CINQUIÈME PARTIE

* * * * *

_They also serve who only stand and wait_,

MILTON

Une fois encore, il se retrouva dans la solitude. Mais elle lui apparut,

cette fois, comme il ne l’avait jamais vue, belle et calme, avec un

visage de bonté, des yeux affectueux, et de très douces mains qui

posaient sur son front leur fraîcheur apaisante. Et il sut que, cette

fois, la divine compagne l’avait élu.

Il n’est pas donné à tout homme d’être seul. Beaucoup gémissent de

l’être, avec un secret orgueil. C’est la plainte des siècles. Elle

prouve, à l’insu de ceux qui se plaignent, que la solitude ne les a pas

choisis: ils ne sont pas ses familiers. Ils ont poussé la première porte

et se morfondent dans le vestibule; mais ils n’ont pas eu la patience

d’attendre leur tour d’entrer! ou leurs récriminations les ont fait

éconduire. On ne pénètre pas dans le cœur de l’amie solitude, sans le

don de la grâce, ou le bienfait de l’épreuve pieusement acceptée. Il

faut laisser à sa porte la poussière de la route, les voix criardes du

dehors et les pensées mesquines, égoïsme, vanité, pitoyables révoltes

des affections déçues, des ambitions blessées. Il faut que, pareille aux

pures ombres Orphiques, dont les tablettes d’or nous ont transmis la

voix mourante, «_l’âme enfuie du cercle des douleurs_» se présente seule

et nue «_à la fontaine glacée qui sort du lac de Mémoire_».

C’est le miracle de la Résurrection. Celui qui vient de laisser sa

dépouille mortelle et pense avoir tout perdu, découvre que d’aujourd’hui

il entre dans son vrai bien. Non seulement soi-même et les autres lui

sont rendus; mais il voit que jusqu’alors il ne les avait jamais eus.

Dehors, dans la cohue, comment pourrait-il voir par-dessus les têtes de

ceux qui l’enserrent? Et les plus proches mêmes qui, pressés contre sa

poitrine, l’entraînent, il ne lui est pas possible de les regarder

longuement dans les yeux. Le temps manque et le recul. On ne sent que

les heurts des corps qui s’écrasent, dans leur commun destin étroitement

coincés, et que charrie le torrent vaseux de la vie multitudinaire. Son

fils, Clerambault ne l’a vu qu’après qu’il était mort. Et l’heure

fugitive où lui et sa fille se sont reconnus était celle où les liens de

l’illusion maléfique venaient d’être dénoués par l’excès de la douleur.

Or, voici qu’à présent où il s’était, dans la solitude, par la voie

d’éliminations successives, retranché (eût-on dit) des passions des

vivants, il les retrouvait tous dans une intimité lucide. Tous, non

seulement les siens, sa femme, ses enfants, mais tous ces millions

d’êtres qu’il avait cru faussement jusqu’alors embrasser, dans un amour

oratoire. Ils venaient tous se peindre au fond de la chambre noire. Sur

la sombre rivière du Destin qui emporte l’humanité, et qu’il avait

confondue avec elle, lui apparaissaient les millions d’épaves vivantes

qui se débattaient,--les hommes. Et chaque homme était soi, à lui seul

un monde de joies et de souffrances, de rêves et d’efforts. Et chaque

homme était _moi_. Je me penche sur lui, et c’est moi que je vois.

«Moi», me disent ses yeux; et son cœur me dit: «Moi!» Ah! comme je vous

comprends! Que vos erreurs sont miennes! Jusque dans l’acharnement de

ceux qui me combattent, je te reconnais, mon frère, je ne suis pas dupe:

c’est moi!

* * * * *

Alors, Clerambault se mit à regarder ces hommes, non plus avec ses yeux,

avec les yeux de la tête, mais avec son cœur,--non plus avec sa pensée

de pacifiste, de tolstoïen, _ce qui est une autre folie_,--mais avec la

pensée de chacun, et en se muant en lui. Et il découvrit ces gens qui

l’entouraient, ceux qui lui étaient le plus hostiles, ces intellectuels,

ces politiciens. Il aperçut leurs rides, leurs cheveux blancs, le pli

amer de leur bouche, leur dos courbé, leurs jambes cassées... Tendus,

crispés, près de crouler... Comme ils avaient vieilli depuis six mois!

Dans les premiers temps, l’exaltation de la lutte les soutenait. Mais à

mesure que le combat se prolongeait et que, quelle que fût l’issue, les

ruines devenaient certaines, chacun avait ses deuils, et chacun pouvait

craindre de perdre le peu--l’infini--qui lui restait. Ils ne voulaient

pas trahir leur angoisse; ils serraient les dents,.. Quelle souffrance!

Et chez les plus croyants, le doute avait fait sa fissure!... Chut! Il

ne fallait pas le dire. Si vous me le dites, vous me tuez...

Clerambault, se souvenant de Mᵐᵉ Mairet, pénétré de pitié, promettait de

se taire.--Mais il était trop tard; on savait ce qu’il pensait: il était

la négation, le remords vivant. Et on le haïssait. Clerambault ne leur

en voulait plus. Il les eût presque aidés à replâtrer leur illusion.

Quelle passion de foi à l’intérieur de ces âmes qui la sentaient

menacée! Elle avait un caractère de grandeur tragique et pitoyable. Chez

les politiciens, elle se compliquait du ridicule apparat de déclamations

charlatanesques; chez les intellectuels, de l’entêtement burlesque de

cerveaux maniaques. Mais, malgré tout, on voyait la plaie désespérée; on

entendait le cri d’angoisse qui veut croire, l’appel à l’illusion

héroïque. Chez de jeunes cœurs plus simples, cette foi prenait un

caractère touchant. Pas de déclamations, pas de prétentions au savoir;

mais une affirmation d’amour éperdu, qui a tout donné, et qui, en

retour, attend une seule parole, la réponse: «C’est vrai!... Tu existes,

bien-aimée, patrie, puissance divine, toi qui m’as pris ma vie et tout

ce que j’aimais!...» On a envie de s’agenouiller au pied de ces pauvres

petites robes noires,--mères, épouses et sœurs,--de baiser ces mains

maigres qui tremblent de l’espoir et de la peur de l’au-delà, et de leur

dire: «Ne pleurez pas! Vous serez consolées!»

Oui, mais comment les consoler quand on ne croit pas à l’idéal qui les

fait vivre et qui les tue?--La réponse longtemps cherchée lui était

venue maintenant sans qu’il l’eût vue entrer: «Il faut aimer les hommes

plus que l’illusion et plus que la vérité.»

* * * * *

L’amour de Clerambault n’était pas payé de retour. Bien que depuis

plusieurs mois il n’eût rien publié, il n’avait jamais été autant

attaqué. En l’automne de 1917, les violences contre lui étaient montées

à un diapason inouï. Risible disproportion entre ces fureurs et la

faible parole de cet homme! Il en était de même en tous les pays du

monde. Une douzaine de chétifs pacifistes, isolés, encerclés, sans

moyens de se faire entendre dans aucun grand journal, élevant à peine la

voix, honnête mais sans éclat, déchaînaient une frénésie d’injures et de

menaces. A la moindre contradiction, le monstre Opinion tombait en

épilepsie.--Le sage Perrotin, qui pourtant ne s’étonnait de rien,

restant coi prudemment et laissant Clerambault se perdre (puisque le

cœur lui en disait!) secrètement s’effarait devant ce débordement de

stupidité tyrannique. Dans l’histoire, à distance, on en rit. Mais de

près, on voit la raison humaine à deux doigts de craquer. Pourquoi les

hommes ont-ils plus universellement perdu leur calme dans cette guerre

que dans toute autre du passé? A-t-elle été réellement plus atroce?

Enfantillage! Oubli intéressé de tout ce qui s’est fait, en notre temps,

sous nos yeux: Arménie, Balkaniques, répression de la Commune, guerres

coloniales, nouveaux conquistadores de la Chine ou du Congo... De tous

les animaux, l’espèce la plus féroce fut toujours, nous le savons,

l’humaine.--Est-ce donc que les hommes ont cru davantage à la guerre

d’aujourd’hui?... Bien au contraire! Les peuples d’Occident en étaient

arrivés au point d’évolution, où la guerre devient si absurde que, pour

la faire, il n’est plus possible de conserver sa raison. Il faut la

soûler. Délirer, sous peine de mort, de mort désespérée dans le noir

pessimisme. Et c’est pourquoi la voix d’un seul qui conservait sa raison

jetait dans la fureur les autres qui voulaient l’oublier. Ils avaient la

terreur que cette voix ne les réveillât, et qu’ils ne se retrouvassent

dégrisés, tout nus, et avilis.

De plus, en ce moment, les affaires tournaient mal pour la guerre. Les

grandes espérances de victoire et de gloire, tant de fois rallumées,

vacillaient. Il paraissait probable que, de quelque côté qu’on

l’envisageât, la guerre serait pour tous une très mauvaise affaire. Ni

les intérêts, ni les ambitions, ni les idéalismes n’y trouveraient leur

compte. Et l’amère déception vue à court terme, des millions de

sacrifices, pour un résultat nul, faisait cabrer de colère les hommes

qui se savaient moralement responsables. Il leur fallait s’accuser, ou

se venger sur d’autres. Le choix fut vite fait. Tous ceux qui avaient

prévu, dénoncé leur échec et tâché de le prévenir, ils le leur

attribuèrent. Chaque recul d’armée, chaque bévue de diplomates, se

découvrit une excuse dans les machinations des pacifistes. Ces hommes

impopulaires et que nul n’écoutait se trouvèrent investis par leurs

adversaires du pouvoir formidable d’organiser la défaite. Pour que nul

ne s’y trompât, on leur passa au cou l’écriteau: «_Défaitiste_»; comme

les hérétiques du bon vieux temps, leurs frères, il ne restait plus qu’à

les brûler. En attendant le bourreau, ses valets ne manquaient point.

On commença par prendre, pour se faire la main, des gens

inoffensifs--des femmes, des instituteurs, obscurs, ou peu connus,

sachant mal se défendre.--Et puis, on s’attaqua à de plus gros morceaux.

L’occasion était bonne pour les hommes politiques de se débarrasser de

rivaux dangereux, détenteurs de secrets redoutables et maîtres du

lendemain. Surtout, on s’appliqua, selon la vieille recette, à mêler

savamment les accusations, cousant en un même sac de vulgaires aigrefins

et ceux dont le caractère ou l’esprit inquiétaient,--afin qu’en ce

micmac le public éberlué n’essayât même plus de distinguer un brave

homme d’un gredin. Ainsi, ceux qui n’étaient pas suffisamment compromis

par leurs actes l’étaient par leurs relations. En manquaient-ils, on

pouvait leur en prêter: on se chargeait même, au besoin, de leur en

fournir de toutes faites sur mesure de l’acte d’accusation.

Pouvait-on assurer que Xavier Thouron était, quand il vint trouver

Clerambault, en service commandé? Il était bien capable de venir pour

son propre compte. Et qui donc eût pu dire exactement dans quelle

intention? Le savait-il lui-même? Il y a toujours eu dans les marécages

des grandes villes des aventuriers sans scrupules, fiévreusement

désœuvrés, qui vont cherchant partout, comme les loups, «_quem

devorent_». Ils ont d’énormes appétits et une curiosité de même. Pour

remplir ce tonneau sans fond, tout leur est bon. Ils peuvent faire le

blanc, ils peuvent faire le noir, il ne leur en coûte pas plus. Ils sont

aussi bien prêts à vous jeter à l’eau qu’à s’y flanquer pour vous

sauver: ils ne craignent pas pour leur peau; mais il faut nourrir

l’animal qui est dedans,--et aussi, l’amuser.--S’il cessait un moment de

grimacer et de bâfrer, il périrait d’ennui et de dégoût de son néant.

Mais il n’y a point de risques; il est trop intelligent! Il ne

s’arrêtera point pour penser, qu’il ne crève de sa belle mort, et

debout, comme l’empereur romain.

Nul n’aurait donc pu dire ce que Thouron voulait au juste, lorsqu’il

vint pour la première fois chez Clerambault. Il était comme toujours

affairé, affamé, sans but, flairant un os. Il était de ceux très rares

dans la profession (ce sont les grands journalistes), qui, sans se

donner la peine de lire ce dont ils parlent, peuvent s’en faire

hâtivement une idée vive, brillante, qui souvent, par prodige, se trouve

même assez juste. Il récita sans trop d’erreurs à Clerambault son

«Évangile», et il semblait y croire. Il y croyait peut-être, pendant

qu’il le disait. Pourquoi pas? Il était aussi pacifiste, à ses heures:

cela dépendait du vent et de l’attitude de certains confrères, dont il

prenait la suite, ou bien le contre-pied. Clerambault fut touché. Il ne

s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu qui y

faisait appel. Et puis, il n’était pas gâté par la presse de son pays.

Il se laissa donc extraire, d’abondance de cœur, ses plus intimes

pensées. L’autre grugeait, dévotement.

Une connaissance aussi étroitement engagée ne pouvait en rester là. Il y

eut échange de lettres, où l’un faisait parler, et où l’autre parlait.

Thouron engageait Clerambault à mettre sa pensée en petits tracts

populaires; et il se faisait fort de la répandre dans les milieux

ouvriers. Clerambault hésitait, refusait. Non pas qu’il réprouvât, en

principe, comme le font hypocritement les partisans de l’ordre et de

l’injustice régnants, la propagande secrète d’une vérité nouvelle, quand

nulle autre propagande n’est possible (toute foi opprimée couve dans les

Catacombes). Mais, pour son compte, il ne se sentait pas fait pour cette

action: dire tout haut ce qu’il pensait, et accepter ensuite les

conséquences de sa parole, c’était son rôle; la parole se répandra

d’elle-même: il n’avait pas à s’en faire le colporteur. D’ailleurs, un

instinct secret, dont il eût rougi s’il lui avait permis de s’énoncer,

le tenait en méfiance contre les offres de service de son commis

voyageur. Il ne put toutefois mettre un frein à son zèle. Thouron

publia dans son journal une apologie de Clerambault; il y racontait ses

visites et ses conversations; il exposait les pensées du maître, et il

les paraphrasait. Clerambault s’étonnait, en les lisant: il ne s’y

reconnaissait plus. Cependant, il ne pouvait en rejeter la paternité,

car il trouvait, enchâssées dans les commentaires de Thouron, des

citations de ses lettres, dont les termes étaient exacts. Il s’y

reconnaissait encore moins. Les mêmes mots, les mêmes phrases, prenaient

dans le contexte où ils étaient greffés, un accent, une couleur, qu’il

ne leur avait point donnés. Ajoutez que la censure, investie du salut de

l’État, avait, dans les citations, coupé de-ci de-là des demi-lignes,

des lignes, des fins de paragraphes, parfaitement innocents, mais dont

la suppression suggérait à l’esprit surchauffé du lecteur les pires

iniquités. L’effet d’une telle campagne ne se fit pas attendre; c’était

de l’huile sur le feu. Clerambault ne savait à quel saint se vouer, pour

décider son défenseur à se taire. Il ne pouvait lui en vouloir, car

Thouron ramassait sa part de menaces et d’injures, largement, sans

sourciller; son cuir en avait vu d’autres!

Quand ils eurent été tous deux copieusement arrosés, Thouron s’attribua

des droits sur Clerambault; et, après avoir essayé de lui faire prendre

des actions de son journal, il l’inscrivit, sans le prévenir, dans le

Comité d’honneur. Il trouva fort mauvais que Clerambault qui l’apprit,

quelques semaines plus tard, n’en fût pas satisfait. Leurs relations en

furent refroidies, sans qu’il cessât, pourtant, d’arborer, de loin en

loin, dans ses articles, le nom de «son illustre ami»... Celui-ci se

laissait faire, trop heureux d’en être quitte, à ce compte. Il l’avait

perdu de vue, lorsqu’il apprit, un jour, que Thouron était arrêté. On

l’inculpait dans une affaire d’argent, assez malpropre, où la hantise du

temps voyait la main de l’ennemi. La justice, docile au mot d’ordre d’en

haut, ne pouvait manquer de trouver un lien entre ces tripotages et

l’activité soi-disant pacifiste que Thouron exerçait dans son journal,

d’une façon irrégulière, incohérente, en la coupant de brusques accès

d’exterminisme. On le rattacha, comme il convenait, au «grand complot

Défaitiste»; et le dépouillement de sa correspondance permit d’y

compromettre tous ceux que l’on voulut: comme il avait eu soin de garder

toutes ses lettres, et qu’il en avait de tous les partis, on n’avait que

l’embarras du choix. On choisit.

Clerambault apprit, par les journaux, qu’il était un des élus. Ils

exultaient!--Enfin! On le tenait donc! Tout s’expliquait maintenant.

Car, n’est-ce pas? pour qu’un homme pense autrement que tout le monde,

il faut qu’il y ait là-dessous quelque vilain mobile; cherchez, et vous

trouverez... On avait trouvé. Sans plus attendre, un journal parisien

annonça «la trahison» de Clerambault. Il n’y en avait point trace dans

les dossiers de justice; mais la justice laisse dire, elle ne rectifie

pas: ce n’est pas elle qui est en cause. Clerambault, convoqué chez le

juge d’instruction, priait en vain qu’on lui dît son délit. Le juge

était poli, lui montrait les égards qu’on devait à un homme de sa

notoriété; mais il ne semblait nullement pressé d’en finir; il avait

l’air d’attendre... Quoi donc?--Le délit.

* * * * *

Mᵐᵉ Clerambault n’avait pas l’esprit d’une Romaine--ou de cette fière

Israélite, dans l’affaire célèbre qui divisa la France, il y a quelque

vingt ans--que l’injustice publique, liguée contre le mari, liait plus

étroitement à lui. Elle avait le respect instinctif et peureux de la

bourgeoisie française pour la justice officielle. Bien qu’elle eût

toutes les raisons de savoir que l’inculpation de Clerambault était sans

fondement, être inculpé lui paraissait un déshonneur, dont elle se

sentait éclaboussée. Elle ne le supporta pas en silence. En réponse à

ses reproches, Clerambault prit, sans le faire exprès, l’attitude la

plus propre à l’exaspérer. Au lieu de riposter, ou du moins de se

défendre, il disait:

--Ma pauvre femme!... Mais oui, je te comprends... C’est malheureux pour

toi... Mais oui, tu as raison...

Et il attendait que la douche fût finie. Cette acceptation démontait Mᵐᵉ

Clerambault, qui enrageait de ne pas trouver prise; elle savait

parfaitement que, tout en lui donnant raison, il ne modifierait rien à

sa façon d’agir. En désespoir de cause, elle lui cédait la place et s’en

allait déverser sa rancœur dans le sein de son trère. Léo Camus ne

s’embarrassait pas de ménagements. Il l’engageait à divorcer. Il lui en

faisait un devoir. C’était trop demander. La répugnance traditionnelle

au divorce, réveillant en cette honnête bourgeoise sa fidélité profonde,

lui faisait trouver le remède pire que le mal. Les deux époux restaient

ensemble; mais leur intimité était perdue.

Rosine était presque toujours absente: pour oublier sa peine, elle

préparait un examen d’infirmière, et une partie de ses journées se

passait hors de la maison. Même quand elle y était, sa pensée n’y était

point. Clerambault n’avait pas repris sa place d’autrefois dans le cœur

de sa fille; un autre l’occupait: Daniel. Elle répondait froidement aux

avances affectueuses de son père: c’était une façon de le punir d’avoir

causé sans le vouloir l’éloignement de l’ami. Elle s’en rendait compte,

et elle était trop juste pour ne pas se le reprocher; mais elle n’y

changeait rien: l’injustice soulage.

Daniel n’oubliait pas plus qu’il n’était oublié. Il n’était pas fier de

sa conduite; et, pour s’en atténuer le remords, il en attribuait la

responsabilité à son entourage, dont l’opinion tyrannique avait fait

pression sur lui. Il n’en était pas plus satisfait.

Le hasard vint au secours des deux boudeurs amoureux. Blessé assez

sérieusement, bien que sans danger, Daniel fut ramené à Paris. Pendant

sa convalescence, il rencontra Rosine. C’était près du square du Bon

Marché. Il hésita, un instant. Mais elle n’hésita pas; elle vint à lui,

ils entrèrent dans le square et commencèrent un long entretien qui,

d’abord embarrassé, entrecoupé de reproches et d’aveux, aboutit à un

parfait accord. Ils étaient si bien absorbés dans leurs tendres

explications qu’ils ne virent point passer Mᵐᵉ Clerambault. La bonne

dame, suffoquée de cette rencontre à laquelle elle était loin de

s’attendre, se hâta de rentrer au logis pour faire part de la nouvelle

à Clerambault:--car elle ne pouvait se tenir de lui parler, malgré leur

mésentente. A son récit indigné, (elle ne pouvait admettre l’intimité de

sa fille avec un homme dont la famille leur avait fait un affront),

Clerambault ne répondit rien, selon sa nouvelle habitude. Il souriait,

hochait la tête, et finalement il dit:

--Parfait.

Mᵐᵉ Clerambault s’interrompit, haussa les épaules, et fit mine de

sortir; près de la porte de la chambre, elle se retourna et dit avec

dépit:

--Ces gens t’ont insulté; ta fille et toi vous étiez d’accord pour qu’on

cessât de les voir. A présent, ta fille qui s’est fait refuser par eux

leur fait des avances; et tu trouves cela parfait! Il n’y a plus moyen

de comprendre. Vous êtes fous.

Clerambault essaya de lui prouver que le bonheur de sa fille n’était pas

qu’elle pensât comme lui, et que Rosine avait bien raison de réparer

pour son compte les sottises de son père.

--Tes sottises... Oh! pour cela, fit Mᵐᵉ Clerambault, c’est la seule

parole sensée que tu aies dite de ta vie.

--Tu vois bien! dit Clerambault.--Et il lui fit promettre de ne parler

de rien à Rosine: qu’elle fût fibre d’arranger à sa guise son petit

roman.

Quand Rosine rentra, elle était radieuse, mais ne raconta rien. Mᵐᵉ

Clerambault eut grand’peine à se taire. Clerambault observait avec un

affectueux amusement le bonheur revenu sur le visage de sa fille. Il ne

savait pas exactement ce qui s’était passé; mais il s’en doutait

bien:--Rosine l’avait gentiment jeté par-dessus bord. Les deux amoureux

avaient conclu leur entente, aux dépens des parents. Tous deux avaient

blâmé, avec une admirable équité, les exagérations opposées de ces

vieilles gens. Les années de souffrance dans la tranchée avaient, sans

ébranler son patriotisme, désabusé Daniel de l’étroit fanatisme de sa

famille. Et Rosine--donnant donnant--avait admis doucement que son père

s’était trompé. Elle n’avait pas eu un grand effort à faire pour mettre

d’accord son cœur pieux et un peu fataliste avec l’acquiescement stoïque

de Daniel à l’ordre établi. Ils étaient bien décidés à aller leur chemin

ensemble, sans plus se soucier des dissentiments de ceux qui, comme on

dit, venaient avant eux,--que, plus exactement, ils laissaient derrière

eux. Ils ne voulaient pas davantage se préoccuper de l’avenir. Comme des

millions d’êtres, ils ne demandaient au monde que leur part de bonheur

actuel et fermaient les yeux sur le reste.

Mᵐᵉ Clerambault était sortie, dépitée que sa fille n’eût rien dit de sa

rencontre. Clerambault et Rosine rêvassaient, chacun de son côté:

Clerambault, assis à sa fenêtre et fumant; Rosine, tenant un journal,

qu’elle ne lisait pas. Ses yeux heureux, qui erraient, cherchant à

revoir les détails de la scène de tout à l’heure, rencontrèrent le

visage fatigué de son père. Il avait une expression de mélancolie qui la

frappa. Elle se leva et, debout derrière lui, elle posa la main sur

l’épaule de Clerambault et dit, avec un petit soupir de compassion qui

dissimulait mal la joie intérieure:

--Pauvre papa!

Clerambault, levant les yeux, regarda Rosine, dont les traits

rayonnaient malgré elle.

--Et elle, dit-il, la petite, elle n’est donc plus pauvre?

Rosine rougit.

--Pourquoi dis-tu cela? fit-elle.

Clerambault la menaça du doigt. Rosine penchée sur lui, par derrière,

appuya sa joue contre la joue de son père.

--Elle n’est plus pauvre? répéta-t-il.

--Non, dit-elle, elle est très riche, au contraire.

--Dis un peu ce qu’elle a...

--Elle a... d’abord, son cher papa...

--Oh! la petite menteuse! dit Clerambault, essayant de se dégager et de

la regarder en face.

Rosine lui couvrit les yeux, la bouche avec ses mains.

--Non, je ne veux plus que tu regardes, je ne veux plus que tu parles...

Elle l’embrassa, et redit, en le câlinant:

--Pauvre papa!

* * * * *

Elle avait donc échappé aux soucis de la maison; et elle ne tarda même

pas à s’envoler du nid. Elle avait achevé ses examens d’infirmière et

fut envoyée à un hôpital de province. Les Clerambault sentirent plus

péniblement le vide de leur foyer.

Le plus solitaire des deux n’était pas Clerambault. Il le savait, et

plaignait sincèrement sa femme, pas assez forte pour le suivre, ni pour

se détacher de lui. Lui, quoi qu’il arrivât maintenant, ne serait plus

jamais dénué de sympathies. La persécution même les ferait naître, ou

pousserait les plus réservées à s’exprimer.--Et juste à ce moment, lui

en vint une bien chère.

Un jour qu’il était seul dans l’appartement, on sonna; il ouvrit. Une

dame qu’il ne connaissait pas lui tendit une lettre, en disant son nom.

Dans l’obscurité du vestibule, elle croyait s’adresser à un domestique,

puis s’aperçut de la méprise. Il voulut la faire entrer.

--Non, dit-elle, je ne suis que la messagère.

Elle partit. Mais après son départ, il trouva un petit bouquet de

violettes, qu’elle avait déposé sur le coffre près de la porte.

La lettre disait:

«_Tu ne cede malis,_

_sed contra audentior ito_...

«Vous combattez pour nous. Notre cœur est en vous. Versez-nous votre

souffrance. Je vous verse mon espérance, ma force et mon amour,--moi qui

ne puis agir,--qui ne puis agir que par vous.»

* * * * *

Cette chaleur juvénile et les derniers mots, un peu mystérieux, émurent

et intriguèrent Clerambault. Il évoquait l’image de la visiteuse, sur

son seuil. Elle n’était plus très jeune: des traits bien dessinés, des

yeux bruns et sérieux qui souriaient dans un visage fatigué. Où

l’avait-il vue déjà? Tandis qu’il la fixait, l’image s’effaça.

Il la retrouva, deux ou trois jours après, à quelques pas de lui, dans

une allée du Luxembourg. Elle passait. Il traversa l’allée, pour la

rejoindre. Elle s’arrêta, en le voyant venir. Il lui demanda, la

remerciant, pourquoi elle était partie si vite, sans se faire connaître.

Et il s’aperçut à ce moment qu’il la connaissait depuis longtemps. Il la

rencontrait naguère au Luxembourg, ou dans les rues autour, avec un

grand garçon qui devait être son fils. Chaque fois qu’il les croisait,

leurs regards le saluaient d’un sourire de respect familier. Et sans

qu’il sût leur nom, sans qu’ils eussent jamais échangé une parole, ils

faisaient partie, pour lui, de ces ombres amicales qui escortent notre

vie quotidienne, et que nous ne remarquons pas toujours quand elles sont

là, mais qui nous laissent un vide quand elles ont disparu. C’est

pourquoi sa pensée se reporta aussitôt de la femme qui était devant lui

au jeune compagnon qui manquait, à ses côtés. Et il dit, dans un élan

d’intuition imprudente: (car, en ces temps de deuil, qui savait ceux qui

étaient encore du nombre des vivants?)

--C’est votre fils qui m’a écrit?

--Oui, dit-elle. Il vous aime bien. Nous vous aimons depuis longtemps.

--Qu’il vienne!

Une ombre de tristesse enveloppa le visage de la mère.

--Il ne le peut pas.

--Où donc est-il? Au front?

--Ici.

Après un instant de silence, Clerambault demanda:

--Il est blessé?

--Voulez-vous le voir? dit la mère.

Clerambault l’accompagna. Elle se taisait. Il n’osait la questionner. Il

dit:

--Du moins, vous, vous l’avez toujours...

Elle comprit et lui tendit la main:

--Nous sommes bien proches l’un de l’autre.

Il insista:

--Mais pourtant, vous l’avez.

--J’ai son âme, dit-elle.

Ils étaient arrivés à la maison,--une vieille demeure XVIIᵉ siècle, dans

une de ces rues étroites et antiques, entre le Luxembourg et

Saint-Sulpice, où subsiste encore la fierté recueillie du vieux Paris.

La grande porte, même en plein jour, était fermée. Mᵐᵉ Froment,

devançant Clerambault, monta le perron de quelques marches, au fond de

la cour dallée, et entra dans l’appartement du rez-de-chaussée.

--Mon petit Edme, dit-elle en ouvrant la porte de la chambre, une

surprise!... Devine!...

* * * * *

Clerambault vit un jeune homme, étendu dans un lit, et qui le regardait.

La blonde figure de vingt-cinq ans, que rosissait le soleil du soir,

était illuminée par deux yeux intelligents, et paraissait si saine et si

reposée qu’on ne pensait pas à la maladie, d’abord, en la voyant.

--Vous!... dit-il, vous ici!...

Une joyeuse surprise rendit ses traits plus jeunes encore. Mais ni le

corps, ni les bras que les draps recouvraient ne firent un mouvement; et

Clerambault, s’approchant, remarqua que la tête seule vivait.

--Maman, tu m’as trahi... disait Edme Froment.

--Vous ne vouliez donc pas me voir? demanda Clerambault, penché sur

l’oreiller.

--Ce n’est pas tout à fait cela, dit Edme. Je ne tenais pas beaucoup à

être vu.

--Et pourquoi? dit Clerambault, d’une bonne voix, qu’il tâchait de faire

rieuse.

--Parce qu’on n’invite pas les gens à venir, quand on n’est plus chez

soi.

--Et où donc êtes-vous?

--Ma foi, je pourrais jurer... dans une momie d’Egypte.

Il indiqua du regard le lit, son corps immobile.

--La vie n’y est plus, dit-il.

--Tu es le plus vivant de nous tous, protesta une voix près de lui.

Clerambault remarqua, de l’autre côté du lit, un grand jeune homme, de

l’âge d’Edme Froment, qui semblait plein de force et de santé. Edme

Froment sourit et dit à Clerambault:

--Mon ami Chastenay a tant de vie qu’il m’en prête.

--Ah! si je pouvais te la donner! dit l’autre.

Les deux amis échangèrent un regard affectueux.

Chastenay continua:

--Je ne ferais que te rendre une partie de ce que j’ai reçu de toi.

Et s’adressant à Clerambault:

--C’est lui qui nous soutient tous. N’est-ce pas, Madame Fanny?

La mère dit tendrement:

--Mon grand fils!... C’est bien vrai.

--Vous abusez, dit Edme, de ce que je ne peux plus me défendre...

(Parlant à Clerambault.) Vous le voyez, je suis pris, je ne puis bouger.

--Blessé?

--Paralysé.

Clerambault n’osa pas demander de détails.

--Vous ne souffrez pas? dit-il.

--Je devrais peut-être le souhaiter; la douleur est encore un lien qui

nous rattache au rivage. Mais j’avoue que je m’accommode du lourd

silence de ce corps où je suis engainé... N’en parlons plus. Du moins,

l’esprit est libre. S’il n’est pas vrai qu’il «_agitat molem_», il s’en

évade souvent.

--L’autre jour, dit Clerambault, il est venu me visiter.

--Ce n’est pas la première fois. Souvent, il est allé à vous.

--Je me croyais si bien seul...

--Vous souvenez-vous, dit Edme, de la parole de Randolph à Cecil: «_La

voix d’un homme seul est capable en une heure de mettre en nous plus de

vie que le fracas de cinq cents clairons sonnant sans trêve?_»

--C’est aussi vrai de toi, dit Chastenay.

Froment sembla ne pas l’entendre et reprit:

--Vous nous avez éveillés.

Clerambault regarda les beaux yeux courageux et calmes du gisant, et

dit:

--Ces yeux n’en avaient pas besoin.

--Ils n’en ont plus besoin, dit Edme. On voit mieux à distance, quand on

s’est éloigné. Mais quand j’étais tout près, je ne distinguais rien.

--Dites-moi ce que vous voyez...

--Il se fait tard, dit Edme, je suis un peu fatigué... Voulez-vous une

autre fois?

--Je reviendrai demain.

Clerambault sortit, et Chastenay le rejoignit. Il éprouvait le besoin de

confier à un cœur qui pût en sentir la peine et la grandeur la tragédie

dont son ami était le héros et la victime. Edme Froment, atteint d’un

éclat d’obus à la colonne vertébrale, frappé en pleine vigueur, était un

des jeunes chefs intellectuels de sa génération, beau, ardent, éloquent,

débordant de vie et de rêve, amoureux et aimé, noblement ambitieux.

Maintenant, un mort vivant. Sa mère, qui avait mis en lui tout son

orgueil et son amour, le voyait condamné. Leur peine devait être

immense; mais chacun la cachait à l’autre; et cette contrainte les

défendait. Ils étaient fiers l’un de l’autre. Elle le soignait, le

lavait, le faisait manger, comme un petit enfant. Et lui, se faisant

calme pour lui donner le calme, la portait à son tour sur les ailes de

son esprit.

--Ah! disait Chastenay, on devrait avoir des remords de vivre et d’être

sain, de posséder des bras pour étreindre la vie, des jarrets souples

pour marcher et bondir, de boire à pleine poitrine cette fraîcheur

d’air bénie...

Il ouvrait les bras en parlant, levait la tête, respirait largement.

--Et le pire, reprit-il, baissant la tête et la voix, comme honteux,--le

pire, c’est que je n’en ai pas.

Clerambault ne put s’empêcher de sourire.

--Oui, ce n’est pas héroïque, continua Chastenay. Et pourtant, j’aime

Froment, comme nul autre au monde. Je me désole de son sort... Mais

c’est plus fort que moi. Quand je pense à ma chance, parmi tant de

sacrifiés, d’être ici en ce moment, ici avec tous mes sens, j’ai

beaucoup de peine à ne pas montrer ma joie... Ah! c’est trop bon de

vivre tout entier!... Pauvre Froment!... Vous me trouvez terriblement

égoïste?

--Mais non, dit Clerambault. Vous parlez selon la saine nature. Si tous

étaient sincères comme vous, l’humanité ne serait pas la proie du

plaisir vicieux de la gloire dans la souffrance. Vous avez d’ailleurs

tous les droits de savourer la vie, après avoir passé par l’épreuve.

(Il montrait la croix de guerre sur la poitrine du jeune homme).

--J’y ai passé et j’y retourne, dit Chastenay. Mais croyez bien que je

n’y ai aucun mérite! Car je ne le ferais pas, si je pouvais faire

autrement. Inutile de nous jeter de la poudre aux yeux. La poudre,

aujourd’hui, sert à d’autres usages. On n’arrive pas à sa troisième

année de guerre, en ayant conservé l’amour du risque ou l’indifférence

au danger, si tant est qu’on l’eut au commencement. Et je l’avais, je

dois l’avouer. J’étais un bon puceau de l’héroïsme. Mais il y a beau

temps que j’ai perdu ma virginité! Elle était faite d’ignorance autant

que de rhétorique. Une fois qu’elles sont tombées, le non-sens de la

guerre, l’idiotie des massacres, la laideur, la duperie de ces affreux

sacrifices crèvent les yeux des plus bornés. Et s’il ne serait pas

viril de fuir l’inévitable, on ne fait rien non plus pour chercher ce

qu’on peut éviter. Le grand Corneille était un héros de l’arrière. Ceux

de l’avant que j’ai connus étaient, presque toujours, des héros malgré

eux.

--C’est l’héroïsme vrai, dit Clerambault.

--C’est celui de Froment, répondit Chastenay. Le héros faute de mieux,

faute de pouvoir être un homme... Mais ce qui le rend si cher, c’est

qu’il est, malgré tout, un homme.

* * * * * ⁂

Clerambault vérifia la justesse de cette parole, dans le long entretien

qu’il eut, le lendemain, avec Froment. Si la fierté de Froment ne se

démentait pas dans la ruine de sa vie, il y avait d’autant plus de

mérite qu’il n’avait jamais professé le culte de l’abnégation. Il avait

eu de vastes espoirs, de robustes ambitions, que justifiaient ses dons

et sa jeunesse heureuse. Pas un jour, il ne s’était fait, comme

Chastenay, d’illusions sur la guerre. Il en avait tout de suite percé à

jour la désastreuse ineptie. Il ne le devait pas seulement à son ferme

esprit, mais à l’inspiratrice qui, depuis son enfance, avait tissé l’âme

de son fils du plus pur de la sienne.

Mᵐᵉ Froment, que Clerambault trouvait presque toujours quand il venait

voir Edme, se tenait à l’écart, assise près de la fenêtre, travaillant,

de temps en temps enveloppant son fils d’un regard tendre. Elle était

une de ces femmes qui, sans posséder une intelligence exceptionnelle,

ont le génie du cœur. Veuve d’un médecin beaucoup plus âgé qu’elle, et

dont l’ample intelligence avait fécondé la sienne, elle n’avait eu dans

sa vie que ces deux profondes affections, bien différentes entre elles:

presque filiale pour le mari, presque amoureuse pour le fils.

Le docteur Froment, homme instruit, d’esprit original, qu’il dissimulait

sous des formes d’une douce politesse attentive à ne pas blesser les

autres en se distinguant d’eux, avait été grand voyageur, pendant une

partie de sa vie; il avait visité à peu près toute l’Europe, l’Égypte,

la Perse et l’Inde; curieux non seulement de science, mais de religion,

il s’intéressait particulièrement aux expressions nouvelles de la foi

dans le monde: Bâbisme, Christian Science, doctrines théosophiques. En

relations avec le mouvement pacifiste, ami de la baronne de Suttner,

qu’il avait connue à Vienne, il voyait venir depuis longtemps la grande

catastrophe, à laquelle l’Europe et ceux qu’il aimait étaient promis.

Mais homme de courage, habitué à regarder les injustices de la nature,

il avait cherché moins à se faire illusion ou à leurrer les siens sur

l’avenir, qu’à leur faire l’âme forte pour supporter l’assaut de la

vague qui accourait. Bien plus que ses paroles, son exemple avait eu sur

sa femme--sinon sur le fils encore enfant, à l’époque de sa mort,--une

vertu sacrée. Atteint du mal lent et cruel qui devait l’enlever,--un

cancer de l’intestin,--il avait, jusqu’au dernier jour, poursuivi

tranquillement sa tâche accoutumée, entourant ses aimés de sa sérénité.

Mᵐᵉ Froment avait conservé dans son cœur cette noble image, comme un

dieu intérieur. La piété pour son compagnon mort tenait en elle la place

de la religion chez d’autres. Sans croyance arrêtée sur l’autre vie,

elle le priait, chaque jour, surtout aux heures intenses, comme un ami

toujours présent, qui veille et qui conseille. Par ce singulier

phénomène de reviviscence qu’on observe souvent après la mort d’un être

cher, l’essence de l’âme du mari semblait avoir passé en elle. C’est

pourquoi son fils avait grandi dans une atmosphère de pensée aux calmes

horizons, bien différents des paysages fiévreux, où poussait la jeune

génération d’avant 1914, inquiète, ardente, agressive, irritée par

l’attente... Quand la guerre éclata, Mᵐᵉ Froment n’eut pas besoin de se

défendre ni de défendre son fils contre les entraînements de la passion

nationale: à tous deux elle était étrangère. Ils n’essayèrent pas non

plus de résister à l’inévitable. Il y avait si longtemps que le malheur

était en marche! Il s’agissait de le soutenir sans plier, en sauvant ce

qui devait être sauvé: la fidélité de l’âme à sa foi. Mᵐᵉ Froment

n’estimait pas qu’il fût nécessaire d’être «au-dessus de la mêlée», pour

la dominer; et ce que firent par leurs articles deux ou trois écrivains

de France, d’Angleterre, d’Allemagne, pour la réconciliation

internationale, elle l’accomplit dans sa sphère limitée, plus

simplement, mais plus efficacement. Elle avait conservé ses anciennes

relations; et sans paraître gênée dans ces milieux infectés d’esprit de

guerre, sans jamais entreprendre de vaines démonstrations contre la

guerre, elle était, par sa seule présence, par sa parole tranquille, son

lucide regard, son jugement mesuré, par le respect qu’inspirait sa

bonté, le meilleur frein aux exagérations insanes de la haine. Elle

répandait aussi dans les foyers susceptibles d’en être touchés les

messages des libres Européens, les articles de Clerambault, qui n’en sut

jamais rien; et elle eut la satisfaction de voir qu’ils atteignaient les

cœurs. Sa plus grande joie fut que son fils lui-même en fut transformé.

Edme Froment n’avait rien d’un pacifiste tolstoyen. Au début de la

guerre, il la jugeait une bêtise, encore bien plus qu’un crime. Si on

l’eût laissé libre, il se fût retiré de l’action, comme Perrotin, dans

le haut dilettantisme de l’art et de la pensée. Il n’eût pas essayé de

combattre l’opinion, car il le jugeait vain: il ressentait alors pour la

folie du monde plus de mépris que de pitié. Sa participation forcée à la

guerre l’avait contraint à reconnaître que cette folie était si

largement payée par la souffrance qu’il était superflu d’ajouter le

mépris à la condamnation. L’homme se faisait à lui-même son enfer sur la

terre: il n’avait pas besoin d’un autre arrêt. Et dans le même temps, la

parole de Clerambault, qui lui était parvenue pendant une permission à

Paris, lui avait révélé qu’il avait mieux à faire qu’à s’ériger en juge

de ses compagnons de chaîne: en partageant leur charge, tâcher de les

délivrer.

Seulement, le jeune disciple allait plus loin que le maître.

Clerambault, dont la nature affectueuse, un peu faible, trouvait sa joie

dans sa communion avec les autres hommes, et qui souffrait de s’en

séparer, même dans leurs erreurs, doutait perpétuellement de soi,

regardait à droite, à gauche, cherchait dans les yeux de la foule

humaine un assentiment à sa propre pensée, et s’épuisait en efforts

infructueux pour concilier sa loi intérieure avec les aspirations et les

luttes sociales de son temps. Froment, le gisant, qui était doué d’une

âme de chef dans un corps asservi, affirmait, sans un doute, le devoir

absolu, pour qui porte la flamme d’un idéal puissant, de le dresser

au-dessus des têtes de ses compagnons. Pourquoi chercherait-il à

l’effacer timidement et à la fondre parmi la masse des autre lueurs? Il

est faux, le lieu-commun des démocraties, que «Voltaire a moins d’esprit

que Tout-le-monde»!... «_Democritus ait: Unus mihi pro populo est...

L’un vaut pour moi les milliers_»...--La foi de notre temps voit dans le

groupe social le faîte de l’évolution humaine. Qui le prouve? Moi, je

vois, disait Froment, ce faîte dans l’individualité supérieure. Des

millions d’hommes ont vécu et sont morts pour que surgisse une fleur

suprême de pensée. Car telles sont les manières fastueuses et prodigues

de la nature. Elle dépense des peuples, pour créer un Jésus, un Bouddhâ,

un Eschyle, un Vinci, un Newton, un Beethoven. Mais sans ces hommes,

que seraient-ils, ces peuples? Que serait l’humanité?... Nous ne

relevons pas l’idéal égoïste du Surhomme. Un homme qui est grand est

grand _pour_ tous les hommes. Son individualité exprime des millions

d’hommes, et souvent elle les guide. Elle est l’incarnation de leurs

forces secrètes, de leurs plus hauts désirs. Elle les concentre, et déjà

elle les réalise. Le seul fait qu’un homme a été Christ, a exalté,

soulevé au-dessus de la terre, des siècles d’humanité et a versé en eux

des énergies divines. Et bien que dix-neuf siècles se soient écoulés

depuis, les millions d’hommes n’ont jamais atteint à la hauteur du

modèle, mais ne se lassent pas d’y aspirer.--L’idéal individualiste

ainsi compris est plus fécond pour la société humaine que l’idéal

communiste, qui conduit à la perfection mécanique de la fourmilière. A

tout le moins, est-il indispensable à l’autre, comme correctif et comme

complémentaire.

Ce fier individualisme, que Froment exprimait en paroles brûlantes,

affermissait l’esprit toujours un peu chancelant de Clerambault, indécis

par bonté, doute de soi, et effort pour comprendre les autres.

Froment lui rendit encore un autre service. Plus instruit que lui de la

pensée mondiale, ayant, par sa famille, des relations parmi les

intellectuels de tous les pays, et lisant quatre ou cinq langues

étrangères, Froment révéla à Clerambault les autres grands isolés qui,

dans chaque nation, combattaient pour les droits de la conscience

libre,--tout ce travail souterrain de la pensée comprimée, qui

s’acharnait à chercher la vérité. Spectacle bien consolant: que l’époque

de la plus effroyable tyrannie morale qui ait pesé, depuis

l’inquisition, sur l’âme de l’humanité, ait échoué à étouffer dans une

élite de chaque peuple l’indomptable volonté de rester libre et vrai!

Certes, ces individualités indépendantes étaient rares, mais leur

pouvoir en était d’autant plus grand. Leur silhouette se découpait,

saisissante, sur l’horizon vide. Dans la chute des peuples au fond du

précipice où s’écrasent les millions d’âmes en un tas informe, leur voix

retentissait comme le seul verbe humain. Et leur action s’affirmait par

la rage de ceux qui la niaient. Il y a un siècle, Chateaubriand

écrivait:

«_Lutter désormais est vain. Être est la seule chose qui importe._»

Mais il ne voyait pas qu’ «_être_», en notre temps, être soi, être

libre, est le plus grand des combats. Les êtres qui sont eux-mêmes

dominent, par le seul fait du nivellement des autres.

* * * * *

Clerambault n’était pas le seul à éprouver le bienfait de l’énergie de

Froment. Presque à chaque visite, il rencontrait au chevet du jeune

homme quelque ami qui venait, sans se l’avouer peut-être, autant pour

chercher du réconfort que pour en apporter. Deux ou trois jeunes gens,

de l’âge de Froment; les autres, hommes âgés, ayant passé la

cinquantaine, vieux amis de la famille, ou qui connaissaient Froment

déjà avant la guerre. L’un d’eux, vieil helléniste, au sourire fin et

distrait, avait été son professeur. Il y avait aussi là un sculpteur aux

cheveux gris, masque huileux et creusé de sillons tragiques; un

gentilhomme campagnard, qui avait le poil ras, le teint rouge, et la

tête carrée d’un rude paysan; et un médecin à barbe blanche, figure

fatiguée, empreinte de douceur, où le regard frappait par l’expression

complexe des deux yeux: l’un, qui observait bien, avec une lueur de

scepticisme, et l’autre, mélancolique, qui paraissait rêver.

Ces hommes qui se trouvaient quelquefois réunis chez le malade, ne se

ressemblaient guère. On eût noté dans le petit groupe toutes les nuances

de pensée,--du catholique au libertaire, et même au bolcheviste, (comme

prétendait l’être un des jeunes camarades de Froment). On eût retrouvé

en eux les empreintes des ancêtres intellectuels les plus variés: de

Lucien l’ironique, dans le vieil helléniste; des chroniqueurs français

de la collection Michaud, chez le comte de Coulanges, qui, le soir, dans

son domaine, se délassait de l’élevage et des engrais chimiques, en

savourant la langue de drap d’or de Froissart et celle, buissonneuse et

juteuse, de ce fripon de Gondi. Le sculpteur ravinait son front à

découvrir une métaphysique dans Beethoven et Rodin. Et le docteur

Verrier, qui avait pour le paradis des religions le sourire désabusé de

l’homme de science, transposait dans le royaume d’hypothèses de la

biologie, ou dans les équations fulgurantes de la physique et de la

chimie modernes, le coin de merveilleux dont il avait besoin. Bien qu’il

participât douloureusement aux épreuves du jour, l’ère de guerre

s’effaçait à ses yeux, déjà dans le lointain, avec sa gloire gluante,

devant les découvertes héroïques de la pensée, qu’un nouveau Newton, le

libre Allemand Einstein, accomplissait, parmi l’égarement humain.

Ainsi, entre ces hommes, tout semblait différent: et la forme de

l’esprit, et le tempérament. Mais tous étaient d’accord en ceci, qu’ils

ne dépendaient d’aucun parti, que tous pensaient par eux-mêmes, et que

tous avaient le respect et l’amour de la liberté,--de la leur et de

celle des autres. Que compte le reste? A l’époque où nous sommes, tous

les cadres anciens, les partis politiques, religieux, ou sociaux,

s’effondrent; et c’est un mince progrès de se dire socialiste, ou bien

républicain, plutôt que monarchiste, si ces castes s’accommodent de

nationalisme d’État, ou de foi, ou de classe. Il n’est plus aujourd’hui

que deux sortes d’esprits: ceux qui s’enferment dans des barrières; et

ceux qui sont ouverts à tout ce qui est vivant, ceux qui portent en eux

l’humanité entière, jusqu’à leurs ennemis. Ces hommes, si peu nombreux

qu’ils soient, forment sans le savoir, la vraie Internationale, celle

qui repose sur le culte de la vérité et de la vie universelles. Et trop

faibles chacun (ils le savent), pour embrasser leur immense idéal, leur

idéal les embrasse tous. Et tous unis en lui, ils s’acheminent, chacun

par un chemin différent, vers le Dieu inconnu.

Ce qui attirait en ce moment ces libres âmes diverses autour d’Edme

Froment, c’est qu’elles percevaient obscurément en lui le point où se

rencontraient leurs lignes, le carrefour d’où l’on voit tous les chemins

de la forêt. Froment n’avait pas toujours été celui qui réunit. Tant

qu’il était resté maître de son corps et sain, il suivait, lui aussi, sa

route à part des autres. Mais depuis que sa course avait été brisée, il

s’était établi--après une période d’amère désespérance, dont il ne

laissa rien voir aux yeux de ceux qui l’entouraient--à la croix des

chemins. L’impossibilité même où il était d’agir lui permettait

d’embrasser l’ensemble de l’action et d’y participer en esprit. Il

voyait les courants divers--patrie, révolution, lutte d’États ou de

classes, science et foi,--comme les forces mêlées d’une rivière

torrentueuse, avec ses rapides, ses remous et ses ensablements: elle

semble se briser parfois, ou revenir en arrière, ou dormir; mais elle

avance toujours, irrésistiblement. Et la réaction même est poussée en

avant. Et lui, le jeune crucifié à la croix des chemins, il épousait

tous les courants, le fleuve entier.

Clerambault retrouvait en lui quelques traits de Perrotin. Mais des

mondes séparaient Froment de Perrotin. Car si, comme ce dernier, il ne

niait rien de ce qui est, et s’il cherchait à tout comprendre, c’était

avec une âme enflammée. Tout était, dans son cœur, mouvement et passion

ordonnée. Tout, la vie et la mort, tout marchait et montait. Et

lui-même, immobile.

* * * * *

Cependant, l’heure était sombre. On venait de passer le tournant de

l’année 17 à 18. Les nuits d’hiver brumeuses étaient lourdes de

l’attente de la ruée suprême des armées allemandes. Depuis des mois,

elle s’annonçait par de menaçantes rumeurs; les raids des Gothas sur

Paris, déjà, y préludaient. Les hommes de la guerre jusqu’au bout

affectaient l’assurance, les journaux continuaient de hâbler, et

Clemenceau n’avait jamais mieux dormi. Mais la tension des esprits se

manifestait à l’âpreté croissante des haines civiles. On détournait sur

les suspects de l’intérieur--les défaitistes, les pacifistes,--les

angoisses publiques. Les procès de trahison réchauffaient, amusaient, le

moral de l’arrière. On voyait se multiplier les mouchards Cornéliens,

les dénonciateurs patriotiques, les témoins fanatiques; et l’aboiement

de l’Accusateur public poursuivait furieusement durant des jours entiers

les misérables bêtes traquées. Aussi, quand se leva, vers la fin du mois

de mars, l’offensive allemande suspendue sur Paris, la haine sacrée

entre concitoyens atteignit son zénith; et nul doute que si l’invasion

avait fait sa trouée, avant qu’elle eût atteint les portes de la Ville,

le poteau de Vincennes, cet autel de la Patrie vindicative et menacée,

eût reçu ses victimes, innocentes ou coupables, prévenues ou jugées.

Clerambault fut plusieurs fois apostrophé dans la rue. Il ne s’en

émouvait pas. Peut-être ne se rendait-il pas très bien compte du

danger. Moreau le trouva, un jour, en train de discuter, au milieu d’un

groupe de passants, avec un jeune bourgeois à l’air rageur, qui l’avait

interpellé d’une façon blessante. Tandis qu’il parlait, on entendit à

proximité l’explosion d’un obus de la «grosse Bertha». Clerambault ne

parut pas le remarquer; et tranquillement il continuait d’exposer au

colérique sa façon de penser. Il y avait quelque chose de comique dans

cette obstination; et le cercle d’auditeurs qui, en bons Français, le

sentirent, échangea des quolibets, pas très polis, mais dépourvus de

méchanceté. Moreau prit le bras de Clerambault, pour l’entraîner.

Clerambault s’arrêta, regarda les gens qui riaient, saisit à son tour le

comique de la situation, et rit avec les autres.

--Quel vieux fou!... Hein! dit-il à Moreau qui l’entraînait.

--Il y en a d’autres. Qu’il prenne garde! dit Moreau, assez

impertinemment.

Mais Clerambault ne voulait pas comprendre.

L’instruction de son procès venait d’entrer dans une phase nouvelle.

Clerambault était inculpé d’infraction à la loi du 5 août 1914,

«réprimant les indiscrétions en temps de guerre»: on l’accusait de

propagande pacifiste dans les milieux ouvriers, où Thouron, disait-on,

répandait les écrits de Clerambault, d’accord avec l’auteur. Rien

n’était moins fondé: Clerambault n’avait connaissance d’aucune

propagande de ce genre, et il ne l’avait pas autorisée. Thouron en

pouvait témoigner.--Mais voici que, justement, Thouron n’en témoignait

pas. Son attitude était étrange. Au lieu d’établir les faits, il

biaisait, il avait l’air de cacher quelque chose; il y mettait même une

sorte d’ostentation: il eût voulu éveiller les soupçons qu’il ne s’y fût

pas mieux pris. Le malheur était que ces soupçons dérivaient vers

Clerambault. Certes, il ne disait rien contre lui, contre quiconque. Il

se refusait à rien dire. Mais il laissait entendre que s’il voulait

parler... Il ne le voulait pas. On le confronta avec Clerambault. Il fut

parfait, vraiment chevaleresque. Il mit la main sur son cœur; il

protesta de son admiration filiale pour le «Maître», pour l’ «Ami».

Clerambault, impatienté, le pressa de faire le récit exact de tout ce

qui s’était passé entre eux; l’autre continuait d’attester son

dévouement «indéfectible»: il ne dirait rien de plus, il n’ajouterait

rien à ses dépositions, il prenait tout sur lui...

Il sortit de là grandi, et Clerambault suspect de se laisser abriter par

le sacrifice de son leude. La presse n’hésita point: elle l’accusa de

lâcheté. Cependant, les convocations succédaient aux convocations;

depuis près de deux mois, Clerambault se rendait aux interrogatoires

oiseux que le juge lui posait, sans qu’aucune décision se dessinât

encore. Il eût semblé qu’un homme accusé sans preuves, maintenu si

longtemps sous l’injurieux soupçon, eût droit à la sympathie publique.

Mais on lui en voulait, au contraire, bien plus qu’auparavant; on lui en

voulait de n’être pas encore condamné. Des racontars absurdes

circulaient dans la presse. On prétendait que les experts avaient

découvert, à la forme de certaines lettres, à des coquilles relevées

dans une plaquette de Clerambault, qu’elle avait été imprimée par des

Allemands. Ces niaiseries trouvaient accès dans la crédulité fabuleuse

d’hommes qui avaient été intelligents (on l’assurait), avant la

guerre... il y avait quatre ans de cela, mais il semblait des siècles...

Bref, les braves gens condamnaient un des leurs, sans plus ample

informé; ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière.

L’opinion, bien stylée, s’indignait que Clerambault continuât de

circuler en liberté; et les journaux de la réaction, qui craignaient que

la proie ne leur échappât, accusaient la justice, tâchaient de

l’intimider, réclamaient que le parquet civil fût dessaisi de l’affaire

et qu’elle fût portée devant la juridiction militaire. Très vite,

l’excitation monta à un de ces paroxysmes, qui sont, à Paris,

généralement brefs, mais effrénés. Car ce peuple sensé délire

périodiquement. On peut se demander comment des hommes qui, pour la

plupart, ne sont point méchants et seraient naturellement portés à la

tolérance mutuelle, voire à l’indifférence, peuvent en arriver à ces

explosions de fanatisme colérique, où ils abdiquent à la fois leur cœur

et leur bon sens. D’autres diront que ce peuple est femme par ses

vertus, ainsi que par ses vices, que la finesse de ses nerfs, que sa

sensibilité, qui ont toujours fait le prix de son art et de son goût, le

livrent, par accès, à des crises d’hystérie. Mais je pense que tout

peuple n’est homme que par accident, si l’on entend, par homme, animal

raisonnable,--ce qui est bien flatteur, mais qui ne s’appuie sur rien.

Les hommes n’usent de la raison que de loin en loin. Ils sont tout de

suite fourbus par l’effort de penser. On les soulage en voulant pour

eux, en voulant ce qui demande le moins d’efforts. Il n’en faut guère

pour haïr une pensée nouvelle. Ne les condamnons point! L’Ami de tous

les persécutés l’a dit, avec son héroïsme indulgent: «Ils ne savent ce

qu’ils font.»

Il se trouva une feuille d’action nationaliste, pour attiser les

instincts malfaisants qui couvent dans ces pauvres hommes. Elle vivait

de l’exploitation du soupçon et de la haine. Elle appelait cela:

travailler à la régénération de la France. La France se réduisait, pour

elle, à soi et à ses amis. Elle publia contre «Cleramboche» une suite

d’articles égorgeurs, comme ceux qui avaient si bien réussi contre

Jaurès; elle ameutait l’opinion, clamant que des influences occultes

s’employaient à protéger le traître, et que si l’on n’y veillait, on le

laisserait échapper. Et elle fit appel à la justice populaire.

* * * * *

Victor Vaucoux haïssait Clerambault.

Il ne le connaissait point. La haine n’a point besoin de connaître. Mais

s’il l’avait connu, il l’eût haï encore plus. Avant de savoir que

Clerambault existât, il était son ennemi-né. Il y a des races d’esprits

qui sont, dans chaque pays, plus ennemies entre elles que les races de

peaux, ou que celles d’uniformes.

De bourgeoisie aisée de l’Ouest de la France, il appartenait à une

famille de fonctionnaires de l’Empire et de l’Ordre Moral, retirée

depuis quarante ans dans la hargne d’une opposition stérile. Il avait,

en Charente, des propriétés, où il passait l’été; le reste du temps, à

Paris. Une famille raréfiée,--phénomène courant dans sa classe. Il

retournait contre elle et contre lui les instincts de gouvernement, dont

il ne trouvait pas l’emploi dans la vie. Cette compression leur avait

donné un caractère tyrannique. Il despotisait ses proches. Sans le

savoir. Comme un droit et un devoir qui ne se discutent point. Le mot de

tolérance n’avait pas de sens pour lui. _Il ne pouvait pas se tromper._

Cependant, il avait de l’intelligence, de la vigueur morale,--et même un

cœur, mais le tout ligoté et serré sous un épais aubier, comme un vieux

tronc noueux. Ses forces, privées d’expansion, s’étaient tassées. Il

n’absorbait rien du dehors. Quand il lisait, quand il voyageait, c’était

avec des yeux hostiles et le désir de se retrouver chez soi. Rien

n’entamait l’écorce; toute sa vie lui venait du pied de l’arbre, de la

terre:--_des Morts_.

Il était le type de cette fraction de la race qui, forte mais vieillie,

n’a plus assez de vie pour se répandre au dehors, et se ramasse dans un

sentiment de défense agressive. Elle observe avec méfiance, avec

antipathie, les jeunes forces neuves qui débordent autour d’elle, dans

son peuple et hors de son peuple, les nations et les classes qui

grandissent, tous les efforts passionnés, maladroits, de rénovation

sociale et morale. Elle a besoin, comme ce pauvre Barrès et son héros

rabougri[3], de murailles, de barrières, de frontières, d’ennemis.

Dans cet état de siège, Vaucoux vécut et fit vivre les siens. Sa femme,

douce, morose, effacée, avait trouvé l’unique moyen d’en sortir: elle

était morte. Resté seul avec son deuil,--qu’il défendait jalousement,

comme il défendait tout ce qui était à lui,--possesseur d’un fils unique

de treize ans, il avait monté la garde autour de sa jeunesse et il lui

avait appris à la monter avec lui. Étrange! Faire des fils, pour lutter

contre l’avenir!... Abandonné à lui-même, le jeune garçon eût,

d’instinct, trouvé la vie. Mais dans la geôle du père, il fut la proie

du père. Une maison fermée. Peu de relations. Peu de livres. Peu de

journaux. Une seule feuille, dont les principes pétrifiés répondaient

au besoin de conservation (au sens cadavérique) de Vaucoux. Sa

victime,--son fils,--ne pouvait lui échapper. Il lui inocula ses

maladies d’esprit, comme ces insectes qui injectent leurs œufs dans le

corps vivant d’un autre. Et quand la guerre éclata, il le mena au bureau

de recrutement et le fit engager. Pour un homme de sa sorte, la Patrie

était le plus pur de l’être, le saint des saints. Il n’avait pas besoin,

pour en trouver l’ivresse, de l’aspirer dans l’air vibrant des

suggestions de la foule: (il ne se mêlait pas à la foule.) La Patrie

était en lui. La Patrie, le Passé, le Passé éternel.

Et son fils fut tué, comme celui de Clerambault, comme ceux de millions

de pères, pour la foi de ces pères, pour l’idéal du passé, auquel ils ne

croyaient pas.

Mais Vaucoux ne connut point les doutes de Clerambault. Douter! il ne

savait point ce que c’était que douter! S’il se le fût permis, il se fût

méprisé. Cet homme dur aimait passionnément son fils, quoiqu’il ne le

lui eût jamais montré. Et il ne concevait pas d’autre façon de le

prouver que par une haine passionnée contre qui l’avait tué. Il ne se

comptait pas au nombre des meurtriers.

Les moyens de vengeance lui étaient mesurés. Rhumatisant, ankylosé d’un

bras, il voulut s’engager, et ne fut pas accepté. Il fallait pourtant

agir. Il ne le pouvait que par la pensée. Seul, dans sa maison déserte,

avec pour compagnie, sa femme morte, son fils mort, il était, pendant

des heures, livré à ses violentes méditations. Comme une bête en cage,

qui secoue ses barreaux, elles tournaient furieusement dans le cercle de

la guerre, que barraient les tranchées,--attendant pour se ruer et

guettant la trouée.

Les articles de Clerambault, signalés par les hurleurs de la presse,

l’exaspérèrent. Quoi! on parlait de lui arracher des dents l’os de la

haine!... Par le peu qu’il connaissait de Clerambault, déjà, avant la

guerre, il ne pouvait le souffrir. L’écrivain lui était antipathique

par ses formes d’art nouvelles, et l’homme par son amour de la vie et

des hommes, par son idéalisme démocratique, son optimisme un peu benêt,

et ses aspirations européennes. Du premier coup d’œil, avec l’instinct

du rhumatisant (d’esprit et d’articulations), Vaucoux avait classé

Clerambault parmi ceux qui font des courants d’air dans la maison aux

portes et fenêtres closes,--la Patrie. La Patrie, comme il l’entendait:

pour lui, il n’en était pas d’autre. Il n’eut pas besoin des excitations

des journaux pour voir dans l’auteur de _l’Appel aux Vivants_ et du

_Pardon aux Morts_, l’agent de l’ennemi,--l’ennemi.

Et sa fièvre de vengeance, qui se rongeait, se jeta sur cet aliment.

* * * * *

Ah! Dieu! qu’il est commode de haïr sans comprendre ceux qui ne pensent

pas comme vous!

Clerambault n’avait plus cette ressource. Il comprenait ceux qui le

détestaient. Il les comprenait parfaitement. Ces braves gens

souffraient, jusqu’à la fureur, de l’injustice de l’ennemi. Sans doute,

parce qu’elle les atteignait. Mais aussi, loyalement, parce qu’elle

était l’Injustice, l’Injustice avec un grand I: car, comme ils étaient

myopes, elle leur paraissait énorme et unique, elle bouchait le champ de

leur vision. Combien est limitée, chez un homme ordinaire, la capacité

de sentir et de juger! Submergé dans l’espace, il se raccroche aux

premiers débris flottants; de même qu’il réduit à quelques couleurs le

ruisseau de la lumière aux nuances infinies, le bien et le mal qui

coulent dans les veines de l’univers ne lui sont perceptibles que s’il

les embouteille dans quelques exemples choisis auprès de lui. Tout le

bien, tout le mal du monde, tient dès lors dans le flacon. Il projette

là-dessus toute sa puissance d’amour et de répulsion. Pour des milliers

d’excellentes gens, la condamnation de Dreyfus, ou le torpillage du

_Lusitania_, reste le Crime du siècle. Et les excellentes gens ne voient

pas que le crime pave la route de la société, et qu’ils marchent

dessus, sans qu’ils s’en doutent: car ils bénéficient d’injustices

inconnues, et ils ne font rien pour les empêcher. De toutes ces

injustices, quelles sont les plus affreuses, de celles qui retentissent,

en longs et profonds échos dans la conscience du monde, ou de celles que

connaît seule la victime étouffée?... Mais nos excellentes gens n’ont

pas les bras assez larges pour embrasser toutes les misères. Qui trop

embrasse, mal étreint. Ils n’en embrassent qu’une, mais ils l’étreignent

bien. Et quand ils ont fait choix d’un crime pour le haïr, il absorbe

toute la force de haine qui est dans leurs viscères; le chien ronge son

os: garde-toi d’y toucher!

Clerambault y avait touché. S’il était mordu, il ne pouvait pas se

plaindre. Il ne se plaignait pas. Les hommes ont raison de combattre

l’injustice qu’ils voient. Et ce n’est pas leur faute s’ils ne voient

que son gros orteil. Gulliver à Brobdignac. Chacun fait ce qu’il peut.

Ils mordaient.

* * * * *

C’était le Vendredi-Saint. La grande marée de l’invasion montait à

l’assaut de l’Ile-de-France. Le jour de deuil sacré n’avait pas suspendu

le massacre. La guerre laïque ne connaît plus la Trêve de Dieu. Christ

venait d’être bombardé, dans une de ses églises. La nouvelle de

l’explosion meurtrière de Saint-Gervais, à la tombée du jour, se

répandait, avec la nuit, dans Paris sans lumière, qui s’enveloppait de

deuil, de fureur et de peur.

Les amis attristés étaient réunis chez Froment. Sans s’être donné le

mot, chacun était venu, parce qu’il savait trouver les autres. Ils

voyaient de tous côtés la violence, dans le présent, dans l’avenir, chez

l’ennemi, chez les leurs, dans le camp de la réaction comme de la

révolution. Ils fondaient leur angoisse et leurs doutes en une même

pensée. Et le sculpteur disait:

--Nos saintes convictions, notre foi dans la paix, dans la fraternité

humaine, reposent en vain sur la raison et l’amour. N’y a-t-il donc

aucun espoir qu’elles conquièrent les hommes? Nous sommes trop

faibles!...

Et Clerambault, sans y penser, récita les paroles d’Isaïe, qui lui

montaient à la mémoire:

--«_Les ténèbres couvrent la terre,_

_L’ombre enveloppe les peuples_...»

Il s’était arrêté. Mais, de son lit à peine éclairé, Froment invisible

continua:

--«_Lève-toi, car sur la cime des monts_

_La Lumière vient_...»

--Elle vient, répéta dans l’ombre la voix de Mᵐᵉ Froment, assise au pied

du lit à côté de Clerambault. Clerambault lui saisit la main. Ce fut

comme un frisson d’eau qui passa par la chambre.

--Pourquoi dites-vous cela? demanda le comte de Coulanges.

--Parce que je _le_ vois.

--Je _le_ vois aussi, dit Clerambault.

Le docteur Verrier lui demanda:

--Qui?

Mais avant que la réponse eût été prononcée, tous savaient déjà le mot

qui allait être dit:

--Celui qui porte la Lumière... Le Dieu qui vaincra.

--Attendre un Dieu! fit le vieil helléniste. Vous croyez au miracle?

--Le miracle, c’est nous. N’est-ce pas un miracle que, dans ce monde de

perpétuelle violence, nous gardions la foi perpétuelle en l’amour et

l’union des hommes?

Coulanges dit âprement:

--On attend le Christ pendant des siècles. Quand il vient, on l’ignore

et on le crucifie. Ensuite, il est oublié, sauf par une poignée de

pauvres gueux qui sont bons et bornés. Cette poignée grossit. Pendant

une vie d’homme la foi est dans sa fleur. Après, on la dénature, elle

est trahie par le succès, les disciples ambitieux, l’Église. Et il y en

a pour des siècles... _Adveniat regnum tuum_... Où est-il, le règne de

Dieu?

--En nous, dit Clerambault. La chaîne de nos épreuves et de nos

espérances forme le Christ éternel. Nous devrions être heureux, en

pensant au privilège que nous avons reçu d’abriter dans notre cœur,

comme l’enfant dans la crèche, le Dieu nouveau.

--Et qui nous est le gage de sa venue? demanda le médecin.

--Notre existence, dit Clerambault.

--Nos souffrances, dit Froment.

--Notre foi méconnue, dit le sculpteur.

--Le seul fait que nous sommes, reprit Clerambault,--ce paradoxe jeté à

la face de la Nature, qui le nie. Cent fois la flamme se rallume et

s’éteint, avant de rester allumée. Chaque Christ, chaque Dieu s’est

essayé à l’avance par une série de précurseurs. Ils sont partout,

perdus, isolés dans l’espace, isolés dans les siècles. Mais ces

solitaires, qui ne se connaissent pas, voient tous à l’horizon le même

point lumineux. Le regard du Sauveur. Il vient.

Froment dit:

--Il est venu.

* * * * *

Quand ils se séparèrent, avec une émotion de mutuelle tendresse, et

presque sans paroles, afin de ne point rompre le charme religieux qui

les tenait, chacun se retrouva seul, dans la nuit de la rue, conservant

le souvenir d’un éblouissement, qu’il ne pouvait plus comprendre. Le

rideau était retombé; mais ils n’oublièrent plus qu’ils l’avaient vu se

lever.

* * * * *

Quelques jours après, Clerambault, qui s’était rendu à la convocation du

juge instructeur, rentra à sa maison, tout maculé de boue. Son chapeau,

qu’il tenait à la main, était une loque; il avait les cheveux trempés

par la pluie. En le voyant, la domestique poussa une exclamation. Il lui

fit signe de se taire, et se dirigea vers sa chambre. Rosine était

absente. Et les deux époux, restés seuls dans l’appartement vide, ne se

voyaient plus qu’aux repas, où ils se parlaient le moins possible. Mais

au cri de la domestique, Mᵐᵉ Clerambault pressentit un malheur nouveau;

et les explications de la servante confirmant ses craintes, elle entra

dans la chambre de Clerambault et s’exclama, à son tour:

--Ah, mon Dieu! Qu’est-ce que tu as fait, encore?

Clerambault, honteux, souriait timidement, s’excusait:

--J’ai glissé.

Il tâchait de dissimuler les traces du délit.

--Tu as glissé?... Tourne-toi!... Comme tu t’es arrangé!... Mon Dieu! on

ne peut donc plus avoir un instant de tranquillité avec toi!... Tu ne

regardes pas à tes pieds... Tu as de la boue jusqu’aux yeux... Et là,

là, sur la joue...

--Oui, je crois que je me suis heurté...

--Ah! qu’on est malheureux!... Tu «crois» que tu t’es heurté... Tu as

glissé?... tu es tombé?...

Elle le regarda en face:

--Ce n’est pas vrai!

--Je t’assure...

--Ce n’est pas vrai... Dis-moi la vérité... On t’a frappé?...

Il ne répondit pas.

--Ils t’ont frappé!... Ah! les sauvages!... Mon pauvre homme! Ils t’ont

frappé!... Toi, si bon, toi qui dans toute ta vie n’as fait de mal à

personne... Ah! c’est trop de méchanceté!...

Elle l’embrassa en sanglotant.

--Ma bonne femme! disait-il, très ému. Ça n’en vaut pas la peine. Et

puis, je te salis, il ne faut pas me toucher...

--Cela ne fait rien, disait-elle. J’en ai trop sur le cœur. Pardon!

--Pardon de quoi!... Qu’est-ce que tu dis donc là?

--Moi aussi, j’ai été mauvaise pour toi. Je ne t’ai pas compris... (je

ne te comprendrai jamais)... mais je sais bien que, quoi que tu fasses,

tu ne veux rien que le bien. Et j’aurais dû te défendre, et je ne l’ai

pas fait. Je t’en voulais, de ta sottise, (c’est moi qui suis une

sotte), je t’en voulais de nous mettre mal avec tous... Mais,

maintenant... non, c’est trop injuste!... Des hommes qui ne seraient pas

dignes de dénouer les lacets de tes chaussures... Ils t’ont frappé!...

Laisse-moi, que j’embrasse ta pauvre figure abîmée!

C’était bon de se retrouver, après s’être perdus! Quand elle eut bien

pleuré au cou de Clerambault, elle l’aida à se rhabiller; elle lui

baigna la joue avec de l’arnica; elle emporta ses vêtements pour les

brosser. A table, elle le couvait de ses yeux fidèles et inquiets. Et

lui s’efforçait de la distraire de ses craintes, en causant de vieilles

choses familières. D’être tous deux seuls, ce soir, et sans enfants, les

reportait aux anciennes années, aux premiers temps du mariage. Cette

commémoration secrète avait une douceur mélancolique et apaisée, comme

l’_Angélus_ du soir répand dans l’ombre qui vient un dernier

rayonnement, attiédi, de l’_Angélus_ de midi.

Vers dix heures, on sonna. C’était Julien Moreau, avec son camarade

Gillot. Ils avaient lu les journaux du soir qui racontaient l’incident,

à leur manière. Les uns parlaient d’une correction exemplaire infligée

par le mépris public, et ils rendaient hommage à l’indignation

«spontanée» de la foule. Les autres, les journaux graves, voulaient bien

déplorer, en principe, la justice populaire qui s’exerce sur la voie

publique; mais ils en rejetaient la responsabilité sur la faiblesse du

pouvoir, qui hésitait à faire la lumière tout entière. Il n’était pas

impossible que leur blâme du gouvernement fût inspiré par le

gouvernement: les politiciens avisés savent, à l’occasion, se faire

forcer la main, pour accomplir ce qu’ils veulent, mais dont ils ne sont

pas fiers. L’arrestation de Clerambault semblait donc imminente. Moreau

et son ami se montraient inquiets. Clerambault leur fit signe de se

taire, en présence de sa femme; et après avoir causé quelque temps de

l’événement du jour, sur un ton de plaisanterie, il les emmena dans son

cabinet. Il leur demanda ce qui les troublait. Ils lui montrèrent un

article haineux de la feuille nationaliste, qui depuis des semaines

s’acharnait contre Clerambault. Mise en goût par la manifestation du

soir, elle convoquait ses amis, pour la renouveler le lendemain. Moreau

et Gillot prévoyaient des scènes de violence, quand Clerambault se

rendrait au Palais; et ils venaient l’engager à ne pas sortir de chez

lui. Connaissant son caractère timide, ils pensaient n’avoir pas besoin

d’insister. Mais pas plus que le jour où Moreau l’avait trouvé discutant

au milieu d’un attroupement, Clerambault n’avait l’air d’entendre.

--Ne pas sortir? Pourquoi donc? Je ne suis pas souffrant.

--Ce serait plus prudent.

--Cela me fera du bien, au contraire.

--On ne sait pas ce qui peut arriver.

--On ne le sait jamais. Il est assez temps, lorsque c’est arrivé.

--Enfin, pour parler franc, il y a du danger. Depuis trop longtemps, on

les excite. Vous êtes haï. Votre nom suffit à faire sortir les yeux de

la tête à quelques-uns de ces imbéciles, qui ne vous connaissent que par

leurs journaux. Et ceux qui les mènent cherchent un éclat. Par la

maladresse même de vos ennemis, votre parole a eu plus de retentissement

qu’ils ne pensaient. Ils craignent que ces idées ne se propagent, et ils

veulent faire un exemple, qui effraie ceux qui vous suivent.

--Eh bien, mais, dit Clerambault, si vraiment il en est qui me

suivent--(ce que je ne savais pas)--ce n’est pas le moment de me

dérober; et puisqu’on veut faire de moi un exemple, je ne peux pas

refuser.

Il semblait si bonhomme qu’ils se demandèrent s’il avait compris.

--Je vous dis que vous risquez gros, insista Gillot.

--Eh, mon ami, répliqua Clerambault, aujourd’hui, tout le monde risque.

--Il faut au moins que ce soit utile. Pourquoi faire leur jeu et aller

se jeter dans la gueule du loup?

--Eh bien, je crois au contraire que cela peut nous être très bon, dit

Clerambault, et que, quoi qu’il arrive, c’est le loup qui sera volé. Je

vais vous expliquer... Ils répandent nos idées. La violence consacre la

cause qu’elle persécute. Ils veulent effrayer. Ils effraieront... les

leurs, les hésitants, les timorés. Laissons-les être injustes. Ce sera à

leurs dépens.

Il paraissait oublier que ce serait aussi aux siens.

Ils virent qu’il était décidé; et, leur respect croissant avec leur

inquiétude, ils déclarèrent:

--En ce cas, nous viendrons avec nos amis, pour vous accompagner.

--Non, non... Quelle idée! Vous voulez me rendre ridicule... Et d’abord,

je suis sûr qu’il ne se passera rien du tout.

Leurs insistances furent inutiles.

--Vous ne m’empêcherez toujours pas de venir, moi, dit Moreau. Je suis

aussi entêté que vous. Vous n’y couperez pas. Plutôt que de vous

manquer, je passerai la nuit, assis sur le banc en face de votre porte.

--Allez vous coucher dans votre lit, mon cher ami, dit Clerambault, et

dormez tranquillement. Vous viendrez demain, puisque vous le voulez.

Mais vous perdrez votre temps. Il n’arrivera rien. Embrassez-moi, tout

de même.

Ils l’embrassèrent affectueusement.

--Voyez-vous, dit Gillot sur le pas de la porte, on a charge de vous. On

est un peu votre fils.

--C’est vrai, dit Clerambault, avec un bon sourire.

Il pensait à son fils. Et, refermant la porte, il fut quelques minutes

avant de s’apercevoir qu’il rêvait debout, la lampe à la main, immobile,

dans l’antichambre où il venait de reconduire ses jeunes amis. Il était

près de minuit, et Clerambault était las. Cependant, au lieu de rentrer

dans la chambre conjugale, il retourna machinalement dans son cabinet.

L’appartement, la maison, la rue, étaient endormis. Il s’assit et

retomba dans son immobilité. Il regardait devant lui, vaguement, sans la

voir, le reflet de la lumière sur le cadre vitré d’une gravure de

Rembrandt, _la Résurrection de Lazare_, clouée à l’un des montants de

sa bibliothèque... Il souriait à une chère figure. Elle venait d’entrer

sans bruit. Elle était là.

--Cette fois, tu es content? pensait-il. C’est bien ce que tu voulais?

Et Maxime disait:

--Oui.

Il ajoutait avec malice:

--Ce n’a pas été sans peine que je t’ai formé, papa.

--Oui, disait Clerambault, nous avions bien des choses à apprendre de

nos fils.

Ils se regardaient en silence, et ils se souriaient.

* * * * *

Clerambault se coucha. Sa femme était endormie. Aucun souci ne lui avait

fait perdre la paix de ces sommeils profonds, où certaines âmes

s’engouffrent comme dans une tombe. Celle de Clerambault était moins

pressée d’y entrer. Étendu sur le dos, il resta, les yeux ouverts,

immobile, toute la nuit.

Pâles lueurs de la rue, douces demi-ténèbres. De tranquilles étoiles

battaient, dans le ciel sombre. Une d’elles glissait et décrivit un

cercle: un avion qui veillait sur la ville endormie. Les yeux de

Clerambault le suivaient dans son vol et planaient avec lui. Son oreille

attentive percevait maintenant le ronflement lointain de la planète

humaine. Une musique des sphères, que n’avaient point prévue les sages

d’Ionie...

Il était heureux. Son corps et son esprit lui semblaient allégés; ses

membres, détendus ainsi que ses pensées, se laissaient porter,

flottaient... Les images de la journée fiévreuse et fatiguée le

rencontrèrent au passage, mais ne l’arrêtèrent point... Un vieil homme

bousculé par une bande de jeunes bourgeois... Trop de gestes, trop de

bruit!... Mais ils sont déjà loin. Telles, des figures qu’on voit un

instant grimacer aux portières d’un train en marche. Le train a fui. La

vision s’enfonce dans le tunnel qui gronde... Et sur le ciel nocturne,

l’étoile mystérieuse continue de glisser. Autour, les espaces

taciturnes, la sombre transparence et la fraîcheur glacée de l’air sur

l’âme nue. Infini de la vie dans une goutte de vie, dans l’étincelle

d’un cœur qui est près de s’éteindre, mais qui s’est affranchi et sait

qu’il rentrera bientôt dans le grand foyer.

Et, comme le bon intendant d’un bien qui lui a été confié, Clerambault

dressait le bilan de sa journée. Il revoyait ses essais, ses efforts,

ses élans, ses erreurs. Qu’il restait peu de sa vie! Presque tout ce

qu’il avait construit, il l’avait ensuite détruit, de ses mains; il

avait nié, du même cœur qu’il avait affirmé; il n’avait pas cessé

d’errer dans la forêt des doutes et des contradictions, meurtri,

saignant, n’ayant pour s’orienter que les étoiles entrevues, qui

paraissaient et disparaissaient entre les branches. Quel sens avait

cette longue course tumultueuse, qui se brisait dans la nuit?--Un seul.

Il avait été libre...

_Libre_... Qu’était-ce donc que cette Liberté, qui l’inondait de son

impérieuse ivresse,--Liberté dont il se sentait le maître et la

proie,--cette _Nécessité d’être libre_? Il n’en était pas dupe; il

savait bien que, pas plus que les autres, il n’était libre de

l’enchaînement éternel; mais la consigne qu’il avait reçue était

différente des autres, car tous n’ont pas la même. Le mot de Liberté

n’exprime qu’un des ordres--haut et clair--de l’invisible Souveraine qui

régit les mondes,--la Nécessité. C’est elle qui suscite la révolte des

Précurseurs et qui les met aux prises avec le lourd passé, que traînent

les aveugles multitudes. Car elle est le champ de bataille de l’éternel

Présent, où luttent éternellement le Passé et l’Avenir. Et sur ce champ

se brisent sans cesse les lois anciennes, afin de faire place aux lois

nouvelles, qui seront brisées à leur tour.

O Liberté, tu portes toujours des chaînes, mais ce ne sont plus celles,

trop étroites, du passé; chacun de tes mouvements élargit ta prison. Qui

sait? Qui sait?... Plus tard!... A force d’écarter les murs de la

prison...

En attendant, ceux que tu veux sauver s’acharnent à te perdre. Tu es

l’Ennemie publique. Tu es _L’Un contre tous_--(Ainsi l’ont-ils nommé, le

faible, l’incertain, le médiocre Clerambault; mais ce n’est pas à lui

qu’il songe en ce moment; c’est à Celui qui fut toujours, depuis qu’il y

a des hommes, Celui qui n’a cessé de combattre leurs folies pour les en

délivrer,--_L’Un contre qui ils sont tous_)... Combien de fois, dans les

siècles, l’ont-ils rejeté, écrasé! Mais au sein de l’angoisse, une joie

surnaturelle l’envahit et l’emplit. Il est le grain sacré, le grain d’or

de la Liberté. Dans le noir Destin du monde--(de quel épi,

tombée?)--roule, depuis le chaos, la semence de lumière. Au fond du cœur

sauvage de l’homme, la frêle s’incrusta. Le long du flot des âges, elle

subit l’assaut des lois élémentaires, qui ploient et broient la vie.

Mais inlassablement, le grain d’or a grandi. L’homme, de toutes les

bêtes, la bête la plus désarmée, marcha contre la Nature et lui livra

combat. Et chacun de ses pas fut payé de son sang. Dans ce duel

gigantesque, il a eu à poursuivre, non seulement hors de lui, mais en

lui, la Nature, puisqu’il y participe. C’est la plus dure bataille,

celle que l’homme, divisé, livre contre lui-même. Qui vaincra? D’un

côté, la Nature sur son chariot d’airain, qui emporte les mondes, les

peuples, dans l’abîme. De l’autre, le Verbe libre. Esclaves, riez de

lui!... «Ridicule!» disent-ils, ces dévots de la Force. «Un roquet qui

jappe sous les roues d’un rapide!»--Oui, si l’homme n’était qu’un

morceau de matière, qui saigne et crie en vain, sous le marteau-pilon de

la Fatalité! Mais l’Esprit est en lui,--l’éclair qui sait frapper

Achille droit au talon et Goliath au front. Qu’il arrache un écrou, et

le rapide culbute, et sa course est brisée!... Tourbillons planétaires,

obscures masses humaines, roulez à travers les siècles, sillonnées des

éclairs de l’Esprit libérateur: Bouddhâ, Jésus, les Sages, et les

Briseurs de chaînes... L’éclair vient, je le sens qui crépite dans mes

os, comme sous le fer des chevaux le feu dans le silex. L’air tremble,

les grandes ondes courent... Le frisson précurseur... Les nuées

étouffantes de la haine se resserrent, elles se choquent... O feu! tu

vas jaillir!... Vous qui êtes seuls contre tous, de quoi gémissez-vous?

Vous avez échappé au joug qui vous écrasait. Comme en un cauchemar où

l’on est englouti, on se débat, on s’arrache aux eaux noires du rêve, on

surnage, on replonge, on suffoque... Et voici que, d’un coup de reins

désespéré, on se rejette hors du flot, et on retombe... Sauvé!... sur

les cailloux de la rive... Ils me meurtrissent. Tant mieux! Je m’éveille

à l’air libre...

Maintenant, monde menaçant, je suis libre de tes fers, tu ne peux plus

m’y remettre. Et vous qui me combattez, ma volonté détestée, ma volonté

est en vous. Vous voulez, comme moi, être libres. Vous souffrez de ne

point l’être. Et c’est votre souffrance qui vous fait mes ennemis. Mais

quand vous me tueriez, la lueur qui est en moi et que vous avez vue, il

ne dépend plus de vous de ne plus l’avoir vue, ni, l’ayant vue une fois,

de renoncer à l’avoir. Frappez donc! En luttant contre moi, vous luttez

contre vous: d’avance, vous êtes vaincus. Et moi, en me défendant, c’est

vous que je défends. L’_Un contre tous_ est l’_Un pour tous_. Et il sera

bientôt l’_Un avec tous_...

Je ne resterai pas seul. Je ne l’ai jamais été. A vous, frères du monde!

Si loin que vous soyez, répandus sur la terre comme une volée de grain,

vous êtes tous ici, à mes côtés: je le sais. Car jamais la pensée de

l’homme solitaire n’est, comme lui, isolée. L’idée qui surgit en l’un

germe déjà en d’autres; et quand un malheureux, méconnu, outragé, la

sent lever dans son cœur, qu’il ait joie! C’est que la terre se

réveille... La première étincelle qui brille en une âme seule est la

pointe du rayon qui va percer la nuit. Viens donc, lumière! Brûle la

nuit qui m’entoure et celle qui me remplit!... «Clerambault!»

* * * * *

Elle était revenue, la fraîche lumière du jour. Aussi jeune, aussi

neuve. Les souillures des hommes ne l’effleurent pas. Le soleil les

boit, comme une brume.

Mᵐᵉ Clerambault s’éveilla, et elle vit son mari, les yeux ouverts. Elle

crut qu’il venait de s’éveiller aussi:

--Tu as eu un bon sommeil, dit-elle. Tu n’as pas bougé, de la nuit.

Il ne la démentit pas, mais sourit aux longs voyages qu’il avait faits.

L’Esprit, l’oiseau fougueux, qui vole à travers la nuit...--Il reprit

pied. Il se leva.

A la même heure, un autre se levait, qui n’avait pas dormi plus que lui,

cette nuit, qui avait, comme lui, évoqué son fils mort, et qui pensait à

lui--à lui, Clerambault, qu’il ne connaissait pas--avec la fixité de la

haine.

* * * * *

Une lettre de Rosine arriva, par le premier courrier. Elle confiait à

son père le secret que Clerambault avait deviné depuis longtemps. Daniel

s’était déclaré. Ils se marieraient, à son prochain retour du front.

Elle demandait, pour la forme, le consentement des parents. Elle savait

si bien qu’ils voulaient ce qu’elle voulait! Sa lettre rayonnait un

bonheur dont rien ne venait troubler la certitude triomphante. L’énigme

funèbre du monde déchiré avait maintenant un sens! Ce jeune amour

absorbant ne trouvait pas que la souffrance universelle fût un prix trop

élevé pour la fleur qu’il cueillait sur ce rosier sanglant. Elle gardait

pourtant son cœur compatissant. Elle n’oubliait point les autres et leur

peine, son père et ses soucis; mais elle les entourait de ses bras

heureux; elle avait l’air de leur dire, avec une naïve et tendre

outrecuidance:

--«Chers amis, ne vous tourmentez donc plus toujours de vos idées! Vous

n’êtes pas raisonnables. Il ne faut pas être tristes. Vous voyez bien

que le bonheur vient...»

Clerambault, attendri, riait en lisant la lettre...

Sans doute, le bonheur vient! Mais tout le monde n’a pas le temps de

l’attendre... Salue-le de ma part, petite Rose, et ne le laisse plus

partir...

* * * * *

Vers onze heures, le comte de Coulanges passa prendre de ses nouvelles.

Il avait trouvé Moreau et Gillot, qui montaient la garde, à la porte.

Ainsi qu’ils l’avaient promis, ils venaient escorter Clerambault; mais,

comme ils étaient arrivés une heure plus tôt qu’il n’était nécessaire,

ils n’osaient se présenter. Clerambault les fit appeler et les plaisanta

de leur excès de zèle. Ils convinrent qu’ils se méfiaient de lui; ils

craignaient qu’il ne déguerpît de la maison, sans les attendre. Et

Clerambault avoua qu’il y avait songé.

Les nouvelles du front étaient bonnes. Depuis peu, l’offensive allemande

paraissait arrêtée, et d’étranges symptômes de fléchissement se

faisaient sentir; des bruits, qui semblaient fondés, laissaient supposer

dans cette masse formidable un travail secret de désorganisation. Elle

avait, disait-on, atteint la limite de ses forces, et elle l’avait

dépassée. L’athlète était fourbu. On parlait de contagion de l’esprit

révolutionnaire, rapporté de Russie par les troupes allemandes du front

oriental.

Avec la mobilité coutumière de l’esprit français, les pessimistes d’hier

criaient la victoire prochaine. Moreau et Gillot escomptaient

l’apaisement des passions et, dans un bref délai, le retour au bon sens,

la réconciliation des peuples, le triomphe des idées de Clerambault.

Clerambault les engagea à ne pas se faire trop d’illusions. Et il

s’amusa à leur décrire ce qui se passerait, quand la paix serait signée

(car il fallait bien qu’elle le fût, un jour!).

--Il me semble, dit-il, que je vois, en planant sur la ville, comme le

Diable boiteux, la nuit, la première nuit qui suivra l’armistice. Je

vois, dans les maisons dont les volets sont clos aux cris de joie de la

rue, les innombrables cœurs en deuil; tendus pendant des années dans la

dure pensée d’une victoire qui donne à leur misère un sens, un faux

semblant de sens, maintenant, ils vont pouvoir se détendre, ou se

briser, dormir, mourir enfin! Les politiciens songent à la façon la plus

preste et la plus lucrative d’exploiter la partie gagnée, ou d’opérer un

rétablissement sur le trapèze, s’ils ont mal calculé. Les professionnels

de la guerre cherchent à faire durer le plaisir, ou, s’il ne leur est

pas permis, à le renouveler, le plus tôt qu’il sera possible. Les

pacifistes d’avant-guerre se retrouvent au poste, tous sortis de leurs

trous; ils s’étalent en démonstrations émouvantes. Les vieux maîtres,

qui ont battu le tambour à l’arrière pendant cinq ans, reparaissent, la

palme d’olivier à la main, souriants, la bouche en cœur, parlant

d’amour. Les combattants qui juraient, dans la tranchée, de ne jamais

oublier, sont prêts à accepter toutes les explications, les

congratulations et les poignées de main qu’on voudra leur donner. Il est

bien trop pénible de ne pas oublier! Cinq ans de fatigues écrasantes

disposent aux complaisances, par lassitude, par ennui, par désir d’en

finir. Les flonflons de la victoire étouffent les cris de douleur des

vaincus. Le plus grand nombre ne penseront qu’à reprendre les vieilles

habitudes somnolentes d’avant-guerre. On dansera sur les tombes, et

puis, on dormira. La guerre ne sera plus qu’une vanterie de veillée. Et

qui sait? Ils réussiront peut-être si bien à ne plus se souvenir, qu’ils

aideront les maîtres de la danse (la Camarde) à la recommencer. Pas tout

de suite, mais plus tard, quand on aura bien dormi... Ainsi, ce sera la

paix partout--en attendant que ce soit partout la guerre nouvelle. Paix

et guerre, mes amis, au sens où on les entend, ne sont que deux

étiquettes pour un même flacon. Comme disait le roi Bomba de ses

vaillants soldats, «habillez-les en rouge, habillez-les en vert, ils

foutront le camp tout de même!» Vous dites paix, vous dites guerre; il

n’y a ni paix ni guerre, il y a servitude universelle, mouvements de

multitudes entraînées, comme un flux et un reflux. Et il en sera ainsi,

tant que de fortes âmes ne s’élèveront pas au-dessus de l’océan humain

et n’oseront pas la lutte, qui paraît insensée, contre la fatalité qui

remue ces lourdes masses.

--Lutter contre la Nature? dit Coulanges. Vous voulez forcer ses lois?

--Il n’y a pas, dit Clerambault, une seule loi immuable. Les lois, comme

les êtres, vivent, changent et meurent. Et le devoir de l’esprit, bien

loin de les accepter, comme disaient les stoïciens, est de les modifier,

de les recouper à sa mesure. Les lois sont la forme de l’âme. Si l’âme

grandit, qu’elles grandissent avec elle! Il n’est de juste loi que celle

qui est juste à ma taille... Ai-je tort de vouloir que le soulier soit

fait pour le pied, et non le pied pour le soulier?

--Je ne dis pas que vous ayez tort, reprit le comte. Vouloir forcer la

nature, nous le faisons en élevage. Même la forme et l’instinct des

bêtes peuvent être modifiés. Pourquoi pas la bête humaine?... Non, je ne

vous blâme point. Je soutiens au contraire que le but et le devoir de

tout homme digne de ce nom est justement, comme vous dites, de forcer

la nature humaine. C’est la source du vrai progrès. Même tenter

l’impossible a une valeur concrète.--Mais cela ne veut point dire que ce

que nous tentons, nous le réussirons.

--Nous ne le réussirons pas, pour nous et pour les nôtres. C’est

possible. C’est probable. Notre malheureuse nation, peut-être notre

Occident, est sur une pente funeste; j’ai peur qu’il ne s’achemine très

vite à son déclin, par le fait de ses vices et de ses vertus qui ne sont

pas beaucoup moins meurtrières, de son orgueil et de ses haines, de ses

jalouses rancunes de grand village, de l’écheveau sans fin de ses

revanches, de son aveuglement obstiné, de sa fidélité accablante au

passé, de sa conception surannée de l’honneur et du devoir, qui conduit

à sacrifier l’avenir aux tombeaux. Je crains bien que le suprême

avertissement de cette guerre n’ait rien appris à son héroïsme

tumultueux et paresseux... En d’autres temps, j’aurais été accablé par

cette pensée. Maintenant, je me sens détaché, comme de mon propre corps,

de ce qui doit mourir; je n’ai plus avec lui d’autre lien que la pitié.

Mais mon esprit est frère de ce qui, sur quelques points du globe,

reçoit le feu nouveau. Connaissez-vous les belles paroles du Voyant de

Saint-Jean-d’Acre[4]?

«_Le Soleil de Vérité est comme l’astre des cieux, qui a des orients

nombreux. Un jour, il se lève au signe du Cancer, un autre au signe de

la Balance. Mais le soleil est un soleil unique. Une fois, le Soleil de

Vérité lança ses feux du zodiaque d’Abraham, puis il se coucha au signe

de Moïse et embrasa l’horizon; ensuite, il se leva au signe du Christ,

brûlant et resplendissant. Ceux qui étaient attachés à Abraham, le jour

où la lumière brilla sur le Sinaï, ceux-là devinrent aveugles. Mais mes

yeux seront toujours,--à quelque point qu’il se lève,--attachés au

soleil levant. Même si le soleil se levait à l’Occident, il serait

toujours le soleil._»

* * * * *

--C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière, dit Moreau, en

riant.

* * * * *

Bien que la convocation ne fût que pour une heure, et que midi vînt à

peine de sonner, Clerambault était pressé de sortir; il craignait d’être

en retard.

Il n’eut pas loin à aller. Ses amis n’eurent pas à le défendre contre la

meute qui l’attendait aux abords du Palais, fort clairsemée d’ailleurs:

car les nouvelles du jour la distrayaient de celles de la veille. A

peine quelques lâches mâtins, plus bruyants qu’inquiétants, eussent

tâché, tout au plus, de donner un coup de dent, prudemment, par

derrière.

Ils étaient arrivés au coin de la rue de Vaugirard et de la rue d’Assas.

Clerambault, s’apercevant d’un oubli, quitta un moment ses amis, pour

remonter prendre des papiers dans son appartement. Ils restèrent, à

l’attendre. Ils le virent traverser la chaussée. Sur le trottoir d’en

face, près d’une station de voitures, un homme de son âge, un bourgeois

aux cheveux gris, pas très grand, un peu lourd, l’aborda. Ce fut si bref

qu’ils n’eurent même pas le temps de crier. Un échange de mots, un bras

qui se tend, un coup qui claque. Ils le virent chanceler et

coururent.--Trop tard!

Ils l’étendirent sur un banc. Une foule, plus curieuse qu’émue (on en

avait tant vu! on en avait tant lu!) se pressait, regardait:

--Qui est-ce?

--Un Défaitiste.

--Ça va bien, alors. Ces salauds nous ont fait assez de mal!

--Il y a plus grand mal que de souhaiter que la guerre finisse.

--Il n’y a qu’un moyen qu’elle finisse, c’est de la faire jusqu’au bout.

Ce sont les pacifistes qui prolongent la guerre.

--Tu peux dire qu’ils l’ont causée. Sans eux, il n’y en aurait pas eu.

Le Boche comptait sur eux...

Et Clerambault, dans une demi-conscience, pensait à la vieille femme,

qui traînait son fagot au bûcher de Jean Huss... «_Sancta simplicitas!_»

Vaucoux n’avait pas fui. Il s’était laissé prendre des mains le

revolver. On lui tenait les bras. Il restait immobile et regardait sa

victime, qui le regardait. Tous deux pensaient à leurs fils.

Moreau menaçait Vaucoux. Impassible, raidi dans sa foi haineuse, Vaucoux

dit:

--J’ai tué l’ennemi.

Gillot, penché sur Clerambault, le vit faiblement sourire, en regardant

Vaucoux:

--Mon pauvre ami! pensait-il. C’est en toi qu’est l’ennemi...

Il referma les yeux... Les siècles passent...

--Il n’y a plus d’ennemis...

Clerambault goûtait la paix des mondes à venir.

* * * * *

Comme il avait déjà perdu connaissance, ses amis le portèrent dans la

maison de Froment, qui était à quelques pas. Mais avant qu’ils

entrassent, sa vie l’abandonna.

Ils l’avaient déposé sur un lit, dans la chambre à côté de celle où

gisait, entouré de ses compagnons, le jeune paralytique. La porte

restait ouverte. L’ombre de l’ami mort leur semblait auprès d’eux.

Amèrement, Moreau s’indignait de l’absurdité du meurtre qui, au lieu de

frapper ou l’un des grands forbans de la réaction triomphante, ou l’un

des chefs reconnus des minorités révolutionnaires, atteignait un homme

inoffensif, indépendant, fraternel à tous, et presque trop porté à tout

comprendre.

Mais Edme Froment dit:

--La haine ne se trompe pas. Un sûr instinct la guide... Non, elle a

bien visé. Souvent, l’ennemi voit plus clair que l’ami. N’essayons point

de nous faire illusion! Le plus dangereux adversaire de la société et de

l’ordre établis, de ce monde de violences, de mensonges et de basses

complaisances,--c’est, ce fut toujours l’homme de paix absolue et de

libre conscience. Jésus n’a pas été mis en croix par hasard. Il devait

être, il serait encore supplicié. L’homme de l’Évangile est le

révolutionnaire, de tous le plus radical. Il est la source inaccessible,

d’où jaillissent entre les brèches de la terre dure, les Révolutions. Il

est le principe éternel de la non-soumission de l’Esprit à César, quel

qu’il soit, à l’injuste Force. Ainsi se légitime la haine des valets de

l’État, des peuples domestiqués, contre le Christ-aux-outrages qui les

regarde et se tait, et contre ses disciples,--nous, les éternels

réfractaires, les _Conscientious Objectors_ aux tyrannies d’en haut

comme à celles d’en bas, à celles de demain comme à celles

d’aujourd’hui.--nous, les Annonciateurs de Celui plus grand que nous,

qui portera au monde la parole qui sauve, le Maître mis au tombeau, qui

«sera en agonie jusqu’à la fin du monde» et toujours renaîtra,--l’Esprit

libre, le Seigneur Dieu.

Sierre, 1916--Paris, 1920.

Clerambault · 第 12 / 13 题