le dos.
--Eh bien, capitaine! pour en revenir à Pascal Bruno; il parait qu'il
avait été moins scrupuleux que Pietro, lui.
--Oui, répondit gravement le capitaine; et la preuve, c'est que,
quand on l'a pendu à Palerme, le diable a jeté un si grand cri en lui
sortant du corps, que mon père, qui, en sa qualité de capitaine
de milice, assistait à l'exécution, s'est sauvé à la tête, de sa
compagnie et que dans la bousculade on lui a volé sa giberne et les
boucles d'argent de ses souliers. Ça, voyez-vous, par exemple, je peux
vous le certifier, car il me l'a bien raconté cent fois.
--Écoutez, dit Pietro, qui, pendant le couplet du capitaine,
paraissait avoir profondément réfléchi, voulez-vous des renseignements
sûrs et certains?
--Mais sans doute, puisqu'il y a une heure que j'en demande.
--Eh bien, attendez. Nunzio, quand serons-nous à Messine?
--Ce soir, deux heures après l'Ave Maria.
--C'est cela, vers les neuf heures, voyez-vous. Eh bien! nous serons
donc ce soir à Messine sur les neuf heures. Ça c'est l'Évangile,
puisque le vieux l'a dit. Vous n'irez pas coucher à terre cette nuit,
vu qu'il sera trop tard pour que le capitaine fasse viser sa patente;
mais demain, au point du jour, vous pourrez descendre prendre une
voiture, et, comme il n'y a que huit lieues de Messine à Bauso, vous y
serez en trois heures.
--Pardieu! fis-je en l'interrompant, vous avez là une merveilleuse
idée, mais je crois que j'en ai encore une meilleure.
--Et laquelle?
--N'allons pas à Messine et allons directement au cap Blanc; c'est
à peu près la même distance, et le vent est favorable. Hé bien,
qu'avez-vous donc?
Cette question était motivée par l'effet que ma proposition venait de
produire sur l'équipage. Pietro et ses camarades, si gais il n'y avait
qu'un instant, se regardaient avec une sorte d'épouvante. Philippe
était rentré dans l'entrepont comme si le diable l'eût tiré par les
pieds; le capitaine était devenu pâle comme un mort.
--Nous irons au cap Blanc si votre excellence l'exige, dit-il d'une
voix altérée; nous sommes ici pour obéir à ses ordres; mais si la
chose lui était égale, au lieu d'aller au cap Blanc, nous irions,
comme nous en étions convenus d'abord, à Messine; nous lui en serions
tous on ne peut plus reconnaissants. N'est-ce pas, les autres?
Tous les matelots firent silencieusement un signe de tête approbatif.
--Puis-je au moins savoir le motif de votre répugnance? demandai-je.
--Pietro vous contera cela; il y était, lui.
--Eh bien, mes enfants, allons à Messine.
Le capitaine me prit la main et me la baisa. Pietro respira comme si
on lui eût enlevé le Stromboli de dessus la poitrine, et le reste de
l'équipage parut aussi joyeux que si j'avais donné dix piastres de
gratification à chaque homme. On rompit aussitôt les rangs et chacun
retourna à son poste; à l'exception de Pietro, qui s'assit sur une
barrique.
--En ce cas, dit Jadin en sautant du bastingage sur le pont, je ne
vois plus aucun motif de ne pas faire frire des pommes de terre.
Et comme il comprenait assez médiocrement le patois sicilien, il
descendit à la cuisine pendant que, pour ne pas perdre un mot de
l'intéressant récit qui m'attendait, j'allai m'asseoir près de Pietro.
Voyez-vous, me dit Pietro, il y a onze ans de cela; nous étions en
1824. Le capitaine Aréna, pas celui-ci, son oncle, venait de se
marier; c'était un beau jeune homme de vingt-deux ans, qui avait un
petit bâtiment à lui avec lequel il faisait le commerce tout le long
des côtes. Il avait épousé une fille du village della Pace; vous le
connaissez bien, c'est le pays qui est entre Messine et le Phare, et
dont nous sommes quasi tous. Nous avions fait une noce enragée pendant
trois jours, et le quatrième, qui était un dimanche, nous étions allés
au lac de Pantana. C'était le jour de la procession de Saint-Nicolas,
procession à laquelle vous avez assisté cette année, et ce jour-là
c'est grande fête. On descend sa chaise comme vous savez; on tire des
feux d'artifice, des coups de fusil, et l'on danse. Antonio donnait
le bras à sa femme, lorsqu'il sent qu'on le coudoie et qu'il entend
prononcer son nom. Il se retourna; c'était une femme couverte d'un
voile de taffetas noir, comme vous avez pu voir que les Siciliennes en
portent, mais pour sortir dans les rues et non pour aller aux fêtes.
Il croit qu'il s'est trompé, il continue sa route. C'est bien. Cinq
minutes après, même répétition; on se coudoie de nouveau et on répète
son nom. Cette fois-là il était bien sûr de son fait; mais comme
il était avec sa femme, il ne fait encore signe de rien. Enfin ça
recommence une troisième fois. Oh! pour le coup il perd patience.
Tiens, Piétro, qu'il me dit, reste auprès de ma femme; je vois là-bas
quelqu'un à qui il faut que je parle. Je ne me le fais pas dire deux
fois; je prends la menotte de la mariée, je la passe sous mon bras,
et me voilà fier comme un paon de promener la femme de mon capitaine.
Quant à lui, il était filé.
Tout en marchant, nous arrivons auprès d'un ménétrier qui jouait la
tarentelle sur sa guitare. Quand j'entends ce diable d'air, vous
savez, je n'y peux pas tenir; faut que je saute. Je propose la petite
contredanse à la femme du capitaine: nous nous mettons en face l'un de
l'autre, et allez. Au bout de cinq minutes, on faisait cercle autour
de nous. Tout à coup, parmi ceux qui nous regardent, j'aperçois le
capitaine Antonio, mais si pâle, si pâle, que je crus, ma parole
d'honneur, que c'était son ombre. J'en perds la mesure, et je tombe
d'aplomb les deux talons sur les pieds du pilote. Ah! je lui dis, je
vous demande excuse, Nunzio, c'est une crampe qui me prend. Dansez
donc un instant à ma place. Il est très-complaisant, tel que vous
le voyez, le pilote, et si dur au mal que c'est un bœuf pour la
constance. Il se mit à danser sur un pied; je lui avais écrasé
l'autre. Pendant ce temps, je fais un signe au capitaine; il vient à
moi.--Hé bien, lui dis-je, qu'est-ce qu'il y a donc?
--Je l'ai revue.
--Qui?
--Giulia.
--La jolie sorcière?
--Oui.
--Que vous a-t-elle dit?
*--Rien; des folies.
--Est-ce qu'elle vous aime toujours?
--Je ne sais; mais j'ai eu tort de la suivre. Où est ma femme?
--Ne la voyez-vous pas? elle danse la Tarentelle avec Nunzio.
--Ah! oui, c'est vrai. Crois-tu que ce qu'on raconte d'elle soit vrai?
--De votre femme?
--Non, de Giulia. Crois-tu quelle soit sorcière?
--Dam! on dit qu'à Palma elles sont toutes des strigges. Le capitaine
se passa la main sur le front, il suait à grosses gouttes. Dans ce
moment la tarentelle finissait. Sa femme vint reprendre son bras.
Antonio lui proposa de revenir à sa maison. Elle ne demandait pas
mieux: une nouvelle mariée, vous comprenez, ça ne hait pas le
tête-à-tête. Le capitaine me fit un signe qui signifiait: Pas un mot!
Je répondis par un autre signe qui voulait dire: Ça suffit. Et nous
nous tournâmes le dos comme si nous ne nous étions jamais vus.
--Mais qu'est-ce que c'était que Giulia? interrompis-je.
--Ah! voilà. Vous saurez qu'il y avait un an à la fête de Palma, où le
capitaine Aréna Antonio, toujours l'oncle du nôtre...
--Je comprends bien.
--Était allé malgré nous, il prit parti pour une jeune fille qu'un
matelot calabrais insultait: ça commença par des mots et ça finit par
un coup de couteau que reçut le capitaine, mais un mauvais coup; trois
pouces de fer. Heureusement c'était du côté droit; si ça avait été
aussi bien du côté gauche le cœur était percé. On l'avait donc porté
chez une vieille femme, et on avait fait venir le médecin, un brave
médecin. Oh! oh! s'il était dans une grande ville il ferait sa
fortune; mais à Palma il n'y a pas assez de malades; de sorte qu'il
est obligé de faire un peu de tout. Il ferre les chevaux, il donne à
boire, il...
--Parfaitement, je suis fixé.
--Il vit le capitaine, il l'examina, il fourra le doigt dans la plaie.
Il n'y a rien à faire, dit-il; tous les médecins de Catanzaro et de
Cosenza seraient là, qu'ils n'y feraient ni chaud ni froid; c'est
un homme perdu; tournez-lui le nez du côté du mur et qu'il meure
tranquille. Ce sont les gens qui étaient là qui ont répété depuis ses
propres paroles au capitaine. Il n'entendait rien du tout, lui; il
était sans connaissance, et pourtant il souffrait comme un damné.
Ce qui fut dit fut fait: on alluma un cierge près de son lit, et la
vieille se mit à dire son rosaire dans un coin: on le croyait mort.
Sur la mi-nuit, voilà que le capitaine, qui avait toujours les yeux
fermés, sent quelque chose comme du mieux. Il respirait, quoi! il
lui semblait, il m'a raconté ça vingt fois, pauvre capitaine, il
lui semblait qu'on lui ôtait la cathédrale de Messine de dessus la
poitrine. Ça lui faisait du bien et puis du bien, tant qu'il ouvrit
les yeux et qu'il crut qu'il rêvait. La vieille s'était endormie
dans un coin en marmottant ses prières; et à la lueur du cierge qui
veillait, il vit une jeune fille penchée sur lui: elle avait la bouche
appuyée contre sa poitrine et elle suçait sa plaie. Comme la fenêtre
était ouverte et qu'il voyait un beau ciel étoilé, il crut que c'était
un ange qui était descendu d'en haut. Alors il ne dit rien et la
laissa faire, car il avait peur, s'il parlait, que la jeune fille ne
disparût. Au bout d'un instant, elle détacha sa bouche de la plaie,
prit dans un petit mortier une poignée d'herbes pilées et en pressa le
suc sur la blessure, après quoi elle plia son mouchoir en quatre et
le lui posa sur la plaie en guise d'appareil; enfin, voyant qu'il ne
bougeait pas, elle approcha sa figure de la sienne, comme pour sentir
s'il respirait. C'est alors seulement que le capitaine reconnut la
jeune fille pour laquelle il s'était battu; il voulut parler, mais
elle lui mit la main sur la bouche et, portant le doigt à ses lèvres,
elle lui indiqua qu'il fallait qu'il gardât le silence; puis, se
retirant sans bruit, comme si elle glissait sur la terre au lieu de
marcher, elle ouvrit la porte et disparut. Le capitaine, oh! il me l'a
dit, et ce n'était pas un menteur, crut que c'était un rêve; il mit la
main sur sa blessure pour voir si elle était véritable; il sentit le
mouchoir mouillé; il lui sembla alors qu'en le pressant contre sa
poitrine il éprouvait du soulagement, et c'était vrai, à ce qu'il
parait, puisqu'il s'endormit d'un sommeil si tranquille qu'il se
réveilla le lendemain dans la même position et la main toujours au
même endroit.
A peine avait-il ouvert les yeux, que le médecin entra.
--Eh bien, la mère, dit-il, notre malade est-il mort?
--Ma foi, je ne sais pas, dit la vieille; seulement je sais qu'il n'a
pas souffert.
Le capitaine fit un mouvement dans son lit.
--Ah! le voilà qui remue, dit le médecin; eh bien, je vous en réponds,
le gaillard a la vie dure! A ces mots, il s'approcha du lit, le blessé
se retourna de son côté.--Diable, dit le médecin, nous avons bon œil,
ce me semble?
--Oui, docteur, dit le capitaine, ça ne va pas mal, et, si ce n'était
que je ne sais ce que j'ai fait de mes jambes, je pourrais marcher.
--Ah! fit le docteur, c'est la fièvre qui se soutient... Voyons un peu
cela.
Le capitaine lui tendit le bras, le docteur lui tâta le pouls.--Pas de
fièvre, dit-il; qu'est-ce que cela veut dire? voyons la blessure.
Le capitaine retira sa main qu'il avait constamment tenue sur sa
poitrine, le médecin souleva le linge, la blessure était ouverte
encore mais dans le meilleur état possible. Alors il vit qu'il s'était
trompé et que le malade en reviendrait. Il envoya aussitôt chercher
des drogues, prépara un emplâtre et le lui appliqua sur le cou, en
lui disant de se tenir tranquille et que tout irait bien. Deux heures
après, le capitaine avait une fièvre de cheval; il souffrait tant
qu'un autre en aurait jeté des cris; mais, comme il était né
courageux, il se mordait les poings en disant: C'est pour ton bien,
Antonio, il faut souffrir pour guérir, mon bon ami; ça t'apprendra
à te mêler des choses qui ne te regardent pas; puis il disait ses
prières pour ne pas jurer. Ça alla comme ça toujours en augmentant
jusqu'à la nuit; enfin, écrasé de fatigue, il s'endormit.
A minuit à peu près, car vous pensez bien qu'il n'avait pas songé à
remonter sa montre, il sentit une douleur si vive qu'il se réveilla:
c'était la jeune fille de l'autre nuit qui était revenue et qui
arrachait l'appareil du docteur. Elle lui fit signe, comme la veille,
de se taire; elle tira de sa poitrine un petit flacon, et laissa
tomber sur sa plaie quelques gouttes d'une liqueur verdâtre. Ça lui
éteignit le feu qu'il avait dans la poitrine, puis, comme la veille,
elle prit des herbes pilées, mais cette fois elle les lui mit sur la
blessure, les y assujettit avec une bande, et, comme il étendait
les bras vers elle, elle lui fit encore signe de ne pas s'agiter et
disparut ainsi que la première fois. Le capitaine se sentait rafraîchi
comme si on l'avait mis dans un bain de lait. Plus de douleur, plus de
fièvre, rien que la maudite faiblesse. Enfin il se rendormit.
Il n'était pas encore réveillé le lendemain, quand le docteur lut
fit sa visite. Au bruit de ses pas, il ouvrit les yeux.--De mieux en
mieux, dit le médecin; bon œil; tirez la langue, bonne langue; donnez
la main, bon pouls: voyons la blessure.
--Ah! dit le capitaine en levant la compresse d'herbes et la bande qui
la retenait, l'appareil s'est dérangé pendant la nuit.
--N'importe, voyons toujours.
La blessure allait à merveille, elle était presque fermée. Le docteur
proposa un second emplâtre pareil à l'autre et chargea la vieille de
l'appliquer sur le côté du malade. Mais à peine eut-il le dos tourné,
que le capitaine, qui se rappelait ce qu'il avait souffert la veille,
jeta le diable d'emplâtre par la fenêtre, remit sur sa blessure les
herbes toutes sèches qu'elles étaient, et, comme il se sentait bien,
il demanda à prendre un bouillon; mais la vieille lui dit que c'était
chose défendue. Il n'y avait pas à dire, il fallait s'en priver; il
passa par tout ce qu'on voulut, et, comme ça allait de mieux en mieux,
le soir il dit à la vieille qu'elle pouvait se coucher, qu'il n'avait
plus à faire de personne, qu'elle laissât seulement la lampe allumée
et que s'il avait besoin d'elle il l'appellerait. La vieille ne
demandait pas mieux, elle fit ce que désirait le capitaine, et elle le
laissa seul.
Cette fois, au lieu de s'endormir, il demeura les yeux ouverts et
fixés sur la porte. A minuit elle s'ouvrit comme d'habitude, et la
jeune fille s'avança vers lui.
--Vous ne dormez pas? dit-elle au capitaine.
--Non, je vous attends.
--Et comment vous trouvez-vous?
--Oh! bien, toute la journée et encore mieux maintenant.
--Votre blessure?
--Voyez, elle est fermée.
--Oui.
--Grâce à vous, car c'est vous qui m'avez sauvé.
--C'était bien le moins que je vous soignasse; c'était pour moi que
vous aviez été blessé: grâce à Dieu, vous êtes guéri.
--Si bien guéri, répondit le capitaine, qui ne perdait pas de vue son
bouillon, que je meurs de faim, je vous l'avouerai.
La jeune fille sourit, tira le flacon de la veille, seulement cette
fois la liqueur qu'il contenait était rouge comme du vin; elle le vida
dans une petite tasse qu'elle prit sur la cheminée et la présenta au
capitaine.
Quoique ce ne fût pas cela qu'il demandait, il la prit tout de même, y
goûta d'abord du bout des lèvres, mais, sentant que c'était doux comme
du miel, il l'avala d'une seule gorgée. Si peu de chose que ce fût,
ça lui endormit l'estomac; c'est unique: à peine la valeur d'un petit
verre de rosolio! Ce n'était pas tout, bientôt il sentit une bonne
chaleur qui lui courait par tout le corps, il se croyait dans le
paradis. Pauvre capitaine, il regardait la jeune fille, il lui parlait
sans savoir ce qu'il disait: enfin, sentant que ses yeux se fermaient,
il lui prit la main et s'endormit.
--N'était-ce point la même liqueur, demandai-je, que, dans une
occasion semblable, l'aubergiste Matteo donna à Gaetano-Sferra?
--Juste la même. Il a habité ces pays-là, le vieux, et il a connu la
pauvre fille, qui lui a donné sa recette; il faut croire, au reste,
que c'est une boisson enchantée, car le capitaine fit des rêves d'or:
il croyait être à la pêche du corail du côté de Pantellerie, et il en
pêchait des branches magnifiques; il en avait plein son bâtiment, il
ne savait plus où en mettre: enfin il fallait bien se décider à
aller le vendre. Il partait pour Naples et il avait un petit vent
de demoiselle qui le poussait par derrière comme avec la main. En
arrivant dans le port, ses cordages étaient en soie, ses voiles en
taffetas rose et son bâtiment en bois d'acajou. Le roi et la reine,
qui étaient prévenus de son arrivée, l'attendaient et lui faisaient
signe de la main. Enfin, il descendait à terre, on l'amenait au
palais, et là on lui faisait boire du Lacryma-Christi dans des verres
taillés, et manger du macaroni dans des soupières d'argent; c'était un
rêve enfin: on lui achetait son corail plus cher qu'il ne voulait le
vendre, et il revenait riche _richissime_, et toute la nuit, il n'y a
pas à dire, toute la nuit comme ça.
--Il avait pris de l'opium? interrompis-je.
--C'est possible. Si bien que le lendemain, lorsqu'on le réveilla, il
se croyait le grand Turc. Mais quand la vieille entra, il vit bien
qu'il se trompait; il se rappela qu'il était tout bonnement le
capitaine Antonio Aréna, qu'il avait été blessé, et que ce qu'il
prenait pour du vin du Vésuve et du macaroni, était tout bonnement
quatre gouttes d'une liqueur rouge qu'une jeune fille lui avait versée
dans la tasse qui était encore sur la chaise auprès de son lit; mais
il ne dit pas un mot de la chose, il demanda seulement à se lever, on
lui mit un fauteuil à côté de sa croisée, il prit un bâton et, ma foi,
tant bien que mal il marcha: c'était crâne, tout de même, trois jours
après avoir reçu un coup de couteau pareil; enfin il avait l'air d'un
président quand le docteur entra: il n'en revenait pas, pauvre cher
homme, c'était la plus belle cure qu'il eût faite de sa vie. Il
s'assit auprès de son malade.
Eh bien! capitaine, lui dit-il, il paraît que ça va de mieux en mieux?
--Vous voyez, docteur, parfaitement.
--Oh! il n'y a pas besoin de vous tâter le pouls, ni de vous regarder
la langue; il n'y a plus que patience à avoir, et les forces
reviendront. Mais quand elles seront revenues, si j'ai un conseil à
vous donner, c'est de ne plus vous battre pour toutes les sorcières
que vous rencontrerez, parce qu'il y en a quelques-unes en Calabre,
voyez-vous!
--Qu'est-ce que vous dites?
--Je dis que celle pour laquelle vous avez reçu le coup de couteau
dont ma science vient de vous guérir, ne valait pas la vie qu'elle a
failli vous coûter.
--Comment?
--Vous ne la connaissez pas?
--Non.
--Eh bien, c'est Giulia.
--Giulia! c'est son nom? après?
--Eh bien après... c'est le nom d'une sorcière! voilà tout.
--Elle! elle est sorcière!--Le capitaine pâlit.--Puis, comme il
n'était pas convaincu encore:--Sorcière? reprit-il: docteur, en
êtes-vous bien sûr?
--Sûr comme de mon existence: c'est une fille sans père ni mère
d'abord. Puis, voyez-vous, elle a été élevée par un vieux berger, un
jeteur de sorts, un empoisonneur enfin.
--Mais ce n'est pas une raison pour que cette pauvre fille...
--Cette pauvre fille est une strigge, vous dis-je; moi, je l'ai
rencontrée dans les champs la nuit, en temps de pleine lune, cherchant
les herbes et les plantes avec lesquelles elle fait les maléfices.
Quand il arrive un malheur sur la montagne ou sur la plage, qu'un
marinier se noie ou qu'un homme reçoit un coup de couteau, elle va les
trouver la nuit; elle les fait revenir avec des paroles magiques; elle
leur donne des breuvages composés avec des plantes inconnues, et,
quand les malades sont près de guérir, elle leur fait signer un
pacte.--Eh bien, qu'avez-vous donc, capitaine? vous devenez blanc
comme un linge.--Une sueur! oh! oh! c'est de la faiblesse. Voyez-vous,
vous vous êtes levé trop tôt. C'est égal, cela ira bien demain, je
viendrai vous voir.
--Docteur, dit le capitaine, je voudrais régler mon compte avec vous.
--Bah, ce n'est pas pressé, répondit le docteur.
--Si fait, si fait.
--Eh bien, mais vous savez d'où je vous ai tiré; vous me donnerez ce
que vous voudrez, ce que vous croyez que ça mérite; je ne fais jamais
de prix, moi.
--Un ducat par visite, est-ce bien, docteur?
--Va pour un ducat par visite.
--Le capitaine lui donna trois ducats, et le docteur sortit.
Un quart d'heure après nous arrivâmes, à trois mariniers de l'équipage
du capitaine. Nunzio, mon pauvre frère et moi, nous avions appris
l'accident le jour même, et nous avions sauté dans notre barque. Oh!
une petite barque soignée, allez, qui filait comme une hirondelle, et
nous avions fait la traversée della Pace à Palma, il y a neuf grandes
lieues, il faut vous dire, en trois heures et demie, pas une minute
avec; c'est bien aller, cela, hein!
--Très-bien; mais il me semble que vous vous écartez de votre récit,
mon cher Pietro.
--C'est juste. Ah, dit le capitaine en nous apercevant, soyez les
bienvenus. Pauvre capitaine! nous lui baisions les mains comme du
pain. Voyez-vous, on nous avait dit qu'il était mort, et nous le
retrouvions non-seulement vivant, mais encore levé et avec une bonne
mine; c'est-à-dire que nous ne nous tenions pas de joie.
--Ce n'est pas tout cela, mes enfants, qu'il nous dit; vous êtes
venus avec la barque.
--Oui.
--Eh bien, il faut la tenir prête pour repartir tous ensemble cette
nuit.
--Cette nuit?
--Chut!
--Capitaine, vous n'y pensez pas, blessé comme vous êtes.
--Il le faut, je vous dis; pas de raisons, pas de propos, pas
d'observations; quand je vous dis qu'il faut partir, c'est qu'il faut
partir.
--Mais si le vent est mauvais?
--Nous irons à la rame, et ça quand je devrais m'y mettre moi-même.
--Vous, capitaine, allons donc; c'est bon pour vous amuser, quand vous
vous portez bien et qu'il y a bonace; mais quand vous êtes blessé, ça
serait beau.
--Ainsi, c'est convenu.
--Convenu.
--Faites venir du vin, et du meilleur; c'est moi qui paie.
Nous fîmes venir du petit vin de Calabre et des marrons; voyez-vous,
quand vous y passerez, en Calabre, n'oubliez pas cela; car il n'y a
que cela de bon dans le pays, le muscat et les châtaignes. Quant aux
hommes, de véritables brigands, qui ont trahi Joachim, et qui l'ont
fusillé après.
--Mais il me semble, repris-je, que vous en voulez beaucoup aux
Calabrais.
--Oh! entre eux et nous c'est une guerre à mort; je vous en raconterai
sur eux, soyez tranquille; mais pour le moment revenons au capitaine;
il prit plein un dé à coudre de vin; ça lui fit un bien infini. Il
sentait ses forces revenir, que c'était une bénédiction; enfin, à huit
heures, nous le quittâmes pour aller tout préparer. A onze heures nous
étions revenus: il s'impatientait beaucoup, le capitaine; il était
levé et prêt à partir.
--Ah! dit-il, j'avais peur que vous ne tardassiez jusqu'à
minuit,--filons.
--Sans rien dire à personne?
--J'ai payé le médecin, et voilà deux piastres pour la vieille.
--Vous faites les choses grandement, capitaine.
--Pourvu qu'il me reste en arrivant à la Pace deux carlins pour faire
dire une messe, c'est tout ce qu'il me faut. En route.
--Oh! avec votre permission, capitaine, vous ne marcherez pas, nous
vous porterons.
--Comme vous voudrez; mais partons.
Nunzio le prit sur son dos comme on prend un enfant, et, attendu que
nous n'étions pas à plus de cent pas de l'endroit où nous avions
amarré le canot, en dix minutes nous fûmes arrivés. Au moment où nous
posions le capitaine dans la barque, nous vîmes une figure blanche se
lever lentement sur un des rochers du rivage; elle nous regarda un
instant, puis elle nous sembla glisser le long de la grande pierre, et
elle vint vers nous. Pendant ce temps nous poussions la péniche à la
mer, ce qui lui donna le temps de s'approcher; elle n'était plus qu'à
quinze pas à peine, lorsque le capitaine l'aperçut.
--La barque est-elle à flot? s'écria-t-il en se soulevant, et d'une
voix aussi forte que s'il était plein de santé.
--Oui, capitaine, répondîmes-nous tous ensemble.
--Eh bien, à la rame, mes amis, et au large, vivement au large.
La femme poussa un cri: nous nous retournâmes.
--Qu'est-ce que cette femme? demanda Nunzio.
--Une sorcière, répondit le capitaine en faisant le signe de la croix.