Comme je me doutais bien que ses politesses aboutiraient à cette sotte

proposition, et que je ne me souciais pas de traverser toute la ville

entre quatre gendarmes, je fis signe au brigadier que j'avais une

confidence à lui faire tout bas; il s'approcha de moi, et sans me

lever de ma chaise:

--Faites sortir vos soldats, lui dis-je.

Le brigadier regarda autour de lui, s'assura qu'il n'y avait aucune

arme à ma portée, et, se retournant vers ses acolytes, il leur fit

signe de nous laisser seuls. Les trois gendarmes obéirent aussitôt, et

je me trouvai en tête à tête avec mon homme.

--Asseyez-vous là, dis-je au brigadier en lui montrant une chaise en

face de moi. Il s'assit.

--Maintenant, lui dis-je en posant mes deux coudes sur la table et ma

tête sur mes deux mains; maintenant que nous ne sommes que nous deux,

écoutez, lui dis-je.

--J'écoute, me répondit mon Calabrais.

--Écoutez, mon cher maréchal des logis, car vous êtes maréchal des

logis, n'est-ce pas?

--Je devrais l'être, excellence, mais les injustices...

--Vous le serez; laissez-moi donc vous donner un titre qui ne peut

vous manquer d'un jour à l'autre et que vous méritez si bien sous tous

les rapports. Maintenant, dis-je, mon cher maréchal des logis, vous

n'êtes pas ennemi, lorsque la chose ne peut en rien vous compromettre,

n'est-ce pas, d'un cigare de la Havane, d'une bouteille de

Muscato-Calabrese, et d'une petite somme de deux piastres?

A ces mots, je tirai deux écus de mon gousset, et je les fis briller

aux yeux de mon interlocuteur qui, par un mouvement instinctif, avança

la main.

Ce mouvement me fit plaisir: cependant je ne parus pas le remarquer,

et, renfonçant les deux piastres dans ma poche, je continuai.

--Eh bien, mon cher maréchal, tout cela est à votre service, si vous

voulez seulement me permettre, avant de me conduire chez le juge,

d'envoyer chercher mon passe-port à San-Giovanni; pendant ce temps

vous me tiendrez une agréable compagnie, nous fumerons, nous boirons,

nous jouerons même aux cartes si vous aimez le piquet ou la bataille;

vos hommes, pour plus grande sûreté, resteront à la porte, et, pour

qu'ils ne s'ennuient pas trop de leur côté, je leur enverrai trois

bouteilles de vin; ah! voilà une proposition, j'espère; vous

va-t-elle?

--D'autant mieux, me répondit le brigadier, qu'elle s'accorde

parfaitement avec mon devoir.

--Comment donc! est-ce que vous croyez que je me serais permis une

proposition inconvenante? Peste! je n'aurais eu garde, je connais trop

bien la rigidité des troupes de S. M. Ferdinand. A la santé de S. M.

Ferdinand, maréchal; ah! vous ne pouvez pas refuser ou je dirai que

vous êtes un sujet rebelle.

--Aussi je ne refuse pas, dit le brigadier.

Et il tendit son verre.

--Maintenant, me dit-il après avoir fait honneur au toast royal

proposé par moi, maintenant, excellence, si on ne vous apportait pas

de passe-port?

--Oh! alors, lui dis-je, vous auriez les deux piastres tout de même,

et la preuve c'est que les voilà d'avance, tant j'ai confiance en

vous, et vous serez parfaitement libre de me faire reconduire de

brigade en brigade jusqu'à Naples.

Et je lui donnai les deux piastres, qu'il mit dans sa poche avec un

laisser-aller qui prouvait l'habitude qu'il avait de ces sortes de

négociations.

--Votre excellence a-t-elle une préférence quelconque pour le messager

qui doit aller chercher son passe-port? me demanda alors le brigadier.

--Oui, maréchal; avec votre permission, je désirerais qu'un de vos

hommes... Venez ici. Je le conduisis à la fenêtre et lui montrai de

loin, sur la grande route, Jadin qui, sans se douter le moins du monde

de l'embarras où je me trouvais, continuait à lever son croquis à

l'ombre de son parasol.--Je désirerais, continuai-je, qu'un de vos

hommes allât me chercher ce mousse que vous apercevez là-bas, près de

ce gentilhomme qui peint. Le voyez-vous, là-bas, là-bas, tenez?

--Parfaitement.

--Il a de bonnes jambes, et, s'il y a trois ou quatre carlins à

gagner, j'aime mieux qu'il les gagne qu'un autre.

--Je vais l'envoyer chercher.

--A merveille, maréchal, dites en même temps qu'on nous monte une

bouteille du meilleur muscat, qu'on donne trois bouteilles de syracuse

sec à vos hommes, et apportez-moi une plume, de l'encre et du papier.

--A l'instant, excellence.

Cinq minutes après j'étais servi; j'écrivis au capitaine:

«Cher capitaine, je suis, faute de passe-port, prisonnier dans

l'auberge du Pélican-Rouge à Scylla; ayez la bonté de m'apporter

vous-même le papier qui me manque, afin de pouvoir donner aux

autorités calabraises tous les renseignements, moraux et politiques,

qu'elles peuvent désirer sur votre serviteur

«GUICHARD.»

Au bout de dix minutes le mousse était introduit près de moi. Je lui

donnai ma lettre, accompagnée de quatre carlins, et lui recommandai

d'aller toujours courant jusqu'à San-Giovanni, et surtout de ne pas

revenir sans le capitaine.

Le bonhomme, qui n'avait jamais eu une pareille somme à sa

disposition, partit comme le vent. Un instant après je le vis de la

fenêtre qui gagnait consciencieusement ses quatre carlins; il passa

près de Jadin au pas gymnastique; Jadin voulut l'arrêter, mais il lui

montra la lettre et continua son chemin.

Et Jadin, qui tenait à finir son croquis, se remit à la besogne avec

sa tranquillité ordinaire.

Quant à moi, j'entamai avec mon brigadier une conversation morale,

scientifique et littéraire, dont il parut on ne peut plus charmé.

Cette conversation durait depuis une heure et demie à peu près, ce qui

faisait que, si intéressante quelle fût, elle commençait à tirer un

peu en longueur, lorsque j'aperçus sur la route, non pas le capitaine

seul, mais tout l'équipage, qui arrivait au pas de course; à tout

hasard, chacun s'était muni d'une arme quelconque, afin de me délivrer

par force si besoin était. Nunzio seul était resté pour garder le

bâtiment.

Le groupe fit une halte d'un instant près de Jadin; mais comme il

était infiniment moins instruit de mon aventure que le capitaine

qui avait reçu ma lettre, ce fut lui qui se fit interrogateur. Le

capitaine alors, pour ne pas perdre de temps, lui remit mon billet et

continua sa route; Jadin le lut, fit un mouvement de tête qui voulait

dire: Bon, bon, ce n'est que cela? mit soigneusement le billet

dans une des nombreuses poches de sa veste, afin d'en augmenter sa

collection d'autographes, et se remit à piocher.

Cinq minutes après, l'auberge du Pélican-Rouge était prise d'assaut

par mon équipage, et le capitaine se précipitait dans ma chambre mon

passe-port à la main.

Nous étions devenus si bons compagnons, mon brigadier et moi, qu'en

vérité je n'en avais presque plus besoin.

Je n'en fus pas moins enchanté de ne pas avoir à mettre son amitié

naissante à une trop rude épreuve; je lui tendis donc fièrement mon

passe-port. Il jeta négligemment les yeux dessus, puis, ouvrant

lui-même la porte:

--Son excellence le comte Guichard est en règle, dit-il, qu'on le

laisse passer.

Toutes les portes s'ouvrirent. Moyennant mes deux piastres j'étais

devenu comte.

--Dites donc, mon cher maréchal, lui demandai-je, si par hasard je

rencontre sur mon chemin le maître de l'hôtel, est-ce que cela vous

contrarierait que je l'assommasse?

--Moi, excellence? dit mon brave brigadier, pas le moins du monde,

seulement prenez garde au couteau.

--Cela me regarde, maréchal.

--Et je descendis dans la douce espérance de régler mon double compte

avec l'aubergiste du Pélican-Rouge; malheureusement, comme il se

doutait sans doute de la chose, ce fut son premier garçon qui

me présenta la carte; quant à lui, il était devenu parfaitement

invisible.

Nous reprîmes Jadin en passant, et je rentrai triomphalement à

San-Giovanni à la tête de mon équipage.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

CHAP. Ier. La maison des fous

II. Mœurs et anecdotes siciliennes

III. Excursion aux îles Éoliennes: Lipari

IV. Vulcano

V. Stromboli

VI. La sorcière de Palma

VII. Une trombe

VIII. La cage de fer

IX. Scylla

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 12 / 12 段