suivant les sinuosités du terrain, présente un aspect des plus
pittoresques. Nous eûmes, au reste, tout le temps d'admirer sa
situation, attendu les difficultés sans nombre qu'on nous fit pour
nous laisser entrer. Les autorités, à qui nous avions eu l'imprudence
d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce,
le seul commerce de l'île, et qui ne comprenaient pas qu'on pût venir
a Lipari pour autre chose, ne voulaient pas, à toute force, nous
laisser entrer. Enfin, lorsqu'à travers une grille nous eûmes passé
nos passe-ports que, de peur du choléra, on nous prit des mains avec
des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assuré que nous
venions de Palerme, et non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous
ouvrit une grille, et l'on consentit à nous laisser passer.
Il y avait loin de cette hospitalité à celle du roi Éole.
On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique Éolie, où vint
aborder Ulysse après avoir échappé à Polyphème. Voici ce qu'en dit
Homère:
«Nous parvenons heureusement à l'île d'Éolie, île accessible et
connue, où règne Éole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible
d'airain, bordé de roches polies et escarpées, enferme l'île tout
entière. Douze enfants du roi font la principale richesse de son
palais, six fils et six filles, tous au printemps de l'âge. Éole les
unit les uns aux autres, et leurs heures s'écoulent, près d'un père
et d'une mère dignes de leur vénération et de leur amour, en festins
éternels et splendides d'abondance et de variété.»
Ce ne fut pas assez pour Éole de bien recevoir Ulysse, et de le
festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restèrent
à Lipari; au moment du départ, il lui fit encore cadeau de quatre
outres, où étaient enfermés les principaux vents: Eurus, Auster et
Aquilon. Zéphyr seul était resté en liberté, et avait reçu de son
souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque.
Malheureusement, l'équipage du vaisseau que montait Ulysse eut la
curiosité de voir ce que renfermaient ces outres si bien enflées, et
un beau jour il les ouvrit. Les trois vents, d'autant plus joyeux
d'être libres que depuis quelque temps déjà ils étaient enfermés dans
leurs outres, s'élancèrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, où
ils exécutèrent par manière de récréation une telle tempête, que tous
les vaisseaux d'Ulysse furent brisés, et qu'il s'échappa seul sur une
planche.
Aristote parle aussi de Lipari:
«Dans une des sept Iles de l'Éolie, dit-il, on raconte qu'il y a un
tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on
entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales,
accompagné de cris éclatants.»
En effet, vers la fin du dernier siècle, on découvrit à Lipari un
monument qui pourrait bien être le tombeau dont parle Aristote: c'est
une espèce d'orgue en maçonnerie, de forme octogone, élevé sur des
piliers de basalte qui l'isolent de la terre.
Chaque pan fait face à une petite vallée, et est percé à distance
égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que
le vent qui s'engouffre dans les cavités, produit des vibrations
pareilles aux frémissements des harpes éoliennes. Cette construction à
moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée.
A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mîmes en quête
d'une auberge; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale
d'Éole. Nous cherchâmes d'un bout à l'autre de la ville: pas la
moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.
Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi
nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes
un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous
approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six
ou huit ans, mort, sur une espèce de grabat. Cependant sa famille ne
paraissait pas autrement affectée; la grand-mère vaquait aux soins du
ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par
terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était
assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre
avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot.
J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit
que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le
grand-père, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois:
ces commissions étaient assez singulières; l'enfant était chargé
d'apprendre à l'auteur de ses jours que sa mère était sur le point de
se remarier, et que la truie avait fait six marcassins _beaux comme
des anges._
En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre.
On le mit sur une civière découverte; la mère et la grand'mère
l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses
occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant,
non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'on le
dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant
sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on
l'emporta.
A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mère
et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière
trace de ce qui s'était passé.
Quant à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cérémonie
funéraire, nous suivîmes le cadavre.
On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au couvent des
bons pères, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite
messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune,
où tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une
couche de chaux.
La cérémonie achevée, nous étions occupés à examiner la petite église,
lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous
demandant si nous étions Français, Anglais ou Italiens: nous lui
répondîmes que nous étions Français, et la conversation s'étant
engagée sur ce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où
nous nous trouvions à l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitôt
l'hospitalité dans son couvent: on devine que nous acceptâmes avec
reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire
cette offre, qu'il était le supérieur de la communauté.
Notre guide nous fit traverser un petit cloître, et nous nous
trouvâmes dans le monastère; de là il nous conduisit à notre
appartement: c'étaient deux petites cellules pareilles à celles des
entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile à leur
lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine;
les fenêtres de ces deux cellules, ouvertes à l'orient, offraient une
vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les côtes de
la Sicile, qui, grâce au prolongement du cap Pelare, semblaient se
joindre à angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles à peu
près, tout à fait à notre gauche, au delà de Panaria et des Formicali,
dont on distinguait tous les détails, s'élevait la cime fumeuse de
Stromboli. A nos pieds se déroulait la ville aux toits plats et
blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait
oriental.
Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un
frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou
si nous désirions être servis chez nous: nous répondîmes que si les
pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous
en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalité. Le
souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions
donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.
L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de
tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le siège d'un
évêché et la résidence d'un gouverneur.
Les événements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale
des îles Éoliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrivée
hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan
Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il
enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout
en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie
d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à cette colonie des
ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la
défendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces
Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître
aucun de ceux que Barberousse avait enlevés.
Notre arrivée avait fait événement: à part les matelots anglais et
français qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare
qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une
curiosité générale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs
portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous
étions loin. Nous traversâmes ainsi la ville.
A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de
Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de
jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un
instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq
à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec
l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville
et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais
sous un autre nom que le mien et j'étais entré dans le royaume de
Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes
gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des
nouvelles du reste du monde, avec lequel il était fort rarement eu
communication, et nous inviter à dîner pour le lendemain: nous lui
apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur
Naples et sur la France, et nous acceptâmes son dîner.
De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il
y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle
Aristote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux
voyageurs qui avaient visité l'île avant nous, les derniers étaient
Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Éole
dont il était le successeur, s'ennuyait à Crevco; il passait sa vie
sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche à la main;
il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun détail de notre
débarquement; puis aussitôt il s'était mis à notre piste. Un instant
il nous avait perdus, grâce à notre entrée dans la maison de l'enfant
mort et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait
rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La bonne fortune
étant au moins égale pour nous que pour lui, nous nous mîmes à sa
disposition, à part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain
cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance tenante
avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour
dîner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain
dans notre excursion à Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la
base de notre traité, furent acceptés à l'instant même.
La montagne était derrière nous, nous n'avions donc qu'à nous
retourner et à nous mettre à l'œuvre; elle était toute parsemée
d'énormes rochers blanchâtres, qui lui avaient fait donner son nom de
Campo-Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces
rochers au sérieux, je voulus m'appuyer à l'un d'eux pour m'aider dans
ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement
que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa
base, se mit à rouler du haut en bas de la montagne, directement sur
Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir;
Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main
en avant: j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à
coup, à mon grand étonnement, je vis cette masse énorme s'arrêter
devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher
dans sa main, le souleva à la hauteur de l'œil, l'examina avec
attention, puis le rejeta par-dessus son épaule.
Le rocher était un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt
livres; tous les autres rochers environnants étaient de même matière,
et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité
apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle: détachée de sa base,
le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la
transporter d'un bout à l'autre de l'île.
Cette explication m'ôta un peu de ma vénération pour les Titans, et je
ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai
assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de
pierre-ponce.
Arrivés au sommet de Campo-Bianco, nous dominâmes tout l'archipel;
mais autant la vue que nous avions autour de nous était magnifique,
autant celle que nous avions au-dessous de nous était sombre et
désolée: Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons
elles-mêmes, de la distance où nous les voyions, semblaient un amas
de pierres mal rangées, et à peine sur la surface de toute l'île
distinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour
me servir de l'expression de Sannazar, des fragments du ciel tombés
sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre
malheureux gouverneur, qui, né à Naples, c'est-à-dire dans la plus
belle ville du monde, était forcé, pour 1,500 francs par an, d'habiter
cet abominable séjour.
Nous nous étions laissés attarder à regarder ce splendide panorama qui
nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions: six heures
et demie sonnèrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous
pour ne pas faire attendre nos hôtes: nous descendîmes tout courants,
et, après avoir promis au gouverneur d'aller prendre le café chez lui,
nous nous acheminâmes vers le couvent. Nous arrivâmes comme la cloche
sonnait.
Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec les
Lipariotes, nous avions précautionnellement mis Milord en laisse: en
entrant dans le réfectoire nous trouvâmes un troupeau de quinze ou
vingt chats. Je laisse à juger au lecteur de l'extermination féline
qui aurait eu lieu si Milord s'était trouvé libre.
Toute la communauté consistait en une douzaine de moines; ils étaient
assis à une table à trois compartiments, dont deux en retour comme les
ailes d'un château: le supérieur, sans aucune distinction apparente,
était assis au centre de la table qui faisait face à la porte; nos
deux couverts étaient placés vis-à-vis de lui.
Quoique nous fussions au mardi, la communauté faisait maigre, ne
mangeant que des légumes et du poisson; on nous servit à part un
morceau de bœuf bouilli et des espèces de tourterelles rôties dont
j'avais vu un certain nombre dans l'île.
Au dessert, et comme les moines, après avoir dit les Grâces, se
levaient pour se retirer, le supérieur leur fit signe de se rasseoir,
et l'on apporta une bouteille de malvoisie de Lipari: c'était bien le
plus admirable vin que j'eusse jamais bu de ma vie; il se récoltait et
se fabriquait au couvent même.
Le souper achevé, nous primes congé du supérieur, en lui demandant
jusqu'à quelle heure nous pouvions rentrer: il répondit que le
couvent, qui se ferme ordinairement à neuf heures, serait pour nous
ouvert toute la nuit.
Nous nous rendîmes chez le gouverneur; il habitait une maison décorée
du nom de château, et qui, en effet, comparée à toutes les autres,
méritait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec
impatience, et nous présenta à sa femme; toute sa postérité se
composait d'un bambin de cinq ou six ans.
A peine fûmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de
fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du café et des
cigares; le café était fait à la manière orientale, c'est-à-dire
pilé sans être rôti, et bouilli au lieu d'être passé: les tasses
elles-mêmes étaient toutes petites et pareilles aux tasses turques;
aussi l'habitude est-elle de les vider cinq ou six fois, ce qui est
sans inconvénient aucun, attendu la légèreté de la liqueur. J'aimais
beaucoup cette manière de préparer le café, et je fis fête à celui de
notre hôte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu'à leur tournure et à
leur couleur je soupçonnai indigènes; Jadin, moins difficile que moi,
fuma pour nous deux.
C'était, au reste, quelque chose de délicieux que cette mer vaste et
tranquille, toute parsemée d'îles, et enfermée dans l'horizon vaporeux
que lui taisaient les côtes de Sicile et les montagnes de la Calabre.
Grâce à la dégradation du soleil qui s'abaissait derrière le
Campo-Bianco, la terre, par un jeu de lumière plein de chaleur et
d'harmonie, changea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer
dans la vapeur; alors, cette délicieuse brise de la Grèce, qui arrive
chaque soir avec l'obscurité, vint nous caresser le visage, et
je commençai à trouver notre gouverneur un peu moins malheureux.
J'essayai, en conséquence, de le consoler en lui détaillant les unes
après les autres toutes les délices de sa résidence. Mais il me
répondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait.
Depuis quinze ans, le même soir, à la même heure, il avait le même
spectacle, et le même vent lui venait rafraîchir le visage; ce qui ne
laissait pas à la longue d'être quelque peu monotone, si fort amateur
que l'on soit de la belle nature. Je ne pus m'empêcher d'avouer qu'il
y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement.
Nous restâmes sur la terrasse jusqu'à dix heures du soir. En rentrant,
nous trouvâmes une salle de billard illuminée, et il nous fallut faire
notre partie. Après la partie, la maîtresse de la maison nous invita
à passer dans la salle à manger, où nous attendait une collation
composée de gâteaux et de fruits. Tout cela était présenté avec une
grâce si parfaite que nous résolûmes de nous laisser faire jusqu'au
bout.
A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de
repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'était couché
à pareille heure, et il n'avait jamais, nous assura-t-il, passé une
soirée si agréable.
Je renvoyai tous les honneurs du compliment à Jadin, qui, enchanté
de trouver une occasion de parler français, avait été flamboyant
d'esprit.
Le lendemain, à six heures du matin, le gouverneur ouvrit la porte
de ma chambre; il était désolé: une affaire inattendue le retenait
impitoyablement dans le siège de son gouvernement, et il ne pouvait
nous accompagner à Vulcano. En échange, il mettait sa barque et ses
quatre rameurs à notre disposition. De plus, il nous apportait une
lettre pour les fils du général Nunziante, qui exploitent les mines de
soufre de Vulcano. L'île tout entière est affermée à leur père.
Nous acceptâmes la barque et la lettre; nous nous engageâmes à être de
retour à quatre heures; et, après avoir pris une légère collation
que le frère cuisinier avait eu le soin de nous tenir prête, nous
descendîmes vers le port, accompagnés de notre gouverneur, et
entourés, comme on le comprend bien, du respect et de la vénération de
tous les Lipariotes.
CHAPITRE IV.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.
VULCANO.
Un détroit, large de trois milles à peine, sépare Lipari de Vulcano.
Nous fîmes ce trajet, grâce à l'habileté de nos rameurs, en moins de
quarante minutes.
Vulcano, la Vulcania antique, est l'île dont Virgile fait la
succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain. [Note: Insula Sicanium
juxta latus Æoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis;
Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis Antra ætræa tonant,
validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum, striduntque
cavernis Stricturæ Chalybum, et fornacibus ignis anhelat: Vulcani
domus, et Vulcania nomine tellus.] Au reste elle est bien digue de cet
honneur, car, quoiqu'il soit évident que depuis dix-neuf siècles elle
ait perdu un peu de sa chaleur, il a succédé une fort belle fumée au
feu qui, sans doute, s'en échappait à cette époque. Vulcano, pareil au
dernier débris d'un monde brûlé, s'éteint tout doucement au milieu de
la mer qui siffle, frémit et bouillonne tout autour de lui. Il est
impossible, même à la peinture, de donner une idée de cette terre
convulsionnée, ardente et presque en fusion. Nous ne savions pas, à
l'aspect de cette étrange apparition, si notre voyage n'était pas un
rêve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'évanouir devant nous au
moment où nous croirions y mettre le pied.
Heureusement nous étions bien éveillés, et nous abordâmes enfin sur
cette terre, si étrange qu'elle fut.
Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer
auprès de deux ou trois hommes qui étaient accourus à notre rencontre,
où nous trouverions les fils du général Nunziante. Non seulement on
nous montra à l'instant même la maison qu'ils habitaient, et qui, au
reste, est la seule de l'île; mais encore un des hommes à qui nous
nous étions adressés, courut devant nous pour prévenir les deux frères
de notre arrivée.
Un seul était là pour le moment: c'était l'aîné. Nous vîmes venir
au-devant de nous un beau jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre
ans, qui, avant même que je lui eusse dit mon vrai nom, commença par
nous recevoir avec une charmante affabilité. Il achevait de déjeuner,
et nous offrit de nous mettre à table avec lui. Malheureusement, nous
venions précautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je
dis malheureusement, attendu que la table était ornée d'une magnifique
langouste, qui faisait envie à voir, surtout à des gens qui n'en
avaient pas mangé depuis qu'ils avaient quitté Paris. Aussi je ne
pus m'empêcher de m'informer auprès de lui dans quelle partie de
l'Archipel on trouvait cet estimable crustacé. Il nous répondit que
c'était aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque désir
d'en manger, nous n'avions qu'à prévenir notre capitaine d'en faire
provision en passant devant cette île.
J'inscrivis cet important renseignement sur mon album.
Comme notre hôte se levait de table, le frère cadet arriva: c'était
un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans. Son aîné nous lé présenta
aussitôt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous
avions déjà reçu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isolés, au
milieu de cette terrible population, car nous apprîmes alors ce que
nous avions ignoré jusque-là: c'est qu'à l'exception des deux frères,
l'île n'était habitée que par des forçats.
Nos hôtes voulurent nous faire en personne les honneurs de leur
domaine; le nouveau venu se hâta donc, moyennant deux œufs frais et
le reste de la langouste, de se mettre à notre niveau. Après quoi, les
deux jeunes gens nous annoncèrent qu'ils étaient à nos ordres.
La première curiosité qu'ils nous offrirent de visiter était un petit
volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonférence de
cinquante à soixante pieds à peu près, jusqu'à une chaleur de
quatre-vingts à quatre-vingt-cinq degrés; c'était là qu'ils faisaient
cuire leurs œufs. Comme à ce détail culinaire ils virent passer sur
nos lèvres un sourire d'incrédulité, ils firent signe à l'un de leurs
forçats qui courut à la maison et rapporta aussitôt un petit panier et
deux œufs pour faire, séance tenante, la susdite expérience.
Le petit panier tenait lieu de cuiller à pot ou de marmite; on le
posait sur l'eau, le poids de son contenu le faisait enfoncer jusqu'à
la moitié de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre à la
main, dans la mer, et les œufs étaient cuits à point.
La chose s'exécuta ainsi à notre grande confusion. Un des deux
œufs, ouvert avec les précautions d'usage, offrait l'aspect le plus
appétissant. On en fit don à un des forçats qui nous accompagnait,
lequel n'en fit qu'une gorgée, au nez de Milord, qui n'avait point
pris d'intérêt à toute la discussion que dans l'espérance qu'on lui en
offrirait les résultats.