Lipari, avec son château-fort bâti sur un rocher et ses maisons

suivant les sinuosités du terrain, présente un aspect des plus

pittoresques. Nous eûmes, au reste, tout le temps d'admirer sa

situation, attendu les difficultés sans nombre qu'on nous fit pour

nous laisser entrer. Les autorités, à qui nous avions eu l'imprudence

d'avouer que nous ne venions pas pour le commerce de la pierre-ponce,

le seul commerce de l'île, et qui ne comprenaient pas qu'on pût venir

a Lipari pour autre chose, ne voulaient pas, à toute force, nous

laisser entrer. Enfin, lorsqu'à travers une grille nous eûmes passé

nos passe-ports que, de peur du choléra, on nous prit des mains avec

des pincettes gigantesques, et qu'on se fut bien assuré que nous

venions de Palerme, et non point d'Alexandrie ou de Tunis, on nous

ouvrit une grille, et l'on consentit à nous laisser passer.

Il y avait loin de cette hospitalité à celle du roi Éole.

On se rappelle que Lipari n'est autre que l'antique Éolie, où vint

aborder Ulysse après avoir échappé à Polyphème. Voici ce qu'en dit

Homère:

«Nous parvenons heureusement à l'île d'Éolie, île accessible et

connue, où règne Éole, l'ami des dieux. Un rempart indestructible

d'airain, bordé de roches polies et escarpées, enferme l'île tout

entière. Douze enfants du roi font la principale richesse de son

palais, six fils et six filles, tous au printemps de l'âge. Éole les

unit les uns aux autres, et leurs heures s'écoulent, près d'un père

et d'une mère dignes de leur vénération et de leur amour, en festins

éternels et splendides d'abondance et de variété.»

Ce ne fut pas assez pour Éole de bien recevoir Ulysse, et de le

festoyer dignement tout le temps que lui et ses compagnons restèrent

à Lipari; au moment du départ, il lui fit encore cadeau de quatre

outres, où étaient enfermés les principaux vents: Eurus, Auster et

Aquilon. Zéphyr seul était resté en liberté, et avait reçu de son

souverain l'ordre de pousser heureusement le roi fugitif vers Ithaque.

Malheureusement, l'équipage du vaisseau que montait Ulysse eut la

curiosité de voir ce que renfermaient ces outres si bien enflées, et

un beau jour il les ouvrit. Les trois vents, d'autant plus joyeux

d'être libres que depuis quelque temps déjà ils étaient enfermés dans

leurs outres, s'élancèrent d'un seul coup d'aile dans les cieux, où

ils exécutèrent par manière de récréation une telle tempête, que tous

les vaisseaux d'Ulysse furent brisés, et qu'il s'échappa seul sur une

planche.

Aristote parle aussi de Lipari:

«Dans une des sept Iles de l'Éolie, dit-il, on raconte qu'il y a un

tombeau dont on rapporte des choses prodigieuses; car on assure qu'on

entend sortir de ce tombeau un bruit de tambours et de cymbales,

accompagné de cris éclatants.»

En effet, vers la fin du dernier siècle, on découvrit à Lipari un

monument qui pourrait bien être le tombeau dont parle Aristote: c'est

une espèce d'orgue en maçonnerie, de forme octogone, élevé sur des

piliers de basalte qui l'isolent de la terre.

Chaque pan fait face à une petite vallée, et est percé à distance

égale de trous garnis de tuyaux de terre cuite disposés de façon que

le vent qui s'engouffre dans les cavités, produit des vibrations

pareilles aux frémissements des harpes éoliennes. Cette construction à

moitié enfouie se trouve encore à l'endroit où elle a été retrouvée.

A peine fûmes-nous sur le port de Lipari, que nous nous mîmes en quête

d'une auberge; malheureusement c'était chose inconnue dans la capitale

d'Éole. Nous cherchâmes d'un bout à l'autre de la ville: pas la

moindre petite enseigne, pas le plus petit bouchon.

Nous en étions là, Milord assis sur son derrière, et Jadin et moi

nous regardant, fort embarrassés tous deux, lorsque nous vîmes

un attroupement assez considérable devant une porte; nous nous

approchâmes, nous fendîmes la foule, et nous vîmes un enfant de six

ou huit ans, mort, sur une espèce de grabat. Cependant sa famille ne

paraissait pas autrement affectée; la grand-mère vaquait aux soins du

ménage, un autre enfant de cinq ou six ans jouait en se roulant par

terre avec deux ou trois petits cochons de lait. La mère seule était

assise au pied du lit, et, au lieu de pleurer, elle parlait au cadavre

avec une volubilité qui faisait que je n'en entendais point un mot.

J'interrogeai un voisin sur le motif de ce discours, et il me répondit

que la mère chargeait l'enfant de ses commissions pour le père et le

grand-père, qui étaient morts il y avait l'un un an et l'autre trois:

ces commissions étaient assez singulières; l'enfant était chargé

d'apprendre à l'auteur de ses jours que sa mère était sur le point de

se remarier, et que la truie avait fait six marcassins _beaux comme

des anges._

En ce moment deux franciscains entrèrent pour enlever le cadavre.

On le mit sur une civière découverte; la mère et la grand'mère

l'embrassèrent une dernière fois; on tira le jeune frère de ses

occupations pour en faire autant, ce qu'il exécuta en pleurnichant,

non pas de ce que son frère aîné était mort, mais de ce qu'on le

dérangeait de son occupation; puis on déposa le corps de l'enfant

sur une civière, en jetant seulement sur lui un drap déchiré, et on

l'emporta.

A peine le cadavre eut-il franchi le seuil de la porte, que la mère

et la grand'mère se mirent à refaire le lit, et à effacer la dernière

trace de ce qui s'était passé.

Quant à nous, voulant voir s'accomplir entièrement la cérémonie

funéraire, nous suivîmes le cadavre.

On le conduisit à l'église des Franciscains, attenante au couvent des

bons pères, sans qu'aucun parent le suivît. On lui dit une petite

messe, puis on leva une pierre et on le jeta dans une fosse commune,

où tous les mois, sur la couche des cadavres, on laisse tomber une

couche de chaux.

La cérémonie achevée, nous étions occupés à examiner la petite église,

lorsqu'un moine, s'approchant de nous, nous adressa la parole en nous

demandant si nous étions Français, Anglais ou Italiens: nous lui

répondîmes que nous étions Français, et la conversation s'étant

engagée sur ce point, nous ne tardâmes pas à lui exposer l'embarras où

nous nous trouvions à l'endroit d'une auberge. Il nous offrit aussitôt

l'hospitalité dans son couvent: on devine que nous acceptâmes avec

reconnaissance; le moine avait d'autant plus le droit de nous faire

cette offre, qu'il était le supérieur de la communauté.

Notre guide nous fit traverser un petit cloître, et nous nous

trouvâmes dans le monastère; de là il nous conduisit à notre

appartement: c'étaient deux petites cellules pareilles à celles des

entres moines, si ce n'est quelles avaient des draps de toile à leur

lit, tandis que les moines ne couchent que dans des draps de laine;

les fenêtres de ces deux cellules, ouvertes à l'orient, offraient une

vue admirable sur les montagnes de la Calabre et sur les côtes de

la Sicile, qui, grâce au prolongement du cap Pelare, semblaient se

joindre à angle droit, au-dessous de Seylla. A vingt-cinq milles à peu

près, tout à fait à notre gauche, au delà de Panaria et des Formicali,

dont on distinguait tous les détails, s'élevait la cime fumeuse de

Stromboli. A nos pieds se déroulait la ville aux toits plats et

blanchis à la chaux, ce qui lui donnait un aspect tout à fait

oriental.

Un quart d'heure après que nous fûmes entrés dans notre chambre, un

frère servant vint nous demander si nous souperions avec les pères, ou

si nous désirions être servis chez nous: nous répondîmes que si les

pères voulaient bien nous accorder l'honneur de leur compagnie, nous

en profiterions pour les remercier de leur bonne hospitalité. Le

souper était pour sept heures du soir, il en était quatre, nous avions

donc tout le temps d'aller nous promener par la ville.

L'île de Lipari, qui donne son nom à tout l'archipel, a six lieues de

tour, et renferme dix-huit mille habitants: elle est le siège d'un

évêché et la résidence d'un gouverneur.

Les événements sont rares, comme on le comprend bien, dans la capitale

des îles Éoliennes: aussi raconte-t-on, comme une chose arrivée

hier, le coup de main que tenta sur elle le fameux pirate Hariadan

Barberousse: dans une seule descente et d'un seul coup de filet, il

enleva toute la population, hommes, femmes et enfants, et emmena tout

en esclavage. Charles-Quint, alors roi de Sicile, envoya une colonie

d'Espagnols pour la repeupler, adjoignant à cette colonie des

ingénieurs pour y bâtir une citadelle et une garnison pour la

défendre. Les Lipariotes actuels sont donc les descendants de ces

Espagnols; car, comme on le comprend bien, on ne vit jamais reparaître

aucun de ceux que Barberousse avait enlevés.

Notre arrivée avait fait événement: à part les matelots anglais et

français qui viennent y charger de la pierre-ponce, il est bien rare

qu'un étranger débarque à Lipari. Nous étions donc l'objet d'une

curiosité générale; hommes, femmes et enfants sortaient sur leurs

portes pour nous regarder passer, et ne rentraient que lorsque nous

étions loin. Nous traversâmes ainsi la ville.

A l'extrémité de la grande rue et au pied de la montagne de

Campo-Bianco, se trouve une petite colline que nous gravîmes afin de

jouir du panorama de la ville tout entière. Nous y étions depuis un

instant, lorsque nous y fûmes accostés par un homme de trente-cinq

à quarante ans qui, depuis quelques minutes, nous suivait avec

l'intention évidente de nous parler; c'était le gouverneur de la ville

et de l'archipel. Ce titre pompeux m'effraya d'abord; je voyageais

sous un autre nom que le mien et j'étais entré dans le royaume de

Naples par contrebande. Mais je fus bientôt rassuré aux formes toutes

gracieuses de notre interlocuteur; il venait nous demander des

nouvelles du reste du monde, avec lequel il était fort rarement eu

communication, et nous inviter à dîner pour le lendemain: nous lui

apprîmes tout ce que nous savions de plus nouveau sur la Sicile, sur

Naples et sur la France, et nous acceptâmes son dîner.

De notre côté, nous lui demandâmes des nouvelles de Lipari. Ce qu'il

y connaissait de plus nouveau, c'était son orgue éolien dont parle

Aristote, et ses étuves dont parle Diodore de Sicile; quant aux

voyageurs qui avaient visité l'île avant nous, les derniers étaient

Spallanzani et Dolomieu. Le brave homme, bien au contraire du roi Éole

dont il était le successeur, s'ennuyait à Crevco; il passait sa vie

sur la terrasse de sa maison, une lunette d'approche à la main;

il nous avait vus arriver et n'avait perdu aucun détail de notre

débarquement; puis aussitôt il s'était mis à notre piste. Un instant

il nous avait perdus, grâce à notre entrée dans la maison de l'enfant

mort et à notre pause au couvent des Franciscains; mais il nous avait

rattrapés et nous déclara qu'il ne nous lâchait plus. La bonne fortune

étant au moins égale pour nous que pour lui, nous nous mîmes à sa

disposition, à part notre souper au couvent, pour jusqu'au lendemain

cinq heures, à la condition cependant qu'il monterait séance tenante

avec nous sur le Campo-Bianco, qu'il nous laisserait une heure pour

dîner chez nos Franciscains, et qu'il nous accompagnerait le lendemain

dans notre excursion à Vulcano. Ces trois articles, qui formaient la

base de notre traité, furent acceptés à l'instant même.

La montagne était derrière nous, nous n'avions donc qu'à nous

retourner et à nous mettre à l'œuvre; elle était toute parsemée

d'énormes rochers blanchâtres, qui lui avaient fait donner son nom de

Campo-Bianco. Comme je n'étais pas prévenu et que j'avais pris ces

rochers au sérieux, je voulus m'appuyer à l'un d'eux pour m'aider dans

ma montée; mais ma surprise fut grande quand, cédant à l'ébranlement

que je lui donnai, le rocher, après avoir un instant vacillé sur sa

base, se mit à rouler du haut en bas de la montagne, directement sur

Jadin qui était resté en arrière. Il n'y avait pas moyen de fuir;

Jadin se crut écrasé et, par un mouvement machinal, il étendit la main

en avant: j'éprouvai un instant d'horrible angoisse, quand tout à

coup, à mon grand étonnement, je vis cette masse énorme s'arrêter

devant l'obstacle qui lui était opposé. Alors Jadin prit le rocher

dans sa main, le souleva à la hauteur de l'œil, l'examina avec

attention, puis le rejeta par-dessus son épaule.

Le rocher était un bloc de pierre-ponce qui ne pesait pas vingt

livres; tous les autres rochers environnants étaient de même matière,

et la montagne même sur laquelle nous marchions, avec sa solidité

apparente, n'avait pas plus d'opacité réelle: détachée de sa base,

le gouverneur nous assura qu'entre nous trois nous pourrions la

transporter d'un bout à l'autre de l'île.

Cette explication m'ôta un peu de ma vénération pour les Titans, et je

ne les réintégrerai dans mon estime première que lorsque je me serai

assuré par moi-même qu'Ossa et Pélion ne sont point des montagnes de

pierre-ponce.

Arrivés au sommet de Campo-Bianco, nous dominâmes tout l'archipel;

mais autant la vue que nous avions autour de nous était magnifique,

autant celle que nous avions au-dessous de nous était sombre et

désolée: Lipari n'est qu'un amas de rocs et de scories; les maisons

elles-mêmes, de la distance où nous les voyions, semblaient un amas

de pierres mal rangées, et à peine sur la surface de toute l'île

distinguait-on deux ou trois morceaux de verdure, qui semblaient, pour

me servir de l'expression de Sannazar, des fragments du ciel tombés

sur la terre. Je compris alors la tristesse et l'ennui de notre

malheureux gouverneur, qui, né à Naples, c'est-à-dire dans la plus

belle ville du monde, était forcé, pour 1,500 francs par an, d'habiter

cet abominable séjour.

Nous nous étions laissés attarder à regarder ce splendide panorama qui

nous entourait et le lugubre spectacle que nous dominions: six heures

et demie sonnèrent; nous n'avions plus qu'une demi-heure devant nous

pour ne pas faire attendre nos hôtes: nous descendîmes tout courants,

et, après avoir promis au gouverneur d'aller prendre le café chez lui,

nous nous acheminâmes vers le couvent. Nous arrivâmes comme la cloche

sonnait.

Heureusement, de peur de nous faire quelque mauvaise affaire avec les

Lipariotes, nous avions précautionnellement mis Milord en laisse: en

entrant dans le réfectoire nous trouvâmes un troupeau de quinze ou

vingt chats. Je laisse à juger au lecteur de l'extermination féline

qui aurait eu lieu si Milord s'était trouvé libre.

Toute la communauté consistait en une douzaine de moines; ils étaient

assis à une table à trois compartiments, dont deux en retour comme les

ailes d'un château: le supérieur, sans aucune distinction apparente,

était assis au centre de la table qui faisait face à la porte; nos

deux couverts étaient placés vis-à-vis de lui.

Quoique nous fussions au mardi, la communauté faisait maigre, ne

mangeant que des légumes et du poisson; on nous servit à part un

morceau de bœuf bouilli et des espèces de tourterelles rôties dont

j'avais vu un certain nombre dans l'île.

Au dessert, et comme les moines, après avoir dit les Grâces, se

levaient pour se retirer, le supérieur leur fit signe de se rasseoir,

et l'on apporta une bouteille de malvoisie de Lipari: c'était bien le

plus admirable vin que j'eusse jamais bu de ma vie; il se récoltait et

se fabriquait au couvent même.

Le souper achevé, nous primes congé du supérieur, en lui demandant

jusqu'à quelle heure nous pouvions rentrer: il répondit que le

couvent, qui se ferme ordinairement à neuf heures, serait pour nous

ouvert toute la nuit.

Nous nous rendîmes chez le gouverneur; il habitait une maison décorée

du nom de château, et qui, en effet, comparée à toutes les autres,

méritait incontestablement ce titre. Il nous attendait avec

impatience, et nous présenta à sa femme; toute sa postérité se

composait d'un bambin de cinq ou six ans.

A peine fûmes-nous assis sur une charmante terrasse toute garnie de

fleurs et qui dominait la mer, qu'on nous apporta du café et des

cigares; le café était fait à la manière orientale, c'est-à-dire

pilé sans être rôti, et bouilli au lieu d'être passé: les tasses

elles-mêmes étaient toutes petites et pareilles aux tasses turques;

aussi l'habitude est-elle de les vider cinq ou six fois, ce qui est

sans inconvénient aucun, attendu la légèreté de la liqueur. J'aimais

beaucoup cette manière de préparer le café, et je fis fête à celui de

notre hôte. Il n'en fut pas ainsi des cigares, qu'à leur tournure et à

leur couleur je soupçonnai indigènes; Jadin, moins difficile que moi,

fuma pour nous deux.

C'était, au reste, quelque chose de délicieux que cette mer vaste et

tranquille, toute parsemée d'îles, et enfermée dans l'horizon vaporeux

que lui taisaient les côtes de Sicile et les montagnes de la Calabre.

Grâce à la dégradation du soleil qui s'abaissait derrière le

Campo-Bianco, la terre, par un jeu de lumière plein de chaleur et

d'harmonie, changea cinq ou six fois de teinte, et finit par s'effacer

dans la vapeur; alors, cette délicieuse brise de la Grèce, qui arrive

chaque soir avec l'obscurité, vint nous caresser le visage, et

je commençai à trouver notre gouverneur un peu moins malheureux.

J'essayai, en conséquence, de le consoler en lui détaillant les unes

après les autres toutes les délices de sa résidence. Mais il me

répondit en soupirant qu'il y avait quinze ans qu'il en jouissait.

Depuis quinze ans, le même soir, à la même heure, il avait le même

spectacle, et le même vent lui venait rafraîchir le visage; ce qui ne

laissait pas à la longue d'être quelque peu monotone, si fort amateur

que l'on soit de la belle nature. Je ne pus m'empêcher d'avouer qu'il

y avait bien quelque justesse au fond de ce raisonnement.

Nous restâmes sur la terrasse jusqu'à dix heures du soir. En rentrant,

nous trouvâmes une salle de billard illuminée, et il nous fallut faire

notre partie. Après la partie, la maîtresse de la maison nous invita

à passer dans la salle à manger, où nous attendait une collation

composée de gâteaux et de fruits. Tout cela était présenté avec une

grâce si parfaite que nous résolûmes de nous laisser faire jusqu'au

bout.

A minuit cependant, le gouverneur, pensant que nous avions besoin de

repos, nous laissa libres. Il y avait dix ans qu'il ne s'était couché

à pareille heure, et il n'avait jamais, nous assura-t-il, passé une

soirée si agréable.

Je renvoyai tous les honneurs du compliment à Jadin, qui, enchanté

de trouver une occasion de parler français, avait été flamboyant

d'esprit.

Le lendemain, à six heures du matin, le gouverneur ouvrit la porte

de ma chambre; il était désolé: une affaire inattendue le retenait

impitoyablement dans le siège de son gouvernement, et il ne pouvait

nous accompagner à Vulcano. En échange, il mettait sa barque et ses

quatre rameurs à notre disposition. De plus, il nous apportait une

lettre pour les fils du général Nunziante, qui exploitent les mines de

soufre de Vulcano. L'île tout entière est affermée à leur père.

Nous acceptâmes la barque et la lettre; nous nous engageâmes à être de

retour à quatre heures; et, après avoir pris une légère collation

que le frère cuisinier avait eu le soin de nous tenir prête, nous

descendîmes vers le port, accompagnés de notre gouverneur, et

entourés, comme on le comprend bien, du respect et de la vénération de

tous les Lipariotes.

CHAPITRE IV.

EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.

VULCANO.

Un détroit, large de trois milles à peine, sépare Lipari de Vulcano.

Nous fîmes ce trajet, grâce à l'habileté de nos rameurs, en moins de

quarante minutes.

Vulcano, la Vulcania antique, est l'île dont Virgile fait la

succursale de l'Etna et l'atelier de Vulcain. [Note: Insula Sicanium

juxta latus Æoliamque Erigitur Liparen, fumantibus ardua saxis;

Quam subter specus et Cyclopum exesa caminis Antra ætræa tonant,

validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum, striduntque

cavernis Stricturæ Chalybum, et fornacibus ignis anhelat: Vulcani

domus, et Vulcania nomine tellus.] Au reste elle est bien digue de cet

honneur, car, quoiqu'il soit évident que depuis dix-neuf siècles elle

ait perdu un peu de sa chaleur, il a succédé une fort belle fumée au

feu qui, sans doute, s'en échappait à cette époque. Vulcano, pareil au

dernier débris d'un monde brûlé, s'éteint tout doucement au milieu de

la mer qui siffle, frémit et bouillonne tout autour de lui. Il est

impossible, même à la peinture, de donner une idée de cette terre

convulsionnée, ardente et presque en fusion. Nous ne savions pas, à

l'aspect de cette étrange apparition, si notre voyage n'était pas un

rêve, et si ce sol fantastique n'allait pas s'évanouir devant nous au

moment où nous croirions y mettre le pied.

Heureusement nous étions bien éveillés, et nous abordâmes enfin sur

cette terre, si étrange qu'elle fut.

Notre premier soin, en sautant sur le rivage, fut de nous informer

auprès de deux ou trois hommes qui étaient accourus à notre rencontre,

où nous trouverions les fils du général Nunziante. Non seulement on

nous montra à l'instant même la maison qu'ils habitaient, et qui, au

reste, est la seule de l'île; mais encore un des hommes à qui nous

nous étions adressés, courut devant nous pour prévenir les deux frères

de notre arrivée.

Un seul était là pour le moment: c'était l'aîné. Nous vîmes venir

au-devant de nous un beau jeune homme de vingt-deux à vingt-quatre

ans, qui, avant même que je lui eusse dit mon vrai nom, commença par

nous recevoir avec une charmante affabilité. Il achevait de déjeuner,

et nous offrit de nous mettre à table avec lui. Malheureusement, nous

venions précautionnellement d'en faire autant il y avait une heure. Je

dis malheureusement, attendu que la table était ornée d'une magnifique

langouste, qui faisait envie à voir, surtout à des gens qui n'en

avaient pas mangé depuis qu'ils avaient quitté Paris. Aussi je ne

pus m'empêcher de m'informer auprès de lui dans quelle partie de

l'Archipel on trouvait cet estimable crustacé. Il nous répondit que

c'était aux environs de Panaria, et que si nous avions quelque désir

d'en manger, nous n'avions qu'à prévenir notre capitaine d'en faire

provision en passant devant cette île.

J'inscrivis cet important renseignement sur mon album.

Comme notre hôte se levait de table, le frère cadet arriva: c'était

un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans. Son aîné nous lé présenta

aussitôt, et il nous renouvela le compliment de bienvenue que nous

avions déjà reçu. Tous deux vivaient ensemble, seuls et isolés, au

milieu de cette terrible population, car nous apprîmes alors ce que

nous avions ignoré jusque-là: c'est qu'à l'exception des deux frères,

l'île n'était habitée que par des forçats.

Nos hôtes voulurent nous faire en personne les honneurs de leur

domaine; le nouveau venu se hâta donc, moyennant deux œufs frais et

le reste de la langouste, de se mettre à notre niveau. Après quoi, les

deux jeunes gens nous annoncèrent qu'ils étaient à nos ordres.

La première curiosité qu'ils nous offrirent de visiter était un petit

volcan sous-marin, qui chauffait l'eau dans une circonférence de

cinquante à soixante pieds à peu près, jusqu'à une chaleur de

quatre-vingts à quatre-vingt-cinq degrés; c'était là qu'ils faisaient

cuire leurs œufs. Comme à ce détail culinaire ils virent passer sur

nos lèvres un sourire d'incrédulité, ils firent signe à l'un de leurs

forçats qui courut à la maison et rapporta aussitôt un petit panier et

deux œufs pour faire, séance tenante, la susdite expérience.

Le petit panier tenait lieu de cuiller à pot ou de marmite; on le

posait sur l'eau, le poids de son contenu le faisait enfoncer jusqu'à

la moitié de sa hauteur; on le laissait trois minutes, la montre à la

main, dans la mer, et les œufs étaient cuits à point.

La chose s'exécuta ainsi à notre grande confusion. Un des deux

œufs, ouvert avec les précautions d'usage, offrait l'aspect le plus

appétissant. On en fit don à un des forçats qui nous accompagnait,

lequel n'en fit qu'une gorgée, au nez de Milord, qui n'avait point

pris d'intérêt à toute la discussion que dans l'espérance qu'on lui en

offrirait les résultats.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 4 / 12 段