Contredanse étrange, où chaque acteur semblait obéir mécaniq

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LE CAPITAINE ARÉNA par Alexandre Dumas (Père)

Volume 1

CHAPITRE PREMIER

LA MAISON DES FOUS.

A neuf heures du matin le capitaine Aréna vint nous prévenir que notre

bâtiment était prêt et n'attendait plus que nous pour mettre à la

voile. Nous quittâmes aussitôt l'hôtel, et nous nous rendîmes sur le

port.

La veille, nous avions été visiter la maison des fous: qu'on

nous permette de jeter un regard en arrière sur ce magnifique

établissement.

La _Casa dei Matti_ jouit non-seulement d'une immense réputation en

Sicile et en Italie, mais encore par tout le reste de l'Europe. Un

seigneur sicilien qui avait visité plusieurs établissements de ce

genre, révolté de la façon dont les malheureux malades y étaient

traités, résolut de consacrer son palais, sa fortune et sa vie à la

guérison des aliénés. Beaucoup de gens prétendirent que le baron

Pisani était aussi fou que les autres, mais sa folie à lui était au

moins une folie sublime.

Le baron Pisani était riche, il avait une magnifique villa, il était

âgé de trente-cinq ans à peine; il fit le sacrifice de sa jeunesse, de

son palais, de sa fortune. Sa vie devint celle d'un garde-malade, son

palais fut échangé contre un appartement de quatre ou cinq chambres,

et de toute sa fortune il ne se réserva que six mille livres de rente.

Ce fut lui-même qui voulut bien se charger de nous faire les honneurs

de son établissement. Il avait choisi pour cette visite le dimanche,

qui est un jour de fête pour ses administrés. Nous nous arrêtâmes

devant une maison de fort belle apparence, qui n'avait que ceci de

particulier, que toutes les fenêtres en étaient grillées, mais encore

fallait-il être prévenu pour s'en apercevoir. Ces grillages travaillés

et peints représentaient, les uns des ceps de vignes chargés de

raisins, les autres des convolvuli aux longues feuilles et aux

clochettes bleues; tout cela perdu dans des fleurs et des fruits

naturels qu'au toucher seulement on pouvait distinguer des fleurs et

des fruits peints.

La porte nous fut ouverte par un concierge en habit ordinaire;

seulement au lieu de l'attirail obligé d'un gardien de fous, armé

ordinairement d'un bâton et orné d'un trousseau de clefs, il avait un

bouquet au côté et une flûte à la main. En entrant le baron Pisani lui

demanda comment les choses allaient; il répondit que tout allait bien.

La première personne que nous rencontrâmes dans le corridor fut

une espèce de commissionnaire qui portait une charge de bois. En

apercevant M. Pisani, il vint à lui, et, posant sa charge de bois à

terre, il lui prit en souriant sa main, qu'il baisa. Le baron lui

demanda pourquoi il n'était pas dans le jardin à s'amuser avec les

autres; mais il lui répondit que, comme l'hiver approchait, il pensait

qu'il n'avait pas de temps à perdre pour descendre le bois du grenier

à la cave. Le baron l'encouragea dans cette bonne disposition, et le

commissionnaire reprit ses fagots et continua sa route.

C'était un des propriétaires les plus riches de Castelveterano, qui,

n'ayant jamais su s'occuper, était tombé dans une espèce de spleen qui

l'avait conduit tout droit à la folie. On l'avait alors amené au baron

Pisani, qui, l'ayant pris à pari, lui avait expliqué qu'il avait été

changé en nourrice, et que cette substitution ayant été reconnue, il

serait désormais obligé de travailler pour vivre. Le fou n'en avait

tenu aucun compte et s'était croisé les deux bras, attendant que ses

domestiques lui vinssent, comme d'habitude, apporter son dîner. Mais à

l'heure accoutumée les domestiques n'étaient pas venus, la faim avait

commencé de se faire sentir; néanmoins, le Castelvétéranois avait tenu

bon et avait passé la nuit à appeler, à crier, à frapper le long des

murs et à réclamer son dîner: tout avait été inutile, les murs avaient

fait les sourds, et le prisonnier était resté à jeun.

Le matin, le gardien était entré vers les neuf heures, et le fou lui

avait demandé impérieusement son déjeuner. Le gardien lui avait alors

tranquillement demandé un ou deux écus pour aller l'acheter en ville.

L'affamé avait fouillé dans ses poches, et n'y ayant rien trouvé, il

avait demandé du crédit; ce à quoi le gardien avait répondu que le

crédit était bon pour les grands seigneurs, mais qu'on ne faisait

pas crédit à de la canaille comme lui. Alors le pauvre diable avait

réfléchi profondément, et avait fini par demander au gardien ce qu'il

fallait qu'il fit pour se procurer de l'argent. Le gardien lui dit que

s'il voulait l'aider à porter au grenier le bois qui était à la cave,

à la douzième brassée il lui donnerait deux grains; qu'avec deux

grains il aurait un pain de deux livres, et qu'avec ce pain de deux

livres il apaiserait son appétit. Cette condition avait paru fort

dure à l'ex-aristocrate; mais enfin, comme il lui paraissait plus dur

encore de ne pas déjeuner après s'être passé de dîner la veille, il

avait suivi le gardien, était descendu avec lui à la cave, avait porté

ses douze brassées de bois au grenier, avait reçu ses deux grains, et

en avait acheté un pain de deux livres qu'il avait dévoré.

A partir de ce moment, la chose avait été toute seule. Le fou s'était

remis à porter son bois pour gagner son dîner. Comme il en avait porté

trente-six brassées au lieu de douze, le dîner avait été trois fois

meilleur que le déjeuner. Il avait pris goût à cette amélioration, et

le lendemain, après avoir passé une nuit parfaitement tranquille, il

s'était mis à faire la chose de lui-même.

Depuis ce temps, on ne pouvait plus l'arracher à cet exercice, qu'il

continuait de prendre, comme on l'a vu, même les dimanches et les

jours de fête; seulement, quand tout le bois était monté de la cave au

grenier, il le redescendait du grenier à la cave, et _vice versa_.

Il y avait un an qu'il faisait ce métier, le côté splénétique de sa

folie avait complètement disparu; il était redevenu, sinon gras, du

moins fort, car sa santé physique était parfaitement rétablie, grâce

au travail assidu qu'il faisait. Dans quelques jours, le baron se

proposait d'attaquer la partie morale, en lui disant qu'on était à la

recherche de papiers qui pourraient bien prouver que l'accusation de

substitution dont il était victime était fausse. Mais si bien guéri

que son pensionnaire dût jamais être, le baron Pisani nous assura

qu'il ne le laisserait sortir que sous la promesse formelle que,

quelque part qu'il fût, il monterait tous les jours de la cave au

grenier, ou descendrait tous les jours du grenier à la cave, douze

charges de bois, pas une de plus, pas une de moins.

Comme tous les fous étaient dans le jardin, à l'exception de trois ou

quatre qu'on n'osait laisser communiquer avec les autres parce qu'ils

étaient atteints de folie furieuse, le baron nous conduisit voir

d'abord l'établissement avant de nous montrer ceux qui l'habitaient.

Chaque malade avait une cellule, enjolivée ou attristée selon son

caprice. L'un, qui se prétendait fils du roi de la Chine, avait une

quantité d'étendards de soie, chargés de dragons et de serpents

de toutes les formes peints dessus, avec toute sorte d'ornements

impériaux en papiers dorés. Sa folie était douce et gaie, et le baron

Pisani espérait le guérir en lui faisant lire un jour sur une gazette

que son père venait d'être détrôné, et avait renoncé à la couronne

pour lui et sa postérité. L'autre, dont la folie était de se croire

mort, avait un lit en forme de bière, dont il ne sortait que drapé en

fantôme; sa chambre était toute tendue de crêpe noir avec des larmes

d'argent. Nous demandâmes au baron comment il comptait guérir

celui-là.--Rien de plus facile, nous répondit-il; j'avancerai

le jugement dernier de trois ou quatre mille ans. Une nuit, je

l'éveillerai au son de la trompette, et je ferai entrer un ange qui

lui ordonnera de se lever de la part de Dieu.

Celui-là était depuis trois ans dans la maison; et, comme il allait

de mieux en mieux, il n'avait plus que cinq ou six mois à attendre la

résurrection éternelle.

En sortant de cette chambre nous entendîmes de véritables rugissements

sortir d'une chambre voisine; le baron nous demanda alors si nous

voulions voir de quelle façon il traitait ses fous furieux: nous

répondîmes que nous étions à ses ordres, pourvu qu'il nous garantit

que nous nous en tirerions avec nos yeux; il se mit à rire, prit une

clef des mains du gardien, et ouvrit la porte.

Cette porte donnait dans une chambre matelassée de tous côtés, et dans

laquelle il n'y avait pas de vitraux, de peur sans doute que celui qui

l'habitait ne se blessât en brisant les carreaux. Cette absence

de clôture n'était, au reste, qu'un très-médiocre inconvénient;

l'exposition de la chambre étant au midi, et le climat de la Sicile

étant constamment tempéré.

Dans un coin de cette chambre il y avait un lit, et sur ce lit un

homme vêtu d'une camisole de force qui lui serrait les bras autour

du corps et lui fixait les reins à la couchette. Un quart d'heure

auparavant il avait eu un accès terrible, et les gardiens avaient été

obligés de recourir à cette mesure répressive, fort rare, au

reste, dans cet établissement. Cet homme pouvait avoir de trente à

trente-cinq ans, avait dû être extrêmement beau, de cette beauté

italienne qui consiste dans des yeux ardents, dans un née recourbé, et

dans une barbe et des cheveux noirs, et était bâti comme un Hercule.

Lorsqu'il entendit ouvrir la porte, ses rugissements redoublèrent;

mais à peine en soulevant la tête ses regards eurent-ils rencontré

ceux du baron, que ses cris de rage se changèrent en cris de douleur,

qui bientôt eux-mêmes dégénérèrent en plaintes. Le baron s'approcha de

lui, et lui demanda ce qu'il avait fait pour qu'on l'attachât ainsi.

Il répondit qu'on lui avait enlevé Angélique, et qu'alors il avait

voulu assommer Médor. Le pauvre diable se figurait qu'il était Roland,

et malheureusement, comme son patron, sa folie était une folie

furieuse.

Le baron le tranquillisa tout doucement, lui assurant qu'Angélique

avait été enlevée malgré elle, mais qu'à la première occasion elle

s'échapperait des mains de ses ravisseurs pour venir le rejoindre.

Peu à peu cette promesse, renouvelée d'une voix pleine de persuasion,

calma l'amant désolé, qui demanda alors au baron de le détacher. Le

baron lui fit donner sa parole d'honneur qu'il ne chercherait pas à

profiter de sa liberté pour courir après Angélique; le fou la lui

donna de la meilleure foi du monde. Alors le baron délia les boucles

qui l'attachaient, et lui enleva la camisole de force, tout en le

plaignant sur le malheur qui venait de lui arriver. Cette sympathie à

ses malheurs imaginaires eut son effet; quoique libre, il n'essaya

pas même de se lever, mais seulement s'assit sur son lit. Bientôt

ses plaintes dégénérèrent en gémissements, et ses gémissements en

sanglots; mais, malgré ces sanglots, pas une larme ne sortait de ses

yeux. Depuis un an qu'il était dans l'établissement, le baron avait

fait tout ce qu'il avait pu pour le faire pleurer, mais il n'avait

jamais pu y réussir. Il comptait un jour lui annoncer la mort

d'Angélique, et le faire assister à l'enterrement d'un mannequin; il

espérait que cette dernière crise lui briserait le cœur, et qu'il

finirait enfin par pleurer. S'il pleurait, M. Pisani ne doutait plus

de sa guérison.

Dans la chambre en face était un autre fou furieux, que deux gardiens

balançaient dans un hamac où il était attaché. A travers les barreaux

de sa fenêtre, Il avait vu ses camarades se promener dans le jardin,

et il voulait aller se promener avec eux; mais comme à sa dernière

sortie il avait failli assommer un fou mélancolique, qui ne fait de

mal à personne et se promène ordinairement en ramassant les feuilles

sèches qu'il trouve dans son chemin et qu'il rapporte précieusement

dans sa cellule pour en composer un herbier, on s'était opposé à son

désir. Ce qui l'avait mis dans une telle colère qu'on avait été obligé

de le lier dans son hamac, ce qui est la seconde mesure de répression;

la première étant l'emprisonnement; la troisième, le gilet de force.

Au reste, il était frénétique, faisait tout ce qu'il pouvait pour

mordre ses gardiens, et poussait des cris de possédé.

--Eh bien! lui demanda le baron en entrant, qu'y a-t-il? Nous sommes

donc bien méchant aujourd'hui!

Le fou regarda le baron, et passa de ses hurlements à de petits cris

pareils à ceux d'un enfant qui pleure.

--On ne veut pas me laisser aller jouer, dit-il; on ne veut pas me

laisser aller jouer.

--Et pourquoi veux-tu aller jouer?

--Je m'ennuie ici, je m'ennuie; et il se remit à vagir comme un

poupard.

--Au fait, dit le baron Pisani, tu ne dois pas t'amuser, attaché comme

cela; attends, attends. Et il le détacha.

--Ah! fit le fou en sautant à terre et en étendant ses bras et jambes;

ah! maintenant je veux aller jouer.

--C'est impossible, dit le baron; parce que la dernière fois qu'on te

l'a permis, tu as été méchant.

--Alors, que vais-je donc faire? demanda le fou.

--Écoute, reprit le baron, pour te distraire un instant, veux-tu

danser la tarentelle?

--Ah! oui, la tarentelle, s'écria le fou avec un accent joyeux dans

lequel il ne restait pas la moindre trace de sa colère passée; la

tarentelle.

--Allez lui chercher Thérésa et Gaëtano, dit le baron Pisani

en s'adressant à l'un des gardiens; puis se retournant vers

nous:--Thérésa, continua-t-il, est une folle furieuse, et Gaëtano est

un ancien maître de guitare qui est devenu fou. C'est le ménétrier de

l'établissement.

Un instant après, nous vîmes arriver Thérésa; deux hommes la

portaient, et elle faisait d'incroyables efforts pour s'échapper de

leurs mains. Gaëtano la suivait gravement avec sa guitare, mais sans

que personne eût besoin de l'accompagner, car sa folie était des plus

inoffensives. Mais à peine Thérésa eut-elle aperçu le baron, qu'elle

courut dans ses bras en l'appelant son père; puis, l'entraînant

dans un coin de la cellule, elle se mit à lui raconter tout bas les

tracasseries qu'on lui avait faites depuis le matin.

--C'est bien, mon enfant, c'est bien, dit le baron, j'ai appris tout

cela à l'instant même, voilà pourquoi j'ai voulu te récompenser en te

donnant un instant d'agrément: veux-tu danser la tarentelle?

--Ah! oui, ah! oui, la tarentelle, s'écria la jeune fille en allant se

placer devant son danseur, qui depuis un instant s'était déjà mis en

mouvement et qui pelotait tout seul tandis que Gaëtano accordait son

instrument.

--Allons, Gaëtano, allons, presto, presto, dit le baron.

--Un instant, votre majesté, il faut que l'instrument soit d'accord.

--Il me croit le roi de Naples, reprit le baron; il eût été trop fier

pour entrer an service d'un particulier, mais je l'ai fait premier

musicien de ma chapelle, je lui ai donné le titre de chambellan, je

l'ai décoré du grand cordon de Saint-Janvier, de sorte qu'il est

fort satisfait. Si vous lui parlez ayez la bonté de l'appeler

excellence.--Eh bien, maëstro, où en sommes-nous?

--Voilà, votre majesté, dit le musicien en commençant l'air de la

tarentelle.

J'ai déjà dit l'effet magique de cet air sur les Siciliens, mais

jamais je n'avais vu un résultat pareil à celui qu'il opéra sur les

deux fous; leurs figures se déridèrent à l'instant même, ils firent

claquer leurs doigts comme des castagnettes, et ils commencèrent une

danse dont le baron pressa de plus en plus la mesure; au bout d'un

quart d'heure ils étaient en sueur tous deux, et n'en continuaient

pas moins, suivant la mesure toujours plus précise avec une justesse

étonnante: enfin, l'homme tomba le premier, épuisé de fatigue; cinq

minutes après la femme se coucha à son tour; on mit l'homme sur

son lit et l'on emporta la femme dans sa chambre. Le baron Pisani

répondait d'eux pour vingt-quatre heures. Quant au guitariste, on

l'envoya dans le jardin faire les délices du reste de la société.

M. le baron Pisani nous fit alors passer dans une grande salle, où,

quand par hasard il fait mauvais, les malades se promènent: cette

salle était pleine de fleurs, et les murs étaient tout couverts de

fresques représentant presque toutes des sujets bouffons. C'est là

surtout que le bon docteur, qui connaît à fond le genre de folie de

chacun de ses pensionnaires, fait les études les plus curieuses; il

les prend par-dessous le bras, les conduit tantôt devant une fresque,

tantôt devant une autre, et les explique à ses malades ou se les fait

expliquer par eux: une de ces fresques représente le gentil paladin

Astolfe allant chercher dans la lune la fiole qui contient la raison

de Roland. Je demandai alors au baron comment il avait osé placer dans

une maison de fous un tableau qui fait allusion à la folie.--Ne dites

pas trop de mal de cette fresque, me répondit le baron; elle en a

guéri dix-sept.

Outre les fleurs logées dans les embrasures de ses fenêtres et les

fresques peintes sur ses murailles, cette salle contenait un certain

nombre de tambours à tapisserie, de métiers de tisserand et de rouets

à filer; chacun de ces instruments portait quelque ouvrage commencé

par les fous. Une des premières règles de la maison est le travail;

quiconque ne connaît aucun métier, bêche la terre, tire de l'eau aux

pompes ou porte du bois. Les dimanches et les jours de fête ceux

qui veulent se distraire, lisent, dansent, jouent à la balle, ou se

balancent sur des escarpolettes; le baron prétendant qu'une occupation

quelconque est un des plus puissants remèdes à la folie, et qu'il faut

toujours que les fous travaillent ou s'amusent, fatiguent le corps

ou occupent l'esprit. L'expérience au reste est pour lui: proportion

gardée, il guérit un nombre d'aliénés double de ceux que guérissent

les médecins qui appliquent à leurs malades le traitement ordinaire.

De la salle de travail nous passâmes au jardin: c'est un délicieux

parterre, arrosé par des fontaines et abrité par de grands arbres, où

tous ces pauvres malheureux se promènent presque toujours isolés les

uns des autres, chacun s'abandonnant à son genre de folie, et suivant

les allées, les uns bruyants, les autres silencieux. Le caractère

principal de la folie est le besoin de la solitude; presque jamais

deux fous ne causent ensemble; ou s'ils causent ensemble, chacun

suit son idée, et répond à sa pensée, mais jamais à celle de son

interlocuteur, quoiqu'il n'en soit pis ainsi avec les étrangers qui

viennent les voir, et qu'au premier aspect quelques-uns paraissent

pleins de sens et de raison.

Le premier que nous rencontrâmes était un jeune homme de 26 ou 28 ans,

nommé Lucca. C'était avant sa folie un des avocats les plus distingués

de Catane. Un jour il avait eu au spectacle une discussion avec un

Napolitain, qui, au lien de mettre dans sa poche la carte que Lucca

lui avait glissée dans la main, était allé se plaindre à la garde; or,

la garde était composée de soldats napolitains qui, ne demandant pas

mieux que de chercher noise à un Sicilien, vinrent signifier à

Lucca de sortir du parterre. Lucca, qui n'avait en rien troublé la

tranquillité publique, les envoya promener; un Napolitain lui mit la

main sur le collet; un coup de poing bien appliqué l'envoya rouler

à dix pas; mais aussitôt tous tombèrent sur le récalcitrant, qui se

débattît quelque temps et finit enfin par recevoir un coup de crosse

qui lut fendit le crâne et le renversa évanoui. Alors on l'emporta et

on le déposa dans un des cachots de la prison. Lorsque le lendemain le

juge vint pour l'interroger, il était fou.

Sa folie était des plus poétiques: tantôt il se croyait Le Tasse,

tantôt Schakspeare, tantôt Châteaubriand. Ce jour-là il s'était décidé

pour Dante, et suivant une allée, un crayon et du papier à la main, il

composait son 33e chant de l'Enfer.

Je m'approchai de lui par derrière, il en était à l'épisode d'Ugolin;

mais sans doute la mémoire lui manquait, car deux ou trois fois il

répéta en se frappant le front:

La bocca sollevò dal fiero pasto;

mais sans pouvoir aller plus loin. Je pensai que c'était un excellent

moyen de me mettre dans ses bonnes grâces que de lui souffler les

premiers mots du vers suivant; et comme il se frappait la tête de

nouveau en signe de détresse, j'ajoutai:

Quel peccator forbendola.

--Ah! merci, s'écria-t-il, merci; sans vous je sentais toutes mes

idées qui se brouillaient, et je crois que j'allais devenir fou. _Quel

peccalor forbendola_. C'est cela, c'est cela, et il continua

A'capelli....

jusqu'à la fin du second tercet.

Alors, profitant du point qui suspendait le sens, et permettait au

compositeur de respirer:

--Pardon, monsieur, lui dis-je, mais j'apprends que vous êtes le

Dante.

--C'est moi-même, me répondit Lucca, que voulez-vous?

--Faire votre connaissance. J'ai d'abord été à Florence pour avoir cet

honneur, mais vous n'y étiez plus.

--Vous ne savez donc pas? répondit Lucca avec cette voix brève qui est

un des caractères de la folie, ils m'en ont chassé de Florence; ils

m'ont accusé d'avoir volé l'argent de la république. Dante un voleur!

J'ai pris mon épée, les sept premiers chants de mon poème, et je suis

parti.

--J'avais espéré, repris-je, vous joindre entre Feltre et

Montefeltro.

--Ah! oui, dit-il, oui, chez Can Grande della Scala.

El gran Lombardo,

Che'n su la Scala porta il santo uccello

Mais je n'y suis resté qu'un instant; il me faisait payer trop cher

son hospitalité: il me fallait vivre là avec des flatteurs, des

bouffons, des courtisans, des poètes; et quels poètes! Pourquoi

n'êtes-vous pas venu par Ravennes?

--J'y ai été, mais je n'y ai trouvé que votre tombeau.

--Et encore je n'étais plus dedans. Vous savez comment j'en suis

sorti?

--Non.

--J'ai trouvé un moyen de ressusciter toutes les fois que je suis

mort.

--Est-ce un secret?

--Pas le moins du monde.

--Peste! mais c'est que je ne serais pas fâché de le connaître.

--Rien de plus facile: au moment de mourir je recommande qu'on creuse

ma fosse bien profonde, bien profonde: vous savez que le centre de la

terre est un immense lac?

--Vraiment?

--Immense. Or, l'eau ronge toujours, comme vous savez; l'eau ronge,

ronge, ronge, jusqu'à ce qu'elle arrive à moi; alors elle m'emporte

jusqu'à la mer. Arrivé au fond de la mer, je me couche, les deux

talons appuyés à deux branches de corail. Le corail pousse; car, comme

vous le savez, le corail est une plante: il pousse, pousse, pousse,

passe dans les veines et fait le sang; alors il monte toujours, monte,

monte, monte, et quand il arrive au cœur je ressuscite.

--Mon cher poète, dit vivement le baron interrompant notre

conversation, est-ce que vous ne serez pas assez bon pour jouer une

contredanse à ces pauvres gens?

--Si fait, mon cher baron, reprit Lucca en prenant le violon que lui

présentait le baron Pisani et en le mettant d'accord, si fait;

où sont-ils, où sont-ils? Et il monta sur une chaise, comme ont

l'habitude de faire les ménétriers.

--Maëstro, dit le baron en appelant Gaëtano qui accourut avec sa

guitare, maëstro, une contredanse.

--Oui, majesté, répondit Gaëtano en montant sur une chaise voisine de

celle de Lucca, et en lui donnant le LA.

Et tous deux se mirent à jouer une contredanse.

Aussitôt de tous les coins du jardin accoururent, dans les costumes

les plut étranges, une douzaine de fous, hommes et femmes, parmi

lesquels je reconnus au premier coup d'œil le fils de l'empereur

de la Chine et le prétendu mort; le premier avait sur la tête une

magnifique couronne de papier doré; l'autre était enveloppé d'un grand

drap blanc et marchait d'un pas grave et posé, comme il convient à

un fantôme: les autres étaient le fou mélancolique, qui venait

visiblement à regret et que de temps en temps étaient obligés de

pousser deux gardiens; une femme qui se croyait sainte Thérèse et qui

avait des extases, puis enfin une jeune femme de vingt à vingt et

un ans, dont on pouvait sous les traits flétris deviner la beauté

première: elle aussi venait péniblement, et plutôt traînée que

conduite par une femme qui paraissait chargée de sa garde; enfin elle

se mit en place comme les autres, et la contredanse commença.

Contredanse étrange, où chaque acteur semblait obéir mécaniquement à

la pression de quelque ressort secret qui le mettait en mouvement,

tandis que son esprit suivait la pente où l'entraînait la folie;

quadrille joyeux en apparence, sombre en réalité, où tout était

insensé, musique, musiciens et danseurs; spectacle terrible à

regarder, en ce qu'il laissait voir au plus profond de la faiblesse

humaine.

Je m'écartai un instant. J'avais peur de devenir fou moi-même.

Le baron vint à moi.

--J'ai interrompu votre conversation avec ce pauvre Lucca, me dit-il,

car je ne permets pas qu'il se perde dans ses systèmes métaphysiques.

Les fous métaphysiciens sont les plus difficiles à guérir, en ce qu'on

ne peut pas dire où la raison finit, où la folie commence. Qu'il se

croie Dante, le Tasse, Arioste, Shakspeare ou Chateaubriand, il n'y a

pas d'inconvénient à cela. J'ai sauvé presque tous ceux qui n'avaient

que ce genre d'aliénation, et je sauverai Lucca, j'en suis certain.

Mais ceux que je ne sauverai pas, continua le baron en secouant la

tête et en étendant la main vers les danseurs, c'est cette pauvre

folle qui se débat pour quitter sa place et retourner à l'écart. Et,

tenez, la voilà qui se renverse en arrière, sa crise lui prend; jamais

elle ne pourra entendre la musique, jamais elle ne pourra voir danser

sans retomber dans sa folie.--C'est bien, c'est bien, laissez-la

tranquille, cria le baron à la femme qui en avait soin et qui voulait

la forcer de rester à la contredanse. Costanza, Costanza, viens, mon

enfant, viens. Et il fit quelques pas vers elle, tandis que la jeune

fille, profitant de sa liberté, accourait légère comme une gazelle

effarouchée, et, tout en regardant derrière elle pour voir si elle

n'était pas poursuivie, venait se jeter toute sanglotante dans ses

bras.

--Eh bien, mon enfant, dit le baron, voyons, qu'y a-t-il encore?

--O mon père, mon père! ils ne veulent pas ôter leurs masques, ils

ne veulent dire leur noms qu'à lui, ils l'emmènent dans la chambre à

côté. Oh! ne le laissez pas aller avec eux, au nom du ciel; ils le

tueront, Albano, Albano, ah!... ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est fini...,

il est trop tard! Et la jeune fille se renversa presque évanouie dans

les bras du baron, qui, quelque habitué qu'il fut à ce spectacle, ne

put s'empêcher de tirer un mouchoir de sa poche et d'essuyer une larme

qui roulait le long de sa joue.

Pendant ce temps-là les autres dansaient toujours, sans s'occuper le

moins du monde de la douleur de la jeune fille; et, quoique sa crise

eût commencé au milieu de tous, aucun n'avait paru s'en apercevoir,

pas même Lucca, qui jouait du violon avec une espèce de frénésie,

frappant du pied et criant des figures que personne ne suivait. Je

sentis que le vertige me gagnait, c'était une de ces scènes comme en

raconte Hoffmann, ou comme on en voit en rêve. Je demandai au baron la

permission de lire les règlements de sa maison, dont on m'avait parlé

comme d'un modèle de philanthropie; il tira de sa poche une petite

brochure imprimée, et je me retirai dans un cabinet d'étude que le

baron s'était réservé et dont il me fit ouvrir la porte.

Je citerai deux ou trois articles de ce règlement.

CHAPITRE V.

Art. 45.

«On a déjà aboli dans la maison des fous l'usage cruel et abominable

des chaînes et des coups de bâton, qui, au lieu de rendre plus calmes

et plus dociles les malheureux aliénés, ne font que redoubler leur

fureur et, leur inspirer des sentiments de vengeance. Néanmoins, si,

malgré la douceur qu'on emploie avec eux, ils s'abandonnent à la

violence, on aura recours aux moyens de restriction, en n'oubliant

jamais que les fous ne sont point des coupables à punir, mais bien

de pauvres malades auxquels il faut porter des secours, et dont la

position malheureuse réclame tous les égards dus au malheur et à la

souffrance.»

Art. 46.

«De toutes les méthodes de restriction dont on se sert actuellement

dans les hospices et les établissements des aliénés chez les nations

les plus civilisées de l'Europe, il n'en sera adopté que trois:

l'emprisonnement dans la chambre, la ligature dans un hamac et la

camisole de force, convaincu qu'est le directeur de la maison des fous

de Palerme, non-seulement de l'inefficacité, mais encore du danger

réel des machines de rotation, des bains de surprise, des lits de

force, moyens de répression plus cruels encore que l'emploi des

chaînes aboli dans quelques établissements.»

Art. 48.

«Cependant, comme on est quelquefois avec les aliénés contraint

d'employer la force, dans les cas extrêmes la force sera employée.

Alors la répression se fera, non pas avec bruit et dureté, mais avec

fermeté et humanité en même temps, et en faisant comprendre, autant

que cela sera possible, aux malades la douleur que leurs gardiens

éprouvent d'être contraints de se servir de pareils moyens envers

eux.»

Art. 51.

«L'emploi de la camisole de force ne sera jamais ordonné que par le

directeur; mais encore toutes les précautions seront prises au moment

d'en faire usage, surtout lorsque l'application devra en être faite

à une femme, à laquelle le serrement des courroies pourrait faire

beaucoup de mal en comprimant les muscles de la poitrine.»

J'achevais la lecture _delle Instruzioni_ (c'est le titre de ces

règlements) lorsque le baron rentra accompagné de Lucca, parfaitement

calmé par la musique qu'il venait de faire, et qui, ayant appris

mon nom, voulait, en sa qualité de confrère en poésie, me faire ses

compliments. Il connaissait de moi _Antony_ et _Charles VII_, et me

pria de lui mettre quelques vers sur son album. Je lui demandai la

réciprocité, mais il réclama jusqu'au lendemain matin, voulant me

faire ces vers tout exprès. Il était redevenu parfaitement calme,

parlait avec douceur et gravité à la fois, et, sauf la conviction

qu'il avait gardée d'être Dante, n'avait pour le moment aucune des

manières d'un fou.

L'heure était venue de nous retirer; d'ailleurs, un des spectacles que

je supporte le moins long-temps et avec le plus de peine, est celui de

la folie. Le baron, qui avait affaire de notre côté, nous offrit de

nous reconduire, nous acceptâmes.

En traversant la cour, je revis la jeune fille qui était venue se

jeter dans les bras du baron; elle était agenouillée devant le bassin

d'une fontaine, et elle s'y regardait comme dans un miroir, s'amusant

à tremper dans l'eau les longues boucles de ses cheveux, dont elle

appuyait ensuite l'extrémité mouillée sur son front brûlant

Je demandai au baron quel événement avait produit cette folie sombre

et douloureuse, à laquelle lui-même ne voyait aucun espoir de

guérison. Le baron me raconta ce qui suit:

--Costanza (on se rappelle que c'est le nom que le baron avait donné

à la jeune folle) était la fille unique du dernier comte de la Bruca;

elle habitait avec lui et sa mère, entre Syracuse et Catane, un de

ces vieux châteaux d'architecture sarrasine, comme il en reste encore

quelques-uns en Sicile. Mais, quelque isolé que fut le château, la

beauté de Costanza ne s'en était pas moins répandue de Messine à

Trappani; et plus d'une fois de jeunes seigneurs siciliens, sous le

prétexte que la nuit les avait surpris dans leur voyage, vinrent

demander au comte de la Bruca une hospitalité qu'il ne refusait

jamais. C'était un moyen de voir Costanza. Ils la voyaient, et presque

tous s'en allaient amoureux-fous d'elle.

Parmi ces visiteurs intéressés, passa un jour le chevalier Bruni.

C'était un homme de vingt-huit à trente ans, qui avait ses biens à

Castrogiovanni, et qui passait pour un de ces hommes violents et

passionnés qui ne reculent devant rien pour satisfaire un désir

d'amour, ou pour accomplir un acte de vengeance.

Costanza ne le remarqua point plus qu'elle ne faisait des autres; et

le chevalier Bruni passa une nuit et un jour au château de la Bruca,

sans laisser après son départ le moindre souvenir dans le cœur ni

dans l'esprit de la jeune fille.

Il faut tout dire aussi: ce cœur et cet esprit étaient occupés

ailleurs. Le comte de Rizzari avait un château situé à quelques milles

seulement de celui qu'habitait le comte de la Bruca. Une vieille

amitié liait entre eux les deux voisins, et faisait qu'ils étaient

presque toujours l'un chez l'autre. Le comte de Rizzari avait deux

fils, et le plus jeune de ces deux fils, nommé Albano, aimait Costanza

et était aimé d'elle.

Malheureusement, c'est une assez triste position sociale que celle

d'un cadet sicilien. A l'aîné est destinée la charge de soutenir

l'honneur du nom, et, par conséquent, à l'aîné revient toute la

fortune. Cet amour de Costanza et d'Albano, loin de sourire aux deux

pères, les effraya donc pour l'avenir. Ils pensèrent que, puisque

Costanza aimait le frère cadet, elle pourrait aussi bien aimer le

frère aîné; et le pauvre Albano, sous prétexte d'achever ses études,

fut envoyé à Rome.

Albano partit d'autant plus désespéré que l'intention de son père

était visible. On destinait le pauvre garçon à l'état ecclésiastique,

et plus il descendait en lui-même, plus il acquérait la conviction

qu'il n'avait pas la moindre vocation pour l'Église. Il n'en fallut

pas moins obéir: en Sicile, pays en retard d'un siècle, la volonté

paternelle est encore chose sainte. Les deux jeunes gens se jurèrent

en pleurant de n'être jamais que l'un à l'autre; mais, tout en se

faisant cette promesse, tous deux en connaissaient la valeur. Cette

promesse ne les rassura donc que médiocrement sur l'avenir.

En effet, à peine Albano fut-il arrivé à Rome et installé dans son

collège, que le comte de Bruca annonça à sa fille qu'il lui fallait

renoncer à tout jamais à épouser Albano, destiné par sa famille à

embrasser l'état ecclésiastique; mais qu'en échange, et par manière de

compensation, elle pouvait se regarder d'avance comme l'épouse de don

Ramiro, son frère aîné.

Don Ramiro était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans,

brave, élégant, adroit à tous les exercices du corps, et à qui eût

rendu justice toute femme dont le cœur n'eût point été prévenu en

faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie

que dans sa sympathie. Costanza, à toutes ces brillantes qualités,

préférait la timide mélancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son

père du choix qu'il s'était donné la peine de faire pour elle, elle

pleura si fort et si long-temps, que, par manière de transaction, il

fut convenu qu'elle épouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrêta que

ce mariage ne se ferait que dans un an.

Quelque temps après cette décision prise, le chevalier Bruni fit la

demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et

les plus positives; mais le comte de la Bruca lui répondit qu'il

était à son grand regret obligé de refuser l'honneur de son alliance,

attendu que sa fille était promise au fils aîné du comte Rizzari, et

que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que

Costanza eût atteint l'âge de dix-huit ans.

Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui

connaissaient son caractère vindicatif et sombre, conseillèrent au

comte de la Bruca de se défier de lui. Mais six mois s'écoulèrent

sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il

paraissait non-seulement tout consolé du refus qu'il avait essuyé,

mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne

maîtresse de don Ramiro, que celui-ci avait cessé de voir du moment où

son mariage avec Costanza avait été décidé.

Cinq autres mois s'écoulèrent. Le terme demandé par Costanza elle-même

approchait; on s'occupa des apprêts du mariage, et don Ramiro partit

pour aller acheter à Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait

offrir à sa fiancée.

Trois jours après, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait

été attaqué par une bande de voleurs. Accompagné de deux domestiques

dévoués, et plein de courage lui-même, don Ramiro avait voulu se

défendre; mais après avoir tué deux bandits une balle qu'il avait

reçue au milieu du front l'avait étendu roide mort Un de ses

domestiques avait été blessé; le second, plus heureux, était parvenu

à se dérober aux balles et à la poursuite des brigands, et c'était

lui-même qui apportait cette nouvelle.

Les deux comtes montèrent eux-mêmes à cheval avec tous leurs campieri,

et le lendemain à midi ils étaient à Mineo. Ce fut dans ce village

que, prés du cadavre de son maître mort, ils trouvèrent le fidèle

domestique blessé. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la

route une heure après le combat, les y avaient ramenés tons deux.

Le comte Rizzari, à qui un seul espoir restait, celui de la vengeance,

prit aussitôt près du blessé toutes les informations qui le pouvaient

guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces

informations étaient bien vagues. Les voleurs étaient au nombre de

sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour

plus grande sécurité sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les

sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le blessé

pensait que celui-là était une femme. Quand le jeune comte eut été

tué, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement,

puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades

de venir le joindre:--Est-ce bien lui? demanda-t-il.--Oui, répondit

laconiquement celui auquel était adressée cette question. Puis tous

deux se retirèrent à l'écart, causèrent un instant à voix basse, et

sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sellés et tout bridés

dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits

le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce

dont ils s'acquittèrent religieusement.

Quant au blessé, il avait fait le mort; et comme, en sa qualité de

domestique, on le supposait naturellement moins chargé d'argent que

son maître, les bandits l'avaient visité à peine, satisfaits sans

doute de ce qu'ils avaient trouvé sur le comte; puis, après cette

courte visite, qui lui avait cependant coûté sa bourse et sa montre,

ils étaient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs

deux camarades tués.

Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes

confièrent donc ce soin à la police de Syracuse et de Catane; il en

résulta que les meurtriers restèrent inconnus et demeurèrent impunis:

quant à don Ramiro, son cadavre fut ramené à Catane, où il reçut une

sépulture digne de lui dans les caveaux de ses ancêtres.

Cet événement, si terrible qu'il fût pour les deux familles, avait

cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais

coté: grâce à la mort de don Ramiro, Albano devenait l'aîné de la

famille; il ne pouvait donc plus être question pour lui' d'embrasser

l'état ecclésiastique; c'était à lui maintenant à soutenir le nom et à

perpétuer la race des Rizzari.

Il fut donc rappelé à Catane.

Nous ne scruterons pas le cœur des deux jeunes gens; le cœur le

plus pur a son petit coin gangrené par lequel il tient aux misères

humaines, et ce fut dans ce petit coin que Costanza et Albano

sentirent en se revoyant remuer et revivre l'espoir d'être un jour

l'un à l'autre.

En effet, rien ne s'opposait plus à leur union; aussi cette idée

vint-elle aux pères comme elle était venue aux enfants: on fixa

seulement les noces à la fin du grand deuil, c'est-à-dire à une année.

Vers ce même temps, le chevalier Bruni ayant appris que Costanza

était, par la mort de don Ramiro, redevenue libre, renouvela sa

demande; malheureusement comme la première fois il arrivait trop tard,

d'autres arrangements étaient pris, à la grande satisfaction des deux

amants, et le comte de Bruca répondit au chevalier Bruni que le fis

cadet du comte Rizzari étant devenu son fils aîné, il lui succédait,

non-seulement dans son titre et dans sa fortune, mais encore dans

l'union projetée depuis long-temps entre les deux maisons.

Comme la première fois, le chevalier Bruni se retira sans dire une

seule parole; si bien que ceux qui connaissaient son caractère ne

pouvaient rien comprendre à cette modération.

Les jours et les mois s'écoulèrent bien différents pour les deux

jeunes gens des jours et des mois de Tannée précédente: le terme fixé

pour l'expiration du deuil était le 12 septembre: le 15 les jeunes

gens devaient être unis.

Ce jour bienheureux, que dans leur impatience ils ne croyaient jamais

atteindre, arriva enfin.

La cérémonie eut lieu au château de la Bruca. Toute la noblesse des

environs était conviée à la fête; à onze heures du matin les jeunes

gens furent unis à la chapelle. Costanza et Albano n'eussent point

échangé leur sort contre l'empire du monde.

Après la messe, chacun se dispersa dans les vastes jardins du château

jusqu'à ce que la cloche sonnât l'heure du dîner. Le repas fut

homérique, quatre-vingts personnes étaient réunies à la même table.

Les portes de la salle à manger donnaient d'un côté sur le jardin

splendidement illuminé, de l'autre dans un vaste salon où tout était

préparé pour le bal; de l'autre côté du salon était la chambre

nuptiale que devaient occuper les jeunes époux.

Le bal commença avec cette frénésie toute particulière aux Siciliens;

chez eux tous les sentiments sont portés à l'excès: ce qui chez les

autres peuples n'est qu'un plaisir est chez eux une passion, les deux

nouveaux époux donnaient l'exemple, et chacun paraissait heureux de

leur bonheur.

A minuit deux masques entrèrent vêtus de costumes de paysans siciliens

et portant entre leurs bras un mannequin vêtu d'une longue robe noire

et ayant la forme d'un homme. Ce mannequin était masqué comme eux et

portait sur la poitrine le mot _tristizia_ brodé en argent; dans ce

doux patois sicilien, qui renchérit encore en velouté sur la langue

italienne, ce mot veut dire _tristesse_.

Les deux masques entrèrent gravement, déposèrent le mannequin sur une

ottomane, et se mirent à faire autour de lui des lamentations comme on

a l'habitude d'en faire près des morts qu'on va ensevelir. Dès lors

l'intention était frappante: après une année de douleur s'ouvrait pour

les deux familles un avenir de joie, et les masques faisaient allusion

à cette douleur passée et à cet avenir en portant la _tristesse_

en terre. Quoique peut-être on eût pu choisir quelque allégorie de

meilleur goût que celle-là, les nouveaux venus n'en furent pas moins

gracieusement accueillis par le maître de la maison; et toutes danses

cessant à l'instant même, on se réunit autour d'eux pour ne rien

perdre du spectacle à la fois funèbre et comique dont ils étaient si

inopinément venus réjouir la société.

Alors les masques, se voyant l'objet de l'attention générale,

commencèrent une pantomime expressive, mêlée à la fois de plaintes

et de danses. De temps en temps ils interrompaient leurs pas pour

s'approcher du mannequin de la tristesse et pour essayer de le

réveiller en le secouant; mais voyant que rien ne pouvait le tirer

de sa léthargie, ils reprenaient leur danse, qui de moment en moment

prenait un caractère plus sombre et plus funèbre. C'étaient des

figures inconnues, des cadences lentes, des tournoiements prolongés,

le tout exécuté sur un chant triste et monotone qui commença à faire

passer dans le cœur des assistants une terreur secrète qui finit par

se répandre dans toute la salle et devenir générale.

Dans un moment de silence, où le chant venait de cesser et où les

assistants écoutaient encore, une corde de la harpe se brisa avec ce

frémissement sec et clair qui va au cœur. La jeune mariée poussa un

faible cri. On sait que cet accident est généralement regardé comme un

présage de mort.

Alors, d'une voix presque générale, on cria aux deux danseurs d'ôter

leurs masques.

Mais l'un des deux, levant le doigt comme pour imposer silence,

répondit en son nom et en celui de son compagnon qu'ils ne voulaient

se faire connaître qu'au jeune comte Albano. La demande était juste,

car c'est une habitude en Sicile, lorsqu'on arrive masqué dans quelque

bal ou dans quelque soirée, de ne se démasquer que pour le maître de

la maison. Le jeune comte ouvrit donc la porte de la chambre voisine,

pour faire comprendre aux *masqués que si l'on exigeait qu'ils lui

livrassent leur secret, ce secret du moins serait connu de loi seul.

Les deux danseurs prirent aussitôt leur mannequin, entrèrent en

dansant dans la chambre; le comte Albano les y suivit, et la porte se

referma derrière eux.

En ce moment, et comme si la présence seule des étrangers avait

empêché la fête de continuer, l'orchestre donna le signal de la

contredanse: les quadrilles se reformèrent, et le bal recommença.

Cependant près de vingt minutes se passèrent sans qu'on vit reparaître

ni les masques ni le comte. La contredanse finit an milieu d'un

malaise général, et comme si chacun eût senti qu'an malheur inconnu

planait au-dessus la fête. Enfin, comme la mariée inquiète allait

prier son père d'entrer dans la chambre, la porte se rouvrit et les

deux masques reparurent.

Ils avaient changé de costume et avaient passé un habit noir à

l'espagnole: sous ce vêtement plus dégagé que l'autre, on put

remarquer, à la finesse de la taille de l'un d'eux, que ce devait être

une femme. Ils avaient un crêpe au bras, un crêpe à leur toque, et

portaient leur mannequin comme lorsqu'ils étaient entrés; seulement le

drap rouge qui l'enveloppait montait plus haut et descendait plus bas

que lors de leur première apparition.

Comme la première fois ils posèrent leur mannequin sur une ottomane et

se mirent à recommencer leurs danses symboliques, seulement ces danses

avaient un caractère plus funèbre encore qu'auparavant. Les deux

danseurs s'agenouillaient, poussant de tristes lamentations, levant

les bras au ciel, et exprimant par toutes les attitudes possibles la

douleur qu'ils avaient commencé par parodier. Bientôt cette pantomime

si singulièrement prolongée commença de préoccuper les assistants et

surtout la mariée qui, inquiète de ne pas voir revenir son mari, se

glissa dans la chambre voisine, où elle croyait le retrouver; mais à

peine y était-elle entrée que l'on entendit un cri, et qu'elle reparut

sur le seuil, pâle, tremblante et appelant Albano. Le comte de la

Bruca accourut aussitôt vers elle pour lui demander la cause de sa

terreur; mais, incapable de répondre à cette question, elle chancela,

prononça quelques paroles inarticulées, montra la chambre et

s'évanouit.

Cet accident attira l'attention de toute l'assemblée sur la jeune

femme: chacun se pressa autour d'elle, les uns par curiosité, les

autres par intérêt. Enfin elle reprit ses sens et, regardant autour

d'elle, elle appela avec un cri de terreur profonde Albano, que

personne n'avait revu.

Alors seulement on songea aux masques, et l'on se retourna du côté

où on les avait laissés pour leur demander ce qu'ils avaient fait

du jeune comte; mais les deux masques, profitant de la confusion

générale, avaient disparu.

Le mannequin seul était resté sur l'ottomane, roide, immobile et

recouvert de son linceul de pourpre.

Alors on s'approcha de lui, on souleva un pan du linceul, et l'on

sentit une main d'homme, mais froide et crispée; en une seconde on

déroula le drap qui l'enveloppait, et l'on vit que c'était un cadavre.

On arracha le masque, et l'on reconnut le jeune comte Albano.

Il avait été étranglé dans la chambre voisine, si inopinément et

si rapidement sans doute, qu'on n'avait pas entendu un seul cri;

seulement les assassins, avec un sang-froid qui faisait honneur à

leur impassibilité, avaient déposé une couronne de cyprès sur de lit

nuptial.

C'était cette couronne plus encore que l'absence de son fiancé qui

avait si fort épouvanté Costanza.

Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la salle, parents, amis,

domestiques, se précipitèrent à la poursuite des assassins; mais

toutes les recherches furent inutiles; le château de la Bruca était

isolé, situé au pied des montagnes, et il n'avait pas fallu plus de

deux minutes aux deux terribles masques pour gagner ces montagnes et

s'y cacher à tous les yeux.

Costanza, à la vue du cadavre de son bien-aimé Albano, tomba dans

d'affreuses convulsions qui durèrent toute la nuit. Le lendemain elle

était folle.

Cette folie, d'abord ardente, avait pris peu à peu un caractère

de mélancolie profonde; mais, comme je l'ai dit, le baron Pisani

n'espérait pas que la guérison pût aller plus loin.

Le Capitaine Aréna — Tome 1 · 第 1 / 12 段