C'était le moment que j'attendais pour demander au capitaine où il

comptait nous faire passer la nuit; il nous répondit qu'il était à

notre disposition, et que nous n'avions qu'à ordonner. Je le priai

alors d'aller nous jeter l'ancre en face du volcan, afin que nous ne

perdissions rien de ses évolutions nocturnes. Le capitaine dit un mot;

chacun interrompit sa conversation et courut aux rames. Dix minutes

après nous étions ancrés à soixante pas en avant de la face

septentrionale de la montagne.

C'était dans Stromboli qu'Éole tenait enchaînés _luctantes ventos

tempestatesque sonoras._ Sans doute, au temps du chantre d'Énée, et

quand Stromboli s'appelait Strongyle, l'île n'était pas encore connue

pour ce qu'elle est, et elle préparait dans ses profondeurs ces

bouillantes et périodiques éjaculations qui en font le volcan le plus

poli de la terre. En effet, avec Stromboli on sait à quoi s'en tenir:

ce n'est point comme avec le Vésuve ou l'Etna, qui font attendre au

voyageur une pauvre petite irruption quelquefois trois, quelquefois

cinq, quelquefois dix ans. On me dira que cela tient sans doute à la

hiérarchie qu'ils occupent parmi les montagnes ignivomes, hiérarchie

qui leur permet de faire de l'aristocratie tout à leur aise: c'est

vrai; mais il ne faut pas moins en savoir gré à Stromboli de ne s'être

pas abusé un instant sur sa position sociale, et d'avoir compris qu'il

n'était qu'un volcan de poche auquel on ne ferait pas même attention

s'il se donnait le ridicule de prendre de grands airs. A défaut de la

qualité, Stromboli se retire donc sur la quantité.

Aussi ne nous fit-il pas attendre. A peine étions-nous depuis cinq

minutes en expectative, qu'un grondement sourd se fit entendre,

qu'une détonation pareille à une vingtaine de pièces d'artillerie qui

éclateraient à la fois lui succéda, et qu'une longue gerbe de flamme

s'élança dans les airs et redescendit en pluie de lave; une partie

de cette pluie retomba dans le cratère même du volcan, tandis que

l'autre, roulant sur le talus, se précipita comme un ruisseau de

flamme, et vint s'éteindre en frémissant dans la mer. Dix minutes

après le même phénomène se renouvela, et ainsi de dix minutes en dix

minutes pendant toute la nuit.

J'avoue que cette nuit est une des plus curieuses que j'aie passées de

ma vie; nous ne pouvions nous arracher, Jadin et moi, à ce terrible et

magnifique spectacle. Il y avait des détonations telles que l'air en

semblait tout ému et que l'on croyait voir trembler l'île comme un

enfant effrayé: il n'y avait que Milord que ce feu d'artifice mettait

dans un état d'exaltation impossible à décrire; il voulait à tout

moment sauter à l'eau pour aller dévorer cette lave ardente, qui

retombait quelquefois à dix pas de nous pareille à un météore qui se

précipiterait dans la mer.

Quant à notre équipage, habitué qu'il était à ce spectacle, il nous

avait demandé si nous avions besoin de quelque chose; puis, sur notre

réponse négative, il s'était retiré dans l'entrepont sans que les

éclairs qui illuminaient l'air ni les détonations qui l'ébranlaient

eussent l'influence de le distraire de son sommeil.

Nous restâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin; enfin, écrasés

de fatigue et de sommeil, nous nous décidâmes à rentrer dans notre

cabine. Quant à Milord, rien ne put le déterminer à en faire autant

que nous, et il resta toute la nuit sur le pont à rugir et à aboyer

contre le volcan.

Le lendemain, au premier mouvement du speronare, nous nous

réveillâmes. Avec le retour de la lumière, la montagne avait perdu

tonte sa fantasmagorie.

On entendait toujours les détonations; mais la flamme avait cessé

d'être visible; et cette lave, ruisseau ardent la nuit, se confondait

pendant le jour avec la cendre rougeâtre sur laquelle elle roulait.

Dix minutes après nous étions de nouveau en face du port. Cette fois

on ne nous fit aucune difficulté pour l'entrée. Pietro et Giovanni

descendirent avec nous; ils voulaient nous accompagner dans notre

ascension.

Nous entrâmes, non pas dans une auberge (il n'y en a pas à Stromboli),

mais dans une maison dont les propriétaires étaient un peu parents

de notre capitaine. Comme il n'eût pas été prudent de nous mettre en

route à jeun, Giovanni demanda à nos hôtes la permission de nous faire

à déjeuner chez eux tandis que Pietro irait chercher des guides; cette

permission non-seulement nous fut accordée avec beaucoup de grâce,

mais encore notre hôte sortit aussitôt et revint un instant après avec

le plus beau raisin et les plus belles figues d'Inde qu'il avait pu

trouver.

Comme nous achevions de déjeuner, Pietro arriva avec deux

Stromboliotes qui consentaient, moyennant une demi-piastre chacun, à

nous servir de guides. Il était déjà près de huit heures du matin:

pour sauver au moins notre ascension de la trop grande chaleur, nous

nous mîmes à l'instant même en route.

La cime de Stromboli n'est qu'à douze ou quinze cents pieds au-dessus

du niveau de la mer; mais son inclinaison est tellement rapide qu'on

n'y peut point monter d'une manière directe, et qu'il faut zigzaguer

éternellement. D'abord, et en sortant du village, le chemin fut assez

facile; il s'élevait au milieu de ces vignes chargées de raisins qui

font tout le commerce de l'île, et auxquelles les grappes pendaient

en si grande quantité que chacun en prenait à son plaisir sans en

demander en rien la permission au propriétaire; mais une fois sortis

de la région des vignes, nous ne trouvâmes plus de chemins, et il nous

fallut marcher à l'aventure, cherchant le terrain le meilleur et les

pentes les moins inclinées. Malgré toutes ces précautions, il arriva

un moment où nous fûmes obligés de monter à quatre pattes: ce n'était

encore rien que de monter; mais cet endroit franchi, j'avoue qu'en

me retournant et en le voyant incliné presqu'à pic sur la mer, je

demandais avec terreur comment nous ferions pour redescendre; nos

guides alors nous dirent que nous descendrions par un autre chemin:

cela me tranquillisa un peu. Ceux qui ont le malheur d'avoir comme moi

des vertiges dès qu'ils voient le vide sous leurs pieds comprendront

ma question et surtout l'importance que j'y attachais.

Ce casse-cou franchi, pendant un quart d'heure à peu près la montée

devint plus facile; mais bientôt nous arrivâmes à un endroit qui au

premier abord me parut infranchissable: c'était une arête parfaitement

aiguë qui formait l'orifice du premier volcan, et qui, d'une part, se

découpait à pic sur le cratère, et de l'autre descendait par une pente

tellement rapide jusqu'à la mer, qu'il me semblait que si d'un côté

je devais tomber d'aplomb, de l'autre côté je ne pouvais manquer

de rouler du haut jusqu'en bas. Jadin lui-même, qui ordinairement

grimpait comme un chamois sans jamais s'inquiéter de la difficulté du

terrain, s'arrêta court en arrivant à ce passage, et demanda s'il

n'y avait pas moyen de l'éviter. Comme on le pense bien, c'était

impossible.

Il fallut en prendre notre parti. Heureusement la pente dont j'ai

parlé se composait de cendres dans lesquelles on enfonçait jusqu'aux

genoux, et qui, par leur friabilité même, offraient une espèce de

résistance. Nous commençâmes donc à nous hasarder sur ce chemin, où un

danseur de corde eût demandé son balancier, et, grâce à l'aide de nos

matelots et de nos guides, nous le franchîmes sans accident. En nous

retournant nous vîmes Milord qui était resté de l'autre côté, non pas

qu'il eût peur des vertiges ni qu'il craignît de rouler ou dans le

volcan ou dans la mer; mais il avait mis la patte dans la cendre, et

il l'avait trouvée d'une température assez élevée pour y regarder à

deux fois: enfin, lorsqu'il vit que nous continuions d'aller en avant,

il prit son parti, traversa le passage au galop, et nous rejoignit

visiblement inquiet de ce qui allait se passer après un pareil début.

Les choses se passèrent mieux, pour le moment du moins, que nous ne

nous y attendions: nous n'avions plus qu'à descendre par une pente

assez douce, et nous parvînmes, après dix minutes de marche à peu

près, sur une plate-forme qui domine le volcan actuel. Arrivés sur ce

point nous assistions à toutes ses évolutions; et quelque envie qu'il

en eût, il n'y avait plus moyen à lui d'avoir des secrets pour nous.

Le cratère de Stromboli a la forme d'un vaste entonnoir, au fond et au

milieu duquel est une ouverture par laquelle entrerait un homme à peu

près et qui communique avec le foyer intérieur de la montagne; c'est

cette ouverture qui, pareille à la bouche d'un canon, lance une nuée

de projectiles qui, en retombant dans le cratère, entraînent avec

eux sur sa pente inclinée des pierres, des cendres et de la lave,

lesquelles, roulant vers le fond, bouchent cet entonnoir. Alors le

volcan semble rassembler ses forces pendant quelques minutes, comprimé

qu'il est par la clôture de sa soupape; mais au bout d'un instant sa

fumée tremble comme haletante; on entend un mugissement sourd courir

dans les flancs creux de la montagne; enfin la canonnade éclate de

nouveau, lançant à deux cents pieds au-dessus du sommet le plus élevé

de nouvelles pierres et de nouvelle lave qui, en retombant et en

refermant l'orifice du passage, préparent une nouvelle irruption.

Vu d'où nous étions, c'est-à-dire de haut en bas, ce spectacle est

superbe et effrayant; à chaque convulsion intérieure qu'éprouve

la montagne, on la sent frémir sous soi, et il semble qu'elle va

s'entr'ouvrir; puis vient l'explosion, pareille à un arbre gigantesque

de flamme et de fumée qui secoue ses feuilles de lave.

Pendant que nous examinions ce spectacle, le vent changea tout à

coup: nous nous en aperçûmes à la fumée du cratère, qui, au lieu de

continuer à s'éloigner de nous comme elle avait fait jusqu'alors, plia

sur elle-même comme une colonne qui faiblit, et, se dirigeant de notre

côté, nous enveloppa de ses tourbillons avant que nous eussions eu le

temps de les éviter; en même temps la pluie de lave et de pierres,

cédant à la même influence, tomba tout autour de nous: nous risquions

d'être à la fois étouffés par la fumée, et tués ou brûlés par les

projectiles. Nous fîmes donc une retraite précipitée vers un autre

plateau, moins élevé d'une centaine de pieds et plus rapproché du

volcan, à l'exception de Pietro, qui resta un moment en arrière,

alluma sa pipe à un morceau de lave, et, après cette fanfaronnade

toute française, vint nous rejoindre tranquillement.

Quant à Milord, il fallut le retenir par la peau du cou, attendu qu'il

voulait se jeter sur cette lave ardente, comme il avait l'habitude de

le faire sur les fusées, les marrons et autres pièces d'artifice.

Notre retraite opérée, nous nous trouvâmes mieux encore dans cette

seconde position que dans la première: nous étions rapproches de

l'orifice du cratère, qui n'était plus distant de nous que d'une

vingtaine de pas et que nous dominions de cinquante pieds à peine.

D'où nous étions parvenus, nous pouvions distinguer plus facilement

encore le travail incessant de cette grande machine, et voir la flamme

en sortir presque incessamment. La nuit, ce spectacle doit être

quelque chose de splendide.

Il était plus de deux heures quand nous songeâmes à partir; il est

vrai que nos gens nous avaient dit qu'il ne nous faudrait pas plus de

trois quarts d'heure pour regagner le village. J'avoue que je n'étais

pas sans inquiétude sur la façon dont s'exécuterait cette course si

rapide; je sais que presque toujours on descend plus vite qu'on ne

monte, mais je sais aussi, et par expérience, que presque toujours

la descente est plus dangereuse que la montée. Or, à moins que de

rencontrer sur notre chemin des passages tout à fait impraticables, je

ne comprenais rien de pire que ce que nous avions vu en venant.

Nous fûmes bientôt tirés d'embarras. Après un quart d'heure de marche

sous un soleil dévorant, nous arrivâmes à cette grande nappe de

cendres que nous avions déjà traversée à son sommet, et qui descendait

jusqu'à la mer par une inclinaison tellement rapide qu'il n'y avait

que la friabilité du terrain même qui pût nous soutenir. Il n'y avait

pas à reculer, il fallait s'en aller par là ou par le chemin que nous

avions pris en venant. Nous nous aventurâmes sur cette mer de cendres.

Outre sa position presque verticale, qui m'avait frappé d'abord,

exposée tous les jours an soleil depuis neuf heures du matin jusqu'à

trois heures de l'après-midi, elle était bouillante.

Nous nous y élançâmes en courant; Milord nous précédait, ne marchant

que par bonds et par sauts, ce qui donnait à son allure une apparence

de gaieté qui faisait plaisir à voir. Je fis remarquer à Jadin que de

nous tous c'était Milord qui paraissait le plus content, lorsque tout

à coup nous avisâmes la véritable cause de cette apparente allégresse;

la malheureuse bête, plongée jusqu'au cou dans cette cendre

bouillante, cuisait comme une châtaigne. Nous l'appelâmes; il s'arrêta

bondissant sur place: en un instant nous fûmes à lui, et Jadin le prit

dans ses bras.

Le malheureux animal était dans un état déplorable: il avait les yeux

sanglants, la gueule ouverte, la langue pendante; tout son corps,

chauffé au vif, était devenu rose-tendre; il haletait à croire qu'il

allait devenir enragé.

Nous-mêmes étions écrasés de fatigue et de chaleur: nous avisâmes un

rocher qui surplombait et qui jetait un peu d'ombre sur ce tapis de

feu. Nous gagnâmes son abri, tandis qu'un de nos guides allait à une

fontaine, qu'il prétendait être dans les environs, nous chercher un

peu d'eau dans une tasse en cuir.

An bout d'un quart d'heure nous le vîmes revenir: il avait trouvé la

fontaine à peu près tarie; il avait cependant, moitié sable moitié

eau, rempli notre tasse. Pendant sa course, le sable s'était

précipité; de sorte qu'en arrivant le liquide était potable. Nous

bûmes l'eau, Jadin et moi; Milord mangea la boue.

Après une halte d'une demi-heure, nous nous remîmes en route toujours

courant, car nos guides étaient aussi pressés que nous d'arriver

de l'autre côté de ce désert de cendres. Nos matelots surtout, qui

marchaient nu-pieds, avaient les jambes excoriées jusqu'aux genoux.

Nous parvînmes enfin à l'extrémité de ce nouveau lac de Sodome, et

nous nous retrouvâmes dans une oasis de vignes, de grenadiers et

d'oliviers. Nous n'eûmes pas le courage d'aller plus loin. Nous nous

couchâmes dans l'herbe, et nos guides nous apportèrent une brassée de

raisins et plein un chapeau de figues d'Inde.

C'était à merveille pour nous; mais il n'y avait pas dans tout cela la

moindre goutte d'eau à boire pour notre pauvre Milord, lorsque nous

nous aperçûmes qu'il dévorait la pelure des figues et le reste des

grappes de raisin. Nous lui fîmes alors part de notre repas, et, pour

la première et la dernière fois de sa vie probablement, il dîna moitié

figues moitié raisin.

J'ai eu souvent envie de me mettre à la place de Milord, et d'écrire

ses mémoires comme Hoffmann a écrit ceux du chat Moar; je suis

convaincu qu'il y aurait eu, vus du point de vue canin (je demande

pardon à l'Académie du mot), des aperçus extrêmement nouveaux sur les

peuples qu'il a visités et les pays qu'il a parcourus.

Un quart d'heure après cette halte nous étions au village, consignant

sur nos tablettes cette observation judicieuse, que les volcans se

suivent et ne se ressemblent pas: nous avions manqué geler en montant

sur l'Etna, nous avions pensé rôtir en descendant du Stromboli.

Aussi étendîmes-nous, Jadin et moi, la main vers la montagne, et

jurâmes-nous, au mépris du Vésuve, que Stromboli était le dernier

volcan avec lequel nous ferions connaissance.

Outre les métiers de vigneron et de marchand de raisins secs qui sont

les deux principales industries de l'île, les Stromboliotes font aussi

d'excellents marins. Ce fut sans doute grâce à cette qualité que l'on

fit de leur île la succursale de Lipari et le magasin où le roi Éole

renfermait ses vents et ses tempêtes. Au reste, ces dispositions

nautiques n'avaient point échappé aux Anglais, qui, lors de leur

occupation de la Sicile, recrutaient tous les ans dans l'archipel

lipariote trois ou quatre cents matelots.

CHAPITRE VI.

LA SORCIÈRE DE PALMA.

Le même jour, à quatre heures du soir, nous sortîmes du port. Le temps

était magnifique, l'air limpide, la mer à peine ridée. Nous nous

retrouvions à peu près à la même hauteur de laquelle nous avions

découvert en venant, six semaines auparavant, les côtes de la Sicile;

avec cette différence, que nous laissions Stromboli derrière nous, au

lieu de l'avoir à notre gauche. De nouveau, nous apercevions à la même

distance, mais sous un aspect diffèrent, les montagnes bleues de la

Calabre et les côtes capricieusement découpées de la Sicile, qui

dominaient le cône de l'Etna, qui depuis notre ascension s'était

couvert d'un large manteau de neige. Enfin, nous venions de visiter

tout cet archipel fabuleux que Stromboli éclaire comme un phare.

Cependant, habitués que nous étions déjà à tous ces magnifiques

horizons, à peine jetions-nous sur eux, maintenant, un œil distrait.

Quant à nos matelots, la Sicile, comme on le sait, était leur terre

natale, et ils passaient indifférents et insoucieux au milieu des

plus riches aspects de ces mers que depuis leur enfance ils avaient

sillonnées dans tous les sens. Jadin, assis à l'arrière, à côté

du pilote, faisait un croquis de Strombolino, fragment détaché de

Stromboli par le même cataclysme peut-être qui détacha la Sicile de

l'Italie, et qui achève de s'éteindre dans la mer; tandis que, debout

et appuyé sur la couverture de la cabine, je consultais une carte

géographique, cherchant quelle route je pouvais prendre pour revenir à

travers les montagnes de Reggio à Cosenza. Au milieu de mon examen,

je levai la tête et je m'aperçus que nous étions à la hauteur du cap

Blanc; puis, reportant mes yeux de la terre sur la carte, je vis

indiqué, comme éloigné de deux lieues à peine de ce promontoire, le

petit bourg de Bauso. Ce nom éveilla aussitôt un souvenir confus dans

mon esprit. Je me rappelai que dans nos bavardages du soir, pendant

une de ces belles nuits étoilées que nous passions quelquefois tout

entières couchés sur le pont, on avait raconté quelque histoire où se

trouvait mêlé le nom de ce pays. Ne voulant pas laisser échapper cette

occasion de grossir ma collection de légendes, j'appelai le capitaine.

Le capitaine fit aussitôt un signe pour imposer silence à l'équipage,

qui, selon son habitude, chantait en chœur; ôta son bonnet phrygien,

et s'avança vers moi avec cette expression de bonne humeur qui faisait

le fond de sa physionomie.

--Votre excellence m'a appelé? me dit-il.

--Oui, capitaine.

--Je suis à vos ordres.

--Capitaine, ne m'avez-vous point, un jour ou une nuit, je ne sais

plus quand, raconté quelque chose, comme une histoire, où il était

question du village de Bauso?

--Une histoire de bandit?

--Oui, je crois.

--Ce n'est pas moi, excellence; c'est Pietro.

Et se retournant, il appela Pietro. Pietro accourut, battit un

entrechat, maigre l'état déplorable où les cendres de Stromboli

avaient mis ses jambes, et resta devant nous immobile et la main à

son front comme un soldat qui salue, et avec une gravité pleine de

comique.

--Votre excellence m'appelle? demanda-t-il.

Au même instant tout l'équipage, pensant qu'il s'agissait d'une

représentation chorégraphique, s'approcha de nous, et je me trouvai

former le point central d'un demi-cercle qui embrassait toute la

largeur du speronare. Quant à Jadin, comme il avait fini son croquis,

il poussa son album dans une des onze poches de sa veste de panne,

battit le briquet, alluma sa pipe, monta sur le bastingage, se

retenant de chaque main à un cordage, afin, autant que possible,

d'être sûr de ne point tomber à la mer, et commença à suivre des yeux

chaque bouffée qu'il expectorait avec l'attention grave d'un homme qui

tient à acquérir des notions exactes sur la direction du vent. Au même

instant, Philippe, le ménétrier de la troupe, qui, pour le moment,

était occupé à peler des pommes de terre dans l'entrepont, passa la

tête par une écoutille et, faisant trêve pour un instant à ses travaux

culinaires, se mit à siffler l'air de la tarentelle.

--Il n'est pas question de danse pour le moment, dit le capitaine à

Pietro; c'est sa seigneurie qui se rappelle que tu lui as parlé de

Bauso.

--Oh! reprit Pietro, oui, oui; à propos de Pascal Bruno, n'est-ce pas?

un brave bandit. Je me le rappelle bien. Je l'ai vu quand je n'étais

pas plus grand que le gamin du capitaine. Quand il avait peur de ne

pas dormir tranquille chez lui, il venait demander l'hospitalité à mon

père pour une nuit. Il savait bien que ce n'étaient pas les pêcheurs

qui le trahiraient. Alors, au moment où nous allions partir pour la

pêche, nous le voyions descendre de la montagne; il nous faisait un

signe, nous l'attendions, il se couchait au fond de la barque, sa

carabine auprès de lui, ses pistolets à sa ceinture, et il dormait

aussi tranquille que le roi dans son château, et pourtant sa tête

valait 8,000 piastres.

--Blagueur! dit Jadin en laissant tomber l'accusation de toute sa

hauteur et de tout son poids, entre deux bouffées de fumée.

--Comment! qu'est-ce qu'il dit? que c'est pas vrai, votre ami:

demandez plutôt au capitaine Aréna.

--C'est vrai, dit le capitaine.

--Est-ce que vous ne pourriez pas nous raconter son histoire?

--Oh! son histoire, elle est longue.

--Tant mieux, répondis-je.

--C'est que je ne la connais pas bien, dit Pietro en se grattant

l'oreille; et puis, comme je suis prévenu que tout ce que je vous dis

sera imprimé un jour dans les livres, je ne voudrais pas vous conter

de menteries, voyez-vous. Nunzio, Nunzio! A l'appel de Pietro, nous

nous tournâmes vers le point où nous savions que devait être celui

qu'il appelait, et nous vîmes en effet sa tête apparaître de l'autre

côté de la cabine.

--Nunzio, lui dis-je, vous qui saviez tout, savez-vous l'histoire de

Pascal Bruno?

--Quant à ce qui est de tout savoir, dit le pilote avec le ton de

gravité qui ne l'abandonnait jamais, il n'y a guère que Dieu qui,

sans amour-propre, puisse se vanter d'eu savoir si long, sans

l'avoir apprit. Mais, relativement à Pascal Bruno, je n'en sais pas

grand'chose, si ce n'est qu'il est né à Calvaruso et qu'il est mort à

Palerme.

--En ce cas, pilote, j'en sais encore plus que vous, dit Pietro.

--C'est possible, dit Nunzio en disparaissant graduellement derrière

la cabine.

*--Mais quel moyen y aurait-il donc, continuai-je en insistant, de

se procurer des détails exact sur cet homme? en connaissez-vous

quelques-uns, vous, capitaine?

--Non, ma foi; tout ce que je sais, c'est qu'il était enchanté.

--Comment, enchanté?

--Oui, oui; il avait fait un pacte pour un temps avec le diable, de

sorte que ni balles ni poignards ne pouvaient le tuer.

--Farceur de capitaine, dit Jadin en crachant dans la mer.

--Comment, repris-je répondant à la chose avec le même sérieux qu'elle

avait été dite, vous croyez qu'on peut faire un pacte?

--Je n'en ai jamais fait pour mon compte, répondit le capitaine; mais

voilà Pietro qui en a fait un.

--Comment, Pietro! vous avez vendu votre âme?

--Oh, que non pas! le diable en avait bonne envie dit Piétro; mais le

fils de ma mère est aussi fin que lui. Imaginez-vous, j'avais dix-huit

ans; j'étais ambitieux comme tout. Je voulais pêcher plus de poisson

que n'en pêchaient mes camarades; j'ai été pêcheur avant d'être

matelot: donc, j'allai trouver une vielle sorcière, une strigge de

Taormine; elle me dit que je n'avais qu'à lui donner la moitié du

poisson que je prendrais, et qu'elle me préparerait tous les soirs mes

appâts. C'était dit. Ça dura un an. Pendant cette année-là j'en ai

pris, du poisson, quatre fois plein ce bâtiment-ci, voyez-vous. Au

bout de l'année je lui dis: Va toujours, heim, la mère.--Oui, qu'elle

me dit; mais cette année j veux t'enrichir. L'année passée tu n'as

pêché que du poisson, cette année-ci je veux te faire pêcher du

corail.--Non, mère, que je lui répondis; j'ai un de mes camarades

qui a été coupé en deux par an chien de mer, et je ne me sens pas de

vocation pour ça.--Eh bien! dit la vielle, tu me signeras un papier et

je te donnerai un onguent avec lequel tu te frotteras, et les chiens

de mer ne pourront rien sur toi.--Bon, bon, je lui ai dit; je connais

votre drogue, en voilà assez, n'en parlons plus. Je pris mon bonnet,

je courus chez le curé, je lui fis chanter une messe et tout fut dit.

Le lendemain, le surlendemain, je suis retourné à la pêche, bonsoir;

pas un rouget. Alors, quand j'ai vu que ça ne mordait pas, je me suis

fait marinier. Voilà quinze ans que je le suis. Et, comme vous le

voyez, ça ne m'a pas mal profité, puisque j'ai l'honneur d'être au

service de votre seigneurie.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 6 / 12 段