conservé un souvenir très-présent et très-distinct de la visite que je
lui avais faite. Ma première question fut pour sa compagne, la pauvre
Costanza; mais il secoua tristement la tête. La double prédiction du
baron s'était vérifiée pour elle et pour lui. Lucca avait recouvré sa
raison, mais Costanza était toujours folle.
CHAPITRE II
MŒURS ET ANECDOTES SICILIENNES.
Le Sicilien est, comme tout peuple successivement conquis par d'autres
peuples, on ne peut plus désireux de la liberté; seulement, là comme
partout ailleurs, il y a deux genres de liberté: la liberté de
l'intelligence, la liberté de la matière. Les classes supérieures sont
pour la liberté sociale, les classes inférieures sont pour la liberté
individuelle. Donnez au paysan sicilien la liberté de parcourir la
Sicile en tous sens, un couteau à sa ceinture et un fusil sur son
épaule, et le paysan sicilien sera content: il veut être indépendant,
ne comprenant pas encore ce que c'est que d'être libre.
Donnons une idée de la façon dont le gouvernement napolitain répond à
ce double désir.
Il y a à Palerme une grande place qu'on appelle la place du
Marché-Neuf. C'était autrefois un pâté de maisons, sillonné de rues
étroites et sombres, et habité par une population particulière, à
peu près comme sont les Catalans à Marseille, et qu'on appelait
les _Conciapelle_. De temps immémorial ils ne payaient aucune
contribution; et quoiqu'on n'ait aucun document bien positif sur cette
franchise, il y a tout lieu de croire qu'elle remonte à l'époque des
Vêpres siciliennes, et qu'elle aura été accordée en récompense de
la conduite que les _Conciapelle_ avaient tenue dans cette grande
circonstance. Au reste, toujours armés: l'enfant, presque au sortir
du berceau, recevait un fusil qu'il ne déposait qu'au moment d'entrer
dans la tombe.
En 1821 les Conciapelle se levèrent en masse contre les Napolitains
et firent des merveilles; mais lorsque les Autrichiens eurent replacé
Ferdinand, sur le trône, le général Nunziante fut envoyé pour punir
les Siciliens de ces nouvelles Vêpres. Les Conciapelle lui furent
signalés les plus incorrigibles de la ville de Palerme, et il fut
décidé que le fouet de la vengeance royale tomberait sur eux.
En conséquence, pendant une belle nuit, et tandis que les Conciapelle,
se reposant sur leurs vieilles franchises, dormaient à côté de leurs
fusils, le général Nunziante fit braquer des pièces de canon à
l'entrée de chaque rue et cerner tout le pâté par un cordon de
soldats: en se réveillant les pauvres diables se trouvèrent
prisonniers.
Si braves que fussent les Conciapelle, il n'y avait pas moyen de
se défendre; aussi force leur fut-il de se rendre à discrétion. Le
premier soin du général Nunziante fut de leur enlever leurs armes: on
chargea trente charrettes de fusils, et on les exila hors des murs de
Palerme, avec la permission d'y rentrer seulement dans la journée pour
leurs affaires, mais avec défense d'y passer la nuit.
Puis, à peine furent-ils hors des portes, que, sous prétexte d'arriéré
de contributions, leurs maisons furent confisquées et mises à bas.
Le lieu qu'elles occupaient forme aujourd'hui, comme nous l'avons dit,
la place du Marché-Neuf de Palerme. Souvent je l'ai traversée, et
presque toujours j'ai trouvé l'escalier qui conduit dans la Strada
Nova couvert de ces malheureux qui, assis sur les degrés, restent des
heures entières à regarder, immobiles et sombres, ce terrain vide où
étaient autrefois leurs maisons.
Les fêtes de sainte Rosalie excitent un grand enthousiasme en Sicile,
où l'on n'est pas très-scrupuleux sur Dieu le Père, sur le Christ ou
sur la vierge Marie, et où cependant le culte des saints est dégénéré
en une véritable adoration: aussi leurs fêtes ressemblent-elles à
une suite des saturnales païennes. Chaque ville a son saint de
prédilection, pour lequel elle exige que tout étranger ait la même
vénération qu'elle; or, comme les honneurs rendus à ce patron sont
quelquefois d'une nature fort étrange, il est en général assez
dangereux pour tout homme qui n'entend pas ce patois guttural, criblé
de z et de g, que parle le peuple en Sicile, de se hasarder au milieu
de la foule les jours où les saints prennent l'air. Il n'y avait pas
longtemps, quand j'arrivai à Syracuse, qu'un Anglais avait été victime
d'une erreur commise par lui à l'endroit d'un de ces bienheureux.
L'Anglais était un officier de marine descendu à terre pour chasser
dans les environs de la ville d'Auguste. Après cinq ou six heures
employées fructueusement à cet exercice, il rentrait, son fusil sous
le bras, sa carnassière sur le dos; tout à coup, au détour d'une
rue, il voit venir à lui, avec de grands cris, une foule frénétique
traînant sur un tréteau mobile, attelé de chevaux empanachés, et
entouré d'un nuage d'encens, le colosse doré de saint Sébastien.
L'officier, à l'aspect de cette bruyante procession, se rangea contre
la muraille, et, curieux de voir une chose si nouvelle pour lui,
s'arrêta pour laisser passer le saint; mais, comme il était en
uniforme et portait un fusil, son immobilité sembla irrespectueuse à
la foule, qui lui cria de présenter les armes. L'Anglais n'entendait
pas un mot de sicilien, de sorte qu'il ne bougea non plus qu'un Terme,
malgré l'injonction reçue. Alors le peuple se mit à le menacer,
hurlant l'ordre, inintelligible pour lui, de rendre les honneurs
militaires au bienheureux martyr. L'Anglais commença à s'inquiéter de
toute cette rumeur et voulut se retirer; mais il lui fut impossible de
franchir la barrière menaçante qui s'était formée tout autour de lui,
et qui, avec des cris toujours croissants et des gestes de plus en
plus animés, lui montrait, les uns leur fusil, les autres le saint.
Bientôt cependant l'Anglais, qui ne comprend pas que c'est à lui que
s'adresse toute cette colère, puisqu'il n'a rien fait pour l'exciter,
croit que c'est le saint qui en est l'objet: il a lu dans la relation
de mistress Clarke que les Italiens ont l'habitude d'injurier et de
battre les saints dont ils sont mécontents. Ce souvenir est un trait
de lumière pour lui: saint Sébastien aura commis quelque méfait dont
on veut le punir; comme les démonstrations relatives à son fusil
continuent, il croit que pour contenter cette foule il n'a qui ajouter
une balle aux flèches dont le saint est tout couvert; en conséquence
il ajuste le colasse et lui fait sauter la tête.
La tête du saint n'était pas retombée à terre que l'Anglais avait déjà
reçu vingt-cinq coups de couteau.
Maintenant, il ne faut pas croire que les aventures finissent toujours
d'une façon aussi tragique en Sicile, et que si les étrangers y
courent quelques périls, ces périls n'aient pas leur compensation.
Un de mes amis visitait la Sicile en 1829, avec deux autres compagnons
de route, Français comme lui et aventureux comme lui. Arrivés à Catane
à la fin de janvier, nos voyageurs apprennent que, le 5 février, il y
aura foire brillante et procession solennelle, à propos de la fête de
sainte Agathe, patronne de la ville. Aussitôt le triumvirat s'assemble
et décide que l'occasion est trop solennelle pour la manquer, et que
l'on restera.
La semaine qui séparait le jour de la détermination prise du jour de
la fête s'écoula à essayer de monter sur l'Etna, chose impossible à
cette époque, et à visiter les curiosités de Catane, qu'on visite
en un jour. On comprend donc, qu'ayant du temps de reste, les trois
compagnons ne manquaient pas une promenade, pas un corso. Toute la
ville les connaissait.
La fête arriva. J'ai déjà fait assister mes lecteurs à trop de
processions pour que je leur décrive celle-ci : cris, guirlandes,
feux d'artifice, girandoles, chants, danses, illuminations, rien n'y
manquait.
Après la procession commença la foire. Cette foire, à laquelle assiste
non-seulement la ville tout entière, mais encore toute la population
des villages environnants, est le prétexte d'une singulière coutume.
Les femmes s'enveloppent d'une grande mante noire, s'encapuchonnent la
tête; et alors, aussi méconnaissables que si elles portaient un domino
et qu'elles eussent un masque sur la figure, ces _tuppanelles_, c'est
le nom qu'on leur donne, arrêtent leurs connaissances en quêtant
pour les pauvres; cette quête s'appelle l'_aumône de la foire_.
Ordinairement nul ne la refuse; c'est un commencement de carnaval.
La procession était donc finie et la foire commencée, lorsque mon ami,
que j'appellerai Horace, si l'on veut bien, n'ayant pas le loisir de
lui faire demander la permission de mettre ici son nom véritable,
attendu que je le crois en Syrie maintenant; lorsque mon ami, dis-je,
qui, dans son ignorance de cette coutume, était sorti avec quelques
piastres seulement, avait déjà vidé ses poches, fut accosté par deux
tuppanelles, qu'à leur voix, à leur tournure et à la coquetterie de
leurs manteaux garnis de dentelles, il crut reconnaître pour jeunes.
Les jeunes quêteuses, comme on sait, ont toujours une influence
favorable sur la quête. Horace, plus qu'aucun autre, était accessible
à cette influence: aussi visita-t-il scrupuleusement les deux poches
de son gilet et les deux goussets de son pantalon, pour voir si
quelque ducat n'avait pas échappé au pillage. Investigation inutile;
Horace fut forcé de s'avouer à lui-même qu'il ne possédait pas pour le
moment un seul bajoco.
Il fallut faire cet aveu aux deux tuppanelles, si humiliant qu'il fut;
mais, malgré sa véracité, il fut reçu avec une incrédulité profonde.
Horace eut beau protester, jurer, offrir de rejoindre ses amis pour
leur demander de l'argent, ou de retourner à l'hôtel pour fouiller à
son coffre-fort, toutes ces propositions furent repoussées; il avait
affaire à des créancières inexorables, qui répondaient à tontes les
excuses:--Pas de répit--pas de pitié--de l'aident à l'instant même, ou
bien prisonnier.
L'idée de devenir prisonnier de deux jeunes et probablement de deux
jolies femmes, n'était pas une perspective si effrayante, qu'Horace
repoussât ce mezzo termine, proposé par l'une d'elles, comme moyen
d'accommoder la chose. Il se reconnut donc prisonnier, secouru on non
secouru; et, conduit par les deux tuppanelles, il fendit la foule,
traversa la foire, et se trouva enfin au coin d'une petite rue qu'il
était impossible de reconnaître dans l'obscurité, en face d'une
voiture élégante, mais sans armoiries, où on le fit monter. Une fois
dans la voiture, une de ses conductrices détacha un mouchoir de soie
de son cou et lui banda les yeux. Puis toutes deux se placèrent à ses
côtés; chacune lui prit une main, pour qu'il n'essayât pas sans doute
de déranger son bandeau, et la voiture partit.
Autant qu'on peut mesurer le temps en situation pareille, Horace
calcula qu'elle avait roulé une demi-heure à peu près; mais, comme on
le comprend, cela ne signifiait rien, ses gardiennes ayant pu donner
l'ordre à leur cocher de faire des détours pour dérouter le captif.
Enfin la voiture s'arrêta. Horace crut que le moment était venu de
voir où il se trouvait; il fit un mouvement pour porter la main
droite à son bandeau; mais sa voisine l'arrêta en lui disant:--Pas
encore!--Horace obéit.
Alors on l'aida à descendre; on lui fit monter trois marches, puis il
entra, et une porte se ferma derrière lui. Il fit encore vingt pas à
peu près, puis rencontra un escalier. Horace compta vingt-cinq degrés;
au vingt-cinquième, une seconde porte s'ouvrit, et il lui sembla
entrer dans un corridor. Il suivit ce corridor pendant douze pas;
et ayant franchi une troisième porte, il se trouva les pieds sur
un tapis. Là, ses conductrices, qui ne l'avaient pas quitté,
s'arrêtèrent.
--Donnez-nous votre parole d'honneur, lui dit Tune d'elles, que vous
n'ôterez votre bandeau que lorsque neuf heures sonneront à la
pendule. Il est neuf heures moins deux minutes: ainsi vous n'avez pas
long-temps à attendre.
Horace donna sa parole d'honneur; aussitôt ses deux conductrices le
lâchèrent. Bientôt il entendit le cri d'une porte qu'on referma. Un
instant après, neuf heures sonnèrent. Au premier coup du timbre,
Horace arracha son bandeau.
Il était dans un petit boudoir rond, dans le style de Louis XV, style
qui est encore généralement celui de l'intérieur des palais siciliens.
Ce boudoir était tendu d'une étoffe de satin rose avec des branches
courantes, d'où pendaient des fleurs et des fruits de couleur
naturelle; le meuble, recouvert d'une étoffe semblable à celle qui
tapissait les murailles, se composait d'un canapé, d'une de ces
causeuses adossées comme on en refait de nos jours, de trois ou quatre
chaises et fauteuils, et enfin d'un piano et d'une table chargée de
romans français et anglais et sur laquelle se trouvait tout ce qu'il
faut pour écrire.
Le jour venait par le plafond, et le châssis à travers lequel il
passait se levait extérieurement.
Horace achevait son inventaire, lorsqu'un domestique entra, tenant une
lettre à la main: ce domestique était masqué.
Horace prit la lettre, l'ouvrit vivement et lut ce qui suit:
«Vous êtes notre prisonnier, selon toutes les lois divines et
humaines, et surtout selon la loi du plus fort.
»Nous pouvons à notre gré vous rendre votre prison dure ou agréable,
nous pouvons vous faire porter dans un cachot ou vous laisser dans le
boudoir où vous êtes.
»Choisissez.»
--Pardieu! s'écria Horace, mon choix est fait; allez dire à ces dames
que je choisis le boudoir, et que, comme je présume que c'est à une
condition quelconque qu'elles me laissent le choix, dites-leur que je
les prie de me faire connaître cette condition.
Le domestique se retira sans prononcer une seule parole et, un instant
après, rentra, une seconde lettre à la main: Horace la prit non moins
avidement que la première et lut ce qui suit.
«Voici à quelles conditions on vous rendra votre prison agréable:
»Vous donnerez votre parole de n'essayer, d'ici à quinze jours, aucune
tentative d'évasion;
»Vous donnerez votre parole de ne point essayer de voir, tant que vous
serez ici, le visage des personnes qui vous retiennent prisonnier;
»Vous donnerez votre parole qu'une fois couché, vous éteindrez toutes
les bougies et ne garderez aucune lumière cachée;
»Moyennant quoi, ces quinze jours écoulés, vous serez libre sans
rançon.
»Si ces conditions vous conviennent, écrivez au-dessous:
«Acceptées sur parole d'honneur.» Et comme on sait que vous êtes
Français, on se fiera à cette parole.»
Attendu que, au bout du compte, les conditions imposées n'étaient pas
trop dures et qu'elles semblaient promettre certaines compensations à
sa captivité, Horace prit la plume et écrivit:
«J'accepte sur parole d'honneur, en me recommandant à la générosité de
mes belles geôlières.
»HORACE.»
Puis il rendit le traité au domestique, qui disparut aussitôt.
Un instant après, il sembla au prisonnier entendre remuer de
l'argenterie et des verres: il s'approcha d'une des deux portes qui
donnaient dans son boudoir, et acquit en y collant son oreille la
certitude que l'on dressait une table. La singularité de sa situation
l'avait empêché jusque-là de se souvenir qu'il avait faim, et il sut
gré a ses hôtesses d'y avoir songé pour lui.
D'ailleurs il ne doutait pas que les deux tuppanelles ne lui tinssent
compagnie pendant le repas. Alors elles seraient bien fines, si à lui,
habitué des bals de l'Opéra, elles ne laissaient pas apercevoir une
main, un coin d'épaule, un bout de menton, à l'aide desquels
il pourrait, comme Cuvier, reconstruire toute la personne.
Malheureusement cette première espérance fut déçue: lorsque le
domestique ouvrit la porte de communication entre le boudoir et la
salle à manger, le prisonnier vit, quoique le souper parût, par la
quantité de plats, destiné à trois ou quatre personnes, qu'il n'y
avait qu'un seul couvert.
Il ne se mit pas moins à table, fort disposé à faire honneur au repas.
Il fut secondé dans cette louable intention par le domestique masqué
qui, avec l'habitude d'un serviteur de bonne maison, ne lui laissait
pas même le temps de désirer. Il en résulta qu'Horace soupa très-bien
et, grâce au vin de Syracuse et au malvoisie de Lipari, se trouva au
dessert dans une des situations d'esprit les plus riantes où puisse se
trouver un prisonnier.
Le repas fini, Horace rentra dans son boudoir. La seconde porte en
était ouverte; elle donnait dans une charmante petite chambre à
coucher, aux murailles toutes couvertes de fresques. Cette chambre
communiquait elle-même avec un cabinet de toilette. Là finissait
l'appartement, le cabinet de toilette n'ayant point de sortie visible.
Le prisonnier avait donc à sa disposition quatre pièces: le cabinet
susdit, la chambre à coucher, le boudoir, qui faisait salon, et la
salle à manger. C'est autant qu'il en fallait pour un garçon.
La pendule sonna minuit: c'était l'heure de se coucher. Aussi, après
avoir fait une scrupuleuse visite de son appartement et s'être assuré
que la porte de la salle à manger s'était refermée derrière lui, le
prisonnier rentra-t-il dans sa chambre à coucher, se mit au lit, et,
selon l'injonction qui lui en avait été faite, souffla scrupuleusement
ses deux bougies.
Quoique le prisonnier reconnût la supériorité du lit dans lequel il
était étendu sur tous les autres lits qu'il avait rencontrés depuis
qu'il était en Sicile, il n'en resta pas moins parfaitement éveillé,
soit que la singularité de sa position chassât le sommeil, soit qu'il
s'attendît à quelque surprise nouvelle. En effet, au bout d'une
demi-heure ou trois quarts d'heure à peu près, il lui sembla entendre
le cri d'un panneau de boiserie qui glisse, puis un léger froissement
comme serait celui d'une robe de soie, enfin de petits pas firent
crier le parquet et s'approchèrent de son lit; mais à quelque distance
les petits pas s'arrêtèrent, et tout rentra dans le silence.
Horace avait beaucoup entendu parler de revenants, de spectres et
de fantômes, et avait toujours désiré en voir. C'était l'heure des
évocations, il eut donc l'espoir que son désir était enfin exaucé. En
conséquence il étendit le bras vers l'endroit où il avait entendu
du bruit, et sa main; rencontra une main. Mais cette fois encore
l'espérance de se trouver en contact avec un habitant de l'autre monde
était déçue. Cette main petite, effilée et tremblante appartenait à un
corps, et non à une ombre.
Heureusement le prisonnier était un de ces optimistes à caractère
heureux, qui ne demandent jamais à la Providence plus qu'elle n'est en
disposition de leur accorder. Il en résulta que le visiteur nocturne,
quel qu'il fût, n'eut pas lieu de se plaindre de La réception qui lui
fut faite.
--En se réveillant Horace chercha autour de lui, mais il ne vit plus
personne. Toute trace de visite avait disparu. Il lui sembla seulement
qu'il s'était entendu dire, comme dans un rêve:--A demain.
Horace sauta en bas de son lit et courut à la fenêtre, qu'il ouvrit;
elle donnait sur une cour fermée de hautes murailles par-dessus
lesquelles il était impossible de voir: le prisonnier resta donc dans
le doute s'il était à la ville ou à la campagne.
A onze heures la salle à manger s'ouvrit, et Horace retrouva son
domestique masqué et son déjeuner tout servi. Tout en déjeunant, il
voulut interroger le domestique; mais, en quelque langue que les
questions fussent faites, anglais, français ou italien, le fidèle
serviteur répondit son éternel _Non capisco_.
Les fenêtres de la salle à manger donnaient sur la même cour que
celles de la chambre à coucher. Les murailles étaient partout de la
même hauteur; il n'y avait donc rien de nouveau à apprendre de ce
côté-là.
Pendant le déjeuner la chambre à coucher s'était trouvée refaite comme
par une fée.
La journée se partagea entre la lecture et la musique. Horace joua sur
le piano tout ce qu'il savait de mémoire, et déchiffra tout ce qu'il
trouva de romances, sonates, partitions, etc. A cinq heures le dîner
fût servi.
Même bonne chère, même silence. Horace aurait préféré trouver un dîner
un peu moins bon, mais avoir avec qui causer.
Il se coucha à huit heures, espérant avancer l'apparition sur laquelle
il comptait pour se dédommager de sa solitude de la journée. Comme la
veille les bougies furent scrupuleusement éteintes, et comme la veille
effectivement il entendit, au bout d'une demi-heure, le petit cri
de la boiserie, le froissement de la robe, le bruit des pas sur le
parquet; comme la veille il étendit le bras, et rencontra une main:
seulement il lui sembla que ce n'était pas la même main que la veille;
l'autre main était petite et effilée, celle-ci était potelée et
grasse. Horace était homme à apprécier cette attention de ses
hôtesses, qui avaient voulu que les nuits se suivissent et ne se
ressemblassent point.
Le lendemain il retrouva la petite main, le surlendemain la main
potelée, et ainsi de suite pendant quatorze jours ou plutôt quatorze
nuits.
La quinzième, il rencontra les deux mains au lieu d'une. Vers les
trois heures du matin, ces deux mains lui passèrent chacune une bague
à un doigt; puis, après lui avoir fait donner de nouveau sa parole
d'honneur de ne point chercher à lever le mouchoir qu'elles allaient
lui mettre devant les yeux, ses deux hôtesses l'invitèrent à se
préparer au départ.
Horace donna sa parole d'honneur. Dix minutes après, il avait les yeux
bandés; un quart d'heure après, il était en voiture entre ses deux
geôlières; une heure après, la voiture s'arrêtait, et un double
serrement de main lui adressait un dernier adieu.
La portière s'ouvrit. A peine à terre, Horace arracha le bandeau qui
lui couvrait les yeux; mais il ne vit rien autre chose que le même
cocher, la même voiture et les deux tuppanelles: encore à peine eut-il
le temps de les voir, car au moment où il enlevait le mouchoir la
voiture repartait au galop. Il était déposé, au reste, au même endroit
où il avait été pris.
Horace profita des premiers rayons du jour qui commençaient à paraître
pour s'orienter. Bientôt il se retrouva sur la place de la foire et
reconnut la rue qui conduisait à son hôtel: en l'apercevant le garçon
fit un grand cri de joie.
On l'avait cru assassiné. Ses deux compagnons l'avaient attendu huit
jours; mais voyant qu'il ne reparaissait pas et qu'on n'en entendait
pas parler, ils avaient fini par perdre tout espoir: alors ils avaient
fait leur déclaration au juge, avaient mis les effets de leur camarade
sous la garde du maître de l'hôtel et avaient, pour le cas peu
probable où Horace reparaîtrait, laissé une lettre dans laquelle ils
lui indiquaient l'itinéraire qu'ils comptaient parcourir.
Horace se mit à leur poursuite, mais il ne les rattrapa qu'à Naples.
Comme il en avait donné sa parole, il ne fit aucune recherche pour
savoir à qui appartenaient la main effilée et la main grasse.
Quant aux deux bagues, elles étaient si exactement pareilles qu'on ne
pouvait pas les reconnaître l'une de l'autre.
Quelques années avant notre voyage, un événement était arrivé qui
avait amené un grand scandale: cet événement n'était rien moins qu'une
guerre entre doux couvents du même ordre. Cependant l'un était un
couvent de capucins, l'autre un couvert du tiers-ordre. La scène
s'était passée à Saint-Philippe d'Argiro.
Les deux bâtiments se touchaient: le mur des deux jardins était
mitoyen et, sans doute à cause de cette proximité, les voisins
s'exécraient.
Les capucins avaient un très-beau chien de garde, nommé Dragon, qu'ils
lâchaient la nuit dans leur jardin, de peur qu'on n'en vint voler les
fruits. Je ne sais comment la chose arriva, mais un jour il passa d'un
jardin dans l'autre. Quand les moines haïssent, leur haine est bon
teint: ne pouvant te venger sur leurs voisins, ils se vengèrent sur
le pauvre Dragon; lequel fut assommé à coups de bâton et rejeté
par-dessus la muraille.
A la vue du cadavre, grande désolation dans la communauté, qui jura de
se venger le soir même.
En effet, toute la journée se passa chez les capucins à faire
provision d'armes et de munitions; on réunit tout ce que l'on put
trouver de sabres, de fusils, de poudre et de balles, et l'on
s'apprêta à prendre d'assaut, le soir même, le couvent des frères du
tiers-ordre.
De leur côté, les frères du tiers-ordre furent prévenus, et se mirent
sur la défensive.
A six heures, les capucins, conduits par leur gardien, escaladèrent le
mur et descendirent dans le jardin des frères du tiers-ordre: ceux-ci
les attendaient avec leur gardien à leur tête.