--C'est que j'irai a pied à Messine ou à Palerme, soit qu'on veuille

me pendre dans l'une ou dans l'autre de ces deux villes; et qu'on ne

me liera ni les jambes, ni les bras.

--Accordé.

--A merveille.

Pascal Bruno se retourna vers ses quatre amis, les embrassa les

uns après les autres, et, en les embrassant, leur donna à chacun

rendez-vous à quinze jours de là, dans la montagne; car, sans cette

promesse peut-être, ces braves gens n'eussent-ils pas voulu le

quitter. Puis, saisissant l'otage par le poignet pour qu'il n'essayât

point de s'échapper, il le fit monter avec lui dans la chambre dont

les fenêtres donnaient sur la montagne.

Bientôt les quatre compagnons de Bruno parurent; selon la promesse

faite, ils sortaient armés et parfaitement libres. Les rangs des

miliciens s'ouvrirent devant eux, et ils franchirent sans empêchement

le cordon vivant qui enfermait la petite forteresse; puis ils

continuèrent à s'avancer vers la montagne. Bientôt ils s'enfoncèrent

dans un petit bois d'oliviers qui s'étendait entre le château et la

première colline de la chaîne des monts Pelores; puis ils reparurent

gravissant cette colline, puis enfin ils arrivèrent à son sommet. Là,

tous quatre, les bras enlacés, se retournèrent vers Pascal, qui les

avait suivis d'un long regard, et lui firent un signe avec leurs

chapeaux. Pascal répondit à ce signe avec son mouchoir. Ce dernier

adieu échangé, tous quatre prirent leur course et disparurent de

l'autre côté de la colline.

Alors Pascal lâcha le bras de son otage, qu'il avait fortement serré

jusque-là, et se retournant vers lui:

--Tenez, lui dit-il, vous êtes un brave; j'aime mieux que ce soit vous

qui héritiez de moi que la justice. Voici ma bourse, prenez-la; il y a

dedans trois cent quinze onces. Maintenant je suis à vos ordres.

Le capitaine ne se fit pas prier; il mit la bourse dans sa poche, et

demanda à Pascal s'il n'avait pas quelque dernière recommandation à

lui faire.

--Non, dit Pascal, sinon que je voudrais que mes quatre pauvres chiens

fussent bien placés. Ce sont de bonnes et nobles bêtes qui rendront en

services à leur maître bien au-delà du pain qu'ils lui mangeront.

--Je m'en charge, dit le capitaine.

--Eh bien! voilà tout, répondit Pascal. Ah! quant à ma chienne Lionna,

je désire qu'elle reste avec moi jusqu'au moment de ma mort; c'est ma

favorite.

--C'est convenu, répondit le capitaine.

--Voilà. Il n'y a plus rien que je sache, continua Pascal Bruno avec

la plus grande tranquillité.--Maintenant marchons.

En montrant le chemin au capitaine, qui ne pouvait s'empêcher

d'admirer ce froid et tranquille courage, il descendit le premier;

le capitaine le suivit, et tous deux arrivèrent, au milieu du plus

profond silence, au premier rang des miliciens.

--Me voilà, dit Pascal. Maintenant où allons-nous?

--A Messine, dirent les trois capitaines.

--A Messine, soit, reprit Bruno. Marchons donc.

Et il prit la route de Messine entre deux haies de miliciens, tenant

le milieu de la route avec ses quatre chiens corses qui le suivaient

la tête basse, et comme s'ils eussent deviné que leur maître était

prisonnier.

Comme on le comprend bien, son procès ne fut pas long. Lui-même alla

au-devant de l'interrogatoire en racontant toute sa vie. Il fut

condamné à être pendu.

La veille de l'exécution, un ordre arriva de transporter le condamné à

Palerme. Gemma, la fille du comte de Castel-Novo qui avait été tué par

le père de Bruno; était fort bien en cour; et, comme elle désirait

assister à l'exécution, elle avait obtenu que Pascal fût pendu à

Palerme.

Comme il était indifférent à Pascal d'être pendu à un endroit ou à un

autre, il ne fit aucune réclamation.

Le condamné fut conduit en poste, escorté d'une escouade de

gendarmerie, et en deux jours il fut arrivé à sa destination.

L'exécution fut fixée au lendemain, qui était un mardi, et l'on donna

congé aux colléges et aux tribunaux, afin que chacun pût assister à

cette solennité.

Le soir, le prêtre entra dans la prison et trouva Bruno très-pâle et

très-faible. Il ne s'en confessa pas moins d'une voix calme et ferme;

seulement, à la fin de la confession, il avoua qu'il venait de

s'empoisonner et qu'il commençait à sentir les atteintes du poison.

C'est ce qui causait cette pâleur et cette faiblesse dont le prêtre

s'était étonné dans un homme comme lui.

Le prêtre dit à Bruno qu'il était prêt à lui donner l'absolution de

tous ses crimes, mais non de son suicide. Pour que ses crimes lui

fussent remis, il fallait l'expiation de la honte. Il avait voulu

échapper par orgueil à cette expiation. C'était un tort aux yeux du

Seigneur.

Bruno frémit à l'idée de mourir sans absolution. Cet homme, auquel

aucune puissance humaine n'eût pu faire baisser les yeux, tremblait

comme un enfant devant la damnation éternelle.

Il demanda au prêtre ce qu'il fallait faire, et dit qu'il le ferait.

Le prêtre appela aussitôt le geôlier, et lui ordonna d'aller chercher

un médecin et de le prévenir qu'il eût à prendre avec lui les

contre-poisons les plus efficaces.

Le médecin accourut. Les contre-poisons, administrés à temps, eurent

leur effet. A minuit, Pascal Bruno était hors de danger; à minuit et

demi, il recevait l'absolution.

Le lendemain, à huit heures du matin, il sortit de l'église de

Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit en chapelle

ardente, pour se rendre à la place de la Marine, où l'exécution devait

avoir lieu. La marche était accompagnée de tous les accessoires

terribles des exécutions italiennes; Pascal Bruno était lié sur un âne

marchant à reculons, précédé du bourreau et de son aide, suivi de la

confrérie de pénitents qui portaient la bière où il devait reposer

dans l'éternité, et accompagné d'hommes revêtus de longues robes

trouées aux yeux seulement, tenant à la main une tirelire qu'ils

agitaient comme une sonnette, et qu'ils présentaient pour recevoir

l'aumône des fidèles, destinée à faire dire des messes pour le

condamné.

L'encombrement était tel dans la rue del Cassero, que le condamné

devait longer dans toute son étendue, que plus d'une fois le cortége

fut forcé de s'arrêter. A chaque fois, Pascal étendait son regard

calme sur toute cette foule qui, sentant que ce n'était pas un homme

ordinaire qui allait mourir, le suivait avec une curiosité croissante,

mais pieuse, et sans qu'aucune insulte fût proférée contre le

condamné; au contraire, beaucoup de récits circulaient dans la foule,

traits de courage ou de bonté attribués à Pascal, et dont les uns

exaltaient les hommes, tandis que les autres attendrissaient les

femmes.

A la place des Quatre-Cantons, comme le cortége subissait une de ces

haltes nombreuses que lui imposait l'encombrement des rues, quatre

nouveaux moines vinrent se joindre au cortége de pénitents qui

suivaient immédiatement Pascal. Un de ces moines leva son capuchon, et

Pascal reconnut un des braves qui avaient soutenu le siége avec lui;

il comprit aussitôt que les trois autres moines étaient ses trois

autres compagnons, et qu'ils étaient venus là dans l'intention de le

sauver.

Alors Pascal demanda à parler à celui des moines avec lequel il avait

échangé un signe de reconnaissance, et le moine s'approcha de lui.

--Nous venons pour te sauver, dit le moine.

--Non, dit Pascal, vous venez pour me perdre.

--Comment cela?

--Je me suis rendu sans restriction aucune, je me suis rendu sur la

promesse qu'on vous laisserait la vie, et on vous l'a laissée. Je suis

aussi honnête homme qu'eux; ils ont tenu leur parole, je tiendrai la

mienne.

--Mais..., reprit le moine, essayant de convaincre le condamné.

--Silence, dit Pascal, ou je vous fais arrêter.

Le moine reprit son rang sans mot dire; puis, lorsque le cortége se

fut remis en marche, il échangea quelques paroles avec ses compagnons,

et à la première rue transversale qui se présenta ils quittèrent la

file et disparurent.

On arriva sur la place de la Marine: les balcons étaient chargés des

plus belles femmes et des plus riches seigneurs de Palerme. L'un d'eux

surtout, placé juste en face du gibet, était, comme aux jours de

fêtes, tendu d'une draperie de brocart; c'était celui qui était

réservé à la comtesse Gemma de Castel-Novo.

Arrivé au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval et

planta sur la poutre transversale le drapeau rouge, signal de

l'exécution: aussitôt on délia Pascal, qui sauta à terre, monta de

lui-même et à reculons l'échelle fatale, présenta son cou pour qu'on

y passât le lacet, et, sans attendre que le bourreau le poussât,

s'élança lui-même de l'échelle.

Toute la foule jeta un cri simultané; mais si puissant que fût ce cri,

celui que poussa le condamné le domina de telle sorte, que chacun en

conçut cette idée, que ce cri était celui que jetait le diable en lui

sortant du corps; si bien qu'il y eut dans la foule une terreur telle,

que les assistants se ruèrent les uns sur les autres, et que dans la

bagarre l'oncle de notre capitaine, qui était chef de milice,

perdit, comme nous le raconta celui-ci, ses boucles d'argent et sa

cartouchière.

Le corps de Bruno fut remis aux pénitents blancs, qui se chargèrent

de l'ensevelir; mais, comme ils l'avaient rapporté au couvent où ils

s'occupaient de ce pieux office, le bourreau se présenta et

vint réclamer la tête. Les pénitents voulurent d'abord défendre

l'intégralité du cadavre, mais le bourreau tira de sa poche un ordre

du ministre de la justice qui décrétait que la tête de Pascal Bruno

serait, pour servir d'exemple, exposée dans une cage de fer le long

des murailles du château baronial de Bauso.

Ceux qui désireront de plus amples renseignements sur cet illustre

bandit, pourront recourir au roman que j'ai publié sur lui en 1837 ou

38, je crois; ceci étant son histoire pure et simple, telle que me

l'a racontée, et telle que je l'ai encore signée de sa main dans mon

album, son excellence don Cesare Alletto, notaire à Calvaruso.

CHAPITRE IX.

SCYLLA.

Aussitôt cette histoire terminée, écrite sur mon album et revêtue du

seing authentique du digne fonctionnaire qui me l'avait racontée, et

que la force de son esprit mettait, comme on le voit, au-dessus des

traditions superstitieuses auxquelles croyaient si aveuglément les

gens de notre équipage, nous nous levâmes et nous acheminâmes vers les

lieux où s'était passée une partie des événements qui viennent de se

développer sous les yeux de nos lecteurs.

Le premier point de notre investigation était la maison paternelle

de Pascal: cette maison, dont la porte fermée par lui n'a jamais été

rouverte par personne, est empreinte d'un cachet de désolation qui va

bien aux souvenirs qu'elle rappelle; les murs se lézardent, le toit

s'affaisse, le volet du premier, décroché, pend à un de ses gonds. Je

demandai une échelle pour regarder dans l'intérieur de la chambre par

un des carreaux brisés; mais don César me prévint que ma curiosité

pourrait être mal interprétée par les habitants du village et

m'attirer quelque mauvaise affaire. Comme cette susceptibilité des

Bausiens tenait au fond à un sentiment de piété, je ne voulus le

heurter en rien; et après avoir, tant bien que mal et pour mes

souvenirs particuliers, jeté sur mon album un petit croquis de cette

maison, dont les murs avaient enfermé tant de malheurs différents

et tant de passions diverses, je repris mon chemin vers le château

baronial.

Il est situé à l'extrémité droite de la rue, si l'on peut appeler rue

une suite de jardins, ou plutôt de champs et de maisons que rien ne

rattache ensemble, et qui montent sur une petite pente. Cependant, il

faut le dire, les touffes énormes de figuiers et de grenadiers semés

tout le long du chemin, et du milieu desquelles s'élance le jet

flexible de l'aloès, donnent à tout ce paysage un caractère

particulier qui n'est pas sans charmes: à mesure que l'on monte, on

voit, au-dessus des toits d'une rue transversale, apparaître d'abord

le sommet fumant de Stromboli, puis les îles moins élevées que lui,

puis enfin la mer, vaste nappe d'azur qui se confond avec l'azur du

ciel.

Le château baronial, en face duquel s'élève une de ces belles croix de

pierres du seizième siècle pleines de caractère, dans sa fruste nudité

est une petite bâtisse à qui ses créneaux donnent un air de crânerie

qui fait plaisir à voir. Sur la face qui regarde la croix sont deux

cages, ou plutôt, et pour donner une idée plus exacte de la chose,

deux lanternes sans verres. L'une de ces deux cages est vide; c'est

celle où était la tête du père de Pascal Bruno, et que son fils,

dans un moment d'étrange piété, enleva avec la balle de sa carabine:

l'autre contient un crâne blanchi par trente-cinq ans de soleil et de

pluie; ce crâne est celui de Pascal Bruno.

Une fenêtre voisine de la cage a été murée pour que le crâne ne fût

point enlevé; mais Pascal était le seul de sa famille, et aucune

tentative ne fut faite pour soustraire ce dernier débris à son dernier

châtiment.

Du reste, le souvenir du bandit était aussi vivant dans le village que

s'il était mort de la veille. Une douzaine de paysans, ayant appris

la cause de notre voyage à Bausio, nous accompagnaient dans notre

exploration, et, paraissant tout fiers que la réputation de leur

compatriote eût traversé la mer, ajoutaient, chacun selon ses

souvenirs personnels ou les traditions orales, quelques traits

caractéristiques de cette vie aventureuse et excentrique, et qui

venaient se joindre comme une broderie fantasque et bariolée à la

sévère esquisse historique tracée sur mon album par le notaire de

Calvaruso. Parmi cette suite que nous traînions après nous, était un

vieillard de soixante-quatorze ans: c'était le même à qui Pascal

Bruno avait fait rendre les 25 onces; aussi parlait-il du bandit avec

enthousiasme et nous assura-t-il que, depuis l'époque de sa mort, il

faisait dire tous les ans une messe pour fui. Non pas, ajouta-t-il,

qu'il en ait besoin; car, à son avis, si celui-là n'était pas en

paradis, personne n'avait le droit d'y être.

Du château baronial nous nous enfonçâmes à gauche et à travers terres,

en suivant un sentier tracé au milieu d'une plantation d'oliviers; au

bout d'un quart d'heure de marche à peu près, nous nous trouvâmes dans

une petite plaine circulaire dont la forteresse de Castel-Novo formait

le centre. C'était là le palais de Pascal Bruno.

La forteresse est dans un état de délabrement qui correspond à peu

près à celui où se trouve la maison de Pascal Bruno. Abandonnée par

l'intendant du comte, elle ne fut jamais, depuis la mort du bandit,

occupée par aucun membre ni aucun serviteur de cette noble famille.

Aujourd'hui, une pauvre femme en baillons et quelques enfants à moitié

nus y ont trouvé un asile et en habitent un coin; vivant là, comme

des animaux sauvages dans leur tanière, de racines, de fruits et de

coquillages; quant à un loyer quelconque, il est bien entendu qu'il

n'en est pas question.

La vieille femme nous fit voir l'appartement qu'habitait Pascal et la

chambre dans laquelle lui et ses quatre compagnons avaient soutenu

un siége de près de trente-six heures: les murs extérieurs étaient

criblés de balles; les contrevents de chaque fenêtre, les parois de la

chambre étaient mutilés. Je comptai celles qui avaient frappé dans un

seul contrevent, il y en avait dix-sept.

En descendant on me montra la niche où étaient enfermés les quatre

fameux chiens corses qui ont laissé dans le village un souvenir

presque aussi terrible que celui de leur maître.

Nous retournâmes à l'hôtel: il était trois heures de l'après-midi, je

n'avais donc pas de temps à perdre pour revenir à Messine.

A huit heures du soir j'étais à Messine: c'était une demi-heure

trop tard pour sortir du port et m'en aller coucher à San-Giovanni;

d'ailleurs mes rameurs n'étaient pas prévenus, et chacun d'eux sans

doute avait déjà pris pour sa soirée des arrangements que ma nouvelle

résolution aurait fort contrariés; je remis donc mon départ au

lendemain matin.

A six heures du matin Pietro était à ma porte avec Philippe, le reste

de l'équipage attendait dans la barque. Le maître de l'hôtel me remit

mon passe-port visé à neuf, précaution qu'il ne faut jamais négliger

quand on passe de Sicile en Calabre ou de Calabre en Sicile, et nous

prîmes congé, probablement pour toujours, de Messine-la-Noble; nous

étions restés un peu plus de deux mois en Sicile.

Notre retour à San-Giovanni fut moins rapide que ne l'avait été notre

départ pour La Pace: la traversée était la même, mais elle se faisait

d'un cœur bien différent; j'avais prévenu mes hommes que je les

emmenais encore pour un mois à peu près, et, à part Pietro, que sa

joyeuse humeur ne quittait jamais, tout l'équipage était assez triste.

En arrivant je trouvai une lettre de Jadin, laquelle lettre me

prévenait, qu'ayant commencé la veille un dessin de Scylla, il était

parti au point du jour avec Milord et le mousse, afin d'achever,

s'il était possible dans la journée, le susdit dessin. Je prévins le

capitaine que je désirais partir le lendemain au point du jour; il me

demanda alors mon passe-port pour y faire apposer un nouveau visa, et

me promit d'être prêt, lui et tout son monde, pour le moment que je

désirais. Quant à moi, n'ayant rien de mieux à faire, je pris la route

de Scylla pour me mettre en quête de Jadin.

La distance de San-Giovanni à Scylla est de cinq milles à peu près,

mais cette distance est fort raccourcie par le pittoresque du chemin,

qui côtoie presque toujours la mer et se déploie entre des haies de

cactus, de grenadiers et d'aloès; que domine de temps en temps quelque

noyer ou quelque châtaignier à l'épais feuillage, sous l'ombre duquel

étaient presque toujours assis un petit berger et son chien, tandis

que les trois ou quatre chèvres dont il avait la garde grimpaient

capricieusement à quelque rocher voisin, ou s'élevaient sur leurs

pattes de derrière pour atteindre les premières branches d'un

arbousier ou d'un chêne vert. De temps en temps aussi je rencontrais

sur la route, et par groupes de deux ou trois, des jeunes filles de

Scylla, à la taille élevée, au visage grave, aux cheveux, ornés de

bandelettes rouges et blanches, comme celles que l'on retrouve sur les

portraits des anciennes Romaines; qui allaient à San-Giovanni, portant

des paniers de fruits ou des cruches de lait de chèvre sur leur tête;

qui s'arrêtaient pour me regarder passer, comme elles auraient fait

d'un animal quelconque qui leur eût été inconnu, et qui, pour la

plupart du temps, se mettaient à rire tout haut, et sans gêne aucune,

de mon costume, qui, entièrement sacrifié a ma plus grande commodité,

leur paraissait sans doute fort hétéroclite en comparaison du costume

élégant que porte le paysan calabrais, A trois ou quatre cents pas

en avant de Scylla, je trouvai Jadin établi sous son parasol, ayant

Milord à ses pieds et son mousse à côté de lui; ils formaient le

centre d'un groupe de paysans et de paysannes calabrais, qu'on avait

toutes les peines du monde à tenir ouvert du côté de la ville, et qui,

se rapprochant toujours par curiosité, finissait de dix minutes en dix

minutes par former un rideau venant entre le peintre et le paysage.

Alors Jadin faisait ce que fait le berger: il envoyait Milord dans la

direction où il désirait que la solution de continuité s'établit, et

les paysans, qui avaient une terreur profonde de Milord, s'écartaient

aussitôt, pour se reformer, il est vrai, dix minutes après. Cependant,

comme tout cela s'opérait de la façon, la plus bienveillante du monde,

il n'y avait rien à dire.

La route m'avait aiguisé l'appétit, aussi offris-je à Jadin

d'interrompre sa besogne pour venir déjeuner avec moi à la ville; mais

Jadin, qui voulait terminer son croquis dans la journée, avait pris

ses précautions pour ne point bouger de la place où il était établi:

le mousse avait été lui chercher du pain, du jambon et du vin, et

il venait d'achever sa _collazione_ au moment où j'arrivais. Je me

décidai donc à déjeuner seul, et je m'acheminai vers la ville, moins

prudent qu'Énée, mais croyant sur la foi de l'antiquité que Scylla

n'était à craindre que lorsqu'on s'en approchait par mer. On va voir

que je me trompais grossièrement, et que, quoique donnés il y a trois

mille ans et à un autre qu'à moi, j'aurais bien fait de suivre les

conseils d'Anchise.

J'arrivai à la ville tout en admirant son étrange situation. Bâtie sur

une cime, elle descend comme un long ruban sur le versant occidental

de la montagne, puis en tournant comme un _S_ elle vient s'étendre

le long de la mer, qui trouve dans le cintre que forme sa partie

inférieure une petite rade où ne peuvent guère, à ce qu'il m'a paru,

aborder que les bateaux pêcheurs et des bâtiments légers du genre des

speronare. Cette rade est protégée par un haut promontoire de rochers,

au haut duquel et dominant la mer est une forteresse bâtie par Murat.

Au pied du rocher, et à une centaine de pas autour de lui, une foule

d'écueils aux formes bizarres, et dont quelques-uns ont la forme de

chiens dressés sur leurs pattes de derrière, sortent capricieusement

de l'eau: de là sans doute la fable qui a donné à l'amante du dieu

Glaucus sa terrible célébrité.

J'avais avisé de loin, grâce à la position ascendante de la rue,

une maison entre les fenêtres de laquelle pendait une enseigne

représentant un pélican rouge: l'emblème de cet oiseau, qui se déchire

le sein pour nourrir ses enfants, me sembla une allusion trop directe

à l'engagement que prenait le maître de l'auberge vis-à-vis des

voyageurs, pour que j'hésitasse un instant à me laisser prendre à cet

appât. J'aurais dû cependant songer qu'il y a pélican et pélican,

comme il y a fagot et fagot, et qu'un pélican rouge n'est pas un

pélican blanc; mais la prudence du serpent qu'on m'avait tant

recommandée à l'égard des Calabrais m'abandonna pour cette fois, et

j'entrai dans la souricière. J'y fus merveilleusement reçu par l'hôte,

qui, âpres m'avoir demandé des ordres pour le déjeuner et m'avoir

répondu par l'éternel _subito_ italien, me fit monter dans une chambre

où l'on s'empressa effectivement de mettre mon couvert. Une demi-heure

après, l'hôte entra lui-même, un plat de côtelettes à la main, et

lorsqu'il m'eut vu attablé et piquant en affamé sur la préface de la

collation, il me demanda toujours du même ton mielleux, si je n'avais

pas un passe-port. Ne comprenant pas l'importance de la question, je

lui répondis négligemment que non, que je ne voyageais pas pour le

moment, mais me promenais purement et simplement; qu'en conséquence,

j'avais laissé mon passe-port à San-Giovanni, où j'avais momentanément

élu mon domicile. Mou hôte me répondit par un _benone_ des plus

tranquillisants, et je continuai d'expédier mon déjeuner, qu'il

continua, de son côté, de me servir avec une politesse croissante.

Au dessert, il sortit pour m'aller chercher lui-même, me dit-il,

les plus beaux fruits de son jardin. Je fis signe de la tête que je

l'attendis avec la patience d'un homme qui a convenablement mangé, et,

allumant ma cigarette, je me lançai, tout en suivant de l'œil les

capricieuses décompositions de la fumée, dans ces rêves sereins et

fantasques qui accompagnent d'ordinaire les digestions faciles.

J'étais au beau milieu de mon Eldorado, lorsque j'entendis trois ou

quatre sabres qui retentissaient sur les marches de l'escalier. Je n'y

fis point d'abord attention, mais, comme ces sabres s'approchaient de

plus en plus de ma chambre, je finis cependant par me retourner. Au

moment où je me retournais, ma porte s'ouvrit, et quatre gendarmes

entrèrent: c'était le dessert que mon hôte m'avait promis.

Je dois rendre justice aux milices Urbaines de S. M. le roi Ferdinand,

ce fut en portant la main à leur chapeau à trois cornes et en

m'appelant excellence, qu'elles me demandèrent le passe-port qu'elles

savaient bien que je n'avais pas. Je leur fis alors la même réponse

que j'avais faite à mon hôte, et, comme si elles ne s'y attendaient

pas, les susdites milices se regardèrent d'un air qui voulait dire:

Diable! diable! voilà une méchante affaire qui se prépare. Puis ces

signes échangés, le brigadier se retourna de mon côté, et, toujours la

main au chapeau, signifia à mon excellence qu'il était obligé de la

conduire chez le juge.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 11 / 12 段