En 1840 je revis Lucca à Paris, il était parfaitement guéri et avait

conservé un souvenir très-présent et très-distinct de la visite que je

lui avais faite. Ma première question fut pour sa compagne, la pauvre

Costanza; mais il secoua tristement la tête. La double prédiction du

baron s'était vérifiée pour elle et pour lui. Lucca avait recouvré sa

raison, mais Costanza était toujours folle.

CHAPITRE II

MŒURS ET ANECDOTES SICILIENNES.

Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres

peuples, on ne peut plus désireux de la liberté; seulement, là comme

partout ailleurs, il y a deux genres de liberté: la liberté de

l'intelligence, la liberté de la matière. Les classes supérieures sont

pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté

individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la

Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son

épaule, et le paysan sicilien sera content: il veut être indépendant,

ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre.

Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond à

ce double désir.

Il y a à Palerme une grande place qu'on appelle la place du

Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues

étroites et sombres, et habité par une population particulière, à

peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait

les _Conciapelle_. De temps immémorial ils ne payaient aucune

contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette

franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des

Vêpres siciliennes, et qu'elle aura été accordée en récompense de

la conduite que les _Conciapelle_ avaient tenue dans cette grande

circonstance. Au reste, toujours armés: l'enfant, presque au sortir

du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer

dans la tombe.

En 1821 les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains

et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé

Ferdinand, sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir

les Siciliens de ces nouvelles Vêpres. Les Conciapelle lui furent

signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut

décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.

En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle,

se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs

fusils, le général Nunziante fit braquer des pièces de canon à

l'entrée de chaque rue et cerner tout le pâté par un cordon de

soldats: en se réveillant les pauvres diables se trouvèrent

prisonniers.

Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de

se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre à discrétion. Le

premier soin du général Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on

chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de

Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journée pour

leurs affaires, mais avec défense d'y passer la nuit.

Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous prétexte d'arriéré

de contributions, leurs maisons furent confisquées et mises à bas.

Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit,

la place du Marché-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traversée, et

presque toujours j'ai trouvé l'escalier qui conduit dans la Strada

Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrés, restent des

heures entières à regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide où

étaient autrefois leurs maisons.

Les fêtes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile,

où l'on n'est pas très-scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou

sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré

en une véritable adoration: aussi leurs fêtes ressemblent-elles à

une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de

prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même

vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus à ce patron sont

quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez

dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé

de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu

de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas

longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime

d'une erreur commise par lui à l'endroit d'un de ces bienheureux.

L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser

dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq ou six heures

employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous

le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une

rue, il voit venir à lui, avec de grands cris, une foule frénétique

traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et

entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien.

L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre

la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui,

s'arrêta pour laisser passer le saint; mais, comme il était en

uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse à

la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait

pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme,

malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer,

hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs

militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de

toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de

franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui,

et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en

plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint.

Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que

s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter,

croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation

de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de

battre les saints dont ils sont mécontents. Ce souvenir est un trait

de lumière pour lui: saint Sébastien aura commis quelque méfait dont

on veut le punir; comme les démonstrations relatives à son fusil

continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter

une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence

il ajuste le colasse et lui fait sauter la tête.

La tête du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà

reçu vingt-cinq coups de couteau.

Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours

d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y

courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation.

Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons

de route, Français comme lui et aventureux comme lui. Arrivés à Catane

à la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 février, il y

aura foire brillante et procession solennelle, à propos de la fête de

sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le triumvirat s'assemble

et décide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que

l'on restera.

La semaine qui séparait le jour de la détermination prise du jour de

la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à

cette époque, et à visiter les curiosités de Catane, qu'on visite

en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois

compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la

ville les connaissait.

La fête arriva. J'ai déjà fait assister mes lecteurs à trop de

processions pour que je leur décrive celle-ci : cris, guirlandes,

feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y

manquait.

Après la procession commença la foire. Cette foire, à laquelle assiste

non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population

des villages environnants, est le prétexte d'une singulière coutume.

Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la

tête; et alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino

et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces _tuppanelles_, c'est

le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêtant

pour les pauvres; cette quête s'appelle l'_aumône de la foire_.

Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.

La procession était donc finie et la foire commencée, lorsque mon ami,

que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de

lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable,

attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je,

qui, dans son ignorance de cette coutume, était sorti avec quelques

piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux

tuppanelles, qu'à leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de

leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes.

Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence

favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible

à cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches

de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si

quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile;

Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le

moment un seul bajoco.

Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut;

mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde.

Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour

leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à

son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait

affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à tontes les

excuses:--Pas de répit--pas de pitié--de l'aident à l'instant même, ou

bien prisonnier.

L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux

jolies femmes, n'était pas une perspective si effrayante, qu'Horace

repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles, comme moyen

d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non

secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule,

traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il

était impossible de reconnaître dans l'obscurité, en face d'une

voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois

dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie

de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses

côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute

de déranger son bandeau, et la voiture partit.

Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace

calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on

le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner

l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouter le captif.

Enfin la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de

voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main

droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant:--Pas

encore!--Horace obéit.

Alors on l'aida à descendre; on lui fit monter trois marches, puis il

entra, et une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas à

peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrés;

au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla

entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas;

et ayant franchi une troisième porte, il se trouva les pieds sur

un tapis. Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitté,

s'arrêtèrent.

--Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous

n'ôterez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront à la

pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas

long-temps à attendre.

Horace donna sa parole d'honneur; aussitôt ses deux conductrices le

lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un

instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre,

Horace arracha son bandeau.

Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style

qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens.

Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec des branches

courantes, d'où pendaient des fleurs et des fruits de couleur

naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui

tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces

causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre

chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de

romans français et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il

faut pour écrire.

Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il

passait se levait extérieurement.

Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une

lettre à la main: ce domestique était masqué.

Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit:

«Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et

humaines, et surtout selon la loi du plus fort.

»Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable,

nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le

boudoir où vous êtes.

»Choisissez.»

--Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames

que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une

condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je

les prie de me faire connaître cette condition.

Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant

après, rentra, une seconde lettre à la main: Horace la prit non moins

avidement que la première et lut ce qui suit.

«Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable:

»Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune

tentative d'évasion;

»Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous

serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;

»Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes

les bougies et ne garderez aucune lumière cachée;

»Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans

rançon.

»Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous:

«Acceptées sur parole d'honneur.» Et comme on sait que vous êtes

Français, on se fiera à cette parole.»

Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas

trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à

sa captivité, Horace prit la plume et écrivit:

«J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant à la générosité de

mes belles geôlières.

»HORACE.»

Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussitôt.

Un instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de

l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui

donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la

certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation

l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut

gré a ses hôtesses d'y avoir songé pour lui.

D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent

compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si à lui,

habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une

main, un coin d'épaule, un bout de menton, à l'aide desquels

il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne.

Malheureusement cette première espérance fut déçue: lorsque le

domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la

salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la

quantité de plats, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y

avait qu'un seul couvert.

Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas.

Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué

qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait

pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très-bien

et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au

dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se

trouver un prisonnier.

Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en

était ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre à

coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre

communiquait elle-même avec un cabinet de toilette. Là finissait

l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible.

Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces: le cabinet

susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la

salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon.

La pendule sonna minuit: c'était l'heure de se coucher. Aussi, après

avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'être assuré

que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le

prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et,

selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement

ses deux bougies.

Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il

était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis

qu'il était en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé,

soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il

s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une

demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre

le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement

comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent

crier le parquet et s'approchèrent de son lit; mais à quelque distance

les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence.

Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et

de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des

évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En

conséquence il étendit le bras vers l'endroit où il avait entendu

du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore

l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde

était déçue. Cette main petite, effilée et tremblante appartenait à un

corps, et non à une ombre.

Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère

heureux, qui ne demandent jamais à la Providence plus qu'elle n'est en

disposition de leur accorder. Il en résulta que le visiteur nocturne,

quel qu'il fût, n'eut pas lieu de se plaindre de La réception qui lui

fut faite.

--En se réveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus

personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement

qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve:--A demain.

Horace sauta en bas de son lit et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit;

elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles par-dessus

lesquelles il était impossible de voir: le prisonnier resta donc dans

le doute s'il était à la ville ou à la campagne.

A onze heures la salle à manger s'ouvrit, et Horace retrouva son

domestique masqué et son déjeuner tout servi. Tout en déjeunant, il

voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les

questions fussent faites, anglais, français ou italien, le fidèle

serviteur répondit son éternel _Non capisco_.

Les fenêtres de la salle à manger donnaient sur la même cour que

celles de la chambre à coucher. Les murailles étaient partout de la

même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce

côté-là.

Pendant le déjeuner la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme

par une fée.

La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur

le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il

trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner

fût servi.

Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un dîner

un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.

Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle

il comptait pour se dédommager de sa solitude de la journée. Comme la

veille les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille

effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri

de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le

parquet; comme la veille il étendit le bras, et rencontra une main:

seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille;

l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et

grasse. Horace était homme à apprécier cette attention de ses

hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se

ressemblassent point.

Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main

potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze

nuits.

La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les

trois heures du matin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague

à un doigt; puis, après lui avoir fait donner de nouveau sa parole

d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient

lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se

préparer au départ.

Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux

bandés; un quart d'heure après, il était en voiture entre ses deux

geôlières; une heure après, la voiture s'arrêtait, et un double

serrement de main lui adressait un dernier adieu.

La portière s'ouvrit. A peine à terre, Horace arracha le bandeau qui

lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le même

cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peine eut-il

le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la

voiture repartait au galop. Il était déposé, au reste, au même endroit

où il avait été pris.

Horace profita des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître

pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire et

reconnut la rue qui conduisait à son hôtel: en l'apercevant le garçon

fit un grand cri de joie.

On l'avait cru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit

jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait

pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient

fait leur déclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade

sous la garde du maître de l'hôtel et avaient, pour le cas peu

probable où Horace reparaîtrait, laissé une lettre dans laquelle ils

lui indiquaient l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir.

Horace se mit à leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples.

Comme il en avait donné sa parole, il ne fit aucune recherche pour

savoir à qui appartenaient la main effilée et la main grasse.

Quant aux deux bagues, elles étaient si exactement pareilles qu'on ne

pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre.

Quelques années avant notre voyage, un événement était arrivé qui

avait amené un grand scandale: cet événement n'était rien moins qu'une

guerre entre doux couvents du même ordre. Cependant l'un était un

couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scène

s'était passée à Saint-Philippe d'Argiro.

Les deux bâtiments se touchaient: le mur des deux jardins était

mitoyen et, sans doute à cause de cette proximité, les voisins

s'exécraient.

Les capucins avaient un très-beau chien de garde, nommé Dragon, qu'ils

lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les

fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un

jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon

teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur

le pauvre Dragon; lequel fut assommé à coups de bâton et rejeté

par-dessus la muraille.

A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de

se venger le soir même.

En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire

provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put

trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on

s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du

tiers-ordre.

De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent

sur la défensive.

A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le

mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci

les attendaient avec leur gardien à leur tête.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 2 / 12 段