à la pauvre créature que nous laissions en arrière, nous la vîmes
s'affaisser sur le sable, et elle y resta étendue comme si elle était
morte.
Quant au capitaine, il était retombé évanoui au fond de la barque.
CHAPITRE VII.
UNE TROMBE.
A table, dit Jadin en reparaissant sur le pont une langouste d'une
main, un plat de pommes de terre de l'autre et une bouteille de vin
de Syracuse sous chaque bras. Mais ce jour-là Jadin mangea seul; le
capitaine était triste, et il était facile de voir que sa tristesse
venait des souvenirs que j'avais éveillés en lui par ma proposition
d'aller au cap Blanc. Quant à moi, j'étais préoccupé du récit de
Pietro, dans lequel je cherchais la réalité sous la teinte trompeuse
dont il l'avait recouverte. Du reste, les obscurités jetées sur
certaines parties, obscurités que l'esprit superstitieux du narrateur,
au lieu d'éclaircir, épaississait à chaque question nouvelle, la
difficulté que j'éprouvais même parfois à comprendre le patois dans
lequel le récit m'était fait, tout concourait à faire porter aux
individus qui s'agitaient, dans ce drame simple mais sûr, une scène
immense, et, dans ce cadre gigantesque, des ombres poétiques qui
paraîtraient d'une forme insolite et d'une couleur étrange au milieu
de notre civilisation. J'éprouvais, du reste, un charme extrême à
voir, aux mêmes lieux qu'habitaient autrefois les croyances profanes,
errer aujourd'hui comme des ombres du moyen âge, les superstitions
chrétiennes qui, exilées de nos villes et de nos villages, se
réfugient sur l'Océan et enveloppent d'une même atmosphère le vaisseau
du matelot breton qui vogue vers le Nouveau-Monde, et la barque du
marinier de la Méditerranée qui rame vers l'Ancien. Je tenterai donc
de faire partager à mes lecteurs les sensations que j'ai éprouvées
sans les rationaliser pour eux plus que je ne suis parvenu à le faire
pour moi; afin que, blasés comme ils le sont et comme je l'étais sur
ces faits positifs de la politique et sur les découvertes exactes de
la science, ils respirent comme moi le souffle de cette atmosphère
nouvelle, au milieu de laquelle les hommes et les choses perdent
leurs contours secs et arrêtés pour nous apparaître avec le vague, la
mélancolie et le charme que répandent sur eux la distance, la vapeur
et la nuit.
On comprendra donc facilement qu'aussitôt, et même avant la fin du
dîner, je me levai et fis signe à Pietro de me suivre. Nous allâmes
nous asseoir à l'avant du bâtiment et, tendant la main vers l'horizon,
je lui montrai sur les côtes de la Calabre Palma qui se dorait aux
derniers rayons du soleil.
--Oui, oui, me dit-il, je vous comprends, et je n'ai même rien mangé
de peur que mon dîner ne m'étouffe en vous racontant ce qui me reste à
vous dire, parce que c'est le plus triste, voyez-vous.
--Vous en étiez à l'évanouissement du capitaine.
--Oh! il ne fut pas long, la fraîcheur de la nuit le fit bientôt
revenir. Nous arrivâmes sur les quatre heures au village; le même
matin, Antonio se confessa; huit jours après, il fit dire une messe,
et au bout d'un an, comme je vous l'ai raconté, il épousa sa cousine
Francesca.
--N'avait-il pas revu Giulia pendant cet intervalle?
--Non, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Depuis l'aventure
du coup de couteau elle était devenue encore plus errante et plus
solitaire qu'auparavant; et on disait qu'elle aimait le capitaine:
vous jugez bien l'effet que ça lui fit quand il la rencontra près du
lac, et qu'il n'est pas étonnant qu'il soit revenu de son entrevue
avec elle, si pâle et si effaré.
Il faut vous dire qu'au moment de se marier le capitaine allait faire
un petit voyage; nous devions transporter à Lipari une cargaison
d'huile de Calabre, et le capitaine avait retardé sa traversée afin
de pouvoir charger en repassant de la passoline à Stromboli; de cette
manière il n'y avait rien de perdu, ni allée ni retour, et il avait
profité du moment qu'il avait à lui pour se marier avec sa cousine,
qu'il aimait depuis long-temps.
Trois ou quatre jours après sa rencontre avec Giulia, il me fit venir.
--Tiens, Pietro, me dit-il, va-t'en à Palma à ma place, tu t'entendras
avec M. Piglia sur le jour où l'huile sera envoyée à San-Giovanni, où
il est convenu que nous l'irons prendre. Tu comprends pourquoi je
n'y vas pas moi-même.--C'est bon, c'est bon, capitaine, répondis-je,
j'entends: la sorcière, n'est-ce pas?
--Oui.
--Eh bien! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En
effet, le lendemain je pris la barque; je dis à mon frère et à Nunzio
de m'accompagner, et nous partîmes. Arrivé à Palma, je les laissai à
bord et je montai chez M. Piglia. Oh! avec lui les arrangements sont
bientôt faits; c'est un homme fidèle comme sûr, M. Piglia. Au bout de
cinq minutes tout était fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait
pas gardé à dîner. Il est comme ça, lui, riche à millions, mais pas
fier; il fait mettre un matelot à sa table, et il trinque avec lui.
Dam, nous avions trinqué pas mal. Tout à coup, j'entends sonner neuf
heures à la pendule; ça me rappelle que les autres m'attendent.--Eh
bien! dis-je, c'est convenu, M. Piglia; d'aujourd'hui en huit jours
l'huile sera À San-Giovanni.--Oh! mon Dieu, vous pouvez l'aller
prendre, qu'il me répond.--Alors, je me lève, je salue la société, et
je m'en vas.
Il faisait nuit noire tout à fait; mais je connaissais mon chemin
comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit à la
mer, et je me mis en route en sifflant. Tout à coup j'aperçois
devant moi quelque chose de blanc, qui était assis sur un rocher; je
m'arrête, ça se lève; je continue mon chemin, ça se met en travers
de ma route. Oh! oh! que je dis, il y a du louche là-dedans; les
demoiselles qui se promènent à cette heure-ci ne sont pas sorties pour
aller à confesse. C'est drôle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur
d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voilà que je sens
mes jambes qui tremblent, et puis une sœur froide qui me prend à la
racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est égal, je vas
toujours.--Vous devinez que c'était la sorcière, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Eh bien! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas
là l'étonnant; c'est qu'en arrivant près d'elle:--Pietro, qu'elle me
dit--elle savait mon nom, comprenez-vous--Eh bien! oui, Pietro, que je
réponds, après?...
--Pietro, répéta-t-elle, tu fais partie de l'équipage du capitaine
Aréna.
--Pardieu! belle malice! C'est connu, ça; si vous n'avez pas autre
chose à m'apprendre, ce n'est pas la peine de m'arrêter.
--Tu l'aimes.
--Oh! ça, comme un frère,
--Eh bien! dis-lui de ne faire aucun voyage pendant cette lune-ci;
c'est tout. Ce voyage lui serait fatal, à lui et à ses compagnons.
--Bah! vous croyez?
--J'en suis sûre.
--Eh bien! je lui dirai ça.
--Tu me le promets?
--Ma parole.
--Cest bien, passe.
Alors elle se dérangea; je me fis mince pour ne pas la toucher; je
continuai ma route pendant vingt pas, pas plus vite les uns que
les autres, pour ne pas avoir l'air d'avoir peur; mais, au premier
tournant, je pris mes jambes à mon cou; et je détale un peu vite,
allez, quand je m'y mets.
--Oui, oui; je connais vos moyens.
La barque m'attendait. Quand Nunzio et mon frère me virent arriver
tout essoufflé, ils se doutèrent bien qu'il y avait quelque chose;
alors ils me prirent chacun par un bras pour m'aider à monter plus
vite, et ils se mirent à ramer comme s'ils faisaient la pêche de
l'espadon. Ça n'aurait pas pu durer long-temps comme cela; mais une
fois hors de la crique le vent s'éleva, nous hissâmes la voile et
nous arrivâmes vivement au village. J'avais envie d'aller éveiller
le capitaine tout de suite, mais je pensai que le lendemain matin il
serait temps. Dailleurs je ne voulais rien dire devant sa femme. Le
lendemain j'allai le trouver et je lui contai l'affaire.
--Elle m'a déjà dit la même chose, me répondit-il.
Eh bien! est-ce que vous n'attendrez pas l'autre lune, capitaine?
Impossible. On commence déjà à faire sécher la passoline, et si nous
attendions plus long-temps nous arriverions derrière les autres, ce
qui fait que nous aurions plus mauvais et plus cher.
--Dam, c'est à vous de voir.
--C'est tout vu. Tu dis que samedi prochain les huiles seront à
San-Giovanni, n'est-ce pas?
--Samedi prochain.
--Eh bien! samedi prochain nous chargerons, et lundi à la voile.
--C'est bien, capitaine.
Je ne fis pas d'autres observations: je savais qu'une fois qu'il avait
arrêté une chose dans sa tête, il n'y avait ni dieu ni diable qui pût
le faire changer de résolution; aussi il ne fut plus ouvert la bouche
de la chose: le samedi à cinq heures du matin nous allâmes charger à
San-Giovanni, à huit heures du soir les cinquante barriques d'huile
étaient à bord, et à minuit nous étions de retour à la Pace. Le
capitaine trouva sa femme en larmes, il lui demanda pourquoi elle
pleurait, et alors elle lui raconta qu'au jour tombant elle était
montée dans le jardin pour aller cueillir des figues d'Inde: le temps
d'en ramasser plein son tablier et la nuit était tombée; en revenant
elle avait rencontré sur la route une femme enveloppée d'un grand
voile de laine blanche, et cette femme lui avait dit que si son mari
partait avant la nouvelle lune il lui arriverait malheur
--C'était toujours Giulia? demandai-je.
Vous jugez, pauvre femme, l'état où elle était. Le capitaine la
tranquillisa tant bien que mal, car il n'était pas trop rassuré
lui-même; et au fait il n'y avait pas de quoi l'être. Mais Francesca
eut beau dire et beau faire, Antonio ne voulut entendre à rien: le
bâtiment était chargé, le prix était fait, le jour arrêté, c'était
fini; tout ce qu'elle put obtenir c'est qu'il entendrait avec elle
le lendemain une messe qu'elle avait été commander à l'église des
Jésuites à l'intention de son heureux voyage.
Le lendemain, qui était un dimanche, ils allèrent tous les deux à
l'église, la messe était pour huit heures: quelques minutes avant
qu'elles ne sonnassent ils étaient arrivés; ils se mirent à genoux
et commencèrent à dire leurs prières. Lorsqu'ils eurent fini, ils
levèrent la tête, et au milieu du chœur ils virent une bière couverte
d'un drap noir avec des cierges tout autour: un enfant de chœur vint
les allumer, et Antonio lui demanda quelle était la messe qu'on allait
dire. L'enfant de chœur répondit que c'était celle commandée par
la femme du capitaine, et, comme en ce moment le prêtre montait à
l'autel, il ne lui fit pas d'autre question. Au même instant la messe
commença.
Aux premières paroles que prononça le prêtre le capitaine et sa femme
se regardèrent en pâlissant. Cependant tous deux se remirent à prier;
mais lorsque les chantres entonnèrent le _De profundis_, la pauvre
Francesca ne put résister plus long-temps à sa terreur, elle jeta un
cri et s'évanouit. Ce cri était si douloureux que le prêtre descendit
de l'autel et s'approcha de celle qui lavait poussé.
--Mais, dit le capitaine d'une voix altérée, quelle diable de messe
nous chantez-vous là?
--L'office des morts, répondit le prêtre.
--Qui vous l'a commandé?
--Francesca.
--Moi! un office des morts! s'écria la pauvre femme. Oh! non, non! Je
vous ai commandé une messe de bon retour, et non un service funèbre.
--Alors j'ai mal compris, et je me suis trompé, répondit le prêtre.
--Sainte Vierge, ayez pitié de nous! s'écria Francesca.
--Que la volonté de Dieu soit faite, dit avec résignation le
capitaine.
Le surlendemain nous partîmes.
Jamais nous n'avions eu un plus beau temps pour appareiller. Nous
passâmes devant le Phare fiers comme si nous avions eu des ailes. Le
capitaine avait l'air aussi tranquille que s'il n'avait rien eu au
fond du cœur. Mais moi, qui savais la chose, je le vis, quand nous
eûmes doublé la tour, jeter deux ou trois coups d'œil du côté de
Palma. Enfin il demanda sa lunette, on la lui apporta, il regarda
long-temps le rivage, et, sans dire un mot, il me passa l'instrument.
Je regardai après lui, et, malgré la distance, je vis Giulia aussi
distinctement que je vous vois: elle était assise sur le haut d'un
rocher dont la base trempait dans la mer, regardant le bâtiment, et de
temps en temps s'essuyant les yeux avec un mouchoir.
--C'est bien elle, dis-je en rendant la longue-vue au capitaine.
--Oui, je l'ai reconnue.
--Est-ce qu'elle va rester long-temps là? c'est qu'elle m'offusque.
--Crois-tu véritablement qu'elle soit sorcière?
--Si elle l'est, capitaine! j'en mettrais ma main au feu!
--Cependant elle ne m'a jamais fait de mal; au contraire, sans elle...
--Après?
--Eh bien! sans elle, je ne naviguerais plus aujourd'hui. Elle ne peut
me vouloir du mal, car, lorsque je l'ai vue au bord du lac elle ne
menaçait pas, elle priait, elle pleurait.
--Pardieu, si ce n'est que cela, elle pleure encore, on le voit bien.
Le capitaine reporta la lunette à son œil, regarda plus attentivement
encore que la première fois; puis, poussant un soupir, il renfonça
sa lunette avec la paume de sa main, et passant son bras sous le
mien:--Allons faire un tour sur l'avant, me dit-il.
--Volontiers, capitaine.
L'équipage n'avait jamais été plus gai; on riait, on racontait des
histoires; et puis, voyez-vous, quand nous allons dans les îles, c'est
une fête; nous y avons des connaissances, comme vous avez pu voir, de
sorte que chacun parlait de sa chacune, et il ne faut pas demander
si on riait. Aussitôt qu'ils m'aperçurent:--Allons, Pietro, la
tarentelle.--Oh je ne suis pas en train de danser, que je leur
réponds.
--Bah! nous te ferons bien danser malgré toi, dit mon pauvre frère.
Oh! un bon garçon, voyez-vous, dix ans de moins que moi; je l'aimais
comme mon enfant. Alors il se met à siffler, les autres à chanter, et
moi, ma foi, je sens la plante des pieds qui me démange; je commence
à danser d'une jambe, puis de l'autre, et me voilà parti. Vous savez,
quand je m'y mets, ce n'est pas pour un peu: ils allaient toujours, et
moi aussi; au bout d'une demi-heure je tombe sur mon derrière, j'étais
rendu.--Ah! je dis, un verre de muscat, ça ne fera pas de mal. On me
passe la bouteille.--A la santé du capitaine et de son heureux voyage!
Où est-il donc, le capitaine?--A l'arrière, me dit Nunzio.--Eh!
qu'est-ce que tu fais là, pilote?--Tu vois bien, je me croise les
bras; le capitaine s'est chargé du gouvernail.--Ah! ah! Sur ce, je me
lève, et je vas le rejoindre. Il avait une main sur le timon et il
tenait sa lorgnette de l'autre. La nuit commençait à tomber.
--Eh bien, capitaine?
--Elle y est toujours.
Je mis ma main sur mes yeux, je vis un petit point blanc, pas autre
chose.
--C'est drôle, que je dis au capitaine, je crois que vous vous
trompez, ce n'est pas une femme ça, c'est trop petit, ça m'a l'air
d'une mouette.
--C'est la distance.
--Oh! j'ai de bons yeux, je n'ai pas besoin de longue-vue, moi... je
m'en tiens à ce que j'ai dit, moi... c'est une mouette.
--Tu te trompes.
--Eh! tenez, la preuve, c'est que la voilà qui s'envole. Le capitaine
jeta un cri, s'élança sur le bastingage.--Eh bien, dis-je en le
retenant par le fond de sa culotte, qu'est-ce que vous allez donc
faire?
--C'est juste, elle aurait le temps de se noyer dix fois avant que
j'arrivasse. Et il retomba plutôt qu'il ne redescendit.
--Comment?
--Elle s'est jetée à la mer.
--Bah!
--Regarde.
Je pris sa lorgnette: inutile, il n'y avait plus rien.
--Eh bien! dis-je au capitaine, que voulez-vous? voilà. Il se
désolait. Allons, soyez un homme, et que les autres ne s'aperçoivent
pas de cela.
--Va les trouver et dis à Nunzio qu'il peut dormir cette nuit, je
resterai au gouvernail. Il me tendit la main, je la pris et je la
serrai.
--Au bout du compte, lui dis-je, ce n'est qu'une sorcière de moins.
--Est-ce que tu crois qu'elle était sorcière? répéta-t-il.
--Dam! capitaine, vous savez mon opinion là-dessus, voilà trois fois
que je vous le dis.
--C'est bien, laisse-moi. Je lui obéis.
--Vous pouvez vous coucher tous, leur dis-je, le capitaine veillera.
Ça faisait l'affaire de tout le monde, de sorte qu'il n'y eut pas
de contestation. Le lendemain on se réveilla à Lipari; quant au
capitaine, il n'avait pas fermé l'œil.
Nous y restâmes trois jours, non pas à décharger l'huile, ça fut fini
en vingt-quatre heures, mais à faire la noce; puis après ça nous
partîmes pour Stromboli légers comme lièges. Là nous chargeâmes, comme
ça avait été dit, la valeur d'un millier de livres de passoline: non
pas que nous eussions assez d'argent pour payer ça comptant, mais
le capitaine avait bon crédit et il était sûr de s'en défaire
avantageusement rien qu'à Mélazzo; il en avait déjà près de deux cents
livres placées d'avance. Alors, vous concevez, au lieu de revenir de
Stromboli à Messine, on manœuvra sur le cap Blanc. Voilà que nous
arrivons à la chose; voyez-vous, je l'ai retardée tant que j'ai pu,
mais ici il n'y a plus à s'en dédire: faut marcher!
--Un verre de rhum, Pietro!
--Non, merci. C'était en plein jour, à midi, il faisait un magnifique
soleil de la fin de septembre; le temps à la bonace, un petit courant
d'air, voilà tout. Le capitaine fumait; le frère de Philippe, vous
savez, le chanteur, il jouait à la morra avec mon pauvre frère
Baptiste. Moi, j'étais de cuisine. Je mets par hasard le nez hors de
la cantine:--Tiens, je dis, voilà un singulier nuage et d'une drôle de
couleur. Il était comme vert, couleur de la mer, et tout seul au ciel.
--Oui, me répond le capitaine; et il y a déjà dix minutes que je le
regarde. Vois donc comme il tourne, Nunzio.
--Vous me parlez, capitaine? dit le pilote en levant la tête au-dessus
de la cabine.
--Vois-tu?
--Oui.
--Qu'est-ce que tu penses de cela?
--Rien de bon.
--Si nous mettions toutes nos voiles dehors, peut-être
arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage.
--Ce n'est pas un orage, capitaine; il n'y à pas d'orage en l'air; le
temps est au beau fixe, la brise vient de la Grèce; voyez plutôt la
fumée de Stromboli qui va contre le vent.
--C'est vrai, dit le capitaine.
--Eh! tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage,
comme elle crépite.
--Tout le monde sur le pont, cria le capitaine.
En un moment nous fûmes là tous les douze, les yeux fixés sur
l'endroit en question; l'eau bouillonnait de plus en plus. De son
côté, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient
l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait
descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'était comme un
immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors
nous reconnûmes que c'était une trombe; au même moment, l'immense
machine commença de se mettre en mouvement. On eût dit un serpent
gigantesque aux écailles reluisantes qui aurait marché tout debout
sur sa queue, en vomissant de la fumée par sa gueule. Elle hésita
un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre.
Enfin, elle se décida à venir sur nous. En même temps le vent tomba.
--Aux rames! crie le capitaine.
Chacun empoigna l'aviron; nous n'avions que vingt pas à faire pour
que la trombe passât à l'arrière. Il ne faut pas demander si nous
ménagions nos bras; nous allions, Dieu me pardonne, aussi vite que
quand le vent du diable souffle. Aussi, nous eûmes, bientôt gagné sur
elle; si bien quelle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre
sillage. Quant à nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos;
de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en être quittes. Tout
à coup nous entendîmes Nunzio qui criait:--La trombe! la trombe! Nous
nous retournâmes.
Soit que notre course rapide eût établi un courant d'air, soit que le
sillon que nous creusions lui indiquât sa route, elle avait changé
de direction et s'était mise à notre poursuite. On eût dit un de ces
géants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna,
et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaisseaux qui avaient le
malheur de relâcher à Catane ou à Taormine. Nous n'avions plus de
bras, nous n'avions plus de voix, nous n'avions que des yeux. Quant à
moi, je me rappelle que j'étais comme un hébété; je suivais du regard
un grand oiseau de mer qui avait été entraîné dans la trombe, et qui
tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle
qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions
devant elle; si bien que nous nous trouvâmes tous entassés sur l'avant
du navire, excepté le pilote qui, ferme à son poste, était resté à
l'arrière. Tout à coup le bâtiment trembla comme si, lui aussi, il
avait eu peur. Les mâts plièrent comme des joncs, les voiles se
déchirèrent comme des toiles d'araignée; le bâtiment se retourna sur
lui-même. Nous étions tous engloutis.
Je ne sais pas le temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus
calculer, j'ai bien plongé à une trentaine de pieds de profondeur.
Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte
que je n'étais pas encore trop ébouriffé en revenant à la surface de
la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la première
chose que je vis, c'était notre pauvre bâtiment flottant cap dessus,
cap dessous, comme une baleine morte. Au même instant je m'entendis
appeler; je me retournai, c'était le capitaine.--Allons, allons,
courage! que je lui dis; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la
grâce de Dieu, nous pouvons nous en tirer.
--Oui, oui, dit le capitaine; mais en voilà encore un qui reparaît
derrière toi: c'est Vicenzo.
--A moi! cria Vicenzo; je sens que j'ai la jambe cassée, je ne puis
pas me soutenir sur l'eau.
--Poussons-le au bâtiment, capitaine; il se mettra à cheval dessus,
et, tant qu'il ne sera pas coulé tout à fait, eh bien! il aura la
chance d'être vu par quelque barque de pêche. Courage! Vicenzo,
courage!
Nous le primes chacun par-dessous un bras, et nous le soutînmes sur
l'eau; puis, arrivé au bâtiment, il s'y cramponna, et, à l'aide de
ses deux mains et de sa bonne jambe, il parvint à se jucher sur la
quille.--Ah! dit-il quand il fut assuré sur sa machine, je vois les
autres: un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, vous deux
ça fait dix, et moi ça fait onze: il n'en manque qu'un. Celui qui
manquait s'appelait Jordano; nous n'en entendîmes jamais parler.
--Allons! dis-je au capitaine, il faut nager de concert et piquer
droit au cap. C'est un peu loin, dam! et il y en a quelques-uns qui
resteront en route; mais c'est égal, il ne faut pas que cela vous
effraie.--Allons, en avant la coupe et la marinière.
--Bon voyage! nous cria Vicenzo.
--Encore un mot, vieux.
--Hein?
--Vois-tu mon frère?
--Oui, c'est le second là-bas.
--Dieu te récompense de ta bonne nouvelle!--Et je me mis à ramer vers
celui qu'il m'avait indiqué, que le capitaine en avait peine à me
suivre. Au bout de dix minutes, nous étions tous réunis, et nous
nagions en ligne comme une compagnie de marsouins. Je m'approchai de
mon frère.--Eh bien! Baptiste, que je lui dis, nous allons avoir du
tirage.
--Oh! répondit-il, ça ne serait rien si je n'avais pas ma veste; mais
elle me gêne sous les bras.
--Eh bien! approche-toi de moi et ne me perds pas de vue; quand tu te
sentiras faiblir, tu t'appuieras sur mon épaule. Tu sais bien que je
ne suis pas gros, mais que je suis solide.
--Oui, frère.
--Eh bien! pilote, c'est donc vous?
--Moi-même, mon garçon.
--Tiens, tiens, tiens, vous n'êtes pas si bête, vous, vous êtes tout
nu.
--Oui, j'ai eu le temps de me déshabiller; mais si j'ai un conseil à
te donner, c'est de ne pas user ton haleine à bavarder, tu en auras
besoin avant une heure.
--Un dernier mot: ne perdez pas de vue le capitaine.
--Sois tranquille.
--Maintenant, motus.
Ça alla comme ça une heure. Au bout de ce temps, voyant mon frère
inquiet:--Est-ce que tu te fatigues? que je lui dis.
--Non, ce n'est pas ça, mais c'est que je ne vois plus Giovanni.
C'était le frère de Philippe.
Je me retournai, je regardai de tous les côtés; peine perdue, il était
allé rejoindre Jordano. Et ça, sans dire un mot, de peur de nous
effrayer.
Voilà ce que c'est que les marins; pourtant je dis en moi-même un _Ave
Maria_, moitié pour lui moitié pour moi, et je me mis à faire un peu
de planche pour me reposer. Ça alla comme ça encore une heure; de
temps en temps je regardais mon frère, il devenait de plus en plus
pâle.
--Est-ce que tu es fatigué, Baptiste?
--Non, pas encore, mais nous ne sommes plus que huit.
--Une barque, cria le capitaine.