venait de notre coté; ça nous redonna des forces, et nous nous remîmes
à nager bravement. Elle venait à nous, mais elle devait être encore
plus d'une heure avant de nous voir et près de deux heures avant de
nous rejoindre.
--Je n'irai jamais jusqu'à elle, dit Baptiste.
--Appuie-toi sur moi.
--Pas encore.
--Alors ne te presse pas et respire sur ta brassée.
--C'est ma diable de veste qui me gêne.
--Du courage.
Ça alla bien comme ça trois quarts d'heure. La barque approchait à vue
d'œil; elle ne devait pas être à plus d'une lieue de nous. J'entendis
Baptiste qui toussait; je me retournai vivement.--Ce n'est rien,
dit-il, ce n'est rien.
--Si fait, c'est quelque chose, que je lui répondis; allons, allons,
pas de bravade, et mets ta main sur mon épaule, ça soulage.
--Approche-toi de moi alors, car je sens que je m'engourdis. En deux
brassées je l'avais rejoint; je lui mis la main sur mon cou, ça le
soulagea.
--La barque nous a vus, cria le capitaine.
--Entends-tu, Baptiste? la barque nous a vus; nous sommes sauvés.
--Pas tous, car voilà Gaetano qui se noie.
--Allons, allons, ne t'occupe pas des autres, chacun pour soi, frère.
--Alors pourquoi ne me laisses-tu pas là?
--Parce que toi, c'est moi.
--Taisez-vous donc, dit le pilote, vous vous exténuez.
Il avait dit vrai. Le pauvre Baptiste! il ne pouvait plus aller; il me
pesait comme un plomb, de sorte que je n'allais plus guère non plus,
moi. Cependant la barque avançait toujours; nous voyions déjà les gens
qui étaient dedans, nous entendions leurs cris, mais Nunzio seul leur
répondait. On aurait dit qu'il avait des nageoires, quoi! le vieux
chien de mer; il ne se fatiguait pas. Quant à Baptiste, c'était autre
chose; il avait les yeux à moitié fermés, et je sentais son bras qui
se roidissait autour de mon cou; je commençais moi-même à siffler en
respirant.--Pilote, que je dis, si je n'arrive pas jusqu'à la barque,
vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas? Je n'avais pas
achevé, que je sens que mon frère entre dans l'agonie.--A moi, pilote!
à... Va te promener! j'avais de l'eau par-dessus la tête. Vous savez,
on boit trois bouillons avant d'aller au fond tout à fait.--Bon, que
je dis, j'en ai encore deux à consommer. Effectivement, je revins
sur l'eau. J'avais le soleil en face des yeux et il me semblait tout
rouge; je voyais la barque dans un brouillard, je ne savais plus si
elle était près ou si elle était loin; je voulais parler, appeler:
oui, c'est comme si j'avais eu le cauchemar. Si ce n'avait été
Baptiste, j'aurais peut-être encore pu me retourner sur le dos;
mais avec lui, impossible, je sentais qu'il m'entraînait, que
j'enfonçais.--Bon, je dis, voilà mon second bouillon, je n'en ai plus
qu'un; enfin je rassemble toutes mes forces, je reviens sur l'eau, le
soleil était noir. Ah! vous ne vous êtes jamais noyé, vous?
--Non. Continuez, Piétro.
--Que diable voulez-vous que je continue? je ne sais plus rien. Je ne
connaissais plus mon frère, qui me tenait au col; je sentais que je
roulais avec une chose qui m'entraînait au fond, avec une chose qui
me noyait, et je voulais me débarrasser de cette chose. Je ne sais
comment je fis, mais, Dieu me pardonne, j'y réussis. Alors j'eus un
moment de bien-être; il me sembla que je respirais, qu'on me pressait,
puis qu'on me retournait. Quand j'ouvris les yeux, nous étions à la
pointe du cap Blanc, que vous voyez là-bas; j'étais pendu par les
pieds et je crachais l'eau de mer gros comme le bras. Nunzio était
près de moi, qui me frottait la poitrine et les reins.
--Et les autres?
--Il y en avait quatre de sauvés, et moi et Nunzio ça faisait six.
--Et le capitaine?
--Le capitaine, il ne s'était pas noyé, lui; mais des efforts qu'il
avait faits en mettant le pied dans la barque sa blessure s'était
rouverte. Elle ne voulut jamais se refermer; pendant trois jours il
perdit tout le sang de son corps, et le troisième jour il mourut:
preuve que Giulia était une sorcière.
--Et Vicenzo, que vous aviez laissé sur le bâtiment avec une jambe
cassée?
--C'est le même que voilà là et qui cause avec votre camarade et le
cuisinier; mais c'est égal, vous comprenez maintenant pourquoi nous ne
nous soucions plus d'aller au cap Blanc.
En effet, je comprenais.
En ce moment le capitaine s'approcha de nous, et voyant à notre
silence que nous avions fini:
--Excellence, me dit-il, je crois que votre intention est de toucher
terre seulement à Messine et de retourner immédiatement à Naples par
la Calabre.
--Oui. Y aurait-il quelque empêchement?
--Au contraire, je venais proposer à votre excellence de descendre
directement à San-Giovanni pour ne pas payer deux patentes pour le
speronare; nous traverserons le détroit dans la chaloupe.
--A merveille.
--A San-Giovanni, vieux, dit le capitaine en se tournant vers le
pilote.
Nunzio fit un signe de tête, imprima un léger mouvement au gouvernail,
et le petit bâtiment, docile comme un cheval de manége, tourna sa
proue du côté de la Calabre.
A dix heures du soir, nous jetâmes l'ancre à vingt pas de la côte.
CHAPITRE VIII.
LA CAGE DE FER.
Si nous avions éprouvé des difficultés pour mettre pied à terre dans
la capitale de l'archipel lipariote, ce fut bien autre chose pour
descendre sur les côtes de Calabre: quoique notre capitaine eût pris
la précaution de se rendre à la police dès l'ouverture du bureau,
c'est-à-dire à six heures du matin, à huit il n'était pas encore de
retour au speronare; enfin, nous le vîmes poindre au bout d'une petite
ruelle, escorté d'une escouade de douaniers, laquelle se rangea en
demi-cercle sur le bord de la mer, formant un cordon sanitaire entre
nous et la population: cette disposition stratégique arrêtée, on
nous fit descendre avec nos papiers, qu'on prit de nos mains avec de
longues pincettes et qu'on soumit à une commission de trois membres
choisis sans doute parmi les plus éclairés. L'examen ayant, à ce qu'il
paraît, été favorable, les papiers nous furent rendus, et l'on procéda
à l'interrogatoire: c'est à savoir, d'où nous venions, où nous
allions, et dans quel but nous voyagions. Nous répondîmes sans hésiter
que nous venions de Stromboli, que nous allions à Bauso, et que nous
voyagions pour notre plaisir. Ces raisons furent soumises à un examen
pareil à celui qu'avaient subi nos papiers; et sans doute elles en
sortirent victorieuses comme eux, car le chef de la troupe, rassuré
sur notre état sanitaire, s'approcha de nous pour nous dire qu'on
allait nous délivrer notre patente, et que nous pourrions continuer
notre route; une piastre que je lui offris, et qu'il ne crut pas
devoir prendre, comme les passe-ports, avec des pincettes, activa les
dernières formalités, de sorte qu'un quart d'heure après, c'est-à-dire
vers les dix heures, nous reçûmes notre autorisation de partir pour
Messine.
J'en profitai seul: Jadin avait avisé une barque de pêcheurs, et
dans cette barque trois ou quatre poissons de formes et de couleurs
tellement séduisantes, que le désir de faire une nature morte
l'emporta chez lui sur celui de visiter le théâtre des exploits de
Pascal Bruno; en outre, il comptait le lendemain et le surlendemain
aller prendre un croquis de Scylla.
Nous montâmes dans une petite barque, tout l'équipage et moi: chacun
était pressé de revoir sa femme. Jadin, le mousse et Milord restèrent
seuls pour garder le speronare. Ne voulant pas retarder leur bonheur
d'un instant, j'autorisai nos matelots à piquer droit sur le village
della Pace; cette autorisation fut reçue avec des hurras de joie:
chacun empoigna un aviron, et nous volâmes, littéralement, sur la
surface de la mer.
Dès le matin, d'un côté du détroit à l'autre on avait reconnu notre
petit bâtiment à l'ancre sur les côtes de Calabre; et comme on s'était
bien douté que la journée ne se passerait pas sans une visite de son
équipage, on ne l'avait pas perdu de vue: aussi, à peine avions-nous
fait un mille, que nous commençâmes à voir s'amasser toute la
population sur le bord de la mer. Cette vue redoubla l'ardeur de nos
mariniers: en moins de quarante minutes nous fûmes à terre.
Comme j'étais le seul qui n'était attendu par personne, je laissai
tout mon monde à la joie du retour, et, leur donnant rendez-vous pour
le surlendemain à huit heures du matin à l'hôtel de la Marine, je
m'acheminai vers Messine, où j'arrivai vers midi.
Il était trop tard pour songer à faire ma course le même jour, il
m'aurait fallu coucher dans quelque infâme auberge de village, et
je ne voulais pas anticiper sur les plaisirs que, sur ce point, me
promettait la Calabre; je me mis donc à courir par les rues de Messine
pour voir si je n'aurais pas oublié de visiter quelque chef-d'œuvre à
mon premier voyage. Je n'avais absolument rien oublié.
En rentrant à l'hôtel, un grand jeune homme me croisa; je crus
le reconnaître, et j'allai à lui: en effet, c'était le frère de
mademoiselle Schulz, avec lequel j'avais ébauché connaissance il y
avait deux mois. Je ne croyais pas le retrouver à Messine; mais sa
sœur avait eu du succès au théâtre, et ils étaient restés dans la
seconde capitale de la Sicile plus long-temps qu'ils ne le croyaient
d'abord.
J'exposai à M. Schulz les causes de mon retour à Messine. Aussi
curieux de pittoresque que qui que ce soit au monde, il m'offrit
d'être mon compagnon de voyage. L'offre, comme on le comprend bien,
fut acceptée à l'instant même, et séance tenante nous allâmes chez
l'_affitatore_ qui lui louait sa voiture, afin de retenir chez lui un
berlingo quelconque pour le lendemain à six heures du matin: moyennant
deux piastres nous eûmes notre affaire.
Le lendemain, comme je descendais de ma chambre, je trouvai Pietro au
bas de l'escalier; le brave garçon avait pensé que, pendant ce petit
voyage, j'aurais peut-être besoin de ses services, et il avait quitté
la Pace à cinq heures du matin, de peur de me manquer au saut du lit.
J'ai parfois des tristesses profondes quand je pense que je ne
reverrai probablement jamais aucun de ces braves gens. Il y a des
attentions et des services qui ne se paient pas avec de l'argent; et
comme, selon toute probabilité, l'ouvrage que j'écris à cette heure ne
leur tombera jamais entre les mains, ils croiront, chaque fois qu'ils
penseront à moi, que moi, je les ai oubliés.
Il y eut alors entre nous un grand débat: Pietro voulait monter avec
le cocher; j'exigeai qu'il montât avec nous: il se résigna enfin, mais
ce ne fut qu'à une lieue ou deux de Messine qu'il se décida à allonger
ses jambes.
Comme la route de Messine à Bauso n'offre rien de bien remarquable, le
temps se passa à faire des questions à Pietro; mais Pietro nous avait
dit tout ce qu'il savait à l'endroit de Pascal Bruno, et tout le fruit
que nous retirâmes de nos interrogatoires fut d'apprendre qu'il y
avait à Calvaruso, village situé à un mille de celui où nous nous
rendions, un notaire de la connaissance de Pietro, et à qui tous les
détails que nous désirions savoir étaient parfaitement connus.
Vers les onze heures nous arrivâmes à Bauso; Pietro fit arrêter la
voiture à la porte d'une espèce d'auberge, la seule qu'il y eût dans
le pays. L'hôte vint nous recevoir de l'air le plus affable du monde,
son chapeau à la main et son tablier retroussé: son air de bonhomie me
frappa, et j'en exprimai ma satisfaction à Pietro en lui disant que
son mæstro di casa avait l'air d'un brave homme.
--Oh, oui! c'est un brave homme, répondit Pietro, et il ne mérite pas
tout le chagrin qu'on lui a fait.
--Et qui lui a donc fait du chagrin? demandai-je.
--Hum! fit Pietro.
--Mais enfin?
Il s'approcha de mon oreille.
--La police, dit-il.
--Comment, la police?
--Oui, vous comprenez. On est Sicilien, on est vif; on a une dispute.
Eh bien! on joue du couteau ou du fusil.
--Oui, et notre hôte a joué à ce jeu-là, à ce qu'il paraît?
--Il était provoqué, le brave homme, car quant à lui, il est doux
comme une fille.
--Et alors?
--Eh bien alors! dit Pietro, accouchant à grand'peine du corps du
délit, eh bien! il a tué deux hommes, un d'un coup de couteau et
l'autre d'un coup de fusil: quand je dis tué, il y en a un qui n'était
que blessé; seulement il est mort au bout de huit jours.
--Ah! ah!
--Mais voyez-vous, méchanceté pure: un autre en aurait guéri, mais lui
c'était une vieille haine avec ce pauvre Guiga; et il s'est laissé
mourir pour lui faire pièce.
--Ainsi, ce brave homme s'appelle Guiga? demandai-je.
--C'est-à-dire, c'est un surnom qu'on lui a donné; mais son vrai nom
est Santo-Coraffe.
--Et la police l'a tourmenté pour cette bagatelle?
--Comment, tourmenté! c'est-à-dire qu'on l'a mis en prison comme un
voleur. Heureusement qu'il avait du bien, car, tel que vous le voyez,
il a plus de 300 onces de revenu, le gaillard.
--Eh bien! qu'est-ce que ces 300 onces ont pu faire là-dedans? il
était coupable ou il ne l'était pas.
--Il ne l'était pas! il ne l'était pas! s'écria Pietro, il a été
provoqué, c'est la douceur même, lui, pauvre Guiga! Eh bien alors,
quand ils ont vu qu'il avait du bien, ils ont traité avec lui. On a
fait une côte mal taillée; il paie une petite rente, et on le laisse
tranquille.
--Mais à qui paie-t-il une rente? à la famille de ceux qu'il a tués?
--Non, non, non; ah bien! pour quoi faire? non, non, à la police.
--C'est autre chose, alors je comprends.
Je m'avançai vers notre hôte avec toute la considération que
méritaient les renseignements que je venais de recevoir sur lui, et je
lui demandai le plus poliment que je pus s'il y aurait moyen d'avoir
un déjeuner pour quatre personnes; puis, sur sa réponse affirmative,
je priai Pietro de monter dans la voiture et d'aller chercher son
notaire à Calvaruso.
Pendant que les côtelettes rôtissaient et que Pietro roulait, nous
descendîmes jusqu'au bord de la mer. De la plage de Bauso, la vue est
délicieuse. De ces côtes, le cap Blanc s'avance plat et allongé dans
la mer; de l'autre côté les monts Pelore se brisent au-dessus des
flots à pic comme une falaise. Au fond, se découpent Vulcano, Lipari
et Lisca-Bianca, au delà de laquelle s'élève et fume Stromboli.
Nous vîmes de loin la voiture qui revenait sur la route: deux
personnes étaient dedans; Pietro avait donc trouvé son notaire: il eût
été malhonnête de faire attendre le digne tabellion qui se dérangeait
pour nous; nous reprîmes donc notre course vers l'hôtel, où nous
arrivâmes au moment même où la voiture s'arrêtait.
Pietro me présenta il signor don Cesare Alletto, notaire à Calvaruso.
Non-seulement le brave homme apportait toutes les traditions orales
dont il était l'interprète, mais encore une partie des papiers
relatifs à la procédure qui avait conduit à la potence l'illustre
bandit dont je comptais me faire le biographe.
Le déjeuner était prêt: maître Guiga s'était surpassé, et je commençai
à penser comme Pietro, qu'il n'était pas si coupable qu'on le faisait
et que c'était un _peccato_ que d'avoir tourmenté un aussi brave
homme.
Après le déjeuner, don Cesare Alletto nous demanda si nous désirions
d'abord entendre l'histoire des prouesses de Pascal Bruno, ou visiter
avant tout le théâtre de ces prouesses: nous lui répondîmes que,
chronologiquement, il nous semblait que l'histoire devait passer la
première, attendu que, l'histoire racontée, chaque détail subséquent
deviendrait plus intéressant et plus précieux.
Nous commençâmes donc par l'histoire.
Pascal Bruno était fils de Giuseppe Bruno; Giuseppe Bruno avait six
frères.
Pascal Bruno avait trois ans, lorsque son père, né sur les terres du
prince de Montcada Paterno, vint s'établir à Bauso, village dans les
environs duquel demeuraient ses six frères, et qui appartenait au
comte de Castel-Novo.
Malheureusement Giuseppe Bruno avait une jolie femme, et le prince
de Castel-Novo était fort appréciateur des jolies femmes; il devint
amoureux de la mère de Pascal, et lui fit des offres qu'elle refusa.
Le comte de Castel-Novo n'avait pas l'habitude d'essuyer de pareils
refus dans ses domaines, où chacun, hommes et femmes, allaient
au-devant de ses désirs. Il renouvela ses offres, les doubla, les
tripla sans rien obtenir. Enfin, sa patience se lassa, et, sans songer
qu'il n'avait aucun droit sur la femme de Giuseppe, puisqu'elle
n'était pas même née sur ses terres, un jour que son mari était
absent, il la fit enlever par quatre hommes, la fit conduire à sa
petite maison et la viola. C'était sans doute un grand honneur qu'il
faisait à un pauvre diable comme Giuseppe Bruno que de descendre
jusqu'à sa femme; mais Giuseppe avait l'esprit fait autrement que les
autres: il ne fit pas un reproche à la pauvre femme, mais il alla
s'embusquer sur le chemin du comte de Castel-Novo, et comme il passait
auprès de lui il lui allongea, au-dessous de la sixième côte gauche,
un coup de poignard dont il mourut deux heures après, ce qui lui donna
peu de temps pour se réconcilier avec Dieu, mais ce qui lui en donna
assez pour nommer son meurtrier.
Giuseppe Bruno prit la fuite, et se réfugia dans la montagne, où ses
six frères lui portaient à manger chacun à son tour: on sut cela,
et on les arrêta tous les six comme complices du meurtre du comte.
Giuseppe, qui ne voulait pas que ses frères payassent pour lui,
écrivit qu'il était prêt à se livrer si l'on voulait relâcher ses
frères. On le lui promit, il se livra, fut pendu, et ses frères
envoyés aux galères. Ce n'était pas là précisément l'engagement que
l'on avait pris avec Giuseppe; mais s'il fallait que les gouvernements
tinssent leurs engagements avec tout le monde, on comprend que cela
les mènerait trop loin.
La pauvre mère resta donc au village de Bauso avec le petit Pascal
Bruno, alors âgé de cinq ans; mais comme selon l'habitude, et pour
guérir par l'exemple, on avait exposé la tête de Giuseppe dans une
cage de fer, et que ce spectacle lui était trop pénible, un jour elle
prit son enfant par la main et disparut dans la montagne. Quinze ans
se passèrent sans qu'on entendît reparler ni de l'un ni de l'autre.
Au bout de ce temps Pascal reparut. C'était un beau jeune homme de
vingt et un à vingt-deux ans, au visage sombre, à l'accent rude, à la
main prompte, et dont la vie sauvage avait singulièrement accru la
force et l'adresse naturelles. A part cet air de tristesse répandu sur
ses traits, il paraissait avoir complétement oublié la cause qui lui
avait fait quitter Bauso: seulement, quand il passait devant la cage
où était exposée la tête de son père, il courbait le front pour ne pas
la voir, et devenait plus pâle encore que d'habitude. Au reste, il ne
recherchait aucune société, ne parlait jamais le premier à personne,
se contentait de répondre si on lui adressait la parole et vivait seul
dans la maison qu'avait habitée sa mère et qui était restée fermée
quinze ans.
Personne n'avait rien compris à son retour, et l'on se demandait ce
qu'il revenait faire dans un pays dont tant de souvenirs douloureux
devaient l'éloigner, lorsque le bruit commença de se répandre qu'il
était amoureux d'une jeune fille nommée Térésa, qui était la sœur de
lait de la jeune comtesse Gemma, fille du comte de Castel-Novo. Ce qui
avait donné quelque créance à ce bruit, c'est qu'un jeune homme du
village, revenant une nuit de faire une visite à sa maîtresse,
l'avait vu descendre par-dessus le mur du jardin attenant à la maison
qu'habitait Térésa. On compara alors l'époque du retour de Térésa, qui
habitait ordinairement Palerme, dans le village de Bauso, avec celle
de l'apparition de Pascal, et l'on s'aperçut que le retour de l'une
et l'apparition de l'autre avaient eu lieu dans la même semaine; mais
surtout, ce qui ôta jusqu'au dernier doute sur l'intelligence qui
existait entre les deux jeunes gens, c'est que Térésa étant retournée
à Palerme, le lendemain de son départ Pascal avait disparu, et que
la porte de la maison maternelle était fermée de nouveau, comme elle
l'avait été pendant quinze ans.
Trois ans s'écoulèrent sans qu'on sût ce qu'il était devenu, lorsqu'un
jour (ce jour était celui de la fête du village de Bauso) on le vit
reparaître tout à coup avec le costume des riches paysans calabrais,
c'est-à-dire le chapeau pointu avec un ruban pendant sur l'épaule, la
veste de velours à boutons d'argent ciselés, la ceinture de soie aux
mille couleurs, qui se fabrique à Messine, la culotte de velours avec
ses boucles d'argent, et la guêtre de cuir ouverte au mollet. Il
avait une carabine anglaise sur l'épaule, et il était suivi de quatre
magnifiques chiens corses.
Parmi les divers amusements qu'avait réunis ce jour solennel, il y en
avait un que l'on retrouve presque toujours en Sicile. En pareille
occasion, c'était un prix au fusil. Or, par une vieille habitude
du pays, tous, les ans cet exercice avait lieu en face des hautes
Murailles du château, aux deux tiers desquelles blanchissait depuis
vingt ans, dans sa cage de fer, le crâne de Giuseppe Bruno.
Pascal s'avança au milieu d'un silence général. Chacun, en
l'apercevant si bien armé et si bien escorté, avait compris, à part
soi, qu'il allait se passer quelque chose d'étrange. Cependant rien
n'indiqua de la part du jeune homme une intention hostile quelconque.
Il s'approcha de la barraque où l'on vendait les balles, en acheta une
qu'il mesura au calibre de sa carabine, puis il alla se ranger
parmi les tireurs, et là il chargea son arme avec les méticuleuses
précautions que les tireurs ont l'habitude d'employer en pareil cas.
On suivait un ordre alphabétique, chacun était appelé à son rang et
tirait une balle. On pouvait en acheter jusqu'à six; mais, quel que
fût le nombre qu'on achetât, il fallait acheter ce nombre d'une seule
fois, sinon il n'était pas permis d'en reprendre. Pascal Bruno,
n'ayant acheté qu'une balle, n'avait donc qu'un seul coup à tirer;
mais, quoiqu'il ne se fût fait à lui-même qu'une bien faible chance,
l'inquiétude n'en était pas moins grande parmi les autres tireurs qui
connaissaient son adresse devenue presque proverbiale dans tout le
canton.
On en était à l'N quand Bruno arriva; on épuisa donc toutes tes
lettres de l'alphabet avant d'arriver à lui; puis on recommença par
l'A, puis on appela le B; Bruno se présenta.
Si le silence avait été grand lorsqu'on avait purement et simplement
vu Bruno paraître, on comprend qu'il fut bien plus grand encore quand
on le vit s'apprêter à donner une preuve publique de cette adresse
dont on avait tant parlé, mais sans que personne cependant pût dire
qu'il la lui eût vue exercer. Le jeune homme s'avança donc suivi de
tous les regards jusqu'à la corde qui marquait la limite, et, sans
paraître remarquer qu'il fût l'objet de l'attention générale, il
s'assura sur sa jambe droite, fit un mouvement pour bien dégager ses
bras, appuya son fusil à son épaule, et commença de prendre son point
de mire du bas en haut.
On comprend avec quelle anxiété les rivaux de Pascal Bruno suivirent,
à mesure qu'il se levait, le mouvement du canon du fusil. Bientôt il
arriva à la hauteur du but, et l'attention redoubla; mais, au grand
étonnement de l'assemblée, Pascal continua de lever le bout de sa
carabine, et à chercher un autre point de mire; arrivé dans la
direction de la cage de fer, il s'arrêta, resta un instant immobile
comme si lui et son arme étaient de bronze; enfin, le coup si
long-temps attendu se fit entendre, et le crâne enlevé de sa cage de
fer tomba au pied de la muraille. Bruno enjamba aussitôt la corde,
s'avança lentement et sans faire un pas plus vite que l'autre, vers ce
terrible trophée de son adresse, le ramassa respectueusement, et sans
se retourner une seule fois vers ceux qu'il laissait stupéfaits de son
action, il prit le chemin de la montagne.