Deux jours après, le bruit d'un autre événement dans lequel Bruno

avait joué un rôle aussi inattendu et plus tragique encore que celui

qu'il venait de remplir, se répandit dans toute la Sicile. Térésa,

cette jeune sœur de lait de la comtesse de Castel-Novo, dont nous

avons déjà parlé, venait d'épouser un des campieri du vice-roi,

lorsque le soir même, du mariage, et comme les jeunes époux allaient

ouvrir le bal par une tarentelle, Bruno, une paire de pistolets à la

ceinture, s'était tout à coup trouvé au milieu des danseurs. Alors il

s'était avancé vers la mariée, et, sous prétexte qu'elle lui avait

promis de danser avec lui avant de danser avec aucun autre, il avait

voulu que le mari lui cédât sa place. Le mari, pour toute réponse,

avait tiré son couteau; mais Pascal, d'un coup de pistolet, l'avait

étendu roide mort; alors, son second pistolet à la main, il avait

forcé la jeune femme, pâle et presque mourante, à danser la tarentelle

près du cadavre de son mari; enfin, au bout de quelques secondes, ne

pouvant plus supporter le supplice qui lui était imposé en punition de

son parjure, Térésa était tombée évanouie.

Alors Pascal avait dirigé contre elle le canon du second pistolet, et

chacun avait cru qu'il allait achever la pauvre femme; mais, songeant

sans doute que dans sa situation la vie était plus cruelle que la

mort, il avait laissé retomber son bras, avait désarmé son pistolet,

l'avait repassé dans sa ceinture et était disparu sans que personne

essayât même de faire un mouvement pour l'arrêter.

Cette nouvelle, à laquelle on hésitait d'abord à croire, fut bientôt

confirmée par le vice-roi lui-même qui, furieux de la mort d'un de ses

plus braves serviteurs, donna les ordres les plus sévères pour que

Pascal Bruno fût arrêté. Mais c'était chose plus facile à ordonner

qu'à faire; Pascal Bruno s'était fait bandit, mais bandit à la

manière de Karl Moor, c'est-à-dire bandit pour les riches et pour les

puissants, envers lesquels il était sans pitié; tandis qu'au contraire

les faibles et les pauvres étaient sûrs de trouver en lui un

protecteur ou un ami. On disait que toutes les bandes disséminées

jusque-là dans la chaîne de montagnes qui commence à Messine et s'en

va mourir à Trapani, s'étaient réunies à lui et l'avaient nommé leur

chef, ce qui le mettait presque à la tête d'une armée; et cependant,

toutes les fois qu'on le voyait, il était toujours seul, armé de sa

carabine et de ses pistolets, et accompagné de ses quatre chiens

corses.

Depuis que Pascal Bruno, en se livrant au nouveau genre de vie qu'il

exerçait à cette heure, s'était rapproché de Bauso, l'intendant, qui

habitait le petit château de Castel-Novo dont il régissait les biens

au compte de la jeune comtesse Gemma, s'était retiré à Cefalu, de peur

qu'enveloppé dans quelque vengeance du jeune homme irrité il ne lui

arrivât malheur. Le château était donc resté fermé comme la maison

de Giuseppe Bruno, lorsqu'un jour un paysan, en passant devant ses

murailles, vit toutes les portes ouvertes et Bruno accoudé à l'une de

ses fenêtres.

Quelques jours après, un autre paysan rencontra Bruno: le pauvre

diable, quoique sa récolte eût complétement manqué, portait sa

redevance à son seigneur; cette redevance était de cinquante onces,

et, pour arriver à amasser cette somme, il laissait sa femme et ses

enfants presque sans pain. Bruno alors lui dit d'aller s'acquitter

avant tout avec son seigneur, et de revenir le retrouver, lui Bruno,

le surlendemain à la même place. Le paysan continua sa route à moitié

consolé, car il y avait dans la voix du bandit un accent de promesse

auquel il ne s'était pas trompé.

En effet, le surlendemain, lorsqu'il se trouva au rendez-vous, Bruno

s'approcha de lui et lui remit une bourse; cette bourse contenait

vingt-cinq onces, c'est-à-dire la moitié de la redevance. C'était une

remise qu'à la prière de Bruno, et l'on savait que les prières de

Bruno étaient des ordres, le propriétaire avait consenti à faire.

Quelque temps après, Bruno entendit raconter que le mariage d'un jeune

homme du village ne pouvait se faire avec une jeune fille que le jeune

homme aimait, parce que la jeune fille avait quelque fortune et que

son père exigeait que son futur époux apportât à peu près autant

qu'elle dans la communauté, c'est-à-dire cent onces. Le jeune homme

se désespérait, il voulait s'engager dans les troupes anglaises, il

voulait se faire pêcheur de corail, il avait encore mille autres

projets aussi insensés que ceux-là; mais ces projets, au lieu de le

rapprocher de sa maîtresse, ne tendaient tous qu'à l'en éloigner. Un

jour on vit Bruno descendre de sa petite forteresse, traverser le

village et entrer chez le pauvre amoureux; il resta enfermé une

demi-heure à peu près avec lui, et le lendemain le jeune homme se

présenta chez le père de sa maîtresse avec les cent onces que celui-ci

exigeait. Huit jours après, le mariage eut lieu.

Enfin, un incendie dévora un jour une partie du village et réduisit

à la mendicité tous les malheureux qui avaient été sa victime. Huit

jours après, un convoi d'argent, qui allait de Palerme à Messine,

fut enlevé, entre Mistretta et Tortorico, et deux des gendarmes qui

l'accompagnaient tués sur la place. Le lendemain de cet événement,

chaque incendié reçut cinquante onces de la part de Pascal Bruno.

On comprend que, par de pareils moyens, répétés presque tous les

jours, Pascal Bruno amassait une somme de reconnaissance qui lui

rapportait ses intérêts en sécurité; en effet, il ne se formait pas

une entreprise contre Pascal Bruno, que, par le moyen des paysans, il

n'en fût averti à l'instant même, et cela sans que les paysans eussent

besoin d'aller au château, ou que Bruno eût besoin de descendre au

village. Il suffisait d'un air chanté, d'un petit drapeau arboré au

haut d'une maison, d'un signal quelconque enfin, auquel la police ne

pouvait rien distinguer, pour que Bruno, averti à temps, se trouvât,

grâce à son petit cheval du val de Noto, moitié sicilien, moitié

arabe, à vingt-cinq lieues de l'endroit où on l'avait vu la veille et

où on croyait le trouver le lendemain. Tantôt encore, comme me l'avait

dit Pietro, il courait jusqu'au rivage, descendait dans la première

barque venue, et passait ainsi deux ou trois jours avec les pêcheurs

qui, largement récompensés par lui, n'avaient garde de le trahir;

alors il abordait sur quelque point du rivage où l'on était loin de

l'atteindre, gagnait la montagne, faisait vingt lieues dans sa

nuit, et se retrouvait le lendemain, après avoir laissé un souvenir

quelconque de son passage à l'endroit le plus éloigné de sa course

nocturne, dans sa petite forteresse de Castel-Novo. Cette rapidité de

locomotion faisait alors circuler de singuliers bruits: on racontait

que Pascal Bruno, pendant une nuit d'orage, avait passé un pacte avec

une sorcière, et que, moyennant son âme que le bandit lui avait donnée

en retour, elle lui avait donné la pierre qui rend invisible et le

balai ailé qui transporte en un instant d'un endroit à un autre.

Pascal, comme on le comprend bien, encourageait ces bruits qui

concouraient à sa sûreté; mais comme cette faculté de locomotion et

d'invisibilité ne lui paraissait pas encore assez rassurante, il

saisit l'occasion qui se présenta de faire croire encore à celle

d'invulnérabilité.

Si bien renseigné que fût Pascal, il arriva une fois qu'il tomba dans

une embuscade; mais, comme ils n'étaient qu'une vingtaine d'hommes,

ils n'osèrent point l'attaquer corps à corps, et se contentèrent de

faire feu à trente pas contre lui. Par un véritable miracle, aucune

balle ne l'atteignit, tandis que son cheval en reçut sept, et, tué sur

le coup, s'abattit sur son maître; mais, leste et vigoureux comme il

l'était, Pascal tira sa jambe de dessous le cadavre, en y laissant

toutefois son soulier, et, gagnant la cime d'un rocher presqu'à pic,

il se laissa couler du haut en bas et disparut dans la vallée. Deux

heures après il était à sa forteresse, sur le chemin de laquelle il

avait laissé sa veste de velours percée de treize balles.

Cette veste, retrouvée par un paysan, passa de main en main et fit

grand bruit, comme on le pense: comment la veste avait-elle été percée

ainsi sans que le corps fût atteint? c'était un véritable prodige dont

la magie seule pouvait donner l'explication. Ce fut donc à la magie

qu'on eut recours, et bientôt Pascal passa, non-seulement pour

posséder le pouvoir de se transporter d'un bout à l'autre de l'île

en un instant, pour avoir le don de l'invisibilité, mais encore, et

c'était la plus incontestée de ses facultés, attendu que de celle-ci

la veste qu'on avait entre les mains faisait foi, pour être

invulnérable.

Toutes les tentatives infructueuses faites contre Pascal, et dont on

attribua la mauvaise réussite à des ressources surhumaines employées

par le bandit, inspirèrent une telle terreur aux autorités

napolitaines, qu'elles commencèrent à laisser Pascal Bruno à peu près

tranquille. De son côté, le bandit, se sentant à l'aise, en devint

plus audacieux encore; il allait prier dans les églises, non pas

solitairement et à des heures où il ne pouvait être vu que de Dieu,

mais en plein jour et pendant la messe; il descendait aux fêtes des

villages, dansait avec les plus jolies paysannes et enlevait tous

les prix du fusil aux plus adroits; enfin, chose incroyable, il s'en

allait au spectacle tantôt à Messine, tantôt à Palerme, sous un

déguisement il est vrai; mais chaque fois qu'il avait fait une

escapade de ce genre, il avait le soin de la faire savoir d'une façon

quelconque au chef de la police ou au commandant de la place. Bref, on

s'était peu à peu habitué à tolérer Pascal Bruno comme une autorité de

fait, sinon de droit.

Sur ces entrefaites, les événements politiques forcèrent le roi

Ferdinand d'abandonner sa capitale et de se réfugier en Sicile: on

comprend que l'arrivée du maître, et surtout la présence des Anglais,

devaient rendre l'autorité un peu plus sévère; cependant, comme on

voulait éviter, autant que possible, une collision avec Pascal Bruno,

auquel on supposait toujours des forces considérables cachées dans la

montagne, on lui fit offrir de prendre du service dans les troupes de

Sa Majesté avec le grade de capitaine, ou bien encore d'organiser sa

bande en corps franc et de faire avec eux une guerre de partisans aux

Français. Mais Pascal répondit qu'il n'avait d'autre bande que ses

quatre chiens corses, et que, quant à ce qui était de faire la guerre

aux Français, il leur porterait bien plutôt secours, attendu qu'ils

venaient pour rendre la liberté à la Sicile comme ils l'avaient rendue

à Naples, et que, par conséquent, Sa Majesté, à laquelle il souhaitait

toute sorte de bonheur, n'avait que faire de compter sur lui.

L'affaire devenait plus grave par cet exposé de principes; Bruno

grandissait de toute la hauteur de son refus: c'était encore un chef

de bande, mais il pouvait changer ce nom contre celui de chef de

parti. On résolut de ne pas lui en laisser le temps.

Le gouverneur de Messine fit enlever les juges de Bauso, de Saponara,

de Calvaruso, de Rometta et de Spadafora, et les fit conduire à la

citadelle. Là, après les avoir fait enfermer tous les cinq dans le

même cachot, il prit la peine de leur faire une visite en personne

pour leur annoncer qu'ils demeureraient ses prisonniers tant qu'ils ne

se rachèteraient pas en livrant Pascal Bruno. Les juges jetèrent les

hauts cris, et demandèrent au gouverneur comment il voulait que du

fond de leur prison ils accomplissent ce qu'ils n'avaient pu faire

lorsqu'ils étaient en liberté. Mais le gouverneur leur répondit

que cela ne le regardait point, que c'était à eux de maintenir la

tranquillité dans leurs villages comme il la maintenait, lui, à

Messine; qu'il n'allait pas leur demander conseil, à eux, quand il

avait quelque sédition à réprimer, et que par conséquent il n'avait

pas de conseil à leur offrir quand ils avaient un bandit à prendre.

Les juges virent bien qu'il n'y avait pas moyen de plaisanter avec un

homme doué d'une pareille logique; chacun d'eux écrivit à sa famille,

ils parvinrent à réunir une somme de 250 onces (4,000 francs à peu

près); puis, cette somme réunie, ils prièrent le gouverneur de leur

accorder l'honneur d'une seconde visite.

Le gouverneur ne se fit pas attendre. Les juges lui dirent alors

qu'ils croyaient avoir trouvé un moyen de prendre Bruno, mais qu'il

fallait pour cela qu'on leur permit de communiquer avec un certain

Placido Tommaselli, intime ami de Pascal Bruno. Le gouverneur répondit

que c'était la chose la plus facile, et que le lendemain l'individu

demandé serait à Messine.

Ce qu'avaient prévu les juges arriva: moyennant la somme de 250 onces,

qui fut remise à l'instant même à Tommaselli, et somme pareille qui

lui fut promise pour le lendemain de l'arrestation, il s'engagea à

livrer Pascal Bruno.

L'approche des Français avait fait prendre des mesures extrêmement

sévères dans l'intérieur de l'île: toute la Sicile était sous les

armes comme au temps de Jean de Procida, des milices avaient été

organisées dans tous les villages, et les milices, armées et

approvisionnées de munitions, se tenaient prêtes à marcher d'un jour à

l'autre.

Un soir, les milices de Calvaruso, de Saponara et de Rometta reçurent

l'ordre de se rendre vers minuit entre le cap Blanc et la plage de

San-Giacomo. Comme le rendez-vous indiqué était au bord de la mer,

chacun crut que c'était pour s'opposer au débarquement des Français.

Or, comme peu de Siciliens partageaient les bons sentiments de Pascal

Bruno à notre égard, toute la milice accourut pleine d'ardeur au

rendez-vous. Là, les chefs félicitèrent leurs hommes sur l'exactitude

qu'ils avaient montrée, et leur faisant tourner le dos à la mer, ils

les séparèrent en trois troupes, leur recommandèrent le silence,

et commencèrent à s'avancer vers la montagne, une troupe passant à

travers le village de Bauso, et les deux autres troupes le longeant de

chaque côté. Par cette manœuvre toute simple, la petite forteresse

de Castel-Novo se trouvait entièrement enveloppée. Alors les milices

comprirent seulement dans quel but on les avait rassemblées; prévenus

du motif, la plupart de ceux qui composaient la troupe ne seraient pas

venus; mais une fois qu'ils y étaient, la honte de faire autrement que

les autres les retint: chacun fit donc assez bonne contenance.

On voyait les fenêtres du château de Castel-Novo ardemment illuminées,

et il était évident que ceux qui l'habitaient étaient en fête; en

effet, Pascal Bruno avait invité trois ou quatre de ses amis, au

nombre desquels était Tommaselli, et leur donnait un souper.

Tout à coup, au milieu de ce souper, la chienne favorite de Pascal,

qui était couchée à ses pieds, se leva avec inquiétude, alla vers une

fenêtre, se dressa sur ses pattes de derrière et hurla tristement.

Presque aussitôt les trois chiens qui étaient attachés dans la cour

répondirent par des aboiements furieux. Il n'y avait point à s'y

tromper, un péril quelconque menaçait.

Pascal jeta un regard scrutateur sur ses convives: quatre d'entre

eux paraissaient fort inquiets; le cinquième seul, qui était

Placido Tommaselli, affectait une grande tranquillité. Un sourire

imperceptible passa sur les lèvres de Pascal.

--Je crois que nous sommes trahis, dit-il.

--Et par qui trahis? s'écria Placido.

--Je n'en sais rien, reprit Bruno, mais je crois que nous le sommes.

Et à ces mots il se leva, marcha droit à la fenêtre, et l'ouvrit.

Au même instant un feu de peloton se fit entendre, sept ou huit balles

entrèrent dans la chambre, et deux ou trois carreaux de la fenêtre

brisés aux côtés et au-dessus de la tête de Pascal tombèrent en

morceaux autour de lui. Quant à lui, comme si le hasard eût pris à

tâche d'accréditer les bruits étranges qui s'étaient répandus sur son

compte, pas une seule balle ne le toucha.

--Je vous l'avais bien dit, reprit tranquillement Bruno en se

retournant vers ses convives, qu'il y avait quelque Judas parmi nous.

--Aux armes! aux armes! crièrent les quatre convives qui avaient

d'abord paru inquiets, et qui étaient des affiliés de Pascal; aux

armes!

--Aux armes! et pour quoi faire? s'écria Placido; pour nous faire

tuer tous? Mieux vaut nous rendre.

--Voilà le traître, dit Pascal en dirigeant le bout de son pistolet

sur Tommaselli.

--A mort! à mort, Placido! crièrent les convives en s'élançant sur lui

pour le poignarder avec les couteaux qui se trouvaient sur la table.

--Arrêtez, dit Bruno.

Et prenant Placido, pâle et tremblant, par le bras, il descendit avec

lui dans une cave située juste au-dessous de la chambre où la table

était dressée, et lui montrant, à la lueur de la lampe qu'il tenait

de l'autre main, trois tonneaux de poudre, communiquant les uns

aux autres par une mèche commune, laquelle grimpant le long du mur

communiquait à travers le plafond avec la chambre du souper:

--Maintenant, dit Bruno, va trouver le chef de la troupe, et dis-lui

que s'il essaie de me prendre d'assaut, je me fais sauter, moi et tous

ses hommes. Tu me connais, tu sais que je ne menace pas inutilement;

va, et dis ce que tu as vu.

Et il ramena Tommaselli dans la cour.

--Mais par où vais-je sortir? demanda celui-ci, qui voyait toutes les

portes barricadées.

--Voici une échelle, dit Bruno.

--Mais ils croiront que je veux me sauver, et ils tireront sur moi,

s'écria Tommaselli.

--Dam, ceci, c'est ton affaire, dit Bruno; que diable! quand on fait

le commerce, on ne spécule pas toujours à coup sûr.

--Mais j'aime mieux rester ici, dit Tommaselli.

Pascal, sans répondre une seule parole, tira un pistolet de sa

ceinture, d'une main le dirigea sur Tommaselli, et de l'autre lui

montra l'échelle.

Tommaselli comprit qu'il n'y avait rien à répliquer, et commença son

ascension, tandis que Bruno détachait ses trois chiens corses.

Le traître ne s'était pas trompé; à peine eut-il dépassé la muraille

de la moitié du corps que quinze ou vingt coups de fusil partirent, et

qu'une balle lui traversa le bras.

Tommaselli voulut se rejeter dans la cour, mais Bruno était derrière

lui le pistolet à la main.

--Parlementaire! cria Tommaselli, parlementaire! je suis Tommaselli;

ne tirez pas, ne tirez pas.

--Ne tirez pas, c'est un ami, dit une voix qu'à son accent de

commandement on n'eut pas de peine à reconnaître pour celle d'un chef.

Il prit alors à Pascal Bruno une terrible envie de lâcher dans les

reins du traître le coup de pistolet dont il l'avait déjà trois fois

menacé, mais il réfléchit que mieux valait lui laisser accomplir

la commission dont il l'avait chargé que d'en tirer une vengeance

inutile. Au reste, Tommaselli, qui avait jugé qu'il n'y avait pas pour

lui de temps à perdre, sans se donner la peine de tirer l'échelle de

l'autre côté du mur, venait de sauter du haut en bas.

Pascal Bruno entendit le bruit de ses pas qui s'éloignaient, et

remontant aussitôt vers ses compagnons:

--Maintenant, dit-il, nous pouvons combattre tranquillement, il n'y a

plus de traîtres parmi nous.

En effet, dix minutes après, le combat commença. Grâce à l'avis donné

par Tommaselli, les miliciens n'osaient risquer un assaut, dans la

crainte qu'ainsi que l'avait dit Bruno, il ne les fit tous sauter

avec lui; on se borna donc à une guerre de fusillade: c'était ce que

désirait le bandit, qui ainsi gagnait du temps, et qui, grâce à

son adresse et à celle de ses compagnons, espérait obtenir une

capitulation honorable.

Tous les avantages de la position étaient pour Bruno. Abrités par les

murailles, lui et ses compagnons tiraient à coup sûr, tandis que

les miliciens essuyaient le feu à découvert: aussi chaque balle

portait-elle; et quoiqu'ils répondissent par des feux de peloton à des

coups isolés, une vingtaine d'hommes des leurs étaient déjà couchés

sur le carreau, que pas un des quatre assiégés n'avait encore reçu une

seule égratignure.

Vers les onze heures du matin, un des miliciens attacha son mouchoir à

la baguette de son fusil et fit signe qu'il avait des propositions à

faire. Pascal se mit aussitôt à une fenêtre et lui cria d'approcher.

Le milicien approcha: il venait proposer, au nom des chefs

assiégeants, à la garnison de se rendre. Pascal demanda quelles

étaient les conditions imposées: c'étaient la potence pour lui et les

galères pour ses quatre compagnons: il y avait déjà amélioration

dans la situation des choses, puisque, s'ils avaient été pris sans

capitulation, ils ne pouvaient manquer d'être pendus tous les cinq.

Cependant la proposition ne parut pas assez avantageuse à Pascal Bruno

pour être reçue avec enthousiasme, et il renvoya le parlementaire avec

un refus.

Le combat recommença et dura jusqu'à cinq heures du soir. A cinq

heures du soir, les miliciens comptaient plus de soixante des leurs

hors de service, tandis que Pascal Bruno et un de ses compagnons

étaient encore sains et saufs et que les deux autres n'avaient encore

reçu que de légères blessures.

Cependant les munitions diminuaient: non pas en poudre, il y en avait

pour soutenir un siége de trois mois; mais les balles commençaient à

s'épuiser. Un des assiégés ramassa toutes celles qui avaient pénétré

par les fenêtres dans l'intérieur de l'appartement, et, tandis que

les trois autres continuaient de répondre au feu de la milice, il les

refondit au calibre des carabines de ses compagnons.

Le même parlementaire se représenta: il venait proposer les galères

à temps au lieu des galères à vie, et proposait, séance tenante, de

débattre le chiffre. Quant à Pascal Bruno, son sort était fixé, et

aucune transaction, comme on le comprend bien, ne pouvait l'adoucir.

Pascal Bruno répondit que c'était déjà mieux que la première fois, et

que si l'on voulait promettre liberté entière à ses compagnons, il y

aurait peut-être moyen de s'entendre.

Le parlementaire regagna les rangs des miliciens, et la fusillade

recommença.

La nuit fut fatale aux assiégeants. Pascal, qui voyait ses munitions

s'épuiser, ne tirait qu'à coup sûr et recommandait à ses compagnons

d'en faire autant. Les miliciens perdirent encore une vingtaine

d'hommes. Plusieurs fois les chefs avaient voulu les faire monter à

l'assaut; mais la perspective qui les attendait dans ce cas, et que

leur avait énergiquement dépeinte Tommaselli, les maintint toujours à

distance, et ni promesses ni menaces ne parvinrent à les décider à cet

acte de courage, qu'ils appelaient, eux, un acte de folie.

Enfin, le matin, vers six heures, le parlementaire reparut une

troisième fois: il offrait grâce entière, complète, irrévocable, aux

quatre compagnons de Pascal Bruno; quant à lui, il n'y avait rien de

changé à son avenir: c'était toujours la potence.

Les compagnons de Pascal voulaient tirer sur le parlementaire, mais

Pascal les arrêta d'un geste impérieux.

--J'accepte, dit-il.

--Que fais-tu? s'écrièrent les autres.

--Je vous sauve la vie, dit Bruno.

--Mais toi? reprirent les autres.

--Moi, dit Bruno en riant, ne savez-vous point que je me transporte

où je veux, que je me fais invisible à ma volonté, et que je suis

toujours invulnérable? Moi, je sortirai de prison, et dans quinze

jours je vous aurai rejoints dans la montagne.

--Parole d'honneur? demandèrent les compagnons de Bruno.

--Parole d'honneur, répondit celui-ci.

--Alors c'est autre chose, dirent-ils, fais comme tu voudras.

Bruno reparut à la fenêtre.

--Ainsi, tu acceptes? lui demanda le parlementaire.

--Oui, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est qu'un de vos chefs me servira d'otage ici même, et que je

ne le relâcherai que lorsque je verrai mes quatre amis parfaitement

libres dans la campagne.

--Puisque tu as la parole des chefs, dit le parlementaire.

--C'est sur une parole semblable que mes six oncles ont été envoyés

aux galères; ne vous étonnez donc pas de ce que je prends mes

précautions.

--Mais..., dit le parlementaire.

--Mais, interrompit Bruno, c'est à prendre ou à laisser.

Le parlementaire retourna vers les assiégeants. Aussitôt les chefs se

formèrent en conseil: une délibération eut lieu; cette délibération

eut pour résultat que les trois capitaines de milice tireraient au

sort, et que celui que le sort désignerait se constituerait l'otage de

Bruno.

Les trois billets furent mis dans un chapeau; deux de ces billets

étaient blancs, le troisième était noirci intérieurement avec de la

poudre. Le billet noir était le billet perdant.

Les Siciliens sont braves, j'ai déjà eu occasion de le dire, et je te

répète: le capitaine auquel tomba le billet noir donna une poignée

de main à ses camarades, déposa à terre son fusil et sa giberne, et,

prenant à son tour la baguette de fusil ornée du mouchoir blanc, pour

ne laisser aucun doute sur sa mission pacifique, il s'achemina vers la

porte du château qui s'ouvrit devant lui. Derrière la porte, il trouva

Bruno et ses quatre compagnons.

--Eh bien! dit l'otage, acceptes-tu les conditions proposées? Tu vois

que nous les acceptons, nous, et que nous comptons les tenir, puisque

me voilà.

--Et moi aussi je les accepte, et je les tiendrai, dit Bruno.

--Et vos quatre compagnons libres, vous vous rendrez à moi?

--A vous, et pas à un autre.

--Sans conditions nouvelles?

--A une seule.

--Laquelle?

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 10 / 12 段