de sa déception en lui abandonnant le second œuf, lorsque Jadin
s'aperçut qu'il s'était cassé en cuisant, et que l'eau de la mer avait
pénétré dans l'intérieur; cette circonstance méritait considération:
ce mélange d'eau de mer, de soufre et de jaune d'œuf pouvait être
dangereux; quel que fût mon regret de priver Milord de ce qu'il
regardait comme son dû, je jetai l'œuf à la mer.
Milord avait suivi la discussion avec cet œil intelligent qui
indiquait clairement que, sans entendre parfaitement notre dialogue,
il comprenait cependant qu'il roulait sur lui; aussi, à peine m'eut-il
vu jeter l'œuf à la mer, que d'un seul bond il s'élança au milieu de
la distance que je lui avais fait parcourir, et qu'il tomba au milieu
de l'eau bouillante.
On comprend la surprise du pauvre animal: la théorie des volcans lui
étant parfaitement étrangère, il avait cru sauter dans l'eau froide,
et il se trouvait dans un liquide chauffé à quatre-vingt-cinq degrés:
aussi jeta-t-il un cri perçant et, sans s'occuper davantage de l'œuf,
commença-t-il à nager vers le rivage, en nous regardant avec deux gros
yeux ardents, dont l'expression indiquait on ne peut plus clairement
la stupéfaction profonde qui s'était emparée de lui.
Jadin l'attendait sur le rivage; à peine y eut-il mis le pied, qu'il
le prit aussitôt dans ses bras et courut de toutes ses forces à
cinquante pas de là pour le tremper dans l'eau froide; mais Milord, en
sa qualité de chien échaudé, n'était pas le moins du monde disposée
faire une nouvelle expérience: une lutte des plus violentes s'engagea
entre lui et Jadin, et pour la première fois de sa vie il se permit
d'entamer, d'un coup de croc, la main de son auguste maître; il est
vrai qu'à peine fut-il dans l'eau froide, qu'il comprit si bien
l'étendue de ses torts, que, soit qu'il éprouvât un grand soulagement
au changement de la température, soit qu'il craignit en regagnant la
terre de recevoir la correction méritée, il refusa constamment de
sortir de la mer.
Comme il n'y avait aucun danger qu'il se perdît, vu qu'il n'était
pas assez niais pour essayer de gagner Lipari, Scylla ou Messine
en nageant, nous le laissâmes s'ébattre en pleine eau, et nous
abandonnâmes le rivage pour nous enfoncer dans l'intérieur de l'île;
mais alors ce que nous avions prévu arriva. À peine Milord nous vit-il
à cent pas de lui, qu'il regagna la terre et se mit à nous suivre à
distance respectueuse, s'arrêtant et s'asseyant aussitôt que nous nous
retournions, Jadin ou moi, pour le regarder; manœuvre qui indiquait à
ceux qui étaient au courant de son caractère la plus suprême défiance;
comme la défiance est la mère de la sûreté, nous perdîmes bientôt
toute inquiétude à son endroit, et nous continuâmes d'aller en avant.
Nous commencions à gravir le cratère du premier volcan, et à chaque
pas que nous faisions nous entendions la terre résonner sous nos pieds
comme si nous marchions sur des catacombes: on n'a point idée de la
fatigue d'une pareille ascension, à onze heures du matin, sur un sol
ardent et sous un soleil de feu. La montée dura trois quarts d'heure à
peu près, puis nous nous trouvâmes sur le bord du cratère.
Celui-la était épuisé, et n'offrait rien d'autrement curieux: aussi
nous acheminâmes-nous aussitôt vers le second, situé à un millier de
pieds au-dessus du premier et qui est en pleine exploitation.
Pendant la route, nous longeâmes une montagne pleine d'excavations;
quelques-unes de ces excavations étaient fermées par une porte, et
même par une fenêtre; d'autres ressemblaient purement et simplement à
des tanières de bêtes sauvages. C'était le village des forçats; quatre
cents hommes à peu près habitaient dans cette montagne, et, selon
qu'ils étaient plus ou moins industrieux ou plus ou moins sensuels,
ils laissaient leur demeure abrupte, ou essayaient de la rendre plus
confortable.
Apres une seconde ascension, d'une heure à peu près, nous nous
trouvâmes sur les bords du second volcan, au fond duquel, au milieu de
la fumée qui s'échappait de son centre, nous aperçûmes une fabrique,
autour de laquelle s'agitait une population tout entière. La forme de
cette immense excavation était ovale et pouvait avoir mille pas de
longueur dans son plus grand diamètre; on y descendait par une pente
facile, de forme circulaire produite par l'éboulement d'une partie des
scories, et assez douce pour être praticable à des civières et à des
brouettes.
Nous fûmes près de vingt minutes à atteindre le fond de cette immense
chaudière; à mesure que nous descendions, la chaleur du soleil,
combinée avec celle delà terre, augmentait. Arrivés à l'extrémité
de la descente, nous fumes forcés de nous arrêter un instant,
l'atmosphère était à peine respirable.
Nous jetâmes alors un coup d'œil en arrière pour voir ce qu'était
devenu Milord: il était tranquillement assis sur le bord du cratère,
et, craignant sans doute quelque nouvelle surprise dans le genre
de celle qu'il venait d'éprouver, il n'avait pas jugé a propos de
s'aventurer plus loin.
Au bout de quelques minutes, nous commencions à nous familiariser avec
les émanations sulfureuses qui s'exhalent d'une multitude de petites
gerçures, au fond de quelques-unes desquelles on aperçoit la flamme;
de temps en temps cependant nous étions forcés de nous percher sur
quelque bloc de lave pour aller chercher, à une quinzaine de pieds
au-dessus de la terre, un air un peu plus pur. Quant à la population
qui circulait autour de nous, elle était parvenue à s'y habituer et ne
paraissait pas en souffrir. MM. Nunziante eux-mêmes étaient parvenus
à s'y accoutumer, tant bien que mal, et ils restaient quelquefois des
heures entières au fond de ce cratère sans être incommodés de ce gaz,
qui, au premier abord, nous avait paru presque insupportable.
Il serait difficile de voir quelque chose de plus étrange que l'aspect
de ces malheureux forçats: selon qu'ils travaillent dans des veines de
terre différentes, ils ont fini par prendre la couleur de cette terre;
les uns sont jaunes comme des canaris; les autres, rouges comme des
Hurons; ceux-ci, enfarinés comme des paillasses; ceux-là, bistrés
comme des mulâtres. Il est difficile de croire, en voyant toute cette
grotesque mascarade, que chacun des hommes qui la composent est
là pour quelque vol ou pour quelque meurtre. Nous nous étions
particulièrement attachés à un petit bonhomme d'une quinzaine
d'années, à la figure douce comme celle d'une jeune fille. Nous nous
informâmes de ce qu'il avait fait: il avait, à l'âge de douze ans,
tué, d'un coup de couteau, un domestique de la princesse de la
Cattolica.
Après avoir passé en revue les hommes qui avaient d'abord absorbé
toute notre attention, nous examinâmes le sol: à mesure que se
rapprochait du centre du cratère, il perdait de sa solidité, devenait
tremblant comme la houille d'un marais, puis enfin menaçait de manquer
sous les pieds. Une pierre de quelque pesanteur, jetée au milieu de ce
terrain mouvant, s'y enfonçait et disparaissait comme dans de la boue.
Après une heure d'exploration, nous remontâmes, toujours accompagnés
de nos deux jeunes et aimables guides, qui ne voulurent pas nous
abandonner un seul instant; seulement, au haut du cratère, ils se
séparèrent: l'un nous quitta pour nous aller écrire quelques lettres
de recommandation pour la Calabre, l'autre resta avec nous pour nous
accompagner à une grotte que notre voisin le gouverneur avait eu le
soin de recommander à notre attention.
Cette grotte, effectivement fort curieuse, est située dans la partie
de l'île qui fait face à la Calabre; c'est une étroite ouverture qui,
après une quinzaine de pas, va en s'élargissant; on n'y pénètre qu'en
marchant à quatre pattes dans les endroits faciles, et en rampant dans
les endroits difficiles; encore est-on bientôt obligé de revenir
à l'orifice extérieur pour faire une nouvelle provision d'air
respirable. Quelques nouvelles instances que nous fissions à Milord,
il refusa obstinément de nous suivre; et j'avoue que je compris son
entêtement: je commençais, comme lui, à me défier des surprises.
Après trois essais successifs, nous parvînmes enfin au fond de
la grotte, qui s'élève d'une dizaine de pieds et s'élargit d'une
quinzaine de pas; là nous allumâmes les torches dont nous nous étions
munis, et, malgré la vapeur qui la remplissait, la caverne s'éclaira.
Les parois étaient recouvertes d'ammoniaque et de muriate de soude, et
au fond bouillonnait un petit lac d'eau chaude; un thermomètre pendu
à la muraille, et qu'y trempa M. Nunziante, monta jusqu'à
soixante-quinze degrés.
J'avais hâte de sortir de cette espèce de four où je respirais à
grand'peine, et je donnai l'exemple de la retraite. J'avoue que je
revis le soleil avec un certain plaisir; je n'étais resté que dix
minutes dans la grotte, et j'étais mouillé jusqu'aux os.
Nous regagnâmes notre débarcadère en suivant le rivage de la mer, dont
Milord ne s'approcha jamais à plus de vingt-cinq pas. En arrivant à la
maison, nous trouvâmes M. Nunziante qui achevait sa seconde lettre; la
première était pour M. le chevalier Alcala, au Pizzo; la seconde, pour
le baron Mollo de Lozensa. On verra plus tard de quelle utilité ces
deux lettres nous furent en temps et lieu.
Nous prîmes congé de nos deux hôtes avec une reconnaissance réelle.
Ils avaient été pour nous d'une obligeance parfaite; aussi, ce qui est
peu probable, si ces lignes leur tombent jamais sous les yeux, je les
prie d'y recevoir l'expression de nos bien sincères remercîments;
faits ainsi, et à sept ans d'intervalle, ils leur prouveront au moins
que nous avons la mémoire du cœur.
Nous retournâmes au rivage, accompagnés par eux, et nous échangeâmes
un dernier serrement de main, eux à terre et nous déjà dans notre
barque; un coup d'aviron nous sépara d'eux.
Nous avions le vent bon pour revenir; aussi, grâce à la petite voile
que nous hissâmes, ne mîmes-nous pas plus d'une demi-heure à exécuter
le trajet.
Quand nous fûmes assez près de Lipari pour que les objets devinssent
distincts, nous aperçûmes notre gouverneur qui nous suivait du haut de
sa terrasse, sa lorgnette à l'œil. Lorsqu'il nous vit approcher du
port, il repoussa d'un coup de paume de la main les différents
tubes de son instrument les uns dans les autres, et disparut. Nous
présumâmes qu'il venait au-devant de nous; nous ne nous trompions
point, nous le trouvâmes au débarquer. Cette fois, il va sans dire
que, grâce à la barque et aux rameurs du gouverneur, la grille nous
fut ouverte à deux battants.
Il était quatre heures moins un quart, cela me donnait le temps
d'aller remercier les bons pères et régler mon compte avec eux;
je laissai Jadin accompagner notre gouverneur, et je me rendis au
couvent.
J'y trouvai le supérieur, qui me reprocha doucement d'avoir sans doute
trouvé la cuisine mauvaise puisque nous avions accepté à dîner hors de
chez lui. Je lui répondis que la cuisine n'eût-elle point été aussi
excellente qu'elle était réellement, nous aurions oublié ce petit
inconvénient en faveur de la manière toute gracieuse dont elle nous
était offerte; mais, loin de là, nous étions à la fois satisfaits de
la chère et reconnaissants de l'accueil; cependant nous n'avions pas
pu refuser d'aller dîner cher le gouverneur. Le supérieur parut se
rendre à nos raisons, et je lui demandai combien nous lui devions.
Mais là, la discussion recommença; le supérieur avait entendu nous
offrir l'hospitalité gratis. Je craignis de le blesser en insistant,
je lui fis mes remerciments pour moi et Jadin; seulement, en passant
devant le tronc du couvent, j'y glissai deux piastres.
Je me rappellerai toujours ce petit couvent avec son air oriental et
son beau palmier, qui lui donnaient bien plus l'aspect d'une mosquée
que d'une église: cela avait si fort frappé Jadin de son côté, qu'à
cinq heures du matin, tandis que je dormais encore, il s'était levé et
en avait fait un croquis.
En arrivant chez notre bon gouverneur, je trouvai le dîner servi
et chacun prêt à se mettre à table. Le brave homme avait mis à
contribution pour nous recevoir la terre et la mer. Nous le grondâmes
de faire de pareilles folies pour des gens qui lui étaient inconnus.
Mais il nous répondit que, grâce aux bonnes heures que nous lui avions
fait passer nous n'étions plus des étrangers pour lui, mais bien au
contraire des amis dont, dans son exil, il conserverait le souvenir
toute sa vie. Nous lui rendîmes compliment pour compliment.
Nous désirions, autant que possible, entrer le lendemain soir,
avant la fermeture de la police, dans le port de Stromboli. Aussi
avions-nous fixé notre départ à cinq heures et demie. Mais notre hôte
insista tant et si fort que nous n'eûmes le courage de le quitter qu'à
six heures.
Avant de prendre congé de lui, il nous fit promettre que pendant la
soirée nous regarderions de temps en temps du côté de sa terrasse,
attendu qu'il nous ménageait une dernière surprise. Nous nous y
engageâmes.
Toute la famille vint nous conduire jusqu'au bord de la mer. Le chef
de la police avait bien envie de nous chercher noise, attendu l'heure
avancée de notre départ; mais un mot du gouverneur, qui déclara que
c'était lui qui nous avait retenus, aplanit toutes les difficultés.
Nous étions déjà sur le speronare, et nous allions lever l'ancre,
lorsque nous vîmes un frère franciscain qui accourait en nous faisant
de grands signes; nous envoyâmes Pietro à bord avec la barque, pour
savoir ce que le bon moine nous voulait. Un frère m'avait vu déposer
notre offrande dans le tronc et l'avait ouvert; de sorte que le
supérieur, trouvant que nous avions trop largement payé notre
hospitalité, nous envoyait une petite barrique de ce malvoisie de
Lipari, que nous avions trouvé si bon la veille.
Pendant ce temps-là, l'équipage avait levé l'ancre; nous saluâmes
encore une fois notre gouverneur de la main, et, nos hommes commençant
à jouer vigoureusement des avirons, nous nous trouvâmes en un instant
hors du port.
Dix minutes après, nous revîmes notre gouverneur sur sa terrasse,
agitant son mouchoir de toute sa force. Nous lui rendîmes signe pour
signe, présumant cependant que ce n'était point encore là la surprise
qu'il nous avait annoncée.
Nous fûmes un instant distraits de l'attention que nous portions à
notre hôte par _Ave Maria_. Nous nous étions fait nous-mêmes une
habitude de cette prière; et quoique revenu à terre et séparé de nos
matelots, je fus longtemps à ne jamais laisser passer cette heure sans
penser à la solennité quelle me rappelait.
L'_Ave Maria_ fini, nous nous retournâmes vers Lipari. Le soleil
s'abaissait derrière le Campo-Bianco, enveloppant de ses rayons toute
l'île qui se détachait en vigueur sur un fond d'or. Au reste, comme
nous avions le vent contraire, et que nous ne marchions qu'à la rame,
nous ne nous éloignions que lentement; de sorte que nous ne perdions
que peu à peu les détails du magnifique horizon que nous avions devant
les yeux, et dont Lipari formait le centre.
Tant que les objets demeurèrent visibles, nous distinguâmes le
gouverneur sur sa terrasse; puis, lorsque le crépuscule fut enfin
devenu assez sombre pour qu'ils commençassent à s'effacer, une
lumière s'alluma comme un phare qui nous permit de ne point perdre la
direction du château. Enfin, au bout d'une heure à peu près de nuit
sombre, nous vîmes une fusée s'élancer de terre et aller s'éteindre
dans le ciel.
C'était le signal d'un feu d'artifice que le gouverneur tirait en
notre honneur.
Lorsque le dernier soleil fut évanoui, lorsque la dernière chandelle
romaine fut éteinte, je pris ma carabine, et, en réponse à sa dernière
politesse, je lâchai le coup en l'air.
Nous nous demandions si nous avions été vus et entendus de la terre,
lorsque nous vîmes à notre tour un éclair qui sillonnait la nuit, et
que nous entendîmes, mourant sur les flots, la détonation d'un coup de
feu.
Puis tout retomba dans le silence et dans l'obscurité.
Comme la journée avait été dure, nous rentrâmes aussitôt dans notre
cabine, où nous ne tardâmes point à nous endormir.
CHAPITRE V.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.
STROMBOLI.
Nous nous réveillâmes en face de Panaria. Toute la nuit le vent avait
été contraire et nos gens s'étaient relayés pour marcher à la rame;
mais nous n'avions pas fait grand chemin, et à peine étions-nous à dix
lieues de Lipari. Comme la mer était parfaitement calme, je dis au
capitaine de jeter l'ancre, de faire des provisions pour la journée,
et surtout de ne pas oublier les homards; puis nous descendîmes dans
la chaloupe et, prenant Pietro et Philippe pour rameurs, nous leur
ordonnâmes de nous conduire sur un des vingt ou trente petits îlots
éparpillés entre Panaria et Stromboli. Après un quart d'heure de
traversée nous abordâmes à Lisca-Bianca.
Jadin s'assit, déploya son parassol, fixa sa chambre claire, et se mit
à faire un dessin général des îles. Quant à moi, je pris mon fusil,
et, suivi de Pietro, je me mis en quête des aventures; elles se
bornèrent à la rencontre de deux oiseaux de mer de l'espèce des
bécassines, que je tuai tous les deux; c'était déjà plus que je
n'espérais, l'îlot étant parfaitement inhabité et ne possédant pas une
touffe d'herbe.
Pietro, qui était très-familier avec tous ces rochers petits et
grands, me conduisit ensuite à la seule chose curieuse qui existe dans
l'île, c'est une source de gaz hydrogène sulfureux qui se dégage de la
mer par bulles nombreuses: Pietro en recueillit une certaine quantité
dans une bouteille dont il s'était muni à cet effet, et qu'il boucha
hermétiquement, en me promettant de me faire voir, à notre retour sur
le speronare, _una curiosita_.
Au bout d'une heure à peu près de station à Lisca-Bianca, nous vîmes
le speronare qui se mettait en mouvement et se rapprochait de nous. Il
arriva en face de notre île juste comme Jadin achevait son croquis; de
sorte que nous n'eûmes qu'à remonter dans la barque et ramer pendant
cinq minutes pour nous retrouver à bord.
Le capitaine avait suivi mon injonction à la lettre: il avait fait une
telle récolte de homards ou de langoustes qu'on ne savait où poser le
pied, tant le pont en était encombré; j'ordonnai de les réunir et de
faire l'appel: il y en avait quarante.
Je grondai alors le capitaine, et je l'accusai de nous ruiner; mais
il me répondit qu'il prendrait pour lui ceux que je ne voudrais pas,
attendu qu'il ne pouvait guère rien trouver à meilleur marché; en
effet, ses comptes rendus, il fut établi qu'il y en avait en tout pour
la somme de douze francs: il avait acheté toute la pêche d'une barque
en bloc et à deux sous la livre.
Notre excursion sur l'île de Lisca-Bianca nous avait donné un appétit
féroce; en conséquence, nous ordonnâmes à Giovanni de mettre dans une
marmite les six plus grosses têtes de la société pour notre déjeuner
et celui de l'équipage, puis nous fîmes monter six bouteilles de vin
de la cantine, afin que rien ne manquât à la collation.
Au dessert Pietro nous gratifia de la tarentelle.
En voyant mes deux bécassines, le capitaine m'avait dénoncé l'île de
Basiluzzo comme fourmillant de lapins; or, comme il y avait long-temps
que nous n'avions fait une chasse en règle, et que rien ne nous
pressait autrement, il fut convenu que l'on jetterait l'ancre en face
de l'île, et que nous y mettrions pied à terre pendant une couple
d'heures.
Nous y arrivâmes vers les trois heures, et nous entrâmes dans une
petite anse assez commode; huit ou dix maisons couronnent le plateau
de l'île, qui n'a pas plus de trois quarts de lieue de tour. Comme je
ne voulais pas empiéter sur les plaisirs des propriétaires, j'envoyai
Pietro leur demander s'ils voulaient bien me donner la permission de
tuer quelques-uns de leurs lapin: ils me firent répondre que, bien
loin de s'opposer à cette louable intention, plus j'en tuerais plus
je leur ferait plaisir, attendu qu'encouragés par l'impunité, ces
insolents maraudeurs mettaient au pillage le peu de légumes qu'ils
cultivaient, et qu'ils ne pouvaient défendre contre eux, n'ayant pas
de fusils.
Nous nous mîmes en chasse à l'instant même, et à peine eûmes-nous fait
vingt pas, que nous nous aperçûmes que le capitaine nous avait dit la
vérité: les lapins nous partaient dans les jambes, et chaque lapin
qui se levait en faisait lever deux ou trois autres dans sa fuite; en
moins d'une demi-heure nous en eûmes tué une douzaine. Malheureusement
le sol était criblé de repaires, et à chaque coup de fusil nous en
faisions terrer cinq ou six; néanmoins, après deux heures de chasse,
nous comptions dix-huit cadavres.
Nous en donnâmes douze aux habitants de l'île, et nous emportâmes les
six autres au bâtiment.
Tout en arpentant l'île d'un bout à l'autre, nous avions aperçu
quelques ruines antiques; je m'en approchai, mais au premier coup
d'œil je reconnus qu'elles étaient sans importance.
Nous avions perdu ou gagné deux heures, comme on voudra, de sorte
que, quoiqu'une jolie brise de Sicile se fût levée quelque temps
auparavant, il était probable que nous n'arriverions pas au port de
Stromboli à temps pour descendre à terre; nous n'en déployâmes pas
moins toutes nos voiles pour n'avoir rien à nous reprocher, et nous
fîmes près de six lieues en deux heures; mais tout à coup le vent du
midi tomba pour faire place au gréco, et nos voiles nous devenant dès
lors plutôt nuisibles que profitables, nous marchâmes de nouveau à la
rame.
A mesure que nous approchions, Stromboli nous apparaissait plus
distinct, et à travers cet air limpide du soir nous apercevions chaque
détail: c'est une montagne ayant exactement la forme d'une meule de
foin, avec un sommet surmonté d'une arête: c'est de ce sommet que
s'échappe la fumée, et, de quart d'heure en quart d'heure, la flamme;
dans la journée cette flamme a l'air de ne pas exister, perdue qu'elle
est dans la lumière du soleil; mais lorsque vient le soir, lorsque
l'Orient commence à brunir, cette flamme devient visible, et on la
voit s'élancer au milieu de la fumée qu'elle colore, et retomber en
gerbes de lave.
Vers sept heures du soir, nous atteignîmes Stromboli; malheureusement
le port est au levant, et nous venions, nous, de l'occident; de sorte
qu'il nous fallut longer toute l'île. Pour accomplir cette course
demi-circulaire, nous passâmes devant la portion de l'île où, par un
talus rapide, la lave descend dans la mer. Sur une largeur de vingt
pas au sommet et de cent cinquante pas à sa base, la montagne, sur ce
point, est couverte de cendre, et toute végétation est brûlée.
Le capitaine avait prédit juste: nous arrivâmes une demi-heure après
la fermeture du port; tout ce que nous pûmes dire pour nous le faire
ouvrir fut de l'éloquence perdue.
Cependant toute la population de Stromboli était accourue sur le
rivage. Notre speronare était un habitué du port, et nos matelots
étaient fort connus dans l'île: chaque automne ils y font quatre ou
cinq voyages pour y charger de la passoline; joignez à cela seulement
deux ou trais autres voyages dans l'année, et c'est plus qu'il n'en
faut pour établir des relations de toute nature.
Depuis que nous étions à portée de la voix, il s'était établi entre
nos gens et les Stromboliotes une foule de dialogues particuliers
coupés de demandes et de réponses auxquelles, vu le patois dans lequel
elles étaient faites, il nous était impossible de rien comprendre;
seulement il était évident que ce dialogue était tout amical. Pietro
paraissait même avoir des intérêts plus tendres encore à démêler avec
une jeune fille qui ne nous paraissait nullement préoccupée de cacher
les sentiments pleins de bienveillance qu'elle paraissait avoir pour
lui. Enfin le dialogue s'anima au point que Pietro commença à se
balancer sur une jambe, puis sur l'autre, fit deux ou trois petits
bonds préparatoires, et, sur la ritournelle chantée par Antonio,
commença de danser la tarentelle. La jeune Stromboliote ne voulut pas
être en reste de politesse et se mit à se trémousser de son côté;
et cette gigue à distance dura jusqu'à ce que les deux danseurs
tombassent rendus de fatigue, l'un sur le pont, l'autre sur le rivage.