aller porter quelques
secours à un autre artiste tombé dans la plus affreuse misère; et malgré
toute la complaisance qu'il voulait mettre à satisfaire ma curiosité,
Vandevelle exigea que l'accomplissement de cette bonne oeuvre passât
avant toute chose, car il craignait d'arriver trop tard, comme on a
coutume de faire quand on va secourir un artiste qui meurt de faim.
Oserai-je dire qu'en entrant dans la triste maison de la rue de Marly où
demeurait le protégé de Vandevelle, je sentais presque un sentiment
de haine contre le pauvre misérable à qui nous portions peut-être son
dernier morceau de pain, tant j'étais avide du spectacle promis, et tant
je m'irritais contre tout retard qui me séparait de ce plaisir souhaité
avec une impatience folle. Par bonheur, ce mauvais sentiment ne dura
pas, car au moment même où, après avoir traversé une allée noire et
fétide, nous montions l'escalier de pierre en nous appuyant à la corde
graisseuse qui servait de rampe, un pressentiment impérieux m'avertit
que l'homme chez lequel nous montions était précisément le peintre de la
tête ineffable possédée par Vandevelle. Je compris tout à coup que mon
ami avait mis une puérile vanité de conteur à ménager ses effets dans
un certain ordre, et qu'il avait voulu me montrer l'artiste avant les
tableaux, afin de pouvoir me dire en terminant: «Eh bien! l'auriez-vous
cru, cet artiste inspiré, ce grand créateur est précisément le pauvre
homme que vous avez vu dans un état si digne de pitié.» En un mot,
Vandevelle avait résolu de m'étonner, oubliant en cela mon aversion
décidée pour les surprises, que je hais de toute mon admiration pour
les chefs-d'oeuvre des maîtres, où ces moyens misérables sont toujours
dédaignés. Vandevelle frappa à une porte isolée dans un long corridor
poudreux, et l'homme lui-même, un grand spectre usé par je ne sais quels
excès, enseveli dans une longue redingote brune en lambeaux, vint
nous ouvrir avec tous les signes d'un grand embarras et d'une terreur
enfantine.
--Ah! monsieur, c'est vous, monsieur... donnez-vous donc la peine...
Il balbutiait ces paroles d'une voix hésitante, marchant au hasard et
comme un homme égaré dans le grand taudis encombré d'objets grossiers
de ménage, de plats où se voyaient des restes de nourriture, et surtout
d'étoffes flétries, d'oripeaux crasseux à apparence théâtrale, et
de toutes sortes d'objets à l'usage d'une femme, têtes de poupées,
carcasses de chapeaux, aciers de jupes, bottines déchirées et
poudreuses. Son oeil bleu était tout à fait mort et atone, et il
cherchait ses mots avec un effort inouï. Enfin arrivé à ceux-là:
donnez-vous donc la peine... il renonça à une lutte évidemment trop
pénible, et, prenant tout à coup son parti, il s'élança avec une agilité
de clown vers un des coins de la grande chambre.
Ce coin seul pouvait donner à penser que l'habitant de ce bouge était un
artiste. Un beau panneau de vieux chêne à moulures antiques, très-étroit
et très-haut, était posé en encoignure de façon à supprimer l'angle de
la chambre, et formait ainsi une armoire, sur laquelle je vis un buste
de femme en marbre blanc, rappelant par son élégance riche et poétique
les meilleures sculptures de Coysevox. La demi-obscurité de la chambre,
où le jour pénétrait par une seule fenêtre étroite et très-haute, à
petits carreaux de couleur verte, ne me permettait pas de distinguer sur
ce buste les traits du visage, mais d'ailleurs je n'avais besoin d'aucun
examen pour être certain que cette tête sculptée et la tête peinte du
cabinet de Vandevelle représentaient une seule et même personne.
Notre hôte ouvrit l'armoire, saisit un flacon curieusement gravé, à
moitié plein d'eau-de-vie, et prenant en même temps un verre à pied
placé à côté du flacon, il versa un verre d'eau-de-vie et l'avala d'un
trait. Aussitôt, il referma l'armoire, dans laquelle il n'y avait pas
autre chose que ce flacon et ce verre, et nous le vîmes se redresser,
son oeil était brillant, son geste hardi. Il revint vers nous d'un pas
ferme, et, cette fois, presque avec les façons d'un homme du monde.
--... De vous asseoir, dit-il, achevant sa phrase commencée, et il
approcha des siéges, non sans une certaine grâce sénile, et en même
temps avec une assurance que je n'avais pas soupçonnée en lui, tant elle
contrastait vivement avec sa première attitude d'enfant troublé et pris
en faute.
--Ah! monsieur Vandevelle, continua-t-il, que c'est aimable à vous
d'être venu visiter si loin un pauvre solitaire! Dans une misère
pareille à celle qui m'accable, on conserve si peu d'amis! mais ils
nous deviennent alors doublement précieux. Madame Margueritte, ma pauvre
Aglaé, sera bien... sera bien... sera bien...
Encore une fois, M. Margueritte s'arrêta éperdu, affolé, cherchant en
vain le mot qui le fuyait. Évidemment le petit discours qu'il venait
de prononcer avait épuisé toutes ses forces. Sa prunelle était devenue
morne, sans couleur: il s'affaissait sur lui-même et tendait les mains
comme un enfant qui redoute une correction. Il regarda autour de lui et
fit un effort désespéré pour trouver encore un mot, une parole, pour se
souvenir, mais il fit en vain appel à sa mémoire. Alors il retourna
à l'armoire, but coup sur coup deux verres d'eau-de-vie et, comme la
première fois, parut subitement ranimé.
--... Fâchée de ne pas s'être trouvée ici, dit-il en s'inclinant, dès
qu'il put revenir vers nous, car l'eau-de-vie lui rendait le fil de sa
pensée! Elle sait, monsieur, ajouta-t-il, que vous êtes notre sauveur.
Obliger n'est rien, mais obliger d'une manière si délicate! Ma mère
aussi, croyez-le bien, la pauvre vieille madame Margueritte, sera
certainement désolée... désolée... désolée... (Il alla à l'armoire et
but encore) de n'avoir pu vous offrir ses respects. Elles sont toutes
les deux en voyage pour une petite affaire de succession. Un parent
éloigné qui nous laisse un souvenir; mais presque rien. Oh! leur
absence ne sera pas longue! Je les attends... je les attends... je les
attends...
Et notre homme était déjà loin, et de nouveau je voyais briller dans
l'armoire sinistrement vide le flacon d'eau-de-vie et le verre.
C'était quelque chose de poignant au delà de toute mesure que
cette conversation banale échangée entre mon ami et M. Margueritte,
conversation coupée à chaque instant par les allées et venues de ce
malheureux, qui d'une façon automatique, avec la régularité d'une
marionnette d'horloge, allait chercher à la fatale armoire une énergie
factice de quelques secondes. Un chevalet était près de moi, supportant
une toile couverte de barbouillages confus et insensés; en y jetant les
yeux, je fus bien vite convaincu décidément que nous avions affaire à
la plus navrante des folies; mais qu'y avait-il besoin de cette preuve?
Vandevelle, profitant d'un moment de lucidité donné à Margueritte par
l'alcool, m'avait présenté comme un amateur d'art qui serait heureux
d'acheter un tableau. Le fou me parla de peinture, quelquefois avec une
véritable éloquence, mais bientôt je sus quelle était sa préoccupation
constante, car à propos des choses les plus divergentes, et sans
aucune transition, il faisait sans cesse allusion à une femme que son
interlocuteur était censé connaître, à sa femme sans doute, sans doute
à la femme représentée par le buste de l'armoire et par le tableau
de Vandevelle! Alors c'étaient les paroles de Roméo dans cette bouche
édentée, sur ces lèvres blanches et pendantes où il n'y avait plus rien
de la vie. De rares cheveux blonds complétement desséchés et coupés çà
et là par un gros cheveu blanc comme la neige, se dressaient épars et
confus sur le crâne aux tons d'ivoire; Margueritte avait perdu presque
entièrement les sourcils et les cils, ses paupières tombaient tout
à fait sur ses yeux, et son nez gonflé, toute sa face noyée dans
une bouffissure pâle et malsaine, accusait les ravages simultanés
de l'ivrognerie et de la démence. Et pourtant, quelle poésie encore,
lorsqu'il parlait de son amour! En l'écoutant on rêvait de ces
princesses des contes, accueillies dans un palais enchanté où quelque
génie épris d'une mortelle emprisonne sa bien-aimée dans un paradis de
délices. On le devinait, il aurait voulu, comme ces magiciens, mêler
pour l'adorée les merveilles de l'art, les ciselures, les métaux,
les étoffes, les parfums aux magnificences de la nature domptée,
éternellement fleurie, offrant pour en faire un décor ses oiseaux, ses
blanches étoiles, ses forêts de roses sous les rayons de lune. Et elle,
sa divinité, à travers les discours du pauvre fou, elle apparaissait
aussi comme ces reines de l'Ode aux éclatantes chevelures, aux colliers
de perles, qui marchent sur les tapis d'or et sur le coeur des poëtes,
les Béatrix, les Cassandre, les Elvire qui pour toute l'éternité se
détachent sur un fond d'immuable azur.
Ainsi perdu dans une adoration extasiée, n'écoutant nos paroles que pour
les rapporter à son idée fixe, il se berçait lui-même dans son rêve;
mais à chaque instant, à toutes les minutes, redevenu automate et
marionnette, il allait à l'armoire, et, maintenant sans interrompre ses
divagations, car il s'était enfin familiarisé avec nous, régulièrement,
froidement, mécaniquement, sans repos, sans trêve, il avalait le
breuvage brûlant, et chaque fois il refermait l'armoire et il revenait
vers nous ressuscité pour une minute, comme s'il eût bu en effet la
flamme même de la vie. En bas de l'armoire, posée sur le parquet, il y
avait une dame-jeanne noire et luisante que je n'avais pas vue d'abord;
quand le flacon d'eau-de-vie était vide, Margueritte le remplissait avec
la dame-jeanne, regardant sournoisement à droite et à gauche, comme pour
s'assurer qu'il n'était pas épié, car il s'imaginait dans sa folie que
nous ne pouvions rien saisir de tout ce manége. Mais comme il allait
remplir le flacon pour la seconde fois, il leva et agita en vain
l'énorme bouteille, elle était parfaitement vide, pas une goutte de
liquide ne tomba de son goulot desséché. Alors le visage de Margueritte
prit l'expression d'une stupéfaction désespérée; il eut le regard
fixe, comme ces naufragés perdu sur un frêle radeau, qui interrogent
l'immensité des mers, les profondeurs de l'eau et du ciel, et se
demandent avec épouvante si le salut pourra sortir pour eux de ces
vastes abîmes. Vanvedelle s'approcha de lui et lui glissa quelque chose
dans la main; aussitôt sans le remercier, sans le regarder, Margueritte
cacha la dame-jeanne sous sa longue redingote brune et sortit
précipitamment avec la légèreté d'un fantôme, sans refermer la porte de
sa chambre. Nous avions eu à peine le temps d'échanger quelques mots,
Vanvedelle et moi, que déjà le fou était de retour, planté devant
l'armoire, et que soulevant comme une plume la bouteille aux larges
flancs, il remplissait le flacon avec une rare dextérité et sans
répandre une seule goutte d'eau-de-vie. Il avait remis la dame-jeanne à
sa place, il avait rempli son verre, et déjà il le portait à ses lèvres,
quand ses yeux rencontrèrent directement les miens. Alors son bras
s'abaissa et je le vis humble et troublé comme lorsqu'il était venu nous
ouvrir sa porte à notre arrivée. Il se mit à balbutier, puis il chercha
à la hâte sur un meuble encombré d'objets en désordre un verre qu'il
lava avec soin et qu'il se mit à essuyer à tour de bras avec un chiffon
tout déchiré, mais fort propre. Il sembla faire un très-pénible effort
en versant un peu d'eau-de-vie dans ce verre, qu'il me présenta ensuite
avec un empressement presque suppliant, comme s'il eût eu quelque chose
à se faire pardonner.
--Monsieur, me dit-il, si j'osais me permettre... Monsieur (son geste
devenait de plus en plus humble), celle-là est très-bonne... je vous
assure, elle n'est vraiment pas mauvaise... pas du tout mauvaise...
Vanvedelle me faisait signe d'accepter, je pris le verre, et dès que je
l'eus porté à mes lèvres, il me fut impossible de retenir une grimace
significative. Jamais plus effroyable breuvage n'avait brûlé un palais
humain, et ce fut pour moi un problème insoluble de me figurer où la
police laissait fabriquer le poison innommé qui faisait vivre le pauvre
Margueritte. Quant à lui, il était déjà à l'armoire, et il lappait son
verre d'eau-de-vie avec une joie extatique, comme si cet odieux mélange
eût été la pure ambroisie du ciel.
Sans lui donner le temps de revenir vers nous, Vandevelle, qui semblait
exercer une sorte d'autorité sur Margueritte, alla à lui et lui posa sa
main sur le bras pour le forcer à écouter.
--Eh bien, M. Margueritte, lui dit-il d'une voix ferme, est-ce que vous
ne voulez plus faire de peinture? Vous savez que vous m'avez promis un
tableau, et voilà mon ami M. X... qui serait aussi très-heureux de vous
en acheter un.
--Ah! oui, fit Margueritte s'animant, un tableau, certainement, je veux
faire un tableau, mais voyez-vous, c'est si difficile! On le porte dans
sa pensée... les ombres se dissipent... il est là devant vos yeux... et
puis vous prenez les pinceaux, ça n'est plus ça... (Il alla à l'armoire
et but.) Et puis, voyez-vous..., vous les adorez... elles vous trompent!
Un tableau, c'est un effort... un effort... d'amour. Nous n'avons pas...
les mots, comme un poëte. Il faut trouver sur la palette... des tons...
qui arrachent les larmes... qui exaltent, comme un cri de guerre!
(Il alla à l'armoire et but deux verres.) Trompé, ce n'est rien,
c'est-à-dire... ah! c'est horrible, mais ce n'est rien. L'enfer...
c'est quand elle n'est pas là... alors le tableau... la pensée... vous
déborde... vous tue à force d'amour!...
Il était retourné à l'armoire, et il vit mes yeux fixés sur les siens
avec une expression de douloureuse pitié. Aussitôt il baissa la tête
sans me quitter du regard, il se mit à agiter sa main, cherchant
machinalement le verre dans lequel il m'avait une première fois offert
de l'eau-de-vie.
--Monsieur, balbutiait-il, si j'osais vous offrir... vraiment elle est
bonne... pas du tout mauvaise... on me la donne de confiance... pas du
tout mauvaise... et s'adressant à Vandevelle: N'est-ce pas qu'elle est
jolie... comme les anges! C'est ce rose de sa lèvre qui vous... qui vous
persuade... en voyant ce rose... Monsieur, on comprend bien... qu'elle a
raison... qu'elle est bonne... vraiment, fit-il en me tendant le verre,
pas mauvaise... je vous assure... pas du tout mauvaise!
Vandevelle m'avait fait un signe; nous sortîmes sans dire adieu au
pauvre fou, pour ne pas l'arracher à son rêve. Quand nous nous trouvâmes
dans la rue, mon ami, très-curieux de savoir quelle impression j'en
avais ressentie, se mit à me parler du singulier spectacle auquel
nous venions d'assister, mais il m'était impossible de rien écouter
patiemment ou plutôt de rien comprendre. Toujours j'avais devant les
yeux ce spectre allant de la cheminée à l'armoire, buvant, revenant,
avec la régularité automatique des personnages de bois que mettaient en
mouvement les anciennes horloges d'Allemagne. Je marchais, poursuivi par
ce cauchemar, qui ne me semblait plus avoir jamais eu rien de réel, mais
qui avait pris possession de moi avec une tyrannie étrange; si bien que
_je le regardais_ encore, lorsque nous arrivâmes chez M. Silveira.
Le célèbre collectionneur était absent, mais les honneurs de sa galerie
nous furent faits par son fils, charmant jeune homme de vingt ans qui
semble avoir dérobé une beauté presque surhumaine aux chefs-d'oeuvre
parmi lesquels il a été élevé et qui deviendra certainement un peintre,
car il a su se nourrir de la moelle des lions, et vivre en communion de
tous les instants avec Rembrandt, Léonard de Vinci et Rubens lui-même,
sans laisser altérer jamais par la lèpre de l'imitation son originalité
native. Rodrigue Silveira comprit tout de suite et à demi-mot que je
désirais voir uniquement les trois tableaux annoncés par Vandevelle, et
ces trois tableaux, _Hélène_, _Dorimène_, _la Fille d'Hérodiade_, il
me les laissa examiner comme je le voulus et autant que je le voulus,
admirable condescendance de la part d'un homme qui avait le droit de me
faire subir tant de notices! Inutile de dire que du premier coup d'oeil
j'avais reconnu dans les trois tableaux la tête si ardemment admirée
chez Vandevelle, l'adorable tête d'enfant, mais trois fois embellie,
transfigurée par la passion intérieure, et portant avec une joie
sérieuse la fulgurante immortalité du chef-d'oeuvre qui vivra autant que
la race des hommes.
Hélène! Hélène! la Vénus terrestre sans cesse rajeunie dans un flot
d'éternité! la fiancée inviolée de toutes les nobles âmes, l'amante
de Faustus bien avant cette vulgaire Gretchen qui ne sut que
mourir! Hélène, la vivante divinité attendue par ce grand Ange de la
Renaissance, qu'Albert Durer condamne, elle absente, aux affres du
découragement et au supplice de l'immobilité farouche! Hélène! Hélène!
elle vivait là, sur cette toile éclairée par la lumière du génie, mais
jeune, mais vierge, échevelée, sauvage, enfant comme Juliette, telle que
le géant Amour la regardait lui-même avec épouvante, lorsqu'elle allait
fuir le palais de son père avec Thésée, le tueur de brigands, fière
d'appuyer sa tête sur la large poitrine du héros et de baiser ses mains
sanglantes. Attentive à chaque bruit, craignant d'être surprise, mais
décidée à fuir, le front baigné dans le matin rose, elle dit à sa maison
un dédaigneux adieu, et rassemble à la hâte des bijoux barbares. Certes,
ce n'est pas là une figure grecque, copiée sur les bas-reliefs du
Parthénon, et cependant c'est Hélène, et non une autre, car, quelle
autre que celle-ci, éclatante comme le soleil et terrible comme une
armée rangée en bataille, appelle d'une lèvre avide, attend comme une
chose due, aspire d'une haleine embaumée de myrrhe les adorations de
toutes les générations d'hommes? Oh! sa lèvre qui est pareille à un
ruban d'écarlate! sa tête couronnée d'un or très-pur! quand nos lois,
nos histoires, quand les vains monuments de notre poésie s'en seront
allés à l'oubli et à la poussière, quand notre civilisation aura
fait place à d'autres, des savants encore, dans des villes dont nul
aujourd'hui ne peut deviner le nom, cacheront leur tête dans leurs mains
brûlantes, dévorés d'amour pour la gloire impérissable d'Hélène! Et
cette amante de tous les siècles, cette reine que rien ne détrône,
brillante de jeunesse, entourée de fleuves de sang, je la voyais sous
mes yeux, vivante, évoquée par la toute-puissance d'un magicien qui,
d'un vol effréné, a plongé dans le gouffre du temps pour en rapporter
cette proie adorable! Je la voyais, et près d'elle, également jeunes,
belles et féroces, Dorimène et la fille d'Hérodiade. Dorimène la plus
cruelle des créatures impitoyables enfantées par le doux Molière;
Dorimène, vêtue de satin fleuri, de pourpre et de métaux, étalant ses
perles, ses dentelles, ses rubans d'or, portant sa tête comme une fleur,
et laissant tomber ces paroles, dont l'écho ne s'arrêtera plus jamais
tant que durera l'épouvantable représentation de la comédie humaine.
«Adieu; il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables pour
quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter
toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoierai les marchands.»
Mais celle-ci, la plus chérie de toutes, celle dont le grand Heine fut
le dernier amoureux, suivant sa chasse par les nuits d'étoiles, et,
le jour, s'asseyant sur la pierre de son tombeau; celle-ci, la fille
d'Hérodiade, que pare la grâce ingénue du meurtre, vivante figure
de l'Asie sanglante et voluptueuse, noyée dans les parfums, celle-ci
n'est-elle pas vêtue d'étoffes plus riches que ses deux compagnes,
n'a-t-elle pas des yeux plus fauves et des cils plus soyeux, ne
porte-t-elle pas au cou des perles plus rares? Celle-ci, le génie du
peintre l'a créée tout entière, car l'évangile de saint Marc ne
contient pas à propos d'elle un seul mot de description. «Car la fille
d'Hérodiade y étant entrée et ayant dansé devant Hérode...» Et c'est
tout. Ainsi le peintre l'a devinée, l'a faite de rien? Oh! non, je
me trompe, déjà elle vivait dans toutes les âmes avec tous les
enchantements de la forme divine, et pour cela, pour être vue plus
brillante que l'Orient, plus jeune que l'Aurore, plus femme que ne fut
Ève dans le jardin des parfums, il lui a suffi d'avoir tenu dans ses
mains une tête coupée, car il est si vrai que nous ne pouvons rien
aimer, sinon les petites mains teintes de notre sang! Mais cet amour de
parure, de musique, de danse effrénée, cette joie sereine et tranquille
du meurtre accompli, comme il les avait compris à travers le poëme non
écrit, l'artiste qui avait tiré ces trois femmes de son coeur déchiré!
Quel harem fait pour y rêver mille ans, la muraille où sourient ces
trois femmes qui sont la même, avec leur nuage de cheveux crêpés sur le
front, leur lèvre écarlate et leur prunelle d'or pleine d'étincelles!
Jamais, dans le plus complet délire causé par l'ivresse du vin, je n'ai
aussi absolument oublié des circonstances insignifiantes de ma vie que
je n'oubliai ce jour-là tout ce qui a pu se passer depuis le moment où
je contemplai, fou d'amour, éperdu de douleur, ces trois tableaux dans
la galerie de M. Silveira. Comment j'en sortis, comment je quittait mon
ami, comment je revins à Paris, c'est ce qu'il me serait impossible de
dire, quand même on me donnerait trois éternités pour me le rappeler;
car les heures passées devant ces figures suaves ne m'apparaissent plus
que comme une sensation poignante, mortelle, infinie, dans laquelle
l'idée de temps et de durée n'entre pour rien. Il me serait même bien
difficile de déterminer le temps qui s'écoula entre ce moment unique
dans ma vie et celui où Vanvedelle, m'ayant un jour mandé par une lettre
pressante, me raconta enfin, tout en déjeunant, l'histoire du pauvre
Margueritte, que je revoyais toujours ouvrant d'un geste effaré, pour
y puiser la mort, la sinistre armoire, la porte de chêne sculpté que
surmonte un buste de femme dans la manière de Coysevox, la porte de la
sinistre armoire.
--Margueritte, me dit-il, avait dix-huit ans à l'époque où je le vis
pour la première fois, c'est-à-dire en 1838. A ce moment-là, vous aurez
peine à le croire, il était beau comme un prince de contes de fées. Je
le vois encore, svelte, imberbe, blanc et rose comme une femme avec
une forêt de cheveux châtains. Quoique peu parleur, nous le trouvions
extrêmement spirituel, d'un esprit fait surtout de divination, car il
nous étonnait tout à coup par des aperçus nouveaux et infinis sur des
choses abstraites, qu'il n'avait pas étudiées et dont il ne devait avoir
aucune notion. En ce qui concerne le côté pittoresque, son ingéniosité
était plus inouïe encore et vous n'auriez pas trouvé un autre homme
comme lui pour vous décrire pierre par pierre, après avoir bu quelques
verres de punch, Babylone ou Palmyre, ou toute autre cité détruite
depuis des milliers d'années. En temps ordinaire, et non animé par la
conversation, il se montrait ignorant comme un danseur, et indifférent
sur les affaires du temps au point de ne pas connaître le nom d'un
seul des souverains de l'Europe. Mais le caractère distinctif de sa
personnalité était surtout une paresse à toute épreuve et poussée
jusqu'au paradoxe. Pauvre comme Job, il ne se serait pas baissé pour
ramasser un billet de mille francs, et il n'aurait pas fait cinquante
lieues en chemin de fer pour aller chercher une fortune. Il était
peintre, ou passait pour un peintre, uniquement parce qu'il avait adopté
le mot de «peintre» comme représentatif de la profession qu'il était
censé exercer, car il ne peignait et même ne faisait absolument rien sur
la terre, où il aurait semblé jouer un rôle tout à fait analogue à celui
du lys de l'Écriture, si le délabrement excessif de sa toilette n'eût
repoussé toute comparaison entre lui et la fleur plus splendidement
vêtue que le roi Salomon. Il habitait, rue de Tournon, une grande
chambre donnant sur des jardins; mais on aurait vainement cherché dans
ce galetas une chaise ou un chevalet ou une carafe. Un matelas posé à
même sur le carreau, et sur lequel une couverture en lambeaux et des
draps sales formaient un hideux fouillis, plus une masse de bouquins et
quelques gravures souillées et déchirées, le tout épars sur le carreau,
tel était son mobilier. Quelquefois, cinq ou six fois par an
peut-être, Pierre Margueritte ébauchait à la sanguine une tête de
femme très-purement dessinée, ou, sur quelque planche volée au hasard,
brossait un tableau de fleurs, ne représentant aucunement des fleurs,
mais offrant au regard des harmonies de couleurs très-amusantes, quelque
chose comme une palette arrangée à souhait pour le plaisir des yeux.
Ces travaux, il les faisait dans son lit, couché, puis il les jetait en
quelque coin et ne tentait en aucun cas de les vendre, car il recevait
d'un sien oncle une pension de cinquante francs par mois, pension qui
suffisait amplement à ses besoins, puisqu'il n'avait aucune espèce de
besoins. La suite dans les idées ne se révélait chez lui que par la
ténacité vraiment digne d'éloges avec laquelle il fumait la cigarette,
ne se lassant jamais de rouler une pincée de tabac dans ces petits
morceaux de papier, d'allumer la cigarette, de la jeter à peine entamée
et d'en faire une autre. On aurait dit qu'il était condamné à accomplir
ce travail comme Sisyphe à rouler son rocher au haut de la montagne,
et Ixion à tourner sur la roue ailée où il est retenu par des noeuds de
serpents. En fait de littérature, il connaissait, par les traductions
courantes, la Bible et les poëtes grecs et latins, mais il faisait sa
seule lecture des romans de M. Paul de Kock, qui, selon lui, est, de
tous les écrivains, celui dont les ouvrages sont le plus faciles à
lire. Il fuyait l'amour, comme exigeant des démarches trop multipliées.
Souvent, après avoir courtisé, au bal ou au concert de la Chartreuse,
quelque fillette en bonnet de linge et l'avoir invitée à dîner, il
s'excusait sous quelque prétexte et vidait sa bourse dans le tablier de
son infante, pour se dispenser de l'accompagner chez le traiteur. En un
mot, il jouait ici-bas les inutilités avec une conscience rare, quand se
produisit le tout petit événement qui devait être le seul événement de
sa vie.
Il y avait alors dans la rue de la Verrerie (je ne sais s'il existe
encore), un petit bal presque exclusivement fréquenté par les jeunes
filles juives qui servent de modèles aux peintres et aux statuaires.
Margueritte y rencontra une enfant de treize à quatorze ans, belle,
vous la voyez! me dit Vandevelle, en me montrant la tête peinte que j'ai
essayé de décrire au commencement de ce récit. Céliane Vion était une de
ces créatures nées enchanteresses qui persuadent sans ouvrir la bouche,
et qu'en les regardant on croit spirituelles. Elle n'a peut-être pas
prononcé en sa vie quatre paroles qui eussent le sens commun, et dire
qu'elle a été adorée, ce ne serait rien dire, elle a été admirée par
les plus grands génies de ce temps. Quand elle murmurait: «Bonjour,
Monsieur,» ou «Voulez-vous me couper du pain?» on était tenté de
s'écrier: «Quel mot ravissant!» mais c'étaient ses cils, sa lèvre
éclairée de rose, c'était la ligne ondoyante de son corps qui
ravissaient les âmes. Margueritte et Céliane Vion s'aimèrent à première
vue, comme des héros de Shakspeare, ce qui est bien permis à l'âge
qu'ils avaient. Lui si paresseux, elle si peu éloquente, je suis sûr
qu'ils n'avaient pas échangé vingt mots, lorsqu'on les vit s'en
aller ensemble bras dessus bras dessous, mais ils ressemblaient à s'y
méprendre à ce joli couple d'amants que la bonne fée bénit sur l'autel
de vif-argent et de paillon rouge, à la fin des apothéoses. On aurait
cru voir deux sylphes des premiers jours de printemps, quelque Titania
enfant avec son page, et, en effet, c'était alors le commencement
d'avril, et les feuilles des marronniers du Luxembourg commençaient à
s'ouvrir. Margueritte ne raisonna pas plus son amour pour Céliane qu'il
n'avait raisonné son goût pour la cigarette, la première fois qu'il
avait fumé; le charme l'avait saisi, et il fut évident qu'il y en avait
pour sa vie. Pendant quelques jours, la chambrette de la rue de Tournon
fut délicieuse à voir; Céliane y avait apporté tout un jardin acheté sur
le Quai aux fleurs; Margueritte passait les heures à faire des croquis
d'après elle, tandis que la fillette, folle de parure, rapetassait avec
amour des oripeaux dorés, des rubans, des bijoux de strass et des perles
à la douzaine. Les amis, assis sur le matelas de Margueritte, ne se
lassaient pas de regarder ce nid d'amants épris; mais, un beau matin,
le peintre ferma sa porte en annonçant qu'il voulait travailler.
Vous pensez si un pareil mot dans sa bouche dut étonner ceux qui le
connaissaient; mais cet étonnement ne fut rien auprès de celui qui nous
attendait six semaines plus tard, quand Margueritte pria ses amis de
revenir le voir! Comme par un coup de baguette, le galetas poudreux
avait été transformé en un atelier magnifique et sévère, tendu de
vieilles tapisseries héroïques, meublé avec des bahuts du meilleur temps
de la Renaissance, et décoré de belles armes orientales. Les sièges
en cuir de Cordoue, les miroirs de Venise, le vin dans les carafes de
Bohême, les assiettes de faïence sur le dressoir, le grand lustre de
cuivre, les chandeliers à sept branches, les fleurs de pourpre dans les
vases craquelés complétaient les harmonies d'un luxe sérieux; enfin là
où l'on avait si longtemps marché sur des bouquins blancs de poussière,
les pieds foulaient un épais tapis, moelleux comme un lit de mousse.
Vêtue d'une robe de brocard sur laquelle tombait une lourde chaîne d'or,
Céliane avait l'air d'une jeune patricienne de Venise. Et sur un beau
chevalet de chêne, au milieu de l'atelier, il y avait... devinez quoi?
Le tableau d'_Hélène enfant!_ improvisé dans cet éclair de bonheur. Sous
le puissant aiguillon de la passion, Margueritte avait trouvé à la fois
du génie, de l'argent, l'âpre foi au travail qui déplace les montagnes.
Dans une encoignure, l'armoire que vous avez vue à Versailles supportait
comme aujourd'hui le buste de Céliane; pour elle, son amant avait deviné
la statuaire comme la poésie, car il la chantait en des sonnets d'une
superbe allure! Sur les tables on voyait des bois commencés pour les
éditeurs; Margueritte avait entrepris des illustrations de La Fontaine
et de Shakspeare, rien ne l'effrayait, il se serait chargé, si on
avait voulu, de sertir les étoiles. A l'ouverture du salon de 1839,
Margueritte, la veille obscur et inutile, était pour tout le monde un
grand artiste; la presse l'avait salué comme un maître, la foule le
portait aux nues, les commandes pleuvaient chez lui dru comme grêle, et
il était insulté dans les petits journaux. Mais il ne jouit pas de ce
triomphe, ou plutôt il n'en eut même pas conscience, car il avait en ce
moment-là bien d'autres affaires en tête. Céliane lui jouait ce drame,
si banal à Paris, qui, pourtant, se joue et se raconte encore, de la
maîtresse adorée qui vous trompe avec tous les passants de la rue, et
qui revient à la maison deux ou trois fois par semaine, pour s'écrier
avec des pleurs de crocodile: «Pardonne-moi, c'est toi seul que
j'aime!» Tandis qu'on parlait de lui dans tous les salons et que son
nom défrayait les chroniques, l'amant de Céliane passait ses heures
à interroger des commissionnaires, à se mettre en embuscade dans des
allées de maisons suspectes et à suivre à pied des fiacres. Enfin,
quand sa maîtresse eut disparu tout à fait, Margueritte, à bout de
souffrances, tomba dans une indifférence complète; on le rencontrait
avec une barbe longue, avec une chemise de quinze jours, roulant son
éternelle cigarette. Son mobilier s'en était allé comme il était venu;
quant au travail, il n'en voulait plus entendre parler. M. Silveira, qui
avait acheté l'_Hélène enfant_, inventa des subterfuges impossibles pour
forcer son peintre à reprendre les pinceaux; tout fier d'avoir conquis
la première oeuvre du grand artiste, il convoitait déjà ses oeuvres
futures, et ne craignait rien tant que de les voir s'en aller en fumée.
On accabla Margueritte d'invitations, d'avances d'argent, on voulut le
convertir à la vie de château, peines inutiles! M. Silveira proposa à
l'artiste de lui faire obtenir un travail de décoration dans une église;
il mit sur son chemin vingt femmes très-désirables; rien n'y fit,
désormais la vie de Margueritte s'appelait Céliane. Cet homme, qui avait
été grand une heure, marchait devant lui, échevelé, hébété, ne mangeant
plus et se traînant de café en café pour y vider stupidement des
carafons d'eau-de-vie. Comme tant d'autres, il demanda l'engourdissement
à cette affreuse liqueur, et se laissa tout entier dévorer par elle.
Mais, comme tous les malheureux qui se livrent à la sorcière blonde,
il sentit bientôt son palais se blaser et ne le réveilla plus qu'en le
déchirant avec des breuvages sans nom. L'eau-de-vie de l'estaminet et de
la brasserie lui paraissait fade; il lui fallait cet alcool au goût de
poivre que le marchand de vins débite dans des verres qui peuvent tomber
du cinquième étage sans se casser. Parfois, attablé dans une brasserie
devant un flacon d'eau-de-vie avec deux ou trois camarades, Margueritte,
sous un prétexte, les quittait, laissant son verre à demi plein, et
traversait la rue pour aller boire du trois-six sur le comptoir
d'un liquoriste. A ces tristes excès il demandait, ai-je dit,
l'engourdissement; oui, seulement cela, et non l'oubli; heureux s'il eût
pu oublier Céliane; mais les femmes de cette trempe n'abandonnent jamais
leur proie, et ces créatures aux appétits fauves ne manquent pas de
revenir de loin en loin donner un coup de dent acérée dans la chair
saignante. Ainsi faisait la juive, tombant du ciel pour un ou deux
jours; alors c'était chez Margueritte une joie, une ivresse, un délire;
il s'installait pour la vie, se remettait au travail, et nourrissait sa
maîtresse de primeurs et de fruits réservés pour la table des rois. On
voyait paraître chez les marchands quelque eau forte égratignée avec une
pointe magistrale, on croyait le peintre ressuscité, puis toute cette
fantasmagorie s'en allait en fumée, Céliane était partie, et, de
nouveau, Margueritte se montrait dans les rues, ivre, pâle, muet, le
visage enterré sous ses longs cheveux desséchés, se traînant de cabaret
en cabaret, et roulant sa cigarette avec une dextérité qui vous donnait
froid.
Il y avait cinq ans, cinq siècles, que l'_Hélène enfant_ avait fait dans
le monde artistique l'effet d'un coup de tonnerre, quand Margueritte,
vieux, abruti, usé, n'ayant plus rien du jeune homme que nous avions
connu, et n'étant même plus son propre fantôme, apprit la mort de
son père. Il héritait d'une vingtaine de mille francs. Nous crûmes
naturellement qu'il boirait pour vingt mille francs de verres
d'eau-de-vie, mais sa folie se manifesta par de nouveaux caprices. Il se
fit habiller par un tailleur en renom, sortit dans un coupé de louage,
et porta des gants gris perle du matin au soir. On le vit dans les
réunions, dans les foyers de théâtre: sans doute, il était las de
ses haillons, et, comme Mercure, voulait se débarbouiller avec de
l'ambroisie. Un soir, des compagnons de flânerie l'avaient entraîné dans
les coulisses de l'École Lyrique. Une femme vêtue de satins splendides,
superbe sous la dentelle et sous la frisure d'or, passait devant lui. Il
n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme inconnue, mais son coeur
battait à se briser, c'est que c'était Céliane! Elle se retourna et le
vit, elle tomba dans ses bras en pleurant. Elle n'avait jamais aimé
que lui, elle avait eu bien des regrets, bien des remords, bien des
désespoirs, car elle avait bien deviné avec son instinct de femme la
haute supériorité de Margueritte et sa bonté angélique, enfin tout le
chapelet des calembredaines sublimes! Ce n'était plus la Céliane du bal
de la Verrerie; toujours svelte, elle était devenue grande, imposante;
ses traits, en conservant toute leur grâce, avaient pris un caractère
de noblesse farouche: sa coiffure seule, crêpée et courte sur le devant,
frisée sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas changé, non
plus que sur sa lèvre sanglante le charme du délicieux éclair rose!
Elle jouait Dorimène du _Mariage forcé_ et jamais peut-être Molière n'a
trouvé une incarnation si parfaite du type rêvé: «Il me tarde déjà que
je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles!»
La représentation finie, Margueritte enleva, emporta Céliane sans lui
laisser le temps de quitter son costume, et ne remarqua même pas qu'au
départ elle causait à voix basse avec un jeune dandy, en l'enveloppant
de ce regard qui sert à accompagner les mensonges. Le surlendemain il
était à son chevalet, créant, tout armée, la Dorimène de Molière. La
vieillesse, l'abattement, la fatigue avaient disparu, c'était le jeune
artiste Margueritte rafraîchi dans les eaux de Jouvence que garde
l'amour, et recommençant une vie glorieuse. Il donna à ses amis un beau
dîner dans lequel il leur présenta Céliane comme la compagne de tout
son avenir; là, il s'accusa, fit sa confession, demanda solennellement
pardon pour les années gaspillées, et parla avec tant d'éloquence vraie
qu'il arracha des larmes. Je compterais par trop sur votre naïveté,
ajouta Vandevelle, si je me croyais obligé de vous dire que cette
seconde liaison de Margueritte se gouverna et se termina absolument
comme la première. Ces amours irrégulières se comportent avec une
régularité parfaite, et rien n'est plus facile que de les réduire en
équations algébriques. Une courtisane qui dévore un imbécile n'est pas
plus injuste qu'un tigre avalant un mouton, et, qu'il le veuille ou non,
chacun fait ici-bas son métier, car tout cela a été arrangé d'avance sur
un scénario inflexible, tracé d'une main ferme. Céliane retourna à l'or,
à la joie, au luxe, comme c'était son devoir, et, comme c'était son
droit, Margueritte retourna à ses verres d'eau-de-vie versés sur le
comptoir d'étain, sans cesser de rouler sa cigarette si bien roulée!
Que les moutons aillent à l'abattoir, c'est la règle, et il n'y a rien
à redire à cela, le point original, c'est que le même mouton y retourne
trois fois de suite, et c'est ce que Margueritte ne manqua pas de faire
scrupuleusement; aussi n'ai-je plus à vous raconter que le troisième
acte de cette infernale comédie, c'est-à-dire le troisième tableau de
Margueritte et ses troisièmes noces avec Céliane. Il y a maintenant
douze années que s'est déroulé ce dernier épisode, dont certains
incidents ont fait alors un assez grand bruit dans la _Gazette des
Tribunaux_. Un matin, vers cinq ou six heures, Margueritte, devenu
depuis longtemps un ivrogne honteux et solitaire, entend des cris
épouvantables, partis d'un étage supérieur à celui qu'il habitait;
c'était sur le boulevard Mont-Parnasse, si désert, comme vous le savez,
et où rien ne trouble d'ordinaire le profond silence. Éveillé
comme d'autres voisins par les funèbres clameurs, Margueritte monte
l'escalier, on venait d'enfoncer la porte. Il entre et voici l'affreux
spectacle qui frappe ses yeux. Dans un appartement d'un aspect
bourgeoisement élégant, où l'on voyait épars sur le parquet des lettres
déchirées et des joyaux mis en pièces, un jeune homme était couché,
mort, sur le lit, envahi déjà par la blancheur de cire du cadavre.
Au coeur, dans la plaie saignante, était fiché encore le couteau avec
lequel il s'était frappé. Une mère à cheveux blancs, en deuil, accablait
de ses malédictions une femme éplorée, agenouillée aux pieds du mort,
Céliane! Margueritte resta là avec les autres voisins, il attendit
l'arrivée des hommes de police, la fin des interrogatoires, et lorsqu'il
fut dûment constaté que le jeune homme couché sur le lit sanglant était
bien mort par un suicide, il prit Céliane par la main, et l'emmena.
Jusqu'à présent elle n'avait eu que l'attrait du vice et de la haine,
elle avait à présent celui du meurtre; et voilà, mon ami, pourquoi
vous avez trouvé peinte avec une réalité si poignante la tête de saint
Jean-Baptiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Hérodiade. Ce
tableau, qui fut payé par M. Silveira dix mille francs, vaporisés en
quinze jours par le modèle, obtint au salon un si prodigieux succès
qu'il fut question de décerner à l'artiste les distinctions les plus
enviées; mais comme le flot du récit de Théramène, la commission des
récompenses recula épouvantée en apprenant à quel homme elle avait
affaire. Mais Margueritte ressemblait au héros du drame; ce qu'il
lui fallait, ce n'était pas faveurs vaines! Tout entier à son rôle de
Silvandre, il se débattait de plus belle dans le filet de Céliane. Il ne
se lassait pas de regarder son sourire couleur de rose; plus que jamais
il la crut pure, dévouée, enfant, angélique, amoureuse; plus que jamais
il recommença à se blottir dans les allées, à payer des commissionnaires
et à suivre des fiacres! Personne cette fois ne prêta la moindre
attention au dénoûment de ce long dépit amoureux: le sentiment parisien
était fixé! Sans rien demander, on sut bien que tout était fini, quand
on revit Margueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non
pas que l'on pût reconnaître son visage, car, tourné vers le comptoir
d'étain, il apparaissait toujours de dos, mais on le devinait à son
échine courbée et à ses cheveux jaunes!
--Ah! m'écriai-je, le malheureux!
--Et maintenant, dit Vandevelle, vous connaissez la simple histoire
de Margueritte et de ses trois tableaux. Qu'a été ce pauvre homme,
aujourd'hui tombé en ruine? Un grand peintre ou un amoureux imbécile?
Les trois toiles sont d'incontestables chefs-d'oeuvre, mais le véritable
artiste existe-t-il sans la fécondité, qui seule fait de lui un
créateur? La nature, cette grande créatrice, s'arrête-t-elle jamais? Une
qualité a-t-elle été véritablement possédée, si elle peut s'endormir
en de si longues léthargies? Pour moi la question est résolue,
malheureusement. N'eût-on jamais vu aucun tableau de Rubens, en en
voyant un on devine qu'il en existe mille autres du même maître, et que
celui-là a été tiré du néant par une main féconde!
--Oui, repris-je, votre artiste est un monstre adorable, mais enfin
un monstre! L'artiste peut aimer, mais à la condition d'adorer dans sa
maîtresse la beauté, et non la chair! Et quand même, au lieu d'être une
courtisane haineuse, comme Céliane, l'idole serait une femme divine, il
ne faut pas qu'elle devienne pour l'artiste l'incarnation palpable
de son génie et la puissance créatrice elle-même, car alors vous vous
exposez à voir votre génie voler des couverts d'argent et assassiner des
fils de famille! La seule et vraie Béatrix du poëte, c'est cette Vénus
idéale, immatérielle et vierge, dont le pied se salirait en marchant sur
les blanches nuées, et dont la forme surhumaine vivra encore dans
les âmes, même après que se seront évanouis les marbres suprêmes dans
lesquels la Grèce en a délicatement fixé les lignes toutes spirituelles.
Excepté celle-là, toutes nos compagnes ne seront jamais que des
concubines, quand même nous les aurions épousées devant les vingt maires
des vingt arrondissements de Paris! Mais à propos, il me manque un
post-scriptum, car, pour compléter ces équipées, il me semble que votre
Margueritte a fini par un mariage, comme les bons vaudevilles?
--Oh! fit Vandevelle, il s'est marié avec Céliane, naturellement! Tous
les deux avaient trop bien mérité cette punition du ciel pour qu'elle
leur fût épargnée. Margueritte, chassé du logement garni qu'il habitait,
avait trouvé un asile à Versailles chez sa mère, pauvre vieille femme
qui l'aime encore comme lorsqu'il avait quatre ans, et qui volontiers
le bercerait sur ses genoux! Il y avait apporté son buste en marbre de
Céliane et l'armoire qui lui servait de support, seul reste qu'il
eût conservé de ses splendeurs, et il végétait dans un abrutissement
sauvage, semant autour de lui des bouts de cigarettes que sa mère
balayait avec une patience ineffable. En allant acheter de l'eau-de-vie
dans un de ces mauvais lieux du plus bas étage, où le passant peut
varier ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et
qui peuplent la rue de Marly, il y trouva Céliane en robe d'indienne,
attablée entre des soldats, Céliane, vieille à trente-trois ans, presque
chauve, défigurée par la petite vérole, enrouée et sale, et les joues
peintes avec du rouge à deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle
était naguère au bal de la Verrerie, alors qu'il lui disait comme Faust
à Marguerite: Ma belle demoiselle! et que flottait, confuse encore dans
son cerveau, la cruelle enfant Hélène, rassemblant ses bijoux barbares
pour s'enfuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bordés de
lauriers-roses! Cette fois-là, comme les autres, il la prit par la
main et l'emmena. Ils se sont mariés un mois plus tard, et depuis
lors Margueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire
l'eau-de-vie au goût de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez
vu, dans l'armoire. Céliane, qui le méprise et le hait de tout l'amour
qu'il a toujours eu pour elle, le brutalise avec d'horribles façons
de mégère, tandis qu'au contraire sa mère le choie comme un bambino et
l'endort le soir en lui chantant des chansons de nourrice. Mais, par un
singulier caprice de sa folie, il se figure que c'est Céliane qui lui
dit des choses douces et sa mère qui le maltraite; quand sa mère lui
adresse un de ces mots affectueux qui guérissent les plus cuisantes
blessures, il lui lance en dessous un regard de haine, et, sous les
injures de Céliane, il s'arrête extasié, comme s'il entendait la harpe
d'un ange! Enfin, il croit reconnaître la voix de Céliane dans cette
voix qui chante des chansons de nourrice pour l'endormir! Toutefois il
se livre contre sa méchante femme à une vengeance à la fois terrible
et bien involontaire. Comme, en entrant dans le cabaret où il l'a
retrouvée, il a entendu les soldats attablés avec elle la nommer Aglaé,
ce nom lui est resté dans la mémoire, et chaque fois que Céliane lui
jette les épithètes de crétin ou de misérable, il la remercie avec un
charmant sourire, mais toujours en l'appelant: Chère Aglaé! Ainsi, dans
son innocente manie, il lui rappelle à chaque instant le bourbier d'où
il l'a tirée, car la vérité sort de la bouche des enfants!
--Allons! dis-je avec mélancolie, en voilà un qui a fini sa tâche! S'il
doit peindre encore, ce sera «dans les cieux,» comme le poëte Ronsard.
--Qui sait? me répondit Vandevelle d'un air de mystère. Si je vous ai
prié de venir, si je vous ai fait ce récit aujourd'hui, c'est qu'il y a
un grand événement. Voyez cette lettre à aspect bizarre, écrite sur du
papier d'office, qui m'est arrivée par la poste; elle est de Margueritte
lui-même! Tenez, regardez-la; ne sent-on pas toute la peine qu'il a eue
à l'écrire? Et comme il est facile de deviner les repos qu'il a pris
pour aller à l'armoire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots,
l'encre devient pâle, l'écriture faiblit; puis elle reprend, hardie et
pleine de sûreté. Cette lettre, où il y a en tout dix-huit lignes,
est d'un bout à l'autre transcrite avec deux écritures absolument
différentes l'une de l'autre, si bien que, pour en donner une idée juste
si on la reproduisait par la typographie, il faudrait composer en romain
les mots tracés avec une ferme volonté, et en italique ceux qui ont été
tremblés par une main défaillante.
Vandevelle me tendit la lettre, et je lus les lignes suivantes, où se
mêlaient si étroitement, hélas! la raison et la folie:
«Monsieur VANDEVELLE, 15, rue des _Saints-Pères, Paris_.
«Monsieur, vous avez eu pour moi tant de _bontés, que j'ose_
m'adresser à votre coeur généreux. Ceci est la prière _d'un
mourant_; _vous l'exaucerez_, j'en suis certain, car aucune
des souffrances de _l'artiste ne vous_ est inconnue, et vous
devinerez ce que j'ai _subi de luttes_ intérieures avant de vous
demander la seule chose qui puisse _me donner ici-bas_ une heure
d'apaisement. Il me faut deux mille _francs, et je_ vous supplie
de me les apporter; mais _s'il est vrai que_ vous ayez trouvé à
mes tableaux un mérite au-dessus _du vulgaire_, vous ne perdrez
pas complètement cet argent. Il y a encore un _peintre en moi_,
_quoique_ tout le monde l'ignore; vous aurez donc un _tableau_.
_Il représente_, sous sa figure de déesse, ma bien-aimée Aglaé,
_dont j'ai peint_ l'apothéose en plein ciel, où les génies
l'adorent _dans un jardin_ de délices fleuri et rayonnant,
parmi le choeur émerveillé des étoiles. J'ai voulu assurer une
immortalité glorieuse à celle qui _a été mon ange_ sur cette
terre de misère. _J'espère, Monsieur_, que cette vision,
réalisée dans un _moment d'inspiration_ fortifiante, ne vous
déplaira pas, et _que la possession_ de la seule toile où j'ai
pu faire vivre mon âme compensera un peu le grand sacrifice que
_je vous demande_. C'est le voeu ardent et _réellement sincère_
de
«Votre très-_humble_, _très-reconnaissant_ et très-dévoué
serviteur,
«Pierre MARGUERITTE.»
--Et, dis-je à Vandevelle, vous croyez au tableau?
--Ma foi, fit-il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il existe,
je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'être exposé à sacrifier
deux mille francs. Par malheur, sa description naïve donne l'idée d'un
décor du spectacle de Séraphin, et, en supposant que tout ceci ne soit
pas rêverie pure, j'ai bien peur que le pauvre Margueritte n'ait peint
qu'une enseigne pour les baraque de la foire. Enfin, je jouerai sur
cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-ils lui être
offerts comme un présent, je les porterai encore au pauvre Margueritte.
Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse satisfaire son dernier
désir. Si les pauvres gens qui périssent dans un naufrage n'étaient
pas séparés du monde vivant par l'immensité des mers, qui de nous leur
refuserait quelque chose? Eh bien, ce malheureux artiste est cela, un
naufragé aux doigts crispés sur une planche qui sombre et que le gouffre
engloutit. Partons pour Versailles.
Comme nous traversions le corridor noir qui conduit à la chambre de
Margueritte, nous entendîmes une voix perçante et enrouée, rendue
tremblante par la colère. C'était Céliane qui injuriait son mari, comme
de coutume; mais elle se tut en entendant frapper à la porte. Nous
entrâmes, et tout de suite je vis cette affreuse créature, ô misère!
ajustée comme une baladine de tréteaux, avec des loques et des bijoux de
cuivre, lissant de la main ses rares cheveux, roux sous la pommade, et
nous regardant avec son oeil stupide et féroce. A côté d'elle, sur la
table, il y avait des oripeaux dorés qu'elle ravaudait, et sur lesquels
elle cousait des paillettes, bleues de vert-de-gris. Comme l'autre fois,
des casseroles, des plats non lavés étaient épars; mais la mère, pâle,
triste, très-digne sous ses cheveux blancs, surveillait, assise près de
la cheminée, une marmite pleine d'eau, évidemment destinée à réparer ce
désordre, et, tout en se livrant aux travaux du ménage, elle contemplait
son fils avec des regards fous d'amour; il n'était pas difficile de
voir qu'elle avait aussi sa démence. Margueritte venait de refermer
son armoire; il marchait, et essuyait de sa main maigre ses lèvres
pendantes, où perlaient encore des gouttes d'eau-de-vie.
--Pardon, monsieur Vandevelle, dit Céliane, de vous recevoir dans une
chambre si mal rangée.
--C'est à nous, madame, de nous excuser, fit Vandevelle.
--Mais, continua la cruelle mégère, que voulez-vous que nous fassions
avec ce crétin, avec ce méchant homme qui nous fait tourner les
sangs! Ah! monsieur, si vous pouviez obtenir qu'on nous le mette aux
Incurables! A quoi est-ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et à
en faire aux autres. Ah! fichue galère!
La vieille femme adressait à Céliane des gestes suppliants.
--Chère, chère Aglaé! s'écria gracieusement Margueritte en s'approchant
subitement de Vandevelle. Puis, lui tournant le dos par un mouvement
exécuté avec beaucoup de prestesse, il tendit derrière lui sa main
ouverte. Vandevelle y mit les deux billets de mille francs, que le fou
escamota avec une adresse inouïe. Feignant alors de voir, sur le collet
d'habit de Vandevelle, une peluche qu'il voulait enlever, il se baissa
vers lui et lui jeta tout bas dans l'oreille ces mots étranges:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Il paraissait déjà arrivé au dernier degré de l'ivresse. Il alla à son
armoire et but deux verres d'eau-de-vie, puis il revint vers nous, la
taille droite et l'oeil presque brillant.
--Ah! nous dit-il, on est bien heureux d'être... d'être... d'être... (Il
alla à l'armoire et but.) aimé comme je le suis, parce que, voyez-vous,
il y a des... il y a des... (Il alla à l'armoire.) artistes... qui ne
sont pas... heureux en... (Il alla à l'armoire.) ménage, et alors...
(Puis, tout bas à Vandevelle.) Chez le chaudronnier! chez le
chaudronnier!
--Pierre, mon bon fils, dit la mère éperdue, prends garde, ne t'anime
pas ainsi, par pitié!
Margueritte lui jeta un regard de haine.
--Le scélérat! s'écria Céliane, il ne mourra donc jamais!
Et toujours elle rapetassait ses oripeaux dorés.
--Ma vie! mon âme! chère, chère Aglaé! murmura tendrement Margueritte.
Puis il retourna à l'armoire, et il parlait tout en buvant, ne
s'interrompant plus de parler et de boire, tout en tournant la tête de
tous côtés, comme un homme effaré.
--Il y a des artistes à qui leurs femmes mangent... mangent...
mangent... (Il but.) le coeur! Mais elle, mon Aglaé, ma chère...
Aglaé... c'est le trésor... le trésor... (Il buvait.) de ma vie! Sa
beauté m'empêche de voir... de voir... (Il buvait encore.) le spectacle
affreux... affreux... affreux.
Margueritte tomba ivre-mort. Cependant, il rouvrit encore les yeux, fit
signe à Vandevelle de s'approcher, et lui dit d'une voix gutturale comme
un râle de mort:
--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!
Nous voulions porter quelque secours à Margueritte, que sa femme
laissait là par terre avec une indifférence sereine, ravaudant toujours;
mais la vieille mère courut à lui; elle le prit dans ses bras comme un
petit enfant, couvrit son front de baisers, et d'une voix extasiée:
--Laissez-le, dit-elle; il est soûl!
Il est soûl! Elle nous dit ces mots abominables du ton dont une jeune
mère, le modèle de la Vierge à la Chaise, aurait dit: Il dort! en
parlant d'un ange enfant à la joue rose, couronné de ses boucles d'or;
et certes, cette tendre folie de la mère au coeur saignant était bien le
dernier mot de l'épouvante humaine! Céliane nous fit une belle révérence
prétentieuse, comme si elle eût été encore au foyer de l'École Lyrique,
dans son resplendissant costume de Dorimène.
J'avais hâte de fuir de cette maison de suppliciés. Je pris Vandevelle
par le bras, et je l'entraînai d'un pas rapide.
--Ainsi, lui dis-je, ce malheureux meurt en vous volant, et il ne lui
aura manqué aucune honte, aucune misère. Non-seulement le tableau promis
n'existe pas et n'existera jamais, à coup sûr, mais aussi je n'ai pas
revu cette toile couverte de barbouillages, triste monument de folie!
qui avait attristé nos yeux la première fois que nous sommes venus
visiter Margueritte. Le chevalet même a disparu; je suppose qu'on en
aura fait du feu, et c'était bien le seul parti à prendre. D'ailleurs,
ne dois-je pas vous féliciter pour vos deux mille francs perdus? Jugez
de ce que ç'aurait été si, par-dessus le marché, vous aviez été condamné
à accrocher sur vos murs la composition insensée qu'aurait pu rêver le
cerveau de ce spectre! Pensez-vous qu'elle aurait été assez ridicule,
cette apothéose de la farouche Aglaé parmi des pivoines et des anges de
romance?
--Je pense, dit Vandevelle, dont la réflexion m'ouvrit les yeux, je
pense qu'il faut trouver le chaudronnier.
Nous le trouvâmes en effet, en nous renseignant dans la première
boutique venue. C'était un chaudronnier en chambre, nommé Mestrezat, qui
habitait un galetas situé précisément au-dessus de celui où vivait la
famille de M. Margueritte. En nous voyant, il devina qui nous étions, et
comprit tout de suite ce dont il s'agissait.
--Monsieur Vandevelle, sans doute? demanda-t-il en regardant mon
compagnon.
--En effet, monsieur.
--Monsieur, reprit-il, mon voisin, le pauvre M. Margueritte, croit
être votre débiteur. Vous savez que cet excellent homme a le cerveau
affaibli. J'ignore donc si cette dette est réelle ou si elle n'existe
que dans son imagination. Quoi qu'il en soit, il a entrepris de faire un
tableau pour s'acquitter envers vous; mais comme la vue de cet ouvrage
commencé a mis dans une grande colère sa femme ou sa mère, je n'ai pas
bien compris de laquelle il s'agit, M. Margueritte a profité d'une
heure où il était seul à la maison pour apporter chez moi sa toile, son
chevalet et ses brosses, et en même temps il m'a prié de lui acheter
quelques couleurs. Depuis ce moment-là, chaque fois qu'il a pu
s'échapper, il est venu travailler ici. Aujourd'hui, son ouvrage est
terminé. Peut-être, monsieur, préférez-vous qu'il ne vaut pas votre
argent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ignorance, il me semble
que c'est vrai comme la vérité.
Le chaudronnier passa dans une pièce voisine, et revint apportant le
chevalet sur lequel était posée une grande toile. O surprise de voir un
pareil chef-d'oeuvre! Ce tableau, oeuvre d'une vengeance involontaire
et d'une haine inconsciente, c'était l'affreux intérieur de Margueritte,
avec les plats non lavés, avec les casseroles sales, avec les oripeaux,
les jupes d'acier, les bottines et les corsets avachis épars sur les
meubles. Un seul personnage était là, Céliane ou plutôt Aglaé, cruelle,
hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pommadés, levant amoureusement
ses yeux sans cils et sans sourcils, gravée de la petite vérole sous son
rouge, et ravaudant une étoffe rose ornée de paillettes vert-de-grisées,
sur laquelle se détachait le bord noir de ses ongles. Dans un coin, on
voyait le flacon d'eau-de-vie et le verre encore doré par le liquide,
sur un rayon de la sinistre armoire, que couronnait le buste de Céliane.
O mystères de la démence! ce chef-d'oeuvre, ce drame poignant, ce
cri d'une âme ulcérée, Margueritte l'avait trouvé malgré lui, sans le
savoir; et tandis qu'il clouait son ennemie au pilori éternel, il avait
cru la peindre en déesse triomphante, traînant sa robe de neige sur les
bleus escaliers de saphir, blonde couronnée d'or échevelé, effarée au
milieu des roses célestes, et ravissant vers les zones supérieures les
anges entraînés dans le rhythme fulgurant de sa lyre et les choeurs
éblouis et bondissants des froides étoiles!
Deux jours plus tard, une lettre de M. Mestrezat nous pressait,
Vandevelle et moi, de nous rendre sans retard à Versailles. Margueritte
était à sa dernière heure. Malgré toute la diligence possible, nous
arrivâmes trop tard pour qu'il pût nous parler; mais de sa main
livide, et levant vers nous un oeil éteint, il fit signe qu'il nous
reconnaissait, et montra le chevet de son lit avec insistance; puis il
expira. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'armoire,
et, sous une enveloppe sans cachet, un papier plié en quatre, dont
Vandevelle fit immédiatement la lecture à haute voix. Voici ce qu'il
contenait:
«Ceci est mon testament.
»Je nomme mon exécuteur testamentaire M. Mestrezat, chaudronnier,
chez qui j'ai trouvé la bonté indulgente et la charité que le peuple
conserve, comme le véritable héritage de Jésus.
»Je nomme ma chère mère, dame Marthe-Marie Margueritte, née Duménis, ma
légataire universelle, et je lui donne et lègue expressément, pour
en jouir et disposer à son gré, la rente de six cents francs que j'ai
récemment héritée de mon cousin par alliance, M. Jacques Renevey.
Reconnaissant que le peu d'objets trouvés en ma possession au jour de
mon décès lui appartiendront légitimement, comme une faible compensation
des sacrifices inouïs qu'elle a faits pour loger et héberger chez elle,
pendant trois années, moi et ma femme, mais sachant quelle est son
inaltérable affection pour moi, je la supplie néanmoins de disposer
desdits objets en faveur des personnes dont les noms sont énoncés
ci-dessous. Je supplie aussi ma chère et excellente mère de me pardonner
toutes les peines que je lui ai causées en cette vie, et de me bénir à
cette heure où je vais prier pour elle dans une vie inconnue.»
Céliane eut un imperceptible haussement d'épaules. La mère, immobile
à force de douleur, trouva une énergie nouvelle; chancelante, elle
s'avança jusqu'au lit funèbre et couvrit de mille baisers la tête adorée
de son fils mort. Vandevelle reprit:
«Ma chère mère voudra donc bien, pour l'amour de moi, délivrer en mon
nom et le jour même de mon décès:
»1° A M. Eugène Vandevelle, propriétaire, demeurant à Paris, rue des
Saints-Pères, n° 15, en lui faisant l'abandon des droits de gravure et
de reproduction y attachés, celui de mes tableaux qui est actuellement
entre les mains de M. Mestrezat.»
Céliane nous dévora d'un regard fauve, et de son poing fermé frappa sur
la table avec colère. Vandevelle continua:
«2° A M. José Silveira, propriétaire, demeurant à Versailles, rue de la
Paroisse, n° 3, pour sa galerie, le buste de femme en marbre qui sera
trouvé chez moi, et l'armoire qui lui sert de support.
»3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme...»
En entendant ces mots, je regardai l'armoire fermée, et la clef dans la
main de Vandevelle, et, par une pensée soudaine, je devinai ce qu'était
devenu l'argent emprunté par Margueritte mourant. Je compris, oh! je
compris bien tout de suite que, par un pieux effort d'amour, il avait
voulu donner une dernière fois à Céliane la seule chose qu'elle aime,
des joyaux!
«3° A mademoiselle Céliane Vion, ma femme, ce que contiendra ladite
armoire au jour de mon décès.»
Vandevelle remit la clef à la mère en pleurs, qui la tendit à
Céliane. Celle-ci se précipita vers l'armoire, sa proie, et l'ouvrit
convulsivement. Ce qu'il y avait dans l'armoire, c'étaient bien des
joyaux, en effet! Le flacon où Margueritte puisa la vie et la mort avait
disparu, et à la même place il y avait un écrin de velours bleu tendre.
Céliane l'ouvrit, y plongea ses mains frémissantes, et fit déborder à
l'entour une magnifique parure de topazes, si semblables pour la couleur
à l'eau-de-vie dorée de flammes qui avait été là si longtemps! On
eût dit que l'eau-de-vie elle-même était devenue ces pierreries, qui,
flamboyantes, sinistres, pleines de reflets sanglants, enflammées et
menaçantes, ruisselaient de l'armoire.
LES
NOCES DE MÉDÉRIC