Le combat commença et dura plus de deux heures; enfin le couvent du

tiers-ordre fut emporté d'assaut après une résistance héroïque, et les

moines vaincus se dispersèrent dans la campagne.

Deux capucins furent tués sur la place: c'étaient le père Benedetto di

Pietra-Perzia et il padre Luigi di S. Filippo. Le premier avait reçu

deux balles dans le bas-ventre, et le second cinq balles, dont deux

lui traversaient la poitrine de part en part. Du côté des frères du

tiers-ordre, il y eut deux frères-lais si grièvement blessés, que l'un

mourut de ses blessures et que l'autre en revint à grand'peine. Quant

aux blessures légères, on ne les compta même pas; il y eut peu de

combattants des deux partis qui n'en eussent reçu quelqu'une.

Comme on le comprend bien, on étouffa l'affaire; portée devant les

tribunaux, elle eût été trop scandaleuse.

Remontons un peu plus haut:

Il y avait à Messine, vers la fin du dernier siècle, un juge

nommé Cambo; c'était un travailleur éternel, un homme probe et

consciencieux, un magistrat estimé enfin de tous ceux qui le

connaissaient, et auquel on ne pouvait faire d'autre reproche que de

prendre la législation qui régissait alors la Sicile par trop au pied

de la lettre.

Or, un matin que Cambo s'était levé avant le jour pour étudier, il

entend crier à l'aide dans la rue, court à son balcon, et ouvre sa

fenêtre juste au moment où un homme en frappait un autre d'un coup de

poignard; L'homme frappé tomba mort et le meurtrier, qui était inconnu

à Cambo, mais dont il eut tout le temps de voir le visage, s'enfuit,

laissant le poignard dans la plaie; à cinquante pas plus loin,

embarrassé du fourreau, il le jeta à son tour; puis, se lançant dans

une rue transversale, il disparut.

Cinq minutes après, un garçon boulanger sort d'une maison heurte du

pied le fourreau du poignard, le ramasse, l'examine, le met dans sa

poche et continue son chemin; arrivé devant la maison de Cambo, qui

était toujours resté caché derrière la jalousie de son balcon, il se

trouve en face de l'assassiné. Son premier mouvement est de voir s'il

ne peut pas lui porter secours: il soulève le corps et s'aperçoit que

ce n'est plus qu'un cadavre; en ce moment le pas d'une patrouille se

fait entendre, le garçon boulanger pense qu'il va se trouver mêlé

comme témoin dans une affaire de meurtre, et se jette dans une allée

entr'ouverte. Mais le mouvement n'a point été si rapide qu'il n'ait

été vu: la patrouille accourt, voit le cadavre, cerne la maison où

elle croit avoir vu entrer l'assassin. Le boulanger est arrêté, l'on

trouve sur lui le fourreau qu'il a trouvé; on le compare avec le

poignard resté dans la poitrine du mort, gaine et lame s'ajustent

parfaitement. Plus de doute qu'on ne tienne le coupable.

Le juge a tout vu : l'assassinat, la fuite du meurtrier, l'arrestation

de l'innocent; et cependant il se tait, n'appelle personne, et laisse

conduire, sans s'y opposer, le boulanger en prison.

A sept heures du matin il est officiellement prévenu par le capitaine

de justice de ce qui s'est passé; il écoute les témoins, dresse le

procès-verbal, se rend à la prison, interroge le prisonnier et inscrit

ses demandes et ses réponses avec la plus scrupuleuse exactitude:

il va sans dire que le malheureux boulanger se renferme dans la

dénégation la plus absolue.

Le procès commence: Cambo préside le tribunal; les témoins sont

entendus et continuent de charger l'accusé; mais la principale charge

contre lui, c'est le fourreau trouvé sur lui et qui s'adapte si

parfaitement au poignard trouvé dans la blessure; Cambo presse

l'accusé de toutes les façons, l'enveloppe de ces mille questions dans

lesquelles le juge enlace le coupable. Le boulanger nie toujours, à

défaut de témoins atteste le ciel, jure ses grands dieux qu'il n'est

pas coupable, et cependant, grâce à l'éloquence de l'avocat du

ministère public, voit s'amasser contre lui une quantité de

semi-preuves suffisantes pour qu'on demande l'application de la

torture. La demande en est faite à Cambo, qui écrit au-dessous de la

demande le mot _accordé_.

Au troisième tour d'estrapade la douleur est si forte que le

malheureux boulanger ne peut plus la supporter, et déclare que c'est

lui qui est l'assassin. Cambo prononce la peine de mort.

Le condamné se pourvoit en grâce: le pourvoi est rejeté.

Trois jours après le rejet du pourvoi le condamné est pendu!

Six mois s'écoulent: le véritable assassin est arrêté au moment où il

commet un autre meurtre. Condamné à son tour, il avoue alors qu'un

innocent a été tué à sa place, et que c'est lui qui a commis le

premier assassinat pour lequel a été pendu le malheureux boulanger.

--Seulement, ce qui l'étonné, ajoute-t-il, c'est que la sentence ait

été prononcée par le juge Cambo, qui a dû tout voir, attendu qu'il l'a

parfaitement distingué à travers sa jalousie.

On s'informe auprès du juge si le condamné ne cherche pas à en imposer

à la justice; Cambon répond que ce qu'il dit est l'exacte vérité,

et qu'il a été effectivement depuis le commencement jusqu'à la fin

spectateur du drame sanglant qui s'est passé sous sa fenêtre.

Le roi Ferdinand apprend cette étrange circonstance: il était alors à

Palerme. Il fait venir Cambo devant lui.

--Pourquoi, lui dit-il, au fait comme tu l'étais des moindres

circonstances de l'assassinat, as-tu laissé condamner un innocent, et

n'as-tu pas dénoncé le vrai coupable?

--Sire, répondit Cambo, parce que la législation est positive: elle

dit que le juge ne peut être ni témoin ni accusateur; j'aurais donc

été contre la loi si j'avais accusé le coupable ou témoigné en faveur

de l'innocent.

--Mais, dit Ferdinand, ta aurait bien pu au moins ne pas le

condamner.

--Impossible de faire autrement, sire: les preuves étaient suffisantes

pour qu'on lui donnât la torture, et pendant la torture il a avoué

qu'il était coupable.

--C'est juste, dit Ferdinand, ce n'est pas ta faute, c'est celle de la

torture.

La torture fut abolie et le juge maintenu.

C'était un drôle de corps que ce roi Ferdinand; nous le retrouverons à

Naples, et nous en causerons.

Une des choses qui m'étonnèrent le plus en arrivant en Sicile c'est

la différence du caractère napolitain et du caractère sicilien: une

traversée d'un jour sépare les deux capitales, un détroit de quatre

milles sépare les deux royaumes, et on les croirait à mille lieues

l'un de l'autre. A Naples vous rencontrez les cris, la gesticulation,

le bruit éternel et sans cause; à Messine ou à Palerme vous retrouvez

le silence, la sobriété de gestes, et presque de la taciturnité.

Interrogez le Palermitain, un signe, un mot, ou par extraordinaire une

phrase vous répond; interrogez l'homme de Naples, non-seulement il

vous répondra longuement, prolixement, mais encore bientôt c'est lui

qui vous interrogera à son tour, et vous ne pourrez plus vous en

débarrasser. Le Palermitain crie et gesticule aussi, mais c'est dans

un moment de colère et de passion; le Napolitain, c'est toujours.

L'état normal de l'un c'est le bruit, l'état habituel de l'autre c'est

le silence.

Les deux caractères distinctifs du Sicilien c'est la bravoure et le

désintéressement. Le prince de Butera, qu'on peut citer comme le type

du grand seigneur palermitain, donna deux exemples de ces deux vertus

dans la même journée.

Il y avait émeute à Palerme: cette émeute était amenée par une crise

d'argent. Le peuple mourait littéralement de faim ; or il s'était fait

ce raisonnement que mieux valait mourir d'une balle ou d'un boulet

de canon, l'agonie, de cette façon, étant moins longue et moins

douloureuse.

De leur coté, le roi et la reine, qui n'avaient pas trop d'argent pour

eux, ne pouvaient pas acheter du blé et ne voulaient pas diminuer les

impôts; ils avaient donc fait braquer un canon dans chaque rue et

s'apprêtaient à répondre au peuple avec cette _ultima ratio regum_.

Un de ces canons défendait l'extrémité de la rue de Tolède, à

l'endroit où elle débouche sur la place du Palais-Royal: le peuple

marchait sur le palais, et par conséquent marchait sur le canon;

l'artilleur, la mèche allumée, se tenait prêt, le peuple avançait

toujours, l'artilleur approche la mèche de la lumière, en ce moment

le prince Hercule de Butera sort d'une rue transversale et sans rien

dire, sans faire un signe, vient s'asseoir sur la bouche du canon.

Comme c'était l'homme le plus populaire de la Sicile, le peuple le

reconnaît et pousse des cris de joie.

Le prince fait signe qu'il veut parler; l'artilleur, stupéfait, après

avoir approché trois fois la mèche de la lumière, sans que le prince

ait même daigné s'en inquiéter, l'abaisse vers la terre. Le peuple se

tait comme par enchantement; il écoute.

Le prince lui fait un long discours, dans lequel il explique au peuple

comment la cour, chassée de Naples, rongée par les Anglais et réduite

à son revenu de Sicile, meurt de faim elle-même; il raconte que le

roi Ferdinand va à la chasse pour manger, et qu'il a assisté quelques

jours auparavant à un dîner chez le roi, lequel dîner n'était composé

que du gibier qu'il avait tué.

Le peuple écoute, reconnaît la justesse des raisonnements du prince de

Butera, désarme ses fusils, les jette sur son épaule et se disperse.

Ferdinand et Caroline ont tout vu de leurs fenêtres; ils font venir le

prince de Butera, lequel, à son tour, leur fait un discours très-sensé

sur le désordre du trésor. Alors les deux souverains offrent d'une

seule voix, au prince de Butera, la place de ministre des finances.

--Sire, répondit le prince de Butera, je n'ai jamais administré que ma

fortune, et je l'ai mangée.

A ces mots, il tire sa révérence aux deux souverains qu'il vient de

sauver, et se retire dans son palais de la marine, bien plus roi que

le roi Ferdinand.

Ce fut en 1818, trois ans après la Restauration de Naples, que

l'abolition des majorats et des substitutions fut introduite en

Sicile; cette introduction ruina à l'instant même tous les grands

seigneurs sans enrichir leurs fermiers; les créanciers seuls y

trouvèrent leur compte.

Malheureusement ces créanciers étaient presque tous des juifs et des

usuriers prêtant à cent et à cent cinquante pour cent à des hommes qui

se seraient regardés, comme déshonorés de se mêler de leurs affaires;

quelques-uns n'avaient jamais mis le pied dans leurs domaines et

demeuraient sans cesse à Naples ou à Palerme. On demandait au prince

de P---- où était située la terre dont il portait le nom.--Mais je

ne sais pas trop, répondit-il; je crois que c'est entre Girgenti et

Syracuse.--C'était entre Messine et Catane.

Avant l'introduction de la loi française, lorsqu'un baron sicilien

mourait, son successeur, qui; n'était point forcé d'accepter

l'héritage sous bénéfice d'inventaire, commençait par s'emparer

de tout; puis il envoyait promener les créanciers. Les créanciers

proposaient alors de se contenter des intérêts; la demande paraissait

raisonnable, et on y accédait; souvent, lorsque cette proposition

était faite, les créanciers, grâce au taux énorme auquel l'argent

avait été prêté, étaient déjà rentrés dans leur capital; tout ce

qu'ils touchaient était donc un bénéfice clair et net, dont ils se

contentaient comme d'un excellent pis-aller.

Mais du moment où l'abolition des majorats et des substitutions eut

introduite, les choses changèrent: les créanciers mirent la main sur

les terres; les frères cadets, a leur tour, devinrent créanciers de

leurs aînés; il fallut vendre pour opérer les partages, et du jour au

lendemain il se trouva ensuite plus de vendeurs que d'acheteurs; il en

résulta que le taux des terres tomba de quatre-vingts pour cent; de

plus, ces terres en souffrance, et sur lesquelles pesaient des procès,

cessèrent d'être cultivées, et la Sicile, qui du superflu de ses douze

millions d'habitants nourrissait autrefois l'Italie, ne récolta plus

même assez de blé pour faire subsister les onze cent mille enfants qui

lui restent.

Il va sans dire que les impôts restèrent les mêmes.

Aussi y a-t-il dans le monde entier peu de pays aussi pauvres et aussi

malheureux que la Sicile.

De cette pauvreté, absence d'art, de littérature, de commerce, et par

conséquent de civilisation.

J'ai dit quelque part, je ne sais plus trop où, qu'en Sicile ce

n'étaient point les aubergistes qui nourrissaient les voyageurs, mais

bien au contraire les voyageurs qui nourrissaient les aubergistes. Cet

axiome, qui au premier abord peut paraître paradoxal, est cependant

l'exacte vérité; les voyageurs mangent ce qu'ils apportent, et les

aubergistes se nourrissent des restes.

Il en résulte qu'une des branches les moins avancées de la

civilisation sicilienne est certainement la cuisine. On ne voudrait

pas croire ce que l'on vous fait manger dans les meilleurs hôtels,

sous le nom de mets honorables et connus, mais auxquels l'objet servi

ne ressemble en rien, du moins pour le goût. J'avais vu à la porte

d'une boutique du boudin noir, et en rentrant à l'hôtel j'en avais

demandé pour le lendemain. On me l'apporta paré de la mine la plus

appétissante, quoique son odeur ne correspondit nullement à celle à

laquelle je m'attendais. Comme j'avais déjà une certaine habitude des

surprises culinaires qui vous attendent en Sicile à chaque coup de

fourchette, je ne goûtai à mon boudin que du bout des dents. Bien m'en

prit: si j'avais mordu dans une bouchée entière, je me serais cru

empoisonné. J'appelai le maître de l'hôtel.

--Comment appelez-vous cela? lui demandai-je en lui montrant l'objet

qui venait de me causer une si profonde déception.

--Du boudin, me répondit-il.

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr.

--Mais avec quoi fait-on le boudin à Palerme?

--Avec quoi? pardieu! avec du sang de cochon, du chocolat et des

concombres.

Je savais ce que je voulais savoir, et je n'avais pas besoin d'en

demander davantage.

Je présume que les Palermitains auront entendu parler un jour par

quelque voyageur français d'un certain mets qu'on appelait du boudin,

et que ne sachant comment se procurer des renseignements sur une

combinaison si compliquée, ils en auront fait venir un dessin de

Paris.

C'est d'après ce dessin qu'on aura composé le boudin qui se mange

aujourd'hui à Palerme.

Une des grandes prétentions des Siciliens, c'est la beauté et

l'excellence de leurs fruits; cependant les seuls fruits supérieurs

qu'on trouve en Sicile sont les oranges, les figues et les grenades;

les autres ne sont point même mangeables. Malheureusement les

Siciliens ont sur ce point une réponse on ne peut plus plausible aux

plaintes des voyageurs; ils vous montrent le malheureux passage de

leur histoire où il est raconté que Narsès a attiré les Lombards en

Italie en leur envoyant des fruits de Sicile. Comme c'est imprimé dans

un livre, on n'a rien à dire, sinon que les fruits siciliens étaient

plus beaux à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, ou que les

Lombards n'avaient jamais mangé que des pommes à cidre.

CHAPITRE III.

EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES.

LIPARI.

Comme nous l'avait dit le capitaine, nous trouvâmes nos hommes sur le

port. A vingt ou trente pas en mer, notre petit speronare se balançait

vif, gracieux et fin au milieu des gros bâtiments, comme un alcyon au

milieu d'une troupe de cygnes. La barque nous attendait amarrée au

quai: nous y descendîmes; cinq minutes après nous étions à bord.

Ce fut avec un vif plaisir, je l'avoue, que je me retrouvai au milieu

de mes bons et braves matelots sur le parquet si propre et si bien

lavé de notre speronare. Je passai ma tête dans la cabine; nos deux

lits étaient à leurs places. Après tant de draps d'une propreté

douteuse, c'était quelque chose de délicieux à voir que ces draps

éblouissants de blancheur. Peu s'en fallut que je ne me couchasse pour

en sentir la fraîche impression.

Tout ceci doit paraître bien étrange au lecteur; mais tout homme qui

aura traversé la Romagne, la Calabre ou la Sicile, me comprendra

facilement.

A peine fûmes-nous à bord que notre speronare se mit en mouvement,

glissant sous l'effort de nos quatre rameurs, et que nous nous

éloignâmes du rivage. Alors Palerme commença à s'étendre à nos yeux

dans son magnifique développement, d'abord masse un peu confuse, puis

s'élargissant, puis s'allongeant, puis s'éparpillant en blanches

villas perdues sous les orangers, les chênes verts et les palmiers.

Bientôt toute cette splendide vallée, que les anciens appelaient la

_conque d'or_, s'ouvrit depuis Montreal jusqu'à la mer, depuis la

montagne Sainte-Rosalie jusqu'au cap Zafarano. Palerme l'heureuse se

faisait coquette pour nous laisser un dernier regret, à nous qu'elle

n'avait pu retenir, et qui, selon toute probabilité, la quittions pour

ne jamais la revoir.

Au sortir du port, nous trouvâmes un peu de vent, et nous hissâmes

notre voile; mais, vers midi, ce vent tomba tout à fait, et force fut

à nos matelots de reprendre la rame. La journée était magnifique; le

ciel et le flot semblaient d'un même azur; l'ardeur du soleil

était tempérée par une douce brise qui court sans cesse, vivace et

rafraîchissante, à la surface de la mer. Nous fîmes étendre un tapis

sur le toit de notre cabine pour ne rien perdre de ce poétique

horizon; nous fîmes allumer nos chibouques et nous nous couchâmes.

C'étaient là les douces heures du voyage, celles où nous rêvions sans

penser, celles où le souvenir du pays éloigné et des amis absents nous

revenait en la mémoire, comme ces nuages à forme humaine qui glissent

doucement sur un ciel d'azur, changeant d'aspect, se composant, se

décomposant et se recomposant vingt fois en une heure. Les heures

glissaient alors sans qu'on sentît ni le toucher ni le bruit de leurs

ailes; puis le soir arrivait nous ne savions comment, allumant une

à une ses étoiles dans l'Orient assombri, tandis que l'Occident,

éteignant peu à peu le soleil, roulait des flots d'or, et passait par

toutes les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert

clair; alors il s'élevait de l'eau comme une harmonieuse vapeur; les

poissons s'élançaient hors de la mer pareils à des éclairs d'argent;

le pilote se levait sans quitter le gouvernail, et l'_Ave Maria_

commençait à l'instant même où s'éteignait le dernier rayon du jour.

Comme presque toujours le vent se leva avec la lune seulement: à

sa chaude moiteur nous reconnûmes le scirocco; le capitaine fut le

premier à nous inviter à rentrer dans la cabine, et nous suivîmes son

avis, à la condition que l'équipage chanterait en chœur sa chanson

habituelle.

Rien n'était ravissant comme cet air chanté la nuit et accompagnant de

sa mesure la douce ondulation du bâtiment. Je me rappelle que souvent,

au milieu de mon sommeil, je l'entendais, et qu'alors, sans m'éveiller

tout à fait, sans me rendormir entièrement, je suivais pendant des

heures entières sa vague mélodie. Peut-être, si nous l'eussions

entendu dans des circonstances différentes et partout ailleurs qu'où

nous étions, n'y eussions-nous pas même fait attention. Mais la nuit,

mais au milieu de la mer, mais s'élevant de notre petite barque si

frêle, au milieu de ces flots si puissants, il s'imprégnait d'un

parfum de mélancolie que je n'ai retrouvé que dans quelques mélodies

de l'auteur de _Norma_ et des _Puritains_.

Lorsque nous nous réveillâmes, le vent nous avait poussés au nord, et

nous courions des bordées pour doubler Alicudi, que le scirocco et le

greco, qui soufflaient ensemble, avaient grand'peine à nous permettre.

Pour les mettre d'accord ou leur donner le temps de tomber, nous

ordonnâmes au capitaine de s'approcher le plus près possible de l'île,

et de mettre en panne. Comme il n'y a à Alicudi ni porte ni anse,

ni rade, il n'y avait pas moyen d'aborder avec le speronare, mais,

seulement avec la petite chaloupe; encore la chose était-elle assez

difficile, à cause de la violence avec laquelle l'eau se brisait sur

les rochers, lesquels, au reste, polis et glissants comme une glace,

n'offraient aucune sécurité au pied qui se hasardait à sauter dessus.

Nous n'arrivâmes pas moins à aborder avec l'aide de Pietro et de

Giovanni: il est vrai que Pietro tomba à la mer; mais, comme nos

hommes n'avaient jamais que le pantalon et la chemise et qu'ils

nageaient comme des poissons, nous avions fini par ne faire plus même

attention à ces sortes d'accidents.

Alicudi est l'ancienne Éricodes de Strabon, qui, au reste, comme les

anciens, ne connaissait que sept îles éoliennes: Strongyle, Lipara,

Vulcania, Didyme, Phœnicodes, Éricodes et Evonimos. Cette dernière,

qui était peut-être alors la plus considérable de toutes, a tellement

été rongée par le feu intérieur qui la dévorait, que ses cratères

affaissés ont ouvert différents passages à la mer, et que ses

différentes sommités, qui s'élèvent seules aujourd'hui au-dessus des

flots, forment les îles de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca-Nera, de

Lisca-Bianca et de Datoli. De plus, quelques rochers épars, faisant

sans doute partie de la même terre, s'élèvent encore noirs et nus à la

surface de la mer, sous le nom de Formicali.

Il est difficile de voir quelque chose de plus triste, de plus sombre

et de plus désolé que cette malheureuse île, qui forme l'angle

occidental de l'archipel Éolien. C'est un coin de la terre oublié lors

de la création, et resté tel qu'il était du temps du chaos. Aucun

chemin ne conduit à son sommet ou ne longe son rivage; quelques

sinuosités creusées par les eaux de la pluie sont les seuls passages

qui s'offrent aux pieds meurtris par les angles des pierres et les

aspérités de la lave. Sur toute l'île, pas un arbre, pas un morceau de

verdure pour reposer les yeux; seulement, au fond de quelques gerçures

des rochers, dans les interstices des scories, quelques rares tiges

de ces bruyères, qui font que Strabon l'appelle quelquefois Ericusa.

C'est le solitaire et périlleux chemin de Dante, où, parmi les rocs et

les débris, le pied ne peut avancer sans le secours de la main.

Et cependant, sur ce coin de lave rougie, vivent dans de misérables

cabanes cent cinquante ou deux cents pêcheurs, qui ont cherché à

utiliser les rares parcelles de terre échappées à la destruction

générale. Un de ces malheureux rentrait avec sa barque; nous lui

achetâmes pour 3 carlins (28 sous à peu près) tout le poisson qu'il

avait pris.

Nous remontâmes sur notre bâtiment, le cœur serré de tant de misères.

Vraiment, quand on vit dans un certain monde et d'une certaine façon,

il est des existences qui deviennent incompréhensibles. Qui a fixé ces

gens sur ce volcan éteint? Y ont-ils poussé comme les bruyères qui

lui ont donné son nom? Quelle raison empêche qu'ils ne quittent cet

effroyable séjour? Il n'y a pas un coin du monde où ils ne soient

mieux que là. Ce rocher brûlé par le feu, cette lave durcie par l'air,

ces scories sillonnées par l'eau des tempêtes, est-ce donc une patrie?

Qu'on y naisse, cela est concevable, on naît où l'on peut; mais

qu'ayant la faculté de se mouvoir, le libre arbitre qui fait qu'on

peut chercher le mieux, une barque pour vous porter partout ailleurs,

et qu'on reste là, c'est ce qui est impossible à comprendre, c'est ce

que ces malheureux eux-mêmes, j'en suis sûr, ne sauraient expliquer.

Une partie de la journée nous courûmes des bordées; nous avions

toujours le vent contraire: nous passions successivement en revue les

Salines, Lipari et Vulcano; apercevant à chaque passage, entre les

Salines et Lipari, Stromboli secouant à l'horizon son panache de

flammes. Puis, chaque fois que nous revenions vers Vulcano, tout

enveloppée d'une vapeur chaude et humide, nous voyions plus

distinctement ses trois cratères inclinés vers l'occident, et dont

l'un d'eux a laissé couler une mer de lave, dont la couleur sombre

contraste avec la terre rougeâtre et avec les bancs sulfureux qui

l'entourent. Ce sont deux îles réunies en une seule par une irruption

qui a comblé l'intervalle; seulement, l'une était connue de toute

éternité, et c'était Vulcano; tandis que l'autre ne date que de l'an

550 de Rome. L'irruption qui les joignit eut lieu vers la moitié du

seizième siècle; elle forma deux ports: le port du levant et le port

du couchant.

Enfin, après huit heures d'efforts inutiles, nous parvînmes à nous

glisser entre Lipari et Vulcano, et, une fois abrités par cette

dernière île nous gagnâmes à la rame le port de Lipari, où nous

jetâmes l'ancre vers les deux heures.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 3 / 12 段