* * * * *
Clerambault traversa une nouvelle zone de dangers. Son voyage dans la
solitude était pareil à une ascension de montagne, où l’on se trouve
subitement enveloppé de brouillards, agrippé au rocher, sans pouvoir
avancer. Il ne voyait plus devant lui. De quelque côté qu’il se tournât,
il entendait bruire, au fond, le torrent de la souffrance. Et cependant,
il ne pouvait rester immobile. Il surplombait l’abîme, et l’appui
menaçait de céder.
* * * * *
Il était à un de ces tournants crépusculaires. Par surcroît, en ce jour,
les nouvelles du dehors, que la presse aboyait, étreignaient l’âme de
leur insanité: hécatombes inutiles, que trouvait naturelles l’égoïsme
suggestionné des lecteurs de l’arrière, cruautés de toutes parts,
représailles criminelles des crimes,--que les ci-devant braves gens
réclamaient et acclamaient. Jamais l’horizon qui enferme les pauvres
bêtes humaines dans leur terrier n’avait paru plus sombre et plus dénué
de pitié.
Clerambault se demandait si la loi d’amour qu’il sentait en lui n’était
point faite pour d’autres mondes et d’autres humanités. Dans son
courrier, il venait de trouver des lettres nouvelles de menaces; et
sachant que, dans la tragique absurdité des temps, sa vie était à la
merci du premier fou venu, il souhaitait secrètement que cette rencontre
ne se fît pas trop attendre. Cependant, de bonne race et bien enracinée,
il continuait sa route, ainsi qu’à l’ordinaire, accomplissait
méthodiquement ses actes quotidiens et s’y tenait fermement, afin
d’aller jusqu’au bout, quel qu’il fût, du chemin qu’il s’était
fixé,--tête haute, sans plier.
Il se souvint, ce jour-là, qu’il devait aller voir sa nièce Aline, qui
venait d’accoucher. Elle était fille d’une sœur qui était morte et qu’il
aimait. De peu l’aînée de Maxime, elle avait été sa compagne d’enfance.
Jeune fille, elle avait un caractère compliqué: inquiet, insatisfait,
rapportant tout à soi, voulant se faire aimer, voulant tyranniser, trop
curieuse, attirée par les expériences dangereuses, un peu sèche,
passionnée, rancunière, rageuse, et pouvant subitement se faire tendre,
et séduire. Entre Maxime et elle, le jeu avait été loin; il avait fallu
y veiller. Maxime se laissait prendre, malgré son ironie, aux dures
petites prunelles qui le transperçaient de leurs décharges électriques;
et Aline était irritée, attirée par l’ironie de Maxime. Ils s’étaient
bien aimés et bien fait enrager.--Et puis, ils avaient passé à d’autres
exercices. Elle avait jeté le trouble dans deux ou trois autres cœurs;
et elle s’était mariée, fort raisonnablement, quand elle avait jugé
l’heure et l’occasion venues,--(il y a temps pour tout)--avec un
honorable commerçant qui faisait de bonnes affaires, à la tête d’un
magasin de meubles d’art et de piété, rue Bonaparte. Elle se trouvait
enceinte, quand son mari fut envoyé au front. On n’en pouvait douter,
elle fut ardente patriote: qui s’aime bien, aime les siens; et ce n’est
pas chez elle que Clerambault eût cherché quelque compréhension pour ses
idées de pitié fraternelle. Elle en avait peu pour les amis. Elle n’en
avait aucune pour les ennemis. Elle les eût bien pilés dans un mortier,
avec la même joie froide qu’elle mettait jadis à torturer des cœurs ou
des insectes, pour se venger des ennuis que d’autres lui avaient causés.
Mais à mesure que mûrissait le fruit qu’elle portait, voici que son
attention se concentrait sur lui; les forces de son cœur refluaient à
l’intérieur. La guerre s’éloignait; elle n’entendait plus le canon de
Noyon. Lorsqu’elle en parlait,--un peu moins, chaque jour,--il semblait
qu’il s’agît d’expéditions coloniales. Des dangers de son mari, sans
doute, elle se souvenait; certes, elle le plaignait:--«Pauvre
garçon!»--avec un petit sourire apitoyé qui avait l’air de dire: «Il n’a
vraiment pas de chance! Il n’est pas très adroit!...» Mais elle ne
s’attardait pas sur ce sujet, et il ne laissait pas de traces, grâce à
Dieu! La conscience était en repos, elle avait payé son écot. Et vite,
elle retournait à la seule tâche sérieuse. On eût dit que la grande
affaire pour l’univers, c’était l’œuf qu’elle allait pondre.
Clerambault, absorbé par ses luttes, n’avait pas vu Aline depuis des
mois; il n’avait donc pu suivre ce changement d’esprit. Si Rosine en
avait dit quelques mots devant lui, son attention était ailleurs. Mais
il venait d’apprendre, coup sur coup, en vingt-quatre heures, la
naissance du petit, et la nouvelle que le mari d’Aline était, comme
Maxime, «disparu». Il avait aussitôt imaginé la peine de la jeune mère.
Il la voyait comme il l’avait toujours connue,--entre une joie et une
douleur, plus capable de sentir celle-ci que celle-là, s’y livrant tout
entière et, jusque dans la joie, s’acharnant à trouver des raisons de
douleur, violente, amère, agitée, agressive contre le sort, et en
voulant à tous. Il n’était même pas sûr qu’elle ne lui en voulût pas, à
lui, personnellement, pour ses idées de réconciliation, quand elle ne
devait plus respirer que vengeance. Il savait que son attitude était un
scandale pour la famille, et que nul n’était moins disposé à le tolérer
qu’Aline. Mais, bien ou mal accueilli, il tenait à lui apporter l’aide
de son affection. Et, baissant le dos sous l’averse qui allait choir, il
monta l’escalier et sonna à la porte de sa nièce.
Il la trouva sur son lit, étendue, le visage reposé, rajeunie, embellie,
attendrie, rayonnante de bonheur, auprès de son petit enfant, qu’elle
avait fait déposer à côté d’elle: elle avait l’air d’une radieuse grande
sœur du bébé chiffonné; elle le contemplait avec des rires d’adoration
amusée, tandis que, sur le dos, il remuait en l’air ses pattes de
hanneton, bouche ouverte, englouti dans la torpeur de l’avant-vie,
rêvant encore de la nuit dorée et de la chaleur du ventre. Elle
accueillit Clerambault par des accents de triomphe:
--Ah! mon bon oncle! Que vous êtes gentil! Venez vite, venez voir ce
trésor de mamour!
Elle exultait de faire montre de son chef-d’œuvre, et elle en était
reconnaissante aux spectateurs. Jamais Clerambault ne l’avait trouvée
aussi tendre et jolie. Il se pencha sur l’enfant, mais il ne le
regardait guère, tout en lui faisant les grimaces de politesse et les
exclamations admiratives que la mère attendait et happait au vol, comme
une hirondelle. C’était elle qu’il voyait, c’était ce visage heureux,
ces bons yeux qui riaient, ce bon rire enfantin!... Que c’est beau, le
bonheur, et que c’est bienfaisant!... Tout ce qu’il avait à lui dire
avait disparu de sa mémoire,--inutile, déplacé. Il n’avait qu’à regarder
la merveille et partager complaisamment l’extase de la petite poule
pondeuse. Quel délicieux vaniteux innocent petit chant!
Par instants, cependant, sur ses yeux repassait l’ombre de la guerre,
des carnages ignobles et sans but, du fils mort, du mari disparu; et,
penché sur l’enfant, avec un sourire triste, il ne pouvait s’empêcher
de songer:
--Hélas! Pourquoi faire des enfants, si c’est pour cette boucherie? Et
que verra-t-il dans vingt ans, le pauvre petit?
Mais elle ne s’en préoccupait guère! L’ombre venait mourir au bord de
son soleil. De ces soucis proches ou lointains,--tous lointains,--elle
ne percevait rien, elle rayonnait...
--«J’ai fait un homme!...»
Cet homme, en qui s’incarnent, pour chaque mère, à son tour, tous les
espoirs de l’humanité... Tristesses et folies de l’heure actuelle, où
êtes-vous?... Qu’importe! C’est _lui_ peut-être, c’est _lui_, qui y
mettra fin... Il est, pour chaque mère, le miracle, le Messie!...
A la fin de la visite, Clerambault hasarda un mot de sympathie
attristée, au sujet du mari. Elle fit un gros soupir:
--Ce pauvre Armand! dit-elle. Il doit être prisonnier...
Clerambault demanda:
--Tu as appris quelque chose?
--Oh! non... Mais c’est probable... Je suis presque tout à fait sûre...
Autrement, on saurait...
Elle écarta de la main, comme une mouche, la fin de la pensée
désagréable... (Allez-vous-en!... Comment l’a-t-on laissée entrer?...)
Déjà le petit rire revenait dans ses yeux...
--Et, tu sais, ajouta-t-elle, c’est bien mieux pour lui... Il pourra se
reposer... Je suis plus rassurée de le savoir là maintenant que dans sa
tranchée...
Et puis, sans transition, la conversation revint au merle blanc:
--Oh! ce qu’il sera content, quand il verra mon petit amour du bon
Dieu!...
Seulement quand Clerambault se leva pour partir, elle daigna se souvenir
qu’il y avait encore des chagrins sur terre; elle se rappela la mort de
Maxime, et dit gentiment son petit mot de sympathie... qu’on sentait si
indifférent, si indifférent, au fond!... mais plein de bonne volonté. Et
la bonne volonté était, chez elle, chose neuve...--Plus surprenant
encore! Dans la tendresse du bonheur qui la baignait, elle entrevit,
l’espace d’une seconde, le visage et le cœur fatigués du vieil homme; il
lui revint à l’esprit, vaguement, qu’il avait fait des sottises, qu’il
avait des ennuis; et, au lieu de le gronder, ainsi qu’elle aurait dû,
elle lui accorda tacitement son pardon, d’un sourire magnanime; comme
une petite princesse, elle dit, d’un ton affectueux, où perçait une
nuance protectrice:
--Il ne faut pas t’inquiéter, mon bon oncle, tout s’arrange...
Embrasse-moi!...
Et Clerambault s’en retourna, amusé de la consolatrice qu’il était venu
consoler. Il sentait le peu de chose que sont nos souffrances, pour le
sourire indifférent de la Nature. L’important est, pour elle, de fleurir
au printemps. Feuilles mortes, tombez! L’arbre n’en poussera que mieux,
le printemps fleurira pour d’autres... Cher printemps!
* * * * *
Mais que tu es cruel envers ceux pour qui tu ne fleuriras plus,
printemps! Ceux qui ont perdu leurs aimés, leurs espoirs, leur force et
leur jeunesse, toutes leurs raisons de vivre!...
Le monde était plein d’âmes et de corps mutilés, que rongeait
l’amertume, les uns des bonheurs perdus, les autres, plus lamentables
encore, des bonheurs qu’ils n’avaient pas eus, dont on les avait
frustrés, en plein épanouissement de l’amour et de leurs vingt ans!
* * * * *
Un soir de fin janvier, mouillé de brume et transi, Clerambault rentrait
d’un stationnement à un chantier de bois. Après avoir fait queue, des
heures, dans la rue, la foule, parmi laquelle il attendait son tour,
avait été prévenue qu’on ne ferait plus de distribution aujourd’hui. A
la porte de sa maison, il entendit son nom. Un jeune homme le demandait
au concierge, en présentant une lettre. Clerambault s’avança. Le jeune
homme parut gêné de la rencontre. Sa manche droite était épinglée à
l’épaule; l’œil droit, caché sous un bandeau; il était blême, on voyait
qu’il sortait de longs mois de maladie. Clerambault l’accosta
amicalement et voulut prendre la lettre, que le jeune homme retira avec
brusquerie, disant que ce n’était plus la peine. Clerambault l’invita à
venir causer chez lui. L’autre hésitait; et si Clerambault eût été plus
fin, il eût remarqué que son visiteur cherchait à s’esquiver. Mais, un
peu long à lire dans les pensées, il dit bonnement:
--C’est vrai que mon étage est un peu haut...
Piqué dans son amour-propre, l’autre répliqua aussitôt:
--Je suis encore capable de monter.
Et il s’engagea dans l’escalier.
Clerambault comprit qu’en plus des autres blessures, il en avait une au
cœur qui était à vif.
Ils s’assirent dans le cabinet de travail sans feu. Comme la chambre,
l’entretien fut lent à se dégeler. Clerambault n’obtenait de son
interlocuteur que des réponses raides, brusques, pas très claires, et
faites sur un ton qui semblait irrité. Il sut que l’autre s’appelait
Julien Moreau, qu’il était étudiant à la Faculté des Lettres, et qu’il
venait de passer trois mois au Val-de-Grâce. Il vivait seul, à Paris,
dans une chambre du Quartier Latin, bien qu’il eût à Orléans sa mère,
veuve, et quelque famille. Il ne dit pas d’abord pourquoi il ne les
rejoignait pas.
Brusquement, après un silence, il se décida à parler. D’une voix
étranglée, qui se faisait rude pour sortir, puis peu à peu s’adoucit, il
dit à Clerambault le bien que lui avait fait la lecture de ses articles,
apportés dans les tranchées par un permissionnaire et circulant de main
en main. Ils répondaient au cri de l’âme étouffée: «Ne pas mentir!» Les
journaux, les écrits, qui avaient l’impudence de présenter aux armées le
tableau imposteur des armées, des lettres truquées du front, un héroïsme
cabotin, des plaisanteries déplacées, la forfanterie abjecte de pitres à
l’abri, qui font de la rhétorique avec la mort des autres,--les jetaient
dans la fureur. Les sales baisers empoissés, dont les mouillaient ces
prostitués de la presse, leur étaient un outrage: c’était comme si on
tournait en dérision leurs souffrances. Enfin, dans Clerambault, ils
trouvaient un écho... Non pas qu’il les comprît! Nul ne pouvait les
comprendre, qui n’eût partagé leur sort. Mais il avait pitié d’eux. Il
parlait simplement, avec humanité, des malheureux de tous les camps. Il
osait dire les injustices, communes à toutes les nations, qui avaient
amené ces souffrances communes. Il ne supprimait pas leur peine; mais il
l’élevait dans une sphère d’intelligence respirable.
--... Si vous saviez comme on a besoin d’une parole de vraie sympathie!
On a beau être durs, après tout ce qu’on a vu, souffert et fait
souffrir,--on a beau être vieux, (il y a parmi nous des grisons aux
épaules voûtées),--nous sommes, à des moments, tous des enfants perdus
qui cherchent leur mère, pour se faire consoler. Et ces mères,
souvent... ah! ces mères! elles sont si loin de nous, elles aussi!... On
reçoit de la famille des lettres qui consternent... On est livré par les
êtres de son sang...
Clerambault se cacha la figure dans ses mains et se mit à gémir.
--Qu’avez-vous? dit Moreau. Vous êtes souffrant?
--Vous venez de me rappeler le mal que j’ai fait.
--Vous? Mais non, ce sont les autres.
--Moi, comme les autres. Pardonnez-nous à tous.
--Vous êtes le dernier qui devriez le dire.
--Je dois être le premier, car je suis un des rares qui se rendent
compte de leur crime.
Et il commença un réquisitoire contre sa génération,--qu’il interrompit,
d’un geste découragé.
--Tout cela ne répare rien. Dites-moi ce que vous avez souffert.
Il y avait dans sa voix tant d’humilité que Moreau se sentit inondé
d’affection pour le vieil homme qui s’accusait. Sa défiance s’était
fondue. Il ouvrit la porte secrète de sa pensée amère et meurtrie. Il
avoua que, plusieurs fois déjà, il était venu jusqu’à l’entrée de la
maison, sans se décider à remettre sa lettre,--(que, du reste, il se
refusait à montrer).--Depuis sa sortie de l’hôpital, il n’avait pu
causer avec personne. Les gens de l’arrière le révoltaient par l’étalage
de leurs petites préoccupations, de leurs affaires, de leurs plaisirs,
des restrictions à leurs plaisirs, de leur égoïsme, de leur ignorance et
de leur incompréhension. Il était un étranger parmi eux, plus que chez
les sauvages d’Afrique. D’ailleurs,--(il s’interrompit, reprit, par
demi-mots gênés et irrités, qui lui restaient accrochés au gosier)--ce
n’était pas seulement parmi eux, c’était parmi _tous_ les hommes, qu’il
était un étranger; retranché de la vie normale, des joies et des labeurs
de tous, par ses infirmités qui faisaient de lui une épave: il était
borgne et manchot; il en avait une honte absurde, qui le brûlait. Les
regards de commisération hâtive, qu’il avait cru surprendre dans la rue,
le faisaient rougir, comme une aumône qu’on jette de côté, en détournant
la tête du spectacle déplaisant. Car, dans son amour-propre, il
s’exagérait sa laideur. Il avait le dégoût de la difformité. Il pensait
aux joies perdues, à sa jeunesse saccagée; il était jaloux des couples
qu’il voyait passer et il s’enfermait pour pleurer.
Ce n’était pas tout encore; et lorsqu’il se fut déchargé du gros de son
amertume dans la compassion de Clerambault, qui l’encourageait à parler,
il atteignit au fond du mal, que lui et ses compagnons portaient avec
terreur, comme un cancer qu’on n’ose pas regarder. Au travers de ses
paroles obscures, violentes, tourmentées, Clerambault aperçut ce qui
dévastait l’âme de ces jeunes gens: ce n’était pas uniquement leur
jeunesse ruinée, leur vie sacrifiée (encore que ce fût une douleur
terrible... Oh! comme il est facile aux cœurs secs, aux vieux égoïstes,
aux intellectuels décharnés, de blâmer rigidement cet amour de la jeune
vie et le désespoir de la perdre!...). Mais le plus affreux était de ne
pas savoir pourquoi on sacrifiait cette vie, et le soupçon empoisonné
qu’elle était gâchée pour rien. Car ce n’était pas l’appât grossier
d’une vaine suprématie de race, ou d’un lopin de terre disputé entre
États, qui pouvait apaiser la douleur des victimes. Ils savaient
maintenant de quelle longueur de terre l’homme a besoin pour mourir, et
que le sang de toutes les races est le même fleuve de vie qui s’y perd.
Et Clerambault, à qui la conscience de son devoir de grand aîné auprès
de ces jeunes gens prêtait le calme, que seul il n’aurait pas eu,
chargea leur messager de paroles d’espoir et de consolation.
--Non, vos souffrances ne sont pas perdues. Elles sont le fruit d’une
erreur cruelle. Mais les erreurs mêmes ne sont point perdues. Le fléau
d’aujourd’hui est l’explosion d’un mal qui ronge l’Europe depuis des
siècles. Orgueil et cupidité, Étatisme sans conscience, peste
capitaliste, machine monstrueuse de la «Civilisation», faite
d’intolérance, d’hypocrisie et de violence. Tout craque, tout est à
refaire, et la tâche est immense. Ne parlez point de découragement! Vous
avez la plus grande œuvre qui soit offerte à une génération. Il s’agit
de voir clair, par delà le feu des tranchées et les gaz asphyxiants dont
vous aveuglent, autant que l’ennemi, les excitateurs de l’arrière. De
voir le vrai combat. Il n’est pas contre un peuple. Il est contre une
société malsaine, fondée sur l’exploitation et la rivalité des peuples,
sur l’asservissement de la conscience libre à la machine-État. Les
peuples résignés ou sceptiques ne l’eussent pas reconnu, avec cette
tragique évidence, sans les souffrances de cette guerre qui les
labourent. Je ne bénis pas la souffrance. Laissons cette aberration aux
dévots des vieilles religions! Nous n’aimons pas la douleur, et nous
voulons la joie. Mais quand la douleur vient, au moins qu’elle nous
serve! Ce que vous souffrez, que d’autres ne le souffrent plus! Allons,
ne pliez point! On vous enseigne qu’une fois donné, dans la bataille,
l’ordre d’attaque, il est encore plus dangereux de reculer que
d’avancer. Ne vous retournez donc plus, laissez derrière vous vos
ruines, et marchez vers le monde nouveau!
A mesure qu’il parlait, il voyait les yeux de son jeune auditeur, qui
semblaient dire:
--Encore! Encore plus! Plus que des espérances! Donne-moi des
certitudes, donne-moi la victoire prochaine!
Il y a chez tous les hommes un tel besoin de leurre! Même chez les
meilleurs. En échange de leurs sacrifices à l’idéal entrevu, il faut
qu’on leur promette la réalisation prochaine de cet idéal, ou au moins
une compensation éternelle, comme font les religions. Jésus ne fut suivi
que parce qu’on lui prêta l’assurance d’une victoire ici-bas, ou
là-haut.--Mais qui veut être vrai ne peut pas promettre la victoire. Il
ne peut pas ignorer les risques: peut-être ne sera-t-elle pas atteinte;
en tout cas, pas d’ici à longtemps. Pour les disciples, une telle pensée
est d’un pessimisme accablant. Le maître cependant, lui, n’est pas
pessimiste. Il a le calme de l’homme qui, après une montée, embrasse
d’en haut l’ensemble de la contrée. Eux ne voient que la pente aride à
monter. Comment leur communiquer ce calme?... Mais s’ils ne peuvent pas
voir par les yeux du maître, ils peuvent voir ses yeux, où se reflète la
vision qui leur est refusée; ils y puisent l’assurance que lui qui sait
la vérité (ils le croient!...) est délivré de leurs troubles.
Cette sécurité de l’âme, cette harmonie intérieure, que les yeux de
Julien Moreau cherchaient dans les yeux de Clerambault, Clerambault,
tourmenté, ne la possédait point... Ne la possédait-il point?...--Or,
regardant Julien, en souriant humblement, comme pour s’excuser, il
vit... il vit que Julien l’avait trouvée en lui... Et voici que, de même
qu’en montant au milieu du brouillard on est soudain dans la lumière, il
vit que la lumière était en lui. Elle était venue à lui, parce qu’il lui
fallait en éclairer un autre.
* * * * *
L’infirme était parti, rasséréné. Clerambault demeurait étourdi d’une
légère ivresse. Il se taisait, goûtant le bonheur étrange qu’éprouve une
âme, personnellement infortunée, à sentir qu’elle participe au bonheur
d’autres âmes, présentes ou à venir. Le bonheur, l’instinct profond, la
plénitude de l’être... Tous les êtres y aspirent, mais il n’est pas le
même pour tous. Les uns veulent avoir; pour d’autres, voir c’est avoir;
et pour d’autres, croire, c’est voir. Et tous ne forment qu’une chaîne,
que cet instinct relie: depuis ceux qui ne cherchent que leur bien,
celui de leur famille, celui de leur nation, jusqu’à l’être qui embrasse
les millions d’êtres, tout le bonheur total. Et tel qui n’a point le
bonheur, le porte pour les autres, ainsi que Clerambault, et ne s’en
doute point: car les autres voient déjà la lumière sur son front, quand
ses yeux sont encore dans l’ombre.
Le regard du jeune ami venait de révéler au pauvre Clerambault sa
richesse inconnue. Et la conscience du message divin dont il était
chargé rétablissait son union perdue avec les hommes. Ils ne le
combattaient que parce qu’il était leur pionnier téméraire, leur
Christophe Colomb qui s’obstine, sur l’Océan désert, à leur ouvrir la
voie du Nouveau Monde. Ils l’insultent, mais ils le suivent. Car toute
pensée vraie, qu’elle soit ou non comprise, est le vaisseau lancé qui
remorque à sa suite les âmes du passé.
* * * * *
A partir de ce jour, il détourna les yeux du fait irréparable de la
guerre et des morts, pour se tourner vers les vivants et vers l’avenir
qui est dans nos mains. Si fascinante que soit l’obsession de ceux que
nous avons perdus, et quelque douloureux attrait qui nous invite à nous
engloutir avec eux, il faut nous arracher aux souffles maléfiques qui
montent, comme à Rome, de la Voie des Tombeaux. Marche! Ne t’arrête
point! Tu n’as pas droit encore à leur repos. D’autres ont besoin de
toi. Regarde-les là-bas, qui pareils aux débris de la Grande Armée, se
traînent en cherchant dans la morne étendue le chemin effacé...
Clerambault vit le noir pessimisme qui menaçait d’accabler ces jeunes
gens, après la guerre, et il en fut transpercé. Le danger moral était
grand. Les gouvernants ne s’en inquiétaient pas. Ils étaient comme ces
mauvais cochers, qui enlèvent à coups de fouet leur cheval, pour lui
faire avaler au galop une pente raide. Le cheval arrive au haut; mais la
route continue, et le cheval s’abat: il est fourbu, pour la vie... De
quel cœur ces jeunes gens s’étaient lancés à l’assaut, dans les premiers
mois de la guerre! Et puis, l’ardeur était tombée; mais la bête restait
attelée, soutenue par les brancards; on entretenait autour d’elle une
exaltation factice, on arrosait d’espoirs magnifiques sa ration de
chaque journée; et bien que l’alcool en fût, chaque jour, plus éventé,
elle ne pouvait pas tomber. Elle ne se plaignait même pas: les forces
lui manquaient pour penser; et pour qui se fût-elle plainte? Le mot
d’ordre, autour de ces victimes, était de ne pas entendre: être sourds
et mentir.
Mais, un jour après l’autre, la marée des batailles rejetait, en se
retirant, sur le sable, ses épaves,--mutilés et blessés; et par eux
affleuraient à la lumière les frémissements des profondeurs de l’océan
humain. Ces malheureux, arrachés brusquement au polype dont ils étaient
un membre, s’agitaient dans le vide, incapables de rien étreindre, ni
des passions d’hier, ni des rêves de demain. Et ils se demandaient,
angoissés, les uns obscurément, un petit nombre avec une cruelle clarté,
pourquoi ils avaient vécu,--pourquoi on vit...
«_Poichè quel che è distrutto patisce, e quel che distrugge non
gode, e a poco andare è distrutto medesimamente, dimmi quello che
nessun filosofo sa dire: a cui piace o a chi giova cotesta vita
infelicissima dell’universo, conservata in damno e con morte di
tutte le creature che lo compongono?_...»[2]
Il était urgent de répondre, de leur trouver des raisons de vivre. Un
homme de l’âge de Clerambault n’en a pas besoin: il a vécu, il lui
suffit de libérer sa conscience: c’est comme son testament public. Mais
les jeunes gens, qui ont devant eux toute leur vie, il ne peut leur
suffire de voir la vérité sur un champ de cadavres. Quel que soit le
passé, l’avenir compte seul pour eux. Déblayez les ruines!
De quoi souffrent-ils le plus? De leur souffrance même?--Non. De leur
doute en la foi à qui cette souffrance fut offerte en sacrifice.
(Regretterait-on de s’être sacrifié pour la femme qu’on aime, ou bien
pour son enfant?) Ce doute les empoisonne; il leur enlève la force de
poursuivre leur route, parce qu’ils craignent le désespoir, au bout.
C’est pourquoi l’on vous dit: «Prenez garde d’ébranler l’idéal de
patrie! Restaurez-le plutôt!»--Dérision! Comme si l’on pouvait jamais
conserver par la volonté une foi qu’on a perdue! On se ment à soi-même.
Et on le sait, au fond: cette conscience inavouée tue le courage et la
joie.
Soyez braves, et rejetez la foi, en qui vous ne croyez plus! Les arbres,
pour reverdir, doivent se dépouiller de leur chevelure d’automne. De vos
illusions passées, faites, comme les paysans, des feux de feuilles
mortes: l’herbe, la foi nouvelle en poussera plus drue. Elle attend. La
nature ne meurt point, elle change incessamment de formes. Comme elle,
laissez tomber la robe du passé.
Regardez bien! Faites le compte de ces dures années! Vous avez combattu,
souffert pour la patrie. Et qu’avez-vous gagné? Vous avez découvert la
fraternité des peuples qui se battent et qui souffrent. Est-ce trop
payé? Non, si vous laissez parler votre cœur, si vous osez l’ouvrir à la
foi nouvelle qui est venue à vous, quand vous ne l’attendiez pas.
Ce qui trompe et ce qui désespère, c’est qu’on reste attaché au but
qu’on avait, en commençant; et, lorsqu’on n’y croit plus, on pense que
tout est perdu. Or, jamais une grande action ne produit l’effet qu’on
s’en proposait. Et c’est tant mieux, car presque toujours l’effet
produit dépasse l’effet prévu, et est tout autre que lui. La sagesse
n’est pas de partir avec la sagesse toute faite, mais de la cueillir
sincèrement, le long de sa route. Vous n’êtes plus les mêmes hommes
aujourd’hui qu’en 1914. Osez vous l’avouer! Osez l’être! Ce sera le gain
principal--le seul peut-être,--de cette guerre... Mais oserez-vous
vraiment? Tant de raisons conspirent à vous intimider: la fatigue de ces
années, les habitudes anciennes, la peur de l’effort à faire pour
regarder en vous, éliminer ce qui est mort, affirmer ce qui est vivant,
on ne sait quel respect superstitieux du vieux, une préférence lassée
pour ce qu’on connaît déjà, même mauvais, même mortel, ce besoin
paresseux de facile clarté qui fait que l’on revient à l’ornière tracée,
plutôt que de chercher à s’ouvrir une voie nouvelle! L’idéal de la
plupart des Français n’est-il pas de recevoir, dès l’enfance, leur plan
de vie tout fait, et de n’en plus changer!... Ah! que du moins la guerre
qui a tant détruit de vos foyers vous contraigne à sortir de vos
décombres, à fonder d’autres foyers, à chercher d’autres vérités!
* * * * *
Ce n’était pas le désir de rompre avec le passé et d’entrer dans les
terres inconnues qui manquait à beaucoup de ces jeunes gens. Ils eussent
bien plutôt voulu brûler l’étape. Ils n’étaient pas encore sortis de
l’Ancien Monde qu’ils prétendaient s’emparer du Nouveau. Sans retard.
Point de milieu! Des solutions nettes. Ou la servitude consentie au
passé, ou la Révolution.
Ainsi l’entendait Moreau. De l’espoir de Clerambault en une rénovation
sociale il fit une certitude; et dans ses exhortations à conquérir
patiemment, jour par jour, la vérité, il entendit un appel à l’action
violente qui l’impose sur-le-champ.
Il conduisit Clerambault dans deux ou trois cercles de jeunes
intellectuels, d’esprit révolutionnaire. Ils n’étaient pas nombreux; et
ici et là, on retrouvait les mêmes. Le pouvoir les faisait surveiller,
ce qui leur prêtait plus d’importance qu’ils n’en auraient eue sans lui.
Misérable pouvoir, armé jusqu’aux dents, disposant de millions de
baïonnettes, d’une police, d’une justice, dociles, bonnes à tout
faire,--et toujours inquiet, ne pouvant supporter qu’une douzaine
d’esprits libres s’assemblent pour le juger! Ils n’avaient pourtant pas
l’allure de conspirateurs. Ils faisaient tout le possible pour être
persécutés; mais leur activité se bornait à des mots. Qu’auraient-ils pu
faire d’autre? Ils étaient séparés de la masse de leurs compagnons de
pensée, que pompait la machine de la guerre, qu’engloutissait l’armée,
et qu’elle ne restituait que quand ils étaient hors d’usage. De la
jeunesse d’Europe, que restait-il, à l’arrière? A part les embusqués,
qui se prêtaient trop souvent aux plus tristes besognes pour faire
battre les autres, afin qu’on oubliât qu’ils ne se battaient pas, les
représentants--_rari nantes_--des jeunes générations, restés dans la vie
civile, étaient des réformés pour graves raisons de santé, auxquels
étaient venues se joindre quelques épaves de la guerre, comme Moreau. En
ces corps mutilés ou minés, les âmes étaient des chandelles allumées
dans une chambre aux vitres cassées; elles se consumaient, se tordaient,
et fumaient; un souffle menaçait de les éteindre. Mais habituées à ne
pas compter avec la vie, elles n’en étaient que plus ardentes.
Elles avaient des sautes brusques du pessimisme extrême à l’optimisme
extrême. Ces oscillations violentes du baromètre ne correspondaient pas
toujours à la courbe des événements. Le pessimisme ne s’expliquait que
trop. L’optimisme était plus étonnant. On eût été bien embarrassé pour
en donner des raisons. Ils étaient une poignée, sans action, sans moyens
d’action; et chaque jour semblait infliger un nouveau démenti à leurs
idées. Mais plus les choses allaient mal, plus ils semblaient contents.
Ils avaient l’optimisme du pire, cette croyance forcenée des minorités
fanatiques et opprimées: il leur faut l’Antichrist, pour que revienne le
Christ; elles attendent l’ordre nouveau, des crimes de l’ordre ancien
qui le mènent à la ruine; et elles ne s’inquiètent pas si elles-mêmes
seront ruinées, et avec elles leurs rêves. Les jeunes intransigeants,
que voyait Clerambault, étaient surtout occupés d’empêcher la
réalisation partielle de leurs rêves dans l’ordre ancien. Tout ou rien.
Rendre le monde moins mauvais? Fi donc! Le rendre parfait, ou qu’il
crève! C’était un mysticisme du grand bouleversement, de la Révolution;
il enfiévrait les cerveaux de ceux qui croyaient le moins aux rêves des
religions. Religieux, ils l’étaient plus que ceux des Églises... O folle
espèce humaine! Toujours cette foi dans l’absolu, qui mène aux mêmes
ivresses, mais aux mêmes désastres, les fous de la guerre des nations,
les fous de la guerre des classes, et les fous de la paix! On dirait que
l’humanité, quand elle sortit le nez des boues brûlantes de la Création,
a reçu un coup de soleil, dont elle ne s’est pas guérie, et qui la fait,
par accès, retomber dans la fièvre chaude...
Ou bien, faut-il voir dans ces mystiques de la Révolution des signes
avant-coureurs de la mutation qui couve dans l’espèce,--qui peut couver
des siècles,--et qui peut-être n’éclora jamais? Car il est, dans la
nature, des milliers de possibilités latentes pour une seule réalisation
dans le temps attribué à notre humanité.
Et c’est peut-être ce sentiment obscur de ce qui pourrait être et ne
sera point, qui parfois communique au mysticisme révolutionnaire une
autre forme, plus rare et plus tragique,--le pessimisme exalté,
l’attrait fiévreux du sacrifice. Combien en avons-nous vus, de ces
Révolutionnaires, secrètement convaincus de la force écrasante du mal et
du fatal échec de leur foi, qui s’enivrent de l’amour pour la belle
vaincue...
«... _sed victa Catoni_...»
et de l’espoir de mourir pour elle, de détruire et d’être détruits! Que
d’aspirations la Commune écrasée a fait naître, non pas à sa victoire,
mais à un pareil écrasement!--Il semble que veille toujours, au cœur des
plus matérialistes, un reste de la flamme éternelle, de l’espoir
souffleté, nié, affirmé quand même, du recours impérissable de tous les
opprimés à l’au-delà meilleur.
* * * * *
Ces jeunes gens accueillirent Clerambault avec une affectueuse estime.
Ils tâchèrent de l’annexer: les uns, naïvement, lisant dans sa pensée ce
qu’eux-mêmes ils pensaient; les autres, convaincus que l’honnête vieux
bourgeois, dont le cœur était jusque-là le seul guide, généreux mais
insuffisant, se laisserait instruire par leur ferme science et saurait,
comme eux, suivre jusqu’à l’extrême bout les conséquences logiques des
principes posés. Clerambault se défendait faiblement, car il savait
qu’il n’y a rien à faire pour convaincre un jeune homme qui vient de
s’incruster dans un système. A cet âge de la vie, la discussion est
vaine. On peut agir sur lui, dans les années d’avant, où ce
bernard-l’hermite cherche encore sa coquille; et on le peut après, quand
la coquille s’effrite ou le gêne aux entournures. Mais quand l’habit est
neuf, il n’y a qu’à l’y laisser: l’habit est à sa mesure. S’il
grandit--ou rapetisse--il en prendra un autre. Ne contraignons personne!
Mais que personne ne nous contraigne!
Personne, dans ce milieu,--au moins, les premiers temps,--ne songeait à
contraindre Clerambault. Mais sa pensée se trouvait quelquefois
étrangement costumée, à la mode de ses hôtes. Quels échos imprévus elle
avait dans leur bouche! Clerambault laissait parler ses amis, et il ne
parlait guère. Quand il revenait de là, il était troublé et un peu
ironique:
--Et c’est là ma pensée? se demandait-il.
Ah! qu’il est difficile de communiquer son âme aux autres hommes!
Impossible peut-être. Et qui sait?... La nature est plus sage que
nous... Peut-être que c’est un bien...
Dire _toute_ sa pensée! Le peut-on? Le doit-on? On est venu à elle,
lentement, péniblement, par une suite d’épreuves: elle est comme la
formule de l’équilibre fragile entre les éléments intérieurs. Changez
les éléments, leurs proportions, leur nature, la formule ne vaut plus et
a d’autres effets. Jetez votre pensée dans un autre, tout d’un coup,
tout entière, elle risque de l’affoler. Il est même des cas où, si
l’autre comprenait, il pourrait en être tué. Mais la prudente nature a
pris ses précautions. L’autre ne vous comprend pas, il ne peut pas vous
comprendre, son instinct l’en défend; il ne prend de votre pensée que le
choc sur la sienne; et, ainsi qu’au billard, la bille rebondit; mais il
est moins facile de prévoir vers quel point du tapis. Les hommes
n’écoutent pas avec un esprit pur, mais avec leurs passions et leur
tempérament. Dans ce que vous leur donnez, chacun reprend son bien et
rejette le reste. L’obscur instinct de défense! L’esprit ne s’ouvre pas
à la pensée nouvelle. Il fait le guet, au guichet. Et n’entre que ce
qu’il veut. La haute pensée des sages, des Jésus, des Socrate, qu’en
a-t-on fait? De leur temps, on les a tués. A vingt siècles de distance,
on en a fait des dieux: c’est une autre façon de les tuer; on rejette
leur pensée dans le royaume éternel. Si on la laissait s’accomplir dans
le monde d’ici-bas, le monde serait fini. Eux-mêmes le savaient. Et le
plus grand de leur âme n’est peut-être pas ce qu’ils ont dit, mais ce
qu’ils n’ont pas dit. Éloquence pathétique des silences de Jésus, beau
voile des symboles et des mythes antiques, faits pour ménager les yeux
faibles et peureux! Trop souvent, la parole qui pour l’un est la vie,
est pour l’autre la mort, ou, ce qui est pis, le meurtre.
Que faire, si l’on a la main pleine de vérités? Lancer le grain à toute
volée? Mais le grain de la pensée peut pousser mauvaise herbe ou
poison!...
Allons, ne tremble pas! Tu n’es pas le maître du destin; mais tu es
aussi le destin, tu es une de ses voix. Parle donc! C’est ta loi. Dis
toute ta pensée, mais dis-la avec bonté. Sois comme une bonne mère, à
qui il n’est pas donné de faire de ses enfants des hommes, mais qui leur
enseigne patiemment à le devenir, s’ils veulent. On n’affranchit pas les
autres, malgré eux ou sans eux; et même si c’était possible, à quoi bon?
S’ils ne s’affranchissent eux-mêmes, demain ils seront retombés
esclaves. Donne l’exemple et dis: «Voici le chemin! Vous voyez, on peut
se faire libre...»
* * * * *
En dépit de ses efforts pour agir bravement et laisser faire aux dieux,
il était heureux que Clerambault ne pût voir toutes les suites de sa
pensée. Sa pensée aspirait au règne de la paix. Et très probablement,
elle contribuerait, pour une part qui n’était pas infime, au
déchaînement des luttes sociales. Comme tout vrai pacifisme,--si
paradoxal que ce semble. Car il est une condamnation du présent.
Mais Clerambault ne se doutait pas des forces redoutables qui, un jour,
se réclameraient de lui. Par un effet opposé, son esprit conquérait
parmi ces jeunes gens plus d’harmonie, en réagissant contre leur
violence. Il sentait d’autant plus le prix de la vie qu’ils en faisaient
si bon marché. En cela, ils ne se distinguaient pas beaucoup des
nationalistes qu’ils voulaient combattre. Bien peu aimaient la vie plus
que l’idée. (C’est, dit-on, une grandeur de l’homme...)
Tout de même, Clerambault fut bien aise de rencontrer un homme qui
aimait la vie pour la vie. Un camarade de Moreau, grand blessé comme
lui, Gillot: dans le civil, jeune ouvrier dessinateur pour industries.
Un obus l’avait lardé, du haut en bas; il avait une jambe de moins et le
tympan brisé. Mais Gillot réagissait plus énergiquement contre le sort
que Moreau. Ce petit homme brun avait des yeux vifs, où brûlait malgré
tout, une flamme de gaieté. D’accord avec Moreau pour juger le non-sens
de la guerre et le crime de la société, il avait vu les mêmes faits, les
mêmes hommes, mais non avec les mêmes yeux; et les deux jeunes gens
étaient souvent en discussion.
--Oui, disait Gillot un jour que Moreau venait de raconter à Clerambault
un souvenir lugubre de la vie des tranchées, c’était bien comme ça...
Seulement, il y a quelque chose de pire: c’est que ça ne nous faisait
rien,--rien, aucun effet.
Moreau protestait, indigné.
--Toi, peut-être, et, si tu veux, deux ou trois, par-ci par-là. Mais les
autres!... On finissait par ne plus le remarquer.
Il continuait, pour arrêter une protestation nouvelle:
--Je ne dis pas ça, mon petit, pour nous faire valoir. Il n’y a pas de
quoi! Je dis, parce que ça est... Voyez-vous,--(s’adressant à
Clerambault)--ceux qui reviennent de là et qui _le_ mettent dans des
livres, ils disent bien ce qu’ils sentent; mais ils sentent beaucoup
plus que le commun des mortels, parce qu’ils sont des artistes. Tout les
écorche. Nous autres, on est tanné. C’est même le plus terrible, à cette
heure que j’y pense. Quand vous lisez ici une de ces histoires qui vous
font dresser les cheveux ou vous donnent la nausée, il vous manque le
bouquet: des gars qui, plantés devant, fument leur pipe, blaguent, ou
pensent à autre chose. Il faut bien! Sans ça, on crèverait... Tout de
même, l’animal humain a une facilité à s’adapter à tout!... Il
trouverait moyen de prospérer, au fond d’un dépotoir. Vrai, c’est à
dégoûter de soi! J’ai été ainsi, moi qui vous parle. Il ne faut pas vous
figurer que je passais mon temps, comme le petit fait ici, à méditer sur
mon crâne. Je trouvais, comme tout le monde, ce qu’on faisait, idiot.
Mais puisque toute la vie est idiote, n’est-ce pas?... On faisait ce
qu’il y avait à faire, pour autant qu’il faudrait, en attendant la
fin... La fin?... Une fin ou l’autre. La mienne, celle de ma peau, ou
bien celle de la guerre. C’est toujours une fin... En attendant, on vit:
on mange, on dort, on chie... Pardon! Faut dire les choses... Et le fond
de tout ça, monsieur, voulez-vous le savoir? Eh bien, c’est qu’on n’aime
pas la vie. On ne l’aime pas assez. Vous avez bien raison de le dire,
dans un de vos articles: elle est fameuse, la vie! Seulement, ils ne
sont pas beaucoup, ceux qui ont l’air de s’en douter à présent. Pas
beaucoup de vivants. Ce sont plutôt des dormants. En attendant le grand
somme. Ils se disent: «Comme ça, on est tout couchés. On n’a plus à se
déranger...»--Non, on ne l’aime pas assez, la vie! On n’apprend pas à
l’aimer. On fait tout ce qu’on peut pour vous en dégoûter. Depuis qu’on
est petit, on nous chante la mort, la beauté de la mort, ou bien ceux
qui sont morts. L’histoire, le catéchisme, «_Mourir pour la patrie_...»
Ou bien c’est la calotte, ou bien les patriotes. Et puis, la vie embête.
Cette vie d’aujourd’hui, on dirait qu’on s’arrange pour vous la rendre
la plus emmerdante possible. Plus d’initiative. Tout est mécanisé. Avec
ça, aucun ordre. On ne fait plus de travail, on fait des bouts de
travail, on ne sait pas avec quoi ça s’agence; et le plus souvent, ça ne
s’agence pas. C’est un sacré gâchis, dont on ne profite même pas. On est
comme mis en caque, empilés au hasard. On ne sait pas pourquoi. On ne
sait pas pourquoi on vit. On vit. On n’avance pas.--Il y a, dans la nuit
des temps, nos grands-pères qui, dit-on, nous ont pris la Bastille.
Alors, il paraîtrait, d’après ces farceurs-là,--ceux qui tiennent le
manche,--qu’il n’y aurait plus pour nous rien à faire aujourd’hui, que
c’est le Paradis. Est-ce que ce n’est pas écrit sur tous nos monuments?
On sent bien que ce n’est pas vrai, qu’il y a là-bas devant nous un
autre orage qui chauffe, une autre Révolution... Mais celle qui a eu
lieu a si mal réussi! Et tout est si peu clair!... Non, on n’a pas
confiance, on ne voit pas son chemin, on n’a personne qui nous montre
par-dessus toutes ces mares à crapauds, quelque chose de haut, quelque
chose de beau... Ils font bien tout ce qu’ils peuvent, maintenant, pour
nous emballer: Droit, Justice, Liberté... Mais le lard est éventé... On
peut mourir pour ça. Mourir, on ne refuse jamais... Mais vivre, c’est
autre chose!...
--Et maintenant? demanda Clerambault.
--Ah! maintenant, maintenant qu’on ne peut plus revenir en arrière, je
pense: «Si c’était à recommencer!»
--Quand avez-vous changé?
--C’est bien le plus curieux!... Sitôt que j’étais blessé. Je n’avais
pas sorti une jambe de la vie que j’aurais voulu l’y rentrer. Qu’elle y
était donc bien! Et on ne s’en doutait pas! Imbécile, va! Crétin!...
Tenez, je me vois encore, quand j’ai repris connaissance, sur un champ
ravagé, encore plus étripé que les corps qui gisaient, enchevêtrés,
tête-bêche, comme un jeu de jonchets; la terre, qui poissait, elle-même,
semblait saigner. Nuit complète. Je ne sentais rien d’abord. Il gelait.
J’étais collé... Quel était le morceau qui me manquait, au juste? Je
n’étais pas pressé de faire l’inventaire, je me méfiais de ce qui
viendrait, je ne voulais pas bouger. Le sûr, c’est que je vivais.
Peut-être plus qu’un moment. Attention à ne pas le perdre!... Et je vis
dans le ciel une petite fusée. Ce qu’elle signifiait, je ne m’en
occupais plus. Mais la courbe, la tige et la fleur de feu... Je ne peux
pas vous dire comme j’ai trouvé ça beau... Je la cueillais de l’œil...
Je me suis revu tout enfant, près de la Samaritaine, un soir de feu
d’artifice, sur la Seine. Je regardais cet enfant comme si c’était un
autre, qui me faisait amusement et pitié. Et ensuite, j’ai pensé que
c’était pourtant bon d’être planté dans la vie, et de pousser, et
d’avoir quelque chose, quelqu’un, n’importe quoi, à aimer... Tiens, rien
que cette fusée!... Et puis, la douleur est venue, je me suis mis à
hurler. Et j’ai repiqué la tête au fond du trou... Après, c’était
l’ambulance. Il ne faisait plus bon vivre. Le mal était un chien qui
vous rongeait les moelles... Autant rester dans le trou!... Et pourtant,
même alors, alors surtout, quel paradis ça vous semblait de vivre comme
autrefois, de vivre tout bonnement, de vivre sans douleur, comme on vit
tous les jours... Et on ne le remarque pas! Sans douleur... Sans
douleur... Et vivre!... Mais c’est un rêve! Lorsqu’elle s’arrêtait...
Une minute de paix, à sentir seulement le goût de l’air sur sa langue et
le corps si léger après qu’on a souffert... Cristi!... Et toute la vie,
avant, était ainsi! Et on ne s’en doutait pas!... Bon Dieu, qu’on est
bête d’attendre pour la comprendre que l’on en soit privé! Et, quand on
l’aime enfin et qu’on lui demande pardon de n’avoir pas su l’apprécier,
elle vous répond: «Trop tard!»
--Il n’est jamais trop tard, dit Clerambault.
* * * * *
Gillot ne demandait qu’à le croire. Cet ouvrier instruit était bien
mieux armé pour la lutte que Moreau et même que Clerambault. Rien ne
l’abattait longtemps. On tombe, on se relève, on prendra sa revanche...
Au fond, il pensait des obstacles qui barrent l’avenir:
--On les aura!
Et il était prêt à marcher--sur l’unique patte qui lui restait--contre
eux, tant qu’on voudrait. Le plus tôt serait le mieux. Car lui aussi
était, comme les autres, un dévot de la Révolution. Il trouvait moyen de
l’accommoder avec son optimisme, qui la voyait d’avance réalisée en
douceur. Il était sans rancune.
Pourtant, il ne fallait pas s’y fier. Ces natures populaires réservent
de telles surprises! Elles sont si malléables et prêtes à changer...
Clerambault l’entendit, avec un camarade du front, Lagneau, venu en
permission, parler de tout chambarder quand les poilus rentreraient,
après la guerre finie, et peut-être même avant... L’homme du peuple de
France, qui est souvent charmant, vif, alerte, courant au-devant de
votre pensée avant que vous ayez eu le temps de l’exprimer
complètement,--grand Dieu! comme il oublie! Ce qu’on a dit, ce qu’il a
dit, ce qu’il a vu, ce qu’il a cru, et ce qu’il a voulu... Mais il est
toujours sûr de ce qu’il veut, de ce qu’il dit, de ce qu’il voit, de ce
qu’il croit. Gillot, avec Lagneau, développait tranquillement des
arguments contraires à ceux qu’il défendait, la veille, avec
Clerambault. Et ce n’étaient pas seulement ses idées qui changeaient,
mais c’était--eût-on dit--son tempérament. Le matin, rien d’assez
violent pour son besoin d’action et de démolition! Le soir, il ne rêvait
plus que d’un petit commerce, gagner gros, manger bien, élever sa
nichée, et se foutre du reste. Et s’ils se disaient tous sincèrement
internationalistes, il en était bien peu parmi ces poilus qui n’eussent
conservé les vieux préjugés français de supériorité de race--pas
méchante, mais gouailleuse et solidement ancrée--à l’égard du reste du
monde, ennemis et alliés, et, dans leur pays même, de ceux des autres
provinces, ou, s’ils étaient provinciaux, de Paris. Point geignards,
francs du collier, toujours prêts à marcher, comme Gillot, capables
certes de faire une Révolution, et puis de la défaire, et puis de la
refaire, et puis... lanlaire... d’envoyer tout par terre, et de s’en
remettre au gré du premier aventurier.--Ils ne le savent que trop bien,
les renards de la politique! La meilleure tactique pour tuer les
révolutions est, quand l’heure est venue, de la laisser passer en
amusant les gens.
L’heure semblait bien proche. Un an avant la fin de la guerre, il y eut
dans les deux camps quelques mois, quelques semaines, où l’infinie
patience des peuples martyrisés sembla sur le point de craquer, et où
une grande clameur allait rugir: «Assez!» Pour la première fois,
s’étendait parmi eux l’impression d’une sanglante duperie. Comment ne
pas comprendre l’indignation d’hommes du peuple qui constataient le jeu
effréné des milliards dans la guerre, alors qu’avant la guerre leurs
maîtres lésinaient avec quelques cent mille francs, pour les œuvres
sociales? Plus que tous les discours, certains chiffres avaient le don
de les exaspérer. On avait fait le calcul que la guerre dépensait
environ 75.000 francs pour tuer un homme! Et pour la même somme qui
faisait dix millions de morts, on eût pu faire dix millions de
rentiers... Les plus bornés prenaient conscience de l’énormité de la
richesse terrestre et de son emploi monstrueux. Gaspillage éhonté, pour
un but illusoire; et, la pire abjection: d’un bout de l’Europe à
l’autre, cette vermine que la mort engraisse, les profiteurs de la
guerre, les détrousseurs de cadavres...
--Ah! pensaient ces jeunes gens, qu’on ne nous parle plus de la lutte
des démocraties contre les autocraties! Car c’est la même crasse sous
toutes ces craties. Et dans toutes, la guerre a désigné à la vengeance
des peuples les classes dirigeantes, l’indigne bourgeoisie, politique,
financière, intellectuelle, qui en un seul siècle de toute-puissance a
accumulé sur le monde plus d’exactions, de crimes, de ruines et de
folies qu’en dix siècles ces fléaux, les rois et les Églises...
Aussi, quand retentit au loin, dans la forêt, la hache de Lénine et
Trotsky, les bûcherons héroïques, bien des cœurs opprimés frissonnèrent
d’espoir. Et dans chaque pays, plus d’un prépara sa cognée. Quant aux
classes dirigeantes, d’un bout de l’Europe à l’autre, dans les deux
camps ennemis, elles se hérissèrent contre le danger commun. Il n’était
pas besoin de négociations entre elles pour s’entendre là-dessus. Leur
instinct avait parlé. La presse des bourgeoisies ennemies de l’Allemagne
donnait tacitement carte blanche au Kaiser, pour étrangler la Liberté
russe, qui menaçait l’injustice sociale, dont toutes également vivaient.
Dans l’absurdité de leur haine, elles cachaient mal leur joie de voir le
militarisme prussien--le monstre qui devait ensuite se retourner contre
elles--les venger de ces grands révoltés. Et naturellement, elles
attisaient ainsi, dans les masses qui souffraient et chez le petit
nombre d’esprits indépendants, l’admiration pour ceux qui tenaient tête
à l’univers,--pour les Excommuniés.
La chaudière bouillait. Pour l’arrêter, les gouvernements d’Europe
l’avaient hermétiquement bouchée et s’asseyaient dessus. La stupide
bourgeoisie dirigeante, en entretenant le feu, s’étonnait des
grondements sinistres. Elle attribuait la révolte des Éléments au
mauvais esprit de quelques francs parleurs, à de mystérieuses intrigues,
à l’or de l’ennemi, aux pacifistes. Et elle ne voyait point--ce qu’un
enfant aurait vu--que la première chose à faire pour empêcher
l’explosion était d’éteindre le feu. Le dieu de tous les pouvoirs,
quelle que fût leur étiquette, empires ou républiques, était le poing,
la Force, gantée, masquée, fardée, mais dure et sûre de soi. Et elle
devenait aussi, par la loi du ressac, la foi des opprimés. C’était une
lutte sourde entre deux pressions contraires. Où le métal était usé,--en
Russie tout d’abord,--la chaudière avait sauté. Où le couvercle tenait
moins,--dans les pays neutres,--la brûlante vapeur s’échappait en
sifflant. Un calme trompeur régnait dans les pays en guerre, sur qui
pesait l’oppression. Aux oppresseurs, ce calme semblait donner raison:
armés contre l’ennemi, ils ne l’étaient pas moins contre leurs
concitoyens; la machine de guerre est toujours à deux fins, par devant,
par derrière; le couvercle ferme bien, fait du meilleur acier, et vissé
à écrous. Il ne sauterait pas. Non.--Gare que tout éclate, d’un coup!
Comprimé comme les autres, Clerambault voyait autour de lui la révolte
s’amasser. Il la comprenait, il la croyait même fatale; mais ce n’était
pas une raison pour qu’il l’aimât. Il ne pratiquait pas l’_Amor Fati_.
Comprendre suffit. Le tyran n’a pas droit à l’amour.
* * * * *
Ces jeunes gens ne lui marchandaient pas le leur. Et ils s’étonnaient
que Clerambault ne montrât pas plus de chaleur pour la nouvelle idole
qui leur venait du Nord: la Dictature du Prolétariat. Ils ne
s’embarrassaient pas de scrupules timorés et de demi mesures pour rendre
le monde heureux, à leur façon--si ce n’était à la sienne. Ils
décrétaient d’emblée la suppression de toutes les libertés qui pouvaient
leur être opposées. La bourgeoisie déchue était privée du droit de
réunion, du droit de vote, du droit de presse...
--Fort bien! disait Clerambault. A ce compte, elle deviendra le nouveau
prolétariat. L’oppression change de place.
--Ce ne sera que pour un temps. La dernière oppression qui tuera
l’oppression.
--Oui, toujours la guerre pour le Droit et pour la Liberté; toujours la
dernière guerre, qui doit tuer la guerre. En attendant, elle ne s’en
porte que mieux; et le Droit, comme la Liberté, sont foulés aux pieds.
Ils protestaient, indignés, contre la comparaison. Ils ne voyaient
qu’infamie dans la guerre et dans ceux qui la font.
--Pourtant, disait Clerambault doucement, plusieurs de vous l’ont
faite, et presque tous y ont cru... Mais non, ne protestez pas! Le
sentiment qui vous y poussait avait aussi sa noblesse. On vous montrait
un crime, et vous vous êtes jetés dessus, pour l’écraser. Votre ardeur
était belle. Seulement, vous vous imaginiez qu’il n’y avait qu’un crime,
et qu’une fois que le monde en aurait été purgé, il redeviendrait
innocent, comme aux jours de l’Age d’Or. J’ai déjà vu cette étrange
naïveté, aux temps de l’Affaire Dreyfus. Les braves gens de toute
l’Europe--(j’en étais)--semblaient n’avoir jamais entendu dire qu’un
innocent eût pu être, jusqu’alors, injustement condamné. Leur vie en fut
bouleversée. Ils remuèrent l’univers, pour laver cette iniquité...
Hélas! quand la lessive fut faite--(elle ne le fut même pas, les
blanchisseurs se découragèrent au milieu de la tâche, et le blanchi,
lui-même)--le monde était aussi noir qu’avant. Il semble que l’homme ne
puisse pas embrasser l’ensemble de la misère humaine. Il a trop peur de
voir l’immensité du mal; pour n’en être pas accablé, il se fixe un seul
point, il y localise tout le mal du monde, et il s’interdit de regarder
autour.--Tout cela se comprend, c’est humain, mes amis. Mais il faut
être plus brave. La vérité, c’est que le mal est partout; il est chez
l’ennemi, et il est aussi chez nous. Vous l’avez découvert peu à peu
dans notre État. Avec la même passion qui vous faisait incarner en
l’ennemi le Mal universel, vous allez vous retourner contre vos
gouvernements, dont vous voyez les tares. Et si jamais vous reconnaissez
que ces tares sont aussi en vous--(comme il est à craindre après les
révolutions qui s’allument et où les justiciers se retrouveront, à la
fin, sans comprendre comment, les mains et le cœur souillés)--vous vous
acharnerez contre vous-mêmes, avec un sombre désespoir... Grands
enfants, quand vous déshabituerez-vous de vouloir l’absolu?
Ils auraient pu lui répondre qu’il faut vouloir l’absolu, pour pouvoir
le réel. La pensée peut s’amuser aux nuances. L’action n’en comporte
point. C’est tout un, ou tout autre. Que Clerambault choisît entre eux
et leurs adversaires! Pas d’autre choix possible...
--Oui, Clerambault le comprenait. Pas d’autre choix possible, sur le
plan de l’action. Ici, tout est déterminé d’avance. De même que la
victoire injuste amène fatalement la revanche qui sera injuste à son
tour, de même l’oppression capitaliste amènera la révolution
prolétarienne qui sera oppressive, à son exemple. C’est une chaîne sans
fin. Il y a là une _Dikè_ d’airain, que reconnaît l’esprit, qu’il peut
même honorer comme une Loi de l’univers. Mais le cœur ne l’accepte pas.
Le cœur refuse de s’y soumettre. Sa mission est de rompre la Loi de
guerre éternelle. Le pourra-t-il jamais?... Qui le sait? En tout cas, il
est clair que son espoir, son vouloir, sortent de l’ordre naturel. Sa
mission est d’ordre surnaturel, et proprement _religieux_.
Mais Clerambault, qui en était pénétré, n’osait encore se l’avouer. Il
n’osait pas, du moins, s’avouer ce mot: _religieux_. Ce mot, que les
religions--(si peu religieuses)--ont aujourd’hui discrédité.
* * * * *
Si Clerambault ne faisait pas encore tout à fait le jour dans sa pensée,
ses jeunes amis avaient de bonnes raisons pour ne pas y voir clair.
L’eussent-ils vue d’ailleurs, ils ne l’eussent jamais comprise. Ils ne
supportaient pas qu’un homme qui condamnait l’état de choses présent,
comme mauvais et meurtrier, se refusât aux moyens les plus énergiques de
le supprimer. Ils n’avaient pas tort, de leur point de vue, qui était
celui de l’action immédiate. Le champ de l’Esprit est plus vaste; les
batailles qu’il livre embrassent un large espace; il ne les compromet
pas en des escarmouches sanglantes. Et même en admettant que les moyens
préconisés par ses amis fussent les plus efficaces, Clerambault
n’acceptait pas cet axiome de l’action, que «la fin justifie les
moyens». Il croyait au contraire que les moyens sont encore plus
importants au vrai progrès que la fin... La fin? Est-il jamais une fin?
Mais ils s’irritaient contre cette pensée trop complexe et diffuse. Elle
les entretenait dans une animosité dangereuse, qui depuis cinq ans
s’était levée dans le peuple ouvrier--contre les intellectuels. Certes,
ceux-ci n’avaient que trop fait pour la mériter. Qu’ils étaient loin,
les temps où les hommes de pensée marchaient en tête des Révolutions! A
présent, ils faisaient bloc avec toutes les forces de réaction. Et même
le nombre infime de ceux qui s’étaient tenus à l’écart de la bande, en
blâmant ses erreurs, se montraient incapables, comme Clerambault, de
renoncer à leur individualisme, qui les avait sauvés une fois, et qui
les tenait prisonniers aujourd’hui,--incapables de s’incorporer aux
mouvements nouveaux des foules. De cette constatation faite par les
révolutionnaires, à déclarer la déchéance des intellectuels, il n’y
avait pas loin. L’orgueil de caste ouvrière, qui s’affirmait déjà dans
des articles, des discours, en attendant qu’il pût, comme en Russie, se
manifester par des actes, prétendait que les intellectuels obéissent
servilement aux maîtres prolétaires. Il était remarquable que quelques
intellectuels fussent parmi les plus ardents à réclamer cet abaissement
de la confrérie. Ils eussent voulu faire croire qu’ils n’en étaient
point. Ils l’oubliaient!...--Moreau ne l’oubliait pas. Il n’en était que
plus amer à répudier la classe, dont la tunique de Nessus lui tenait à
la peau. Il y apportait une violence extrême.
Il montrait maintenant envers Clerambault des sentiments bizarrement
agressifs; dans la discussion, il l’interrompait, sans politesse, avec
une sorte d’aigreur ironique et irritée. On eût dit qu’il cherchât à le
blesser.
Clerambault ne s’en offensait point. Il était plein de pitié pour lui,
car il savait que Moreau souffrait, et il imaginait l’amertume d’une
jeune vie sacrifiée, à qui ne peut convenir la nourriture
morale--patience, résignation,--dont s’accommodent les estomacs de
cinquante ans.
Un soir que Moreau s’était montré particulièrement désagréable, et
pourtant s’obstinait à reconduire Clerambault chez lui, comme s’il ne
pouvait se décider à le quitter,--taciturne, renfrogné, cheminant à ses
côtés,--Clerambault s’arrêta un instant, et, lui prenant amicalement le
bras, dit, avec un sourire:
--Mon pauvre garçon, ça ne va donc pas?
Moreau, interloqué, se ressaisit, et demanda sèchement à quoi l’on
pouvait bien voir que «ça n’allait pas».
--A ce que vous étiez si méchant, ce soir, répondit Clerambault avec
bonhomie.
Moreau protesta.
--Mais si. Vous vous donniez tant de mal pour me faire du mal!... Oh, un
peu, un petit peu seulement... Je sais bien que vous ne voulez pas
vraiment... Et quand un homme comme vous cherche à faire souffrir, c’est
qu’il souffre... Pas vrai?
--Excusez-moi, dit Moreau. C’est vrai. Je souffrais de voir que vous ne
croyez pas à notre action.
--Et vous? demanda Clerambault.
Moreau ne comprenait pas.
--Et vous? répéta Clerambault. Vous y croyez?
--Si j’y crois! s’écria Moreau, indigné.
--Mais non, dit doucement Clerambault.
Moreau fut sur le point de s’emporter, puis dit en faiblissant:
--Mais si!
Clerambault avait repris sa marche.
--Bon, dit-il, cela vous regarde. Vous savez mieux que moi ce que vous
pensez.
Ils marchèrent sans parler. Après quelques minutes, Moreau, saisissant
Clerambault par le bras, lui dit:
--Comment avez-vous pu savoir?...
Sa résistance était brisée. Il confessa le désespoir caché sous sa
volonté agressive de croire et d’agir. Il était rongé de pessimisme.
Conséquence naturelle d’un idéalisme excessif, dont les illusions
avaient été cruellement mortifiées. Les âmes religieuses d’autrefois
étaient bien tranquilles: elles plaçaient le royaume de Dieu dans un
au-delà qu’aucun événement ne pouvait atteindre. Mais celles
d’aujourd’hui qui l’installent sur la terre, dans l’œuvre de la raison
humaine et de l’amour, quand la vie soufflette leur rêve, la vie leur
fait horreur. Il y avait des jours où Moreau se serait ouvert les
veines! L’humanité lui semblait un fruit qui pourrissait; il voyait avec
désespoir la défaite, la faillite, le ratage, inscrits dès l’origine
dans les destinées de l’espèce, le ver pondu dans la fleur; et il ne
pouvait supporter l’idée de cette absurde et tragique Destinée, à
laquelle les hommes ne se déroberont jamais. Comme Clerambault, il
sentait, pour l’avoir dans les veines, le poison de l’intelligence;
mais, au lieu que Clerambault, qui avait surmonté la crise, ne
reconnaissait le danger que dans le dérèglement de l’esprit et non dans
son essence, Moreau s’affolait, à l’idée que le poison était constitutif
de l’intelligence. Son imagination exaspérée ne savait qu’inventer, afin
de le torturer; elle lui montrait la pensée comme une maladie, qui
marque l’espèce humaine de sa tare indélébile. Il se représentait
d’avance les cataclysmes où elle menait: déjà, n’assistait-on pas au
spectacle de la raison titubant d’orgueil devant les forces que la
science lui livrait, ces démons de la nature que lui asservissaient les
formules magiques conquises par la chimie, et, dans l’égarement de cette
puissance trop soudaine, la tournant au suicide!
Et cependant, la jeunesse de Moreau se refusait à rester sous le poids
de ces terreurs. Agir à tout prix, pour ne pas rester seul avec elles!
Ne nous empêchez pas d’agir! Excitez-nous plutôt!
--Mon ami, dit Clerambault, on ne doit pousser les autres à l’action
dangereuse que si l’on agit soi-même. Je ne puis souffrir les
excitateurs, même sincères, qui poussent les autres au martyre, sans
donner l’exemple. Il n’est qu’un seul type de révolutionnaire vraiment
sacré: c’est le Crucifié. Mais très peu d’hommes sont faits pour
l’auréole de la croix. Le mal est qu’on s’assigne toujours des devoirs
surhumains, inhumains. Il est mal sain pour le commun des hommes de
s’évertuer à l’_Uebermenschheit_, et ce ne peut être pour eux qu’une
source de souffrance inutile. Mais chaque homme peut aspirer à rayonner
dans son petit cercle la lumière intime, l’ordre, la paix, la bonté. Et
c’est là le bonheur.
-Ce n’est pas assez pour moi, dit Moreau. Cela laisse trop de place au
doute. Il nous faut tout ou rien.
-Oui, votre Révolution ne laisse plus de place au doute. O cœurs
brûlants et durs, cerveaux géométriques! Tout ou rien. Plus de nuances!
Et qu’est la vie sans nuances? C’est là sa beauté même, c’est aussi sa
bonté. Beauté fragile, frêle bonté, partout faiblesse, il faut l’aimer.
Aimer, aider. Au jour le jour, et pas à pas. Le monde ne se transforme
ni par des coups de force, ni par des coups de grâce, tout entier, tout
d’un coup. Mais seconde par seconde, il mue dans l’infini; et le plus
humble qui le sent prend part à l’infini. Patience! Une seule injustice
effacée ne délivre pas l’humanité. Mais elle éclaire une journée.
D’autres viendront, d’autres lumières. D’autres journées. Chacune
apporte son soleil. Voudriez-vous l’arrêter?
-Nous ne pouvons attendre, dit Moreau. Nous n’avons pas le temps. La
journée que nous vivons pose des problèmes dévorants. Il nous faut les
résoudre, sur-le-champ. Si nous n’en sommes pas les maîtres, nous en
serons les victimes... Nous?... Pas seulement nos personnes. Elles sont
déjà victimes. Mais tout ce que nous aimons, ce qui nous retient encore
à la vie: l’espoir en l’avenir, le salut de l’humanité... Voyez tout ce
qui nous presse, les angoissantes questions pour ceux qui viendront
demain, pour ceux qui ont des enfants: cette guerre n’est pas terminée,
et il est trop évident qu’elle sème déjà par ses crimes et par ses
mensonges des guerres nouvelles, prochaines. Pour quoi élève-t-on ses
enfants? Pour quoi grandiront-ils? Est-ce pour être offerts à des
tueries semblables? Quelles solutions possibles? On en a vite fait le
tour... Quitter ces nations enragées, ce Vieux Continent fou, émigrer?
Où? Reste-t-il sur le globe cinquante arpents de terre, où puissent
s’abriter les libres honnêtes gens?--Prendre parti?... Vous voyez bien
qu’il faut se décider! Ou pour la nation, ou pour la Révolution.--Sinon,
que reste-t-il? La non-résistance? Est-ce là ce que vous voulez? Elle ne
peut avoir de sens que si l’on a la foi, une foi religieuse: autrement,
elle est une résignation de moutons qu’on égorge.--Mais le plus grand
nombre, hélas! ne se décident pour rien, aiment mieux ne pas penser,
détournent leurs yeux de l’avenir, se leurrent que plus jamais ne
recommencera ce qu’ils ont vu et souffert... C’est pourquoi nous devons
décider à leur place et, de gré ou de force, leur faire sauter le pas,
les sauver malgré eux. La Révolution, c’est quelques hommes qui veulent,
pour toute l’humanité.
--Je n’aimerais pas beaucoup, dit Clerambault, qu’un autre voulût pour
moi, et il ne me plairait pas non plus de vouloir pour un autre. Je
préférerais aider chacun à être libre et à ne pas gêner la liberté des
autres. Mais je sais que je demande trop.
--Vous demandez l’impossible, dit Moreau. Quand on commence à vouloir,
on ne s’arrête plus en chemin. Il n’y a que deux sortes d’hommes: ceux
qui veulent trop--Lénine et tous les grands (ils sont bien deux
douzaines dans toute l’histoire des siècles!)--et ceux qui veulent trop
peu, ceux qui ne savent rien vouloir: c’est tous les autres; c’est nous,
c’est moi-même!... Vous l’avez trop bien vu!... Je ne veux que par
désespoir...
--Pourquoi désespérer? dit Clerambault. La destinée de l’homme se fait,
chaque jour, et nul ne la connaît; elle est ce que nous sommes; être
découragé, c’est la décourager.
Mais Moreau disait, avec abattement:
--Nous n’aurons pas la force, nous n’aurons pas a force... Croyez-vous
que je ne voie pas quelles chances infimes de succès a, chez nous, la
Révolution dans les conditions actuelles, après les destructions, es
anéantissements économiques, la démoralisation, a lassitude mortelle,
causés par ces quatre ans de guerre?...
Et il avoua:
--J’ai menti, la première fois que je vous ai vu, quand je prétendais
que tous mes camarades sentaient comme nous la souffrance, la révolte.
Gillot vous l’a bien dit: nous ne sommes qu’un petit nombre. Les autres,
pour la plupart, bonnes gens, mais faibles, faibles!... Ils jugent assez
bien les choses; mais plutôt que de se heurter la tête contre un mur,
ils aiment mieux n’y pas songer, ils se vengent par le rire. Ah! ce dire
français, notre richesse et notre ruine! Qu’il est beau, mais quelle
proie il offre aux oppresseurs!... «Qu’ils _cantent_ pourvu qu’ils
payent!» disait cet Italien... «Qu’ils rient, pourvu qu’ils
meurent!»--Et puis, cette terrible accoutumance, dont vous parfait
Gillot. A quelques conditions, absurdes et pénibles, qu’on veuille
astreindre l’homme, pourvu qu’elles se prolongent et qu’il soit en
troupeau, il s’habitue à tout, il s’habitue au chaud, au froid, à la
mort, ou au crime. Toute la force de résistance, on l’use à s’adapter;
et après, on se tasse dans un coin, sans bouger, de peur que, si on
changeait, on ne réveillât la souffrance engourdie. Il y a une telle
fatigue qui pèse sur nous tous! Quand les armées reviendront, elles
n’auront qu’un désir: oublier et dormir.
--Et Lagneau enragé, qui parle de tout chambarder?
--Lagneau? Je l’ai connu, depuis le commencement de la guerre.
Je l’ai vu, tour à tour, cocardier, revanchard, annexionniste,
internationaliste, socialiste, anarchiste, bolcheviste,
je-m’en-fichiste. Il finira réactionnaire. On l’enverra se faire percer
le flanc, rata plan, par l’ennemi qu’il plaira demain à nos gouvernants
de choisir, parmi nos ennemis ou nos amis d’aujourd’hui... Le peuple est
de notre opinion? Oui, et de l’opinion des autres. Le peuple est de
toutes les opinions, à tour de rôle.
--Vous êtes le révolutionnaire, par découragement, dit en riant
Clerambault.
--Il y en a beaucoup parmi nous.
--Gillot pourtant est sorti de la guerre plus optimiste qu’avant.
--Gillot peut oublier, dit amèrement Moreau, je ne lui envie pas son
bonheur.
--Il ne faut pas le lui troubler, dit Clerambault. Aidez Gillot, il a
besoin de vous.
--De moi? disait Moreau, incrédule.
--Il a besoin, pour être fort, que l’on croie en sa force. Croyez.
--Croit-on, par volonté?
--Vous en savez quelque chose!... Non, n’est-ce pas?... Mais on croit,
par amour.
--Par amour de ceux qui croient?
--Est-ce que ce n’est pas toujours par amour, et seulement par amour,
que l’on croit?
Moreau était touché. Sa jeunesse intellectuelle, brûlante et desséchée
par la soif de connaître, souffrait comme les meilleurs de sa classe
bourgeoise, du manque d’affection fraternelle. La communion humaine est
bannie de l’éducation d’aujourd’hui. Ce sentiment vital, constamment
refoulé, s’était avec méfiance réveillé, dans les tranchées, ces fossés
de chair vivante, souffrante, empilée ensemble. Mais on craignait de s’y
livrer. L’endurcissement commun, la peur de la sentimentalité, l’ironie,
engainaient le cœur. Depuis la maladie de Moreau, l’enveloppe d’orgueil
était moins résistante. Clerambault n’eut pas de peine à la briser. Le
bienfait de cet homme était qu’à son contact les amours-propres
fondaient, car il n’en avait point; et l’on se montrait à lui, comme il
se montrait à vous, avec sa vraie nature, ses faiblesses et ses cris,
qu’une fausse fierté enseigne à étouffer. Moreau, qui avait reconnu au
front, sans trop se l’avouer, la supériorité d’hommes d’un rang social
inférieur, ses compagnons ou ses gradés, éprouvait pour Gillot une
sympathie à laquelle il était heureux que Clerambault fît appel.
Clerambault lui formulait son secret désir qu’un autre eût besoin de
lui.
Et Clerambault soufflait à Gillot d’être optimiste pour deux, de
soutenir Moreau. Ainsi tous deux puisèrent une aide dans le besoin
d’aider l’autre. Le grand principe de vie:
«_Qui donne, il a._»
En quelque temps qu’on soit, quels que soient les désastres, rien n’est
perdu, tant que reste dans l’âme de la race une étincelle de virile
amitié. Réveillez-la! Rapprochez ces cœurs isolés, qui ont froid! Qu’un
des fruits de cette guerre des nations soit du moins la fusion de
l’élite des classes, l’union des deux jeunesses,--le monde du travail
manuel et celui de la pensée, qui doivent, en se complétant, renouveler
l’avenir.
* * * * *
Mais si le moyen de s’unir n’est pas que l’un des deux veuille dominer
l’autre, il ne l’est pas davantage qu’il veuille être dominé par
l’autre. C’est à quoi cependant les jeunes intellectuels de ces groupes
révolutionnaires mettaient un étrange amour-propre. Ils rabrouaient
doctrinalement Clerambault, au nom de ce principe que l’intelligence
doit être mise au service du prolétariat... «_Dienen, dienen!_...», le
mot final de l’orgueilleux Wagner. C’est aussi le mot de plus d’un
orgueil déçu. Ou ils veulent être maîtres, ou être serviteurs.
--Le plus rare, en ce monde, c’est (pensait Clerambault) de trouver de
braves gens qui veuillent, bonnement, être mes égaux. S’il faut y
renoncer, tyrannie pour tyrannie, je préfère encore celle qui tenait les
corps d’Ésope et d’Épictète esclaves, mais libres leurs esprits, à celle
qui nous promet la liberté matérielle et l’esclavage d’âme...
Cette intolérance lui fit sentir son incapacité à se lier à un parti,
quel qu’il fût. Entre deux partis opposés, la Révolution et la guerre,
il pouvait affirmer--(il le faisait franchement)--ses préférences pour
l’un: la Révolution; car elle seule offrait un espoir de renouveau; et
l’autre tuait l’avenir. Mais préférer un parti ne signifie pas lui
aliéner son indépendance d’esprit. C’est l’erreur et l’abus des
démocraties de vouloir que tous aient les mêmes devoirs et s’attellent
aux mêmes tâches. Dans une communauté en marche, les tâches sont
multiples. Tandis que le gros de l’armée combat pour conquérir un
progrès immédiat, d’autres doivent maintenir les valeurs éternelles
au-dessus des vainqueurs de demain comme d’hier, car elles les dépassent
tous, en les éclairant tous: leur lumière se projette sur la route, bien
au delà des fumées du combat. Clerambault s’était laissé trop longtemps
aveugler par ces fumées, pour se replonger dans celles d’une nouvelle
bataille. Mais en ce monde d’aveugles, la prétention de voir semble une
inconvenance, et peut-être un délit.
Il venait de constater cette ironique vérité, dans un entretien où ces
petits Saint-Just lui avaient fait la leçon, en le comparant assez
impertinemment à «l’Astrologue qui se laissa choir au fond d’un puits»:
--«... On lui dit: Pauvre bête.
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête?»
Et comme il n’était pas dénué d’humour, il trouvait quelque justesse à
la comparaison. Oui, il appartenait un peu à la confrérie...
«... De ceux qui bayent aux chimères,
Cependant qu’ils sont en danger,
Soit pour eux soit pour leurs affaires...»
Mais quoi? Votre République pense-t-elle se passer d’astronomes, comme
l’autre, la première, n’avait pas besoin de chimistes? Ou prétendez-vous
les mobiliser? C’est alors que nous aurons chance de choir, de
compagnie, tous, au fond du puits! C’est ce que vous voulez? Eh! je ne
dis pas non, s’il ne s’agissait que de partager votre sort. Mais
partager vos haines!
--Vous avez bien les vôtres! lui dit un de ces jeunes gens.
Et juste, à ce moment, un autre qui entrait, un journal à la main, cria
à Clerambault:
--Eh bien, je vous félicite, l’ennemi Bertin est mort...
L’irascible journaliste venait d’être enlevé en quelques heures par une
pneumonie infectieuse. Depuis six mois, il ne cessait de poursuivre avec
rage tous ceux qu’il soupçonnait de chercher, de vouloir, ou même de
désirer la paix. Car, de degré en degré, il en était venu à regarder
comme sacrée, non plus même la Patrie, mais la Guerre. Parmi ceux qui
étaient en butte à sa méchanceté, Clerambault bénéficiait d’un
traitement de faveur; Bertin ne pardonnait pas à celui qu’il avait
attaqué d’oser lui tenir tête. Les ripostes de Clerambault l’avaient
d’abord exaspéré. Le silence dédaigneux que Clerambault opposa ensuite à
ses invectives lui fit perdre toute mesure. La bouffissure de sa vanité
hypertrophiée en ressentit une blessure, que seul pouvait venger
l’écrasement total, définitif, de l’adversaire. Clerambault lui apparut
non seulement comme un ennemi personnel, mais comme un ennemi public; et
il s’acharna à en trouver les preuves: il fit de lui le centre d’un
grand complot pacifiste, dont le ridicule eût sauté aux yeux, en
d’autres temps; mais en ce temps-là, on n’avait plus d’yeux. Dans les
dernières semaines, la polémique de Bertin avait dépassé en verve et en
violence tout ce qu’il avait encore écrit; elle était une menace pour
tous ceux qui étaient convaincus ou suspects de tremper dans l’hérésie
de la paix.
Aussi, la nouvelle de sa mort fut-elle accueillie, dans la petite
réunion, avec une satisfaction bruyante; et l’on fit son oraison funèbre
en un style qui ne le cédait en énergie à aucun des maîtres du genre.
Clerambault entendait à peine, plongé dans la lecture du journal. Un de
ceux qui l’entouraient lui tapa sur l’épaule, et lui dit:
--Eh bien, cela vous fait plaisir?
Clerambault sursauta:
--Plaisir!... dit-il... Plaisir! répéta-t-il.
Il prit son chapeau et partit.
Il se retrouva dans la nuit de la rue, dont les lumières étaient
éteintes, à cause d’une alerte aérienne.
Il revoyait dans sa pensée un fin visage d’adolescent, au teint d’une
pâleur chaude, aux beaux yeux bruns caressants, les cheveux bouclés, la
bouche mobile et rieuse, le timbre de voix chantant:--Bertin, tel qu’il
était, à leur première rencontre, quand ils avaient l’un et l’autre
dix-sept ans. Leurs longues veillées ensemble, les chères confidences,
les discussions, les rêves... En ce temps, Bertin aussi rêvait! Même son
sens pratique, sa précoce ironie, ne le défendaient pas des espoirs
impossibles, des généreux projets de rénovation humaine. Ah! que
l’avenir était beau à leurs regards d’enfants! Et comme à ces visions,
en des minutes ravies, leurs deux cœurs se fondaient d’amoureuse
amitié!...
Et voilà ce que la vie avait fait de tous deux! Cette lutte haineuse,
cet acharnement insensé de Bertin à piétiner ses rêves de jadis et l’ami
qui les gardait! Et lui, lui, Clerambault, qui s’était laissé prendre au
même courant meurtrier, cherchant à rendre coup pour coup, à faire
saigner l’adversaire... Et qui, au premier moment, en apprenant la mort
de l’ancien ami--(il eut horreur de se l’avouer)--en avait éprouvé un
sentiment de soulagement!... Mais qu’est-ce qui nous tient donc? Quel
vertige de méchanceté, qui se retourne contre nous!...
Absorbé dans ses pensées, il s’était égaré. Il s’aperçut qu’il allait
dans la direction opposée à sa maison. Dans le ciel sillonné par les
antennes des projecteurs, on entendait d’énormes explosions: les
zeppelins sur la ville, les grondements des forts, un combat aérien. Ces
peuples enragés qui se déchirent... pour quel but?--Pour en arriver tous
où en était Bertin. Au néant qui attendait également tous ces hommes, et
toutes ces patries... Et ces autres, révoltés, qui discutent d’autres
violences, d’autres idoles assassines à opposer aux premières, de
nouveaux dieux de carnage, que l’homme se forge à lui-même pour tâcher
d’ennoblir ses instincts malfaisants!
Ah! Dieu, comment ne sentent-ils pas l’imbécillité de leurs furieuses
agitations, en face du gouffre où s’abîme, en chaque agonisant,
l’entière humanité! Comment des millions d’êtres qui n’ont plus qu’un
instant à vivre s’acharnent-ils à le rendre infernal, par leurs atroces
et ridicules dissentiments d’idées! Des gueux qui se massacrent, pour
une poignée de sous, qu’on leur jette, et qui sont faux! Tous, ils sont
des victimes, également condamnées; et au lieu de s’unir, ils se
combattent entre eux!... Malheureux! Donnons-nous le baiser de paix. Sur
chaque front qui passe, je vois la sueur de l’agonie...
Mais un flot humain qu’il croisa,--hommes et femmes--criaient, hurlaient
de joie:
--Il tombe! Il y en a un qui tombe! Il tombe! Les cochons brûlent!...
Et les oiseaux de proie, ceux qui planaient là-haut, jubilaient dans
leur cœur, à chaque poignée de mort qu’ils semaient sur la ville. Comme
des gladiateurs, qui s’enferrent dans l’arène, pour la satisfaction de
quel Néron invisible?
O mes pauvres compagnons de chaînes!