Réponse de l’Aimée

_Ta parole, mon fils, est la pierre qu’un enfant lance contre le

ciel. Elle ne m’atteint pas. C’est sur toi qu’elle retombe. Celle

que tu outrages, qui usurpe mon nom, est l’idole que tu as

sculptée. Elle est à ton image, et non pas à la mienne. La vraie

Patrie est celle du Père. Elle est commune à tous. Elle vous

embrasse tous. Ce n’est pas sa faute, si vous la rapetissez à votre

taille... Malheureux hommes! Vous souillez tous vos dieux, il n’est

pas une grande idée que vous n’avilissiez. Le bien qu’on veut vous

faire, vous le tournez en poison. La lumière qu’on vous verse vous

sert à vous brûler. Je suis venue parmi vous, pour réchauffer votre

solitude. J’ai rapproché vos âmes grelottantes, en troupeaux. J’ai

fait de vos faiblesses dispersées un faisceau. Je suis l’amour

fraternel, la grande Communion. Et c’est en mon nom, ô fous, que

vous vous détruisez!_...

_Je peine, depuis des siècles, à vous délivrer des chaînes de la

bestialité. J’essaie de vous faire sortir de votre dur égoïsme. Sur

la route du Temps, vous avancez en ahanant. Les provinces, les

nations, sont les bornes milliaires qui jalonnent vos haltes

essoufflées. C’est votre débilité qui seule les a plantées. Pour

vous mener plus loin, j’attends que vous ayez repris haleine. Mais

vous êtes si pauvres de souffle et de cœur que de votre impuissance

vous vous faites une vertu; vous admirez vos héros, pour les

limites auxquelles ils ont dû s’arrêter, épuisés, et non parce

qu’ils ont su y atteindre les premiers! Parvenus sans effort au

point où ces héros avant-coureurs sont tombés, vous croyez être des

héros à votre tour!... Qu’ai-je à faire aujourd’hui de vos ombres

du passé? L’héroïsme dont j’ai besoin n’est plus celui des Bayard,

des Jeanne d’Arc, chevaliers et martyrs d’une cause à présent

dépassée, mais d’apôtres de l’avenir, de grands cœurs qui se

sacrifient pour une patrie plus large, pour un idéal plus haut. En

marche! Franchissez les frontières! Puisqu’il faut encore ces

béquilles à votre infirmité, reportez-les plus loin, aux portes de

l’Occident, aux bornes de l’Europe, jusqu’à ce que pas à pas vous

arriviez au terme et que la ronde des hommes fasse le tour du

globe, en se donnant la main_...

_Misérable écrivain, qui m’adresses des outrages, redescends en

toi-même, ose t’examiner! Je t’ai donné le pouvoir de parler pour

guider les hommes de ton peuple; et tu en as usé pour te tromper

toi-même et pour les égarer; tu as enfoncé dans leur erreur ceux

que tu devais sauver, tu as eu le triste courage de sacrifier à ton

mensonge ceux que tu aimais:--ton fils. Maintenant, pauvre ruine,

oseras-tu du moins t’offrir en spectacle aux autres et dire: «Voilà

mon œuvre, ne l’imitez pas!»--Va, et que ton infortune puisse

éviter ton sort à ceux qui viendront après! Ose parler! Crie-leur_:

«_Peuples, vous êtes fous. Vous tuez la patrie, en croyant la

défendre. La patrie, c’est vous tous. Vos ennemis sont vos frères.

Embrassez-vous, millions d’êtres!_»

* * * * *

Le même silence parut engloutir ce nouveau cri. Clerambault vivait en

dehors des milieux populaires, où ne lui eût point manqué la chaude

sympathie des cœurs simples et sains. D’un écho éveillé par sa pensée,

il ne percevait rien.

Mais quoiqu’il se vît seul, il savait qu’il ne l’était point. Deux

sentiments extrêmes, qui paraissaient contraires,--sa modestie et sa

foi,--s’unissaient pour lui dire: «Ce que tu penses, d’autres le

pensent. Ta vérité est trop grande, et tu es trop petit, pour qu’elle

n’existe qu’en toi. Ce que tu as pu voir, avec tes mauvais yeux,

d’autres yeux en reçoivent, comme toi, la lumière. En ce moment la

Grande Ourse s’incline à l’horizon. Des milliers de regards la

contemplent peut-être. Tu ne vois pas les regards. Mais la flamme

lointaine les marie à tes yeux.»

La solitude de l’esprit n’est qu’une illusion. Amèrement douloureuse,

mais sans réalité profonde. Nous appartenons tous, même les plus

indépendants, à une famille morale. Cette communauté d’esprits n’est pas

groupée en un pays, ou en un temps. Ses éléments sont dispersés à

travers les peuples et les siècles. Pour un conservateur, ils sont dans

le passé. Les révolutionnaires et les persécutés les trouvent dans

l’avenir. Avenir et passé ne sont pas moins réels que le présent

immédiat, dont le mur borne les regards satisfaits du troupeau. Et le

présent, lui-même, n’est pas tel que voudraient le faire croire les

divisions arbitraires des États, des nations, et des religions.

L’humanité actuelle est un bazar de pensées; sans les avoir triées, on

les a mises en tas, que séparent des clôtures hâtivement construites:

ainsi, les frères sont séparés des frères, et parqués avec des

étrangers. Chaque État englobe des races différentes, qui ne sont

nullement faites pour penser et agir ensemble; chacune des familles ou

des belles familles morales qu’on appelle des patries, enveloppe des

esprits qui, en fait, appartiennent à des familles différentes,

actuelles, passées, ou à venir. Ne pouvant les absorber, elle les

opprime; ils n’échappent à la destruction que par des

subterfuges:--soumission apparente, rébellion intérieure,--ou par la

fuite:--exilés volontaires, _Heimatlos_. Leur reprocher d’être insoumis

à la patrie, c’est reprocher aux Irlandais, aux Polonais, d’échapper à

l’engloutissement par l’Angleterre ou par la Prusse. Ici et là, ces

hommes restent fidèles à la vraie Patrie. O vous qui prétendez que cette

guerre a pour but de rendre à chaque peuple le droit de disposer de soi,

quand rendrez-vous ce droit à la République dispersée des libres âmes du

monde entier?

Cette République, Clerambault, isolé, savait qu’elle existait. Comme la

Rome de Sertorius, elle était toute en lui. Toute en chacun de

ceux,--les uns aux autres, inconnus,--pour qui elle est la Patrie.

* * * * *

Brusquement, la muraille de silence qui bloquait la parole de

Clerambault, tomba. Et ce ne fut pas la voix d’un frère qui répondit à

la sienne. Où la force de sympathie eût été trop faible pour rompre les

barrières, la sottise et la haine aveuglément firent une brèche.

Après quelques semaines, Clerambault se croyait oublié et songeait à une

publication nouvelle, quand un matin Léo Camus tomba chez lui, avec

fracas. Il était crispé de colère. Avec un front tragique, il tendit à

Clerambault un journal grand ouvert:

--Lis!

Et, debout derrière lui, tandis que Clerambault lisait:

--Qu’est-ce que cette saloperie?

Clerambault, consterné, se voyait poignardé par une main qu’il croyait

amie. Un écrivain notoire, en bons termes avec lui, collègue de

Perrotin, homme grave, honorable, avait, sans hésiter, assumé le rôle de

dénonciateur public. Bien qu’il connût depuis assez longtemps

Clerambault pour n’avoir aucun doute sur la pureté de ses intentions, il

le présentait sous un jour déshonorant. Historien habitué à manipuler

les textes, il détachait de la brochure de Clerambault quelques phrases

tronquées, et il les brandissait, comme un acte de trahison. Sa

vertueuse indignation ne se fût point satisfaite d’une lettre privée;

elle avait fait choix du plus bruyant journal, basse officine de

chantage, dont un million de Français méprisaient, mais avalaient les

bourdes, bouche bée.

--Ce n’est pas possible! balbutiait Clerambault, que cette animosité

inattendue trouvait sans défense.

--Pas un instant à perdre! dit Camus. Il faut répondre.

--Répondre? Que puis-je répondre?

--D’abord, naturellement, démentir cette ignoble invention.

--Mais ce n’est pas une invention, dit Clerambault, en relevant la tête

et regardant Camus.

Ce fut au tour de Camus d’être frappé de la foudre.

--Ce n’est pas...? Ce n’est pas...? bégaya-t-il, de saisissement.

--La brochure est de moi, dit Clerambault; mais le sens en est dénaturé

par cet article...

Camus n’avait pas attendu la fin de la phrase pour hurler:

--Tu as écrit ça, toi, toi...!

Clerambault, essayant de calmer son beau-frère, le priait de ne pas

juger avant de savoir exactement. Mais l’autre le traitait, à tue-tête,

d’aliéné, et criait:

--Je ne m’occupe pas de cela. Oui, ou non, as-tu écrit contre la guerre,

contre la patrie?

--J’ai écrit que la guerre est un crime, et que toutes les patries en

sont souillées...

Camus bondit, sans permettre à Clerambault de s’expliquer davantage, fit

le geste de l’empoigner au collet, et se retenant, il lui souffla à la

face que le criminel, c’était lui, et qu’il méritait de passer _illico_

en conseil de guerre.

Aux éclats de sa voix, la domestique écoutait à la porte. Mᵐᵉ

Clerambault, accourue, tâchait d’apaiser son frère, avec un flot de

paroles sur le mode suraigu. Clerambault, assourdi, offrait vainement à

Camus de lui lire la brochure incriminée mais Camus s’y refusait avec

fureur, disant qu’il lui suffisait de connaître de cette ordure ce que

les journaux en exposaient. (Il traitait les journaux de menteurs; mais

il ratifiait leurs mensonges.) Et, se posant en justicier, il somma

Clerambault d’écrire sur-le-champ, devant lui, une lettre de

rétractation publique. Clerambault haussa les épaules; il dit qu’il

n’avait de comptes à rendre qu’à sa conscience,--qu’il était libre...

--Non! cria Camus.

--Quoi! Je ne suis pas libre, je n’ai pas le droit de dire ce que je

pense?

--Non, tu n’es pas libre! Non, tu n’as pas le droit! criait Camus,

exaspéré. Tu dépends de la patrie. Et d’abord, de la famille. Elle

aurait le droit de te faire enfermer!

Il exigea que la lettre fût écrite, à l’instant. Clerambault lui tourna

le dos. Camus partit, en frappant les portes, criant qu’il ne remettrait

plus les pieds ici: entre eux, tout est fini.

Après, Clerambault eut à subir les questions éplorées de sa femme qui,

sans savoir ce qu’il avait fait, se lamentait de son imprudence et lui

demandait «pourquoi, pourquoi il ne se taisait pas? N’avaient-ils pas

assez de malheur? Quelle démangeaison de parler? Et quelle manie surtout

de vouloir parler autrement que les autres?»

Rosine rentrait d’une course. Clerambault la prit à témoin, il lui

raconta confusément la scène pénible qui venait de se passer, et la pria

de s’asseoir auprès de sa table, pour qu’il lui donnât lecture de

l’article. Sans prendre le temps d’enlever ses gants et son chapeau,

Rosine s’assit près de son père, l’écouta sagement, gentiment, et quand

il eut fini, elle alla l’embrasser, et dit:

--Oui, c’est beau!... Mais, papa, pourquoi as-tu fait cela?

Clerambault fut démonté:

--Comment? Comment?... Pourquoi je l’ai fait?... Est-ce que ce n’est pas

juste?

--Je ne sais pas... Oui, je crois... Cela doit être juste, puisque tu le

dis... Mais peut-être que ce n’était pas nécessaire de l’écrire...

--Pas nécessaire? Si c’est juste, c’est nécessaire.

--Puisque cela fait crier!

--Mais ce n’est pas une raison!

--A quoi bon faire crier?

--Voyons, ma petite fille, ce que j’ai écrit, tu le penses aussi?

--Oui, papa, je crois...

--Voyons, voyons, «tu crois»?... Tu détestes la guerre, comme moi, tu

voudrais la voir finie; tout ce que j’ai dit là, je te l’ai dit, à toi;

et tu pensais comme moi...

--Oui, papa.

--Alors, tu l’approuves?

--Oui, papa.

Elle avait passé ses bras autour de son cou:

--Mais il n’y a pas besoin de tout écrire...

Clerambault, attristé, essaya d’expliquer ce qui lui semblait évident,

Rosine écoutait, répondait tranquillement; et la seule évidence fut

qu’elle ne comprenait pas. Pour finir, elle embrassa encore son père, et

dit:

--Moi, je t’ai dit ce que je crois. Mais tu sais mieux que moi. Ce n’est

pas à moi de juger...

Elle rentra dans sa chambre, en souriant à son père; et elle ne se

doutait pas qu’elle venait de lui retirer son meilleur appui.

* * * * *

L’attaque injurieuse ne resta pas isolée. Une fois le grelot attaché, il

ne cessa plus de tinter. Mais dans le tumulte général, son bruit se fût

perdu, sans l’acharnement d’une voix, qui groupa contre Clerambault tout

le chœur des malignités diffuses.

C’était celle d’un de ses plus anciens amis, l’écrivain Octave Bertin.

Ils avaient été camarades au lycée Henri IV. Le petit Parisien Bertin,

fin, élégant, précoce, avait accueilli les avances gauches et

enthousiastes de ce grand garçon qui arrivait de sa province, aussi

dégingandé de corps que d’esprit, les bras, les jambes qui n’en

finissaient pas dans des vêtements trop courts, un mélange de candeur,

d’ignorance naïve, de mauvais goût, d’emphase, et de sève débordante, de

saillies originales, d’images saisissantes. Rien n’avait échappé aux

yeux malins et précis du jeune Bertin, ni les ridicules ni les richesses

intérieures de Clerambault. Tout compte fait, il l’avait agréé pour

intime. L’admiration que lui témoignait Clerambault n’avait pas été sans

influence sur sa décision. Pendant plusieurs années, ils partagèrent la

surabondance bavarde de leurs pensées juvéniles. Tous deux rêvaient

d’être artistes, se lisaient leurs essais, s’escrimaient en

d’interminables discussions. Bertin avait toujours le dernier

mot,--comme il primait en tout. Clerambault ne songeait pas à lui

contester sa supériorité; il l’eût beaucoup plutôt imposée à coups de

poing à qui l’aurait niée. Il admirait bouche bée la virtuosité de

pensée et de style de ce brillant garçon, qui récoltait en se jouant

tous les succès universitaires et que ses maîtres voyaient d’avance

appelé aux plus hautes destinées,--ils voulaient dire: officielles et

académiques. Bertin l’entendait bien ainsi. Il était pressé de réussir,

et pensait que le fruit de la gloire est meilleur, quand on le mange

avec des dents de vingt ans. Il n’était pas sorti de l’École qu’il

trouvait moyen de publier dans une grande revue parisienne une série

d’Essais, qui lui valurent une immédiate notoriété. Sans même prendre

haleine, il produisit coup sur coup un roman à la d’Annunzio, une

comédie à la Rostand, un livre sur l’Amour, un autre sur la Réforme de

la Constitution, une enquête sur le Modernisme, une monographie de Sarah

Bernhardt, enfin des «_Dialogues des vivants_», dont la verve

sarcastique et sagement dosée lui procura la chronique parisienne dans

un des premiers journaux du boulevard. Après quoi, entré dans le

journalisme, il y resta. Il était un des ornements du Tout-Paris des

lettres, quand le nom de Clerambault était encore inconnu. Clerambault,

lentement, prenait possession de son monde intérieur; il avait assez à

faire de lutter contre lui-même, pour ne pas consacrer beaucoup de temps

à la conquête du public. Aussi, ses premiers livres, péniblement édités,

ne dépassèrent pas un cercle de dix lecteurs. Il faut rendre cette

justice à Bertin qu’il était des dix, et qu’il savait apprécier le

talent de Clerambault. Il le disait même, à l’occasion; et tant que

Clerambault ne fut pas connu, il se donna le luxe de le défendre,--non

sans ajouter aux éloges quelques conseils amicaux et protecteurs, que

Clerambault ne suivait pas toujours, mais que toujours il écoutait avec

le même respect affectueux.

Et puis, Clerambault fut connu. Et puis, ce fut la gloire. Bertin, bien

étonné, content sincèrement du succès de l’ami, un peu vexé tout de

même, laissait entendre qu’il le trouvait exagéré et que le meilleur

Clerambault était le Clerambault inconnu,--celui d’avant la renommée. Il

entreprenait parfois de le démontrer à Clerambault, qui ne disait ni oui

ni non, car il n’en savait rien, et ne s’en occupait guère: il avait

toujours une nouvelle œuvre en tête.--Les deux vieux camarades étaient

restés en excellents termes; mais ils avaient laissé leurs relations peu

à peu s’espacer.

La guerre avait fait de Bertin un furieux cocardier. Autrefois, au

lycée, il scandalisait le provincial Clerambault par son irrespect

effronté pour toutes les valeurs, politiques ou sociales: patrie,

morale, religion. Dans ses œuvres littéraires, il avait continué de

promener son anarchisme, mais sous une forme sceptique, mondaine et

lassée, qui répondait au goût de sa riche clientèle. Avec cette

clientèle et tous les fournisseurs, ses confrères de la presse et des

théâtres du boulevard, ces petits-neveux de Parny et de Crébillon

_junior_, il s’érigea soudain en Brutus, immolant ses fils. Son excuse

d’ailleurs était qu’il n’en avait pas. Mais peut-être le regrettait-il.

Clerambault n’avait rien à lui reprocher; aussi n’y songeait-il point.

Mais il songeait encore moins que son vieux camarade l’amoraliste se

ferait contre lui le procureur de la Patrie outragée. Était-ce seulement

de la Patrie? La furieuse diatribe que Bertin déversa sur Clerambault

décelait, semblait-il, un ressentiment personnel, que Clerambault ne

s’expliquait pas. Dans le désarroi des esprits, il eût été

compréhensible que Bertin fût choqué par la pensée de Clerambault et

s’en expliquât avec lui, librement, seul à seul.--Mais, sans le

prévenir, il débutait par une exécution publique. En première page de

son journal, il l’empoignait, avec une violence inouïe. Il n’attaquait

pas seulement ses idées, mais son caractère. De la crise de conscience

tragique de Clerambault, il faisait un accès de mégalomanie littéraire,

dont était responsable un succès disproportionné. On eût dit qu’il

cherchât les termes les plus blessants pour l’amour-propre de

Clerambault. Il terminait sur un ton de supériorité outrageante, en le

sommant de rétracter ses erreurs.

La virulence de l’article et la notoriété du chroniqueur firent du «cas

Clerambault» un événement parisien. Il occupa la presse pendant près

d’une semaine, ce qui était beaucoup pour ces cervelles d’oiseaux.

Presque aucun ne chercha à lire les pages de Clerambault. Cela n’était

plus nécessaire: Bertin les avait lues. La confrérie n’a pas l’habitude

de refaire un travail superflu. Il ne s’agissait pas de lire. Il

s’agissait de juger. Une curieuse «Union Sacrée» s’effectua sur le dos

de Clerambault. Cléricaux, jacobins, s’entendirent pour l’exécuter. Du

jour au lendemain, sans transition, l’homme hier admiré fut traîné dans

la boue. Le poète national devint un ennemi public. Tous les Myrmidons

de la presse y allèrent de leur invective héroïque. La plupart

étalaient, avec leur mauvaise foi constitutive, une invraisemblable

ignorance. Bien peu connaissaient les œuvres de Clerambault, c’est à

peine s’ils savaient son nom et le titre d’un de ses volumes: cela ne

les gênait pas plus pour le dénigrer maintenant que cela ne les avait

gênés pour le célébrer naguère, quand la mode était pour lui.

Maintenant, ils trouvaient dans tout ce qu’il avait écrit des traces de

«bochisme». Leurs citations étaient, d’ailleurs, régulièrement

inexactes. Un d’eux, dans la fougue de son réquisitoire, gratifia

Clerambault de l’ouvrage d’un autre, qui, blêmissant de peur, protesta

aussitôt avec indignation, en se désolidarisant de son dangereux

confrère. Des amis, inquiets de leur intimité avec Clerambault,

n’attendirent pas qu’on la leur rappelât: ils prirent les devants; ils

lui adressèrent des «_Lettres ouvertes_», que les journaux publièrent en

bonne place. Les uns, comme Bertin, joignaient à leur blâme public une

adjuration emphatique de faire son _mea culpa_. D’autres, sans recourir

même à ces ménagements, se séparaient de lui en termes amers et

outrageants. Tant d’animosité bouleversa Clerambault. Elle ne pouvait

être causée par ses seuls articles; il fallait qu’elle couvât déjà dans

le cœur de ces hommes. Quoi!... Tant de haine cachée!... Qu’avait-il pu

leur faire?... L’artiste qui a du succès ne se doute pas que, parmi les

sourires de l’escorte, plus d’un cache les dents qui guettent l’heure de

mordre.

Clerambault s’efforçait de dissimuler à sa femme les outrages des

journaux. Ainsi qu’un collégien qui escamote ses mauvaises notes, il

guettait l’heure du courrier pour faire disparaître les feuilles

malfaisantes. Mais leur venin finit par infecter l’air même qu’on

respirait. Mᵐᵉ Clerambault et Rosine eurent à subir, de leurs relations

mondaines, des allusions blessantes, de menus affronts, des avanies.

Avec l’instinct de justice qui caractérise la bête humaine, et

spécialement femelle, on les rendait responsables des pensées de

Clerambault, qu’elles connaissaient à peine et qu’elles n’approuvaient

pas. (Ceux qui les incriminaient ne les connaissaient pas davantage.)

Les plus polis usaient de réticences; ils évitaient ostensiblement de

demander des nouvelles, de prononcer le nom de Clerambault... «Ne parlez

pas de corde dans la maison d’un pendu!...» Ce silence calculé était

plus injurieux qu’un blâme. On eût dit que Clerambault avait commis une

escroquerie, ou bien un attentat à la pudeur. Mᵐᵉ Clerambault revenait,

ulcérée. Rosine affectait de ne pas s’en soucier; mais Clerambault

voyait qu’elle souffrait. Une amie, rencontrée dans la rue, passait sur

le trottoir opposé et détournait la tête, pour ne pas les saluer. Rosine

fut exclue d’un Comité de bienfaisance, où elle travaillait assidûment

depuis plusieurs années.

Dans cette réprobation patriotique, les femmes se distinguaient par leur

acharnement. L’appel de Clerambault au rapprochement et au pardon ne

trouvait pas d’adversaires plus enragés.--Il en a été de même partout.

La tyrannie de l’opinion publique, cette machine d’oppression, fabriquée

par l’État moderne et plus despotique que lui, n’a pas eu, en temps de

guerre, d’instruments plus féroces que certaines femmes. Bertrand

Russell cite le cas d’un pauvre garçon, conducteur de tramway, marié,

père de famille, réformé par l’armée, qui se suicida de désespoir, à la

suite des insultes dont le poursuivaient les femmes du Middlesex. Dans

tous les pays, des centaines de malheureux ont été, comme lui, traqués,

affolés, livrés à la tuerie, par ces Bacchantes de la guerre... N’en

soyons pas surpris! Il faut, pour n’avoir pas prévu cette frénésie, être

de ceux qui, tel jusqu’alors Clerambault, vivent sur des opinions

admises et des idéalisations de tout repos. En dépit des efforts de la

femme afin de ressembler à l’idéal mensonger imaginé par l’homme pour sa

satisfaction et sa tranquillité, la femme, même étiolée, émondée,

ratissée, comme l’est celle d’aujourd’hui, est bien plus près que

l’homme de la terre sauvage. Elle est à la source des instincts et plus

richement pourvue en forces, qui ne sont ni morales ni immorales, mais

animales toutes pures. Si l’amour est sa fonction principale, ce n’est

pas l’amour sublimé par la raison, c’est l’amour à l’état brut, aveugle

et délirant, où se mêlent égoïsme et sacrifice, également inconscients

et tous deux au service des buts obscurs de l’espèce. Tous les

enjolivements tendres et fleuris, dont le couple s’efforce de voiler

ces forces qui l’effraient, sont un treillis de lianes au-dessus d’un

torrent. Leur objet est de tromper. L’homme ne supporterait pas la vie,

si son âme chétive voyait en face les grandes forces qui l’emportent.

Son ingénieuse lâcheté s’évertue à les adapter mentalement à sa

faiblesse: il ment avec l’amour, il ment avec la haine, il ment avec la

femme, il ment avec la Patrie, il ment avec ses Dieux; il a si peur que

la réalité apparue ne le fasse tomber en convulsions qu’il lui a

substitué les fades chromos de son idéalisme.

La guerre faisait crouler le fragile rempart. Clerambault voyait tomber

la robe de féline politesse dont s’habille la civilisation; et la bête

cruelle apparaissait.

Les plus tolérants étaient, parmi les anciens amis de Clerambault, ceux

qui tenaient au monde politique: députés, ministres d’hier ou de demain;

habitués à manier le troupeau humain, ils savaient ce qu’il vaut! Les

hardiesses de Clerambault leur semblaient bien naïves. Ils en pensaient

vingt fois plus; mais ils trouvaient sot de le dire, dangereux de

l’écrire, et plus dangereux encore d’y répondre: car ce que l’on

attaque, on le fait connaître; et ce que l’on condamne, on consacre son

importance. Aussi, leur avis eût-il été, sagement, de faire le silence

sur ces écrits malencontreux, qu’eût négligés, d’elle-même, la

conscience publique, somnolente et fourbue. Ç’a été, pendant la guerre,

le mot d’ordre généralement observé en Allemagne, où les pouvoirs

publics étouffaient sous les fleurs les écrivains révoltés, quand ils ne

pouvaient pas sans bruit les étrangler. Mais l’esprit politique de la

démocratie française est plus franc et plus borné. Elle ne connaît pas

le silence. Bien loin de cacher ses haines, elle monte sur des tréteaux

pour les expectorer. La Liberté française est comme celle de Rude:

gueule ouverte, elle braille. Qui ne pense pas comme elle, aussitôt est

un traître; il se trouve toujours quelque bas journaliste, pour dire de

quel prix fut achetée cette voix libre; et vingt énergumènes ameuteront

contre elle la fureur des badauds. Une fois la musique en train, rien à

faire qu’à attendre que la violence s’épuise par son excès. En

attendant, gare à la casse! Les prudents se mettent à l’abri, ou hurlent

avec les loups.

Le directeur du journal, qui s’honorait de publier, depuis plusieurs

années, des poésies de Clerambault, lui fit dire à l’oreille qu’il

trouvait tout ce vacarme ridicule, qu’il n’y avait pas dans son cas de

quoi fouetter un chat, mais qu’à son grand regret, il se voyait obligé,

pour ses abonnés, de l’éreinter... Oh! avec toutes les formes!... Sans

rancune, n’est-ce pas?...--En effet, rien de brutal: on se borna à le

rendre ridicule.

Et jusqu’à Perrotin--(piteuse espèce humaine!) qui, dans une interview,

ironisa brillamment Clerambault, fit rire à ses dépens, et pensait en

cachette demeurer son ami!

Dans sa propre maison, Clerambault ne trouvait plus d’appui. Sa vieille

compagne, qui depuis trente ans ne pensait que par lui, répétant ses

pensées avant même de les comprendre, s’effrayait, s’indignait de ses

paroles nouvelles, lui reprochait âprement le scandale soulevé, le tort

fait à son nom, au nom de la famille, au souvenir du fils mort, à la

sainte vengeance, à la patrie. Quant à Rosine, elle l’aimait toujours;

mais elle ne comprenait plus. Une femme a rarement les exigences de

l’esprit; elle n’a que celles du cœur. Il lui suffisait que son père ne

s’associât point aux paroles de haine, qu’il restât pitoyable et bon.

Elle ne désirait point qu’il traduisît ses sentiments en théories, ni

surtout qu’il les proclamât. Elle avait le bon sens affectueux et

pratique de celle qui sauve son cœur et s’accommode du reste. Elle ne

comprenait pas cet inflexible besoin de logique, qui pousse l’homme à

dévider les conséquences extrêmes de sa foi. Elle ne comprenait pas. Son

heure était passée, l’heure où elle avait reçu et rempli, sans le

savoir, la mission de relever maternellement son père, faible,

incertain, brisé, de l’abriter sous son aile, de sauver sa conscience,

de lui rendre le flambeau qu’il avait laissé tomber. Maintenant qu’il

l’avait repris, son rôle, à elle, était accompli. Elle était redevenue

la «petite fille», aimante, effacée, qui regarde les grands actes du

monde avec des yeux un peu indifférents, et dans le fond de son âme,

comme la phosphorescence de l’heure surnaturelle qu’elle a vécue,

qu’elle couve religieusement, et qu’elle ne comprend plus.

* * * * *

A peu près dans le même temps, Clerambault reçut la visite d’un jeune

permissionnaire, ami de la famille. Ingénieur, fils d’ingénieur, Daniel

Favre, dont la vive intelligence n’était pas bornée par son métier,

s’était depuis longtemps épris de Clerambault: les puissantes envolées

de la science moderne ont singulièrement rapproché son domaine de celui

de la poésie; elle est devenue elle-même le plus grand des poèmes.

Daniel était un lecteur enthousiaste de Clerambault; ils avaient échangé

d’affectueuses lettres; et le jeune homme, dont la famille était en

relations avec les Clerambault, venait souvent chez eux, peut-être pas

uniquement pour la satisfaction d’y rencontrer le poète. Les visites de

cet aimable garçon, âgé d’une trentaine d’années, grand, bien découplé,

aux traits forts, au sourire timide, avec des yeux très clairs dans un

visage hâlé, étaient bien accueillies; et Clerambault n’était pas seul à

y trouver plaisir. Il eût été facile à Daniel de se faire affecter à un

service de l’arrière, dans une usine métallurgique; mais il avait

demandé à ne pas quitter son poste périlleux, au front; il y avait

rapidement conquis le grade de lieutenant. Il profita de sa permission

pour venir voir Clerambault.

Celui-ci était seul. Sa femme et sa fille étaient sorties. Il reçut

avec joie le jeune ami. Mais Daniel paraissait gêné; et après avoir

répondu tant bien que mal aux questions de Clerambault, il aborda

brusquement le sujet qui lui tenait à cœur. Il dit qu’il avait entendu

parler, au front, des articles de Clerambault; et il était troublé. On

disait... on prétendait... Enfin, on était sévère... Il savait que

c’était injuste. Mais il venait--(et il saisit la main de Clerambault

avec une chaleureuse timidité)--il venait le supplier de ne pas se

séparer de ceux qui l’aimaient. Il lui rappela la piété qu’inspirait le

poète qui avait célébré la terre française et la grandeur intime de la

race... «Restez, restez avec nous, à cette heure d’épreuves!»

--Jamais je n’ai été davantage avec vous, répondit Clerambault. Et il

demanda:

--Cher ami, vous dites qu’on attaquait ce que j’ai écrit. Vous-même,

qu’en pensez-vous?

--Je ne l’ai pas lu, dit Daniel. Je n’ai pas voulu le lire. J’ai craint

d’être attristé dans mon affection pour vous, ou troublé dans

l’accomplissement de mon devoir.

--Vous n’avez pas beaucoup de confiance en vous, pour craindre de voir

ébranler vos convictions par la lecture de quelques lignes!

--Je suis sûr de mes convictions, fit Daniel, un peu piqué; mais il est

certains sujets qu’il est préférable de ne pas discuter.

--Voilà, dit Clerambault, une parole que je n’attendais pas d’un homme

de science! Est-ce que la vérité a rien à perdre à être discutée?

--La vérité, non. Mais l’amour. L’amour de la patrie.

--Mon cher Daniel, vous êtes plus téméraire que moi. Je n’oppose pas la

vérité à l’amour de la patrie. Je tâche de les mettre d’accord.

Daniel trancha:

--On ne discute pas la patrie.

--C’est donc, dit Clerambault, un article de foi?

--Je ne crois pas aux religions, protesta Daniel. Je ne crois à aucune.

C’est justement pour cela. Que resterait-il sur terre, s’il n’y avait la

patrie?

--Je pense qu’il y a sur terre beaucoup de belles et bonnes choses. La

patrie en est une. Je l’aime, moi aussi. Je ne discute pas l’amour, mais

la façon d’aimer.

--Il n’y en a qu’une, dit Daniel.

--Et c’est?

--Obéir.

--L’amour aux yeux fermés. Oui, le symbole antique. Je voudrais les lui

ouvrir.

--Non, laissez-nous, laissez-nous! La tâche est déjà assez dure. Ne

venez pas nous la rendre encore plus cruelle!

En quelques phrases sobres, hachées, frémissantes, Daniel évoqua les

images terribles des semaines qu’il venait de vivre dans la tranchée, le

dégoût et l’horreur de ce qu’il avait souffert, vu souffrir, fait

souffrir.

--Mais, mon cher garçon, dit Clerambault, puisque vous voyez cette

ignominie, pourquoi ne pas l’empêcher?

--Parce que c’est impossible.

--Pour le savoir, il faudrait d’abord essayer.

--La loi de la nature est la lutte des êtres. Détruire ou être détruit.

C’est ainsi, c’est ainsi.

--Et cela ne changera jamais?

--Non, dit Daniel, avec un accent de douleur obstinée. C’est la loi.

Il est des hommes de science, à qui la science cache si bien la réalité

qu’elle enserre, qu’ils ne voient plus sous le filet la réalité qui

s’échappe. Ils embrassent tout le champ que la science a découvert, mais

jugeraient impossible et même ridicule de l’élargir au delà des limites

qu’une fois la raison a tracées. Ils ne croient à un progrès qu’enchaîné

à l’intérieur de l’enceinte. Clerambault connaissait trop bien le

sourire goguenard, avec lequel des savants éminents, sortis des écoles

officielles, écartent, sans autre examen, les suggestions des

inventeurs. Une certaine forme de la science s’allie parfaitement à la

docilité. Du moins, Daniel n’apportait à la sienne aucune ironie:

c’était plutôt l’expression d’une tristesse stoïque et butée. Il ne

manquait point de hardiesse d’esprit. Mais dans les choses abstraites.

Mis en face de la vie, il était un mélange--ou, plus exactement, une

succession--de timidité et de raideur, de modestie qui doute et de

dureté de conviction. Un homme,--comme beaucoup d’hommes,--complexe,

contradictoire, fait de pièces et de morceaux. Seulement, chez un

intellectuel, surtout chez un homme de science, les pièces se

juxtaposent, et l’on voit les sutures.

--Cependant, dit Clerambault, achevant tout haut les réflexions qu’il

venait de faire en silence, les données de la science elle-même se

transforment. Les conceptions de la chimie, de la physique, subissent

depuis vingt ans une crise de renouvellement, qui les bouleverse en les

fécondant. Et les prétendues lois qui régissent la société humaine, ou

plutôt le brigandage chronique des nations, ne pourraient être changées!

N’y a-t-il point place dans votre esprit pour l’espoir d’un avenir plus

haut?

--Nous ne pourrions pas combattre, dit Daniel, si nous n’avions l’espoir

d’établir un ordre plus juste et plus humain. Beaucoup de mes compagnons

espèrent par cette guerre mettre fin à la guerre. Je n’ai pas confiance,

et je n’en demande pas tant. Mais je sais avec certitude que notre

France est en danger, et que si elle était vaincue, sa défaite serait

celle de l’humanité.

--La défaite de chaque peuple est celle de l’humanité, car tous sont

nécessaires. L’union de tous les peuples serait la seule vraie victoire.

Toute autre ruine les vainqueurs autant que les vaincus. Chaque jour de

cette guerre qui se prolonge fait couler le sang précieux de la France,

et elle risque d’en rester épuisée pour jamais.

Daniel arrêta ces paroles, d’un geste irrité et douloureux. Oui, il le

savait, il le savait... Qui le savait mieux que lui, que la France

mourait, chaque jour, de son effort héroïque, que l’élite de la

jeunesse, la force, l’intelligence, la sève vitale de la race s’en

allait par torrents, et avec elle la richesse, le travail, le crédit du

peuple de France!... La France, saignée aux quatre membres, suivait la

route par où passa l’Espagne d’il y a quatre siècles,--la route qui

conduit aux déserts de l’Escurial... Mais qu’on ne lui parlât pas de la

possibilité d’une paix qui mît fin au supplice, avant l’écrasement total

de l’adversaire! Il n’était pas permis de répondre aux avances que

faisait alors l’Allemagne,--même pour les discuter. Il n’était même pas

permis d’en parler. Et, comme les politiciens, les généraux, les

journalistes, et les millions de pauvres bêtes qui répètent à tue-tête

la leçon qu’on leur souffle, Daniel criait: «Jusqu’au dernier!»

Clerambault regardait avec une affectueuse pitié ce brave garçon timide

et héroïque, qui s’effarait à l’idée de discuter les dogmes dont il

était victime. Son esprit scientifique n’avait-il pas une révolte devant

le non-sens de ce jeu sanglant, dont la mort pour la France comme pour

l’Allemagne--et peut-être plus que pour l’Allemagne--était l’enjeu?

Si! il se révoltait, mais il se raidissait pour ne pas se l’avouer.

Daniel adjura de nouveau Clerambault... «Oui, ses pensées étaient

peut-être justes, vraies... mais, pas maintenant! Elles ne sont pas

opportunes... Dans vingt ou cinquante ans!... Laissez-nous d’abord

accomplir notre tâche, vaincre, fonder la liberté du monde, la

fraternité des hommes, par la victoire de la France!»

Ah! le pauvre Daniel! Ne prévoit-il donc pas, dans le meilleur des cas,

les excès dont se souillera fatalement cette victoire, et que ce sera au

tour du vaincu de reprendre la volonté maniaque de revanche et de juste

victoire? Chaque nation veut la fin des guerres, par sa propre victoire.

Et de victoire en victoire, l’humanité s’écroule dans la défaite.

Daniel se leva, pour prendre congé. Serrant les mains de Clerambault, il

lui rappela avec émotion ses poèmes d’autrefois où, redisant la parole

héroïque de Beethoven, Clerambault exaltait la souffrance féconde...

«_Durch Leiden Freude_...»

--«Hélas! Hélas! Comme ils comprennent!... Nous chantons la souffrance,

pour nous en délivrer. Mais eux, ils s’en éprennent! Et voici que notre

chant de délivrance devient pour les autres hommes un chant

d’oppression...»

Clerambault ne répondit pas. Il aimait ce cher garçon. Ces pauvres gens

qui se sacrifient savent bien qu’ils n’ont rien à gagner à la guerre. Et

plus on leur demande de sacrifices, plus ils croient. Bénis

soient-ils!... Mais si du moins ils voulaient bien ne pas sacrifier avec

eux l’humanité entière!...

* * * * *

Clerambault reconduisait Daniel jusqu’à la porte de l’appartement,

lorsque Rosine entra. Elle eut, en voyant le visiteur, un mouvement de

surprise ravie. Le visage de Daniel s’éclaira aussi; et Clerambault

remarqua l’animation joyeuse des deux jeunes gens. Rosine invita Daniel

à revenir sur ses pas, pour reprendre l’entretien. Daniel fit mine de

rentrer, hésita, refusa de se rasseoir, et, prenant une expression

contrainte, il allégua un vague prétexte qui l’obligeait à partir.

Clerambault, lisant dans le cœur de sa fille, insista amicalement pour

qu’il revînt du moins une fois avant la fin de sa permission. Daniel,

gêné, dit non, d’abord, puis oui, sans prendre d’engagement ferme, et

finalement, pressé par Clerambault, il fixa un jour, et prit congé,

d’une façon un peu froide. Clerambault rentra dans son cabinet et

s’assit. Rosine restait debout, immobile, absorbée, l’air peiné.

Clerambault lui sourit. Elle vint l’embrasser.

Le jour fixé passa, Daniel ne revint pas. On l’attendit encore le

lendemain et le surlendemain. Il était reparti pour le front.--A

l’instigation de Clerambault, sa femme alla, peu après, avec Rosine,

faire visite aux parents de Daniel. Elles furent reçues avec une

froideur glaciale, presque blessante. Mᵐᵉ Clerambault revint en

déclarant qu’elle ne reverrait plus de sa vie ces malotrus. Rosine

avait grand’peine à ne pas montrer ses larmes.

Dans la semaine qui suivit, arriva une lettre de Daniel à Clerambault.

Un peu honteux de son attitude et de celle de ses parents, il cherchait

moins à l’excuser qu’à l’expliquer. Il faisait une allusion discrète à

l’espoir qu’il avait conçu de devenir, un jour, plus proche de

Clerambault que par les liens de l’admiration, du respect, de l’amitié.

Mais il ajoutait que Clerambault était venu jeter le trouble dans ses

rêves d’avenir par le rôle regrettable qu’il avait cru devoir prendre

dans le drame où se jouait la vie de la patrie, et par le retentissement

que sa voix avait eu. Ses paroles, sans doute mal comprises, mais à coup

sûr imprudentes, avaient revêtu un caractère sacrilège qui soulevait

l’opinion. Parmi les officiers du front, comme chez ses amis à

l’arrière, l’indignation était unanime. Ses parents, qui connaissaient

le rêve de bonheur qu’il avait formé, y mettaient leur veto. Et quelle

que fût sa peine, il ne se croyait pas le droit de passer outre à des

scrupules, qui avaient leur source dans une piété profonde envers la

patrie blessée. L’opinion ne pourrait concevoir qu’un officier qui avait

l’honneur d’offrir son sang pour la France songeât à une union qu’on eût

interprétée comme une adhésion à des principes funestes. Elle aurait

tort, sans doute. Mais il faut compter toujours avec l’opinion.

L’opinion d’un peuple, même excessive et injuste en apparence, est

respectable; et c’était l’erreur de Clerambault de l’avoir voulu

braver.--Daniel pressait Clerambault de reconnaître cette erreur et de

la désavouer, d’effacer par de nouveaux articles l’impression déplorable

produite par les premiers. Il lui en faisait un devoir--un devoir envers

la patrie--un devoir envers lui-même--et (il laissait entendre) un

devoir envers celle qui leur était à tous deux si chère.--Sa lettre se

terminait par diverses autres considérations, où revenait deux ou trois

fois encore le nom de l’opinion. Elle finissait par prendre la place de

la raison et même de la conscience.

Clerambault songea en souriant à la scène de Spitteler, où le roi

Epiméthée, l’homme à la ferme conscience, quand l’heure est venue de

l’exposer à l’épreuve, ne peut plus mettre la main dessus, la voit qui

décampe, la poursuit, et, pour la rattraper, se jetant à plat ventre, la

cherche sous son lit. Et Clerambault pensa qu’on pouvait être un héros

devant le feu de l’ennemi, et un tout petit garçon devant l’opinion de

ses compatriotes.

Il montra la lettre à Rosine. Si partial que soit l’amour, elle fut

blessée dans son cœur de la violence que son ami voulait faire aux

convictions de son père. Elle pensa que Daniel ne l’aimait pas assez. Et

elle dit qu’elle ne l’aimait pas assez, pour accepter de pareilles

exigences: quand bien même Clerambault serait disposé à céder, elle ne

le permettrait pas; car ce serait injuste.

Sur quoi, embrassant son père, elle affecta bravement de rire et

d’oublier sa cruelle déconvenue. Mais on n’oublie pas le bonheur

entrevu, tant qu’il reste la plus faible chance de le retrouver. Elle y

pensa toujours; et même, après quelque temps, Clerambault sentit qu’elle

s’éloignait de lui. Qui a l’abnégation de se sacrifier a rarement celle

de n’en pas garder rancune aux êtres pour qui il se sacrifie. Rosine,

malgré elle, en voulait à son père de son bonheur perdu.

* * * * *

Un phénomène bizarre se produisait dans l’esprit de Clerambault. Il

était atterré, et, en même temps, affermi. Il souffrait d’avoir parlé,

et il sentait qu’il allait de nouveau parler. Il ne s’appartenait plus.

Son écrit le tenait, son écrit l’obligeait; à peine sa pensée était-elle

publiée qu’il était lié par elle. L’œuvre jaillie du cœur rejaillit sur

le cœur. Elle est née à une heure d’exaltation de l’esprit; cette heure,

elle la prolonge et la reproduit dans l’esprit qui, sans elle,

retomberait épuisé. Elle est le jet de lumière qui vient des

profondeurs; elle est le meilleur de soi, et le plus éternel; elle

entraîne le reste de la bête. L’homme, bon gré mal gré, marche, appuyé

sur ses œuvres et remorqué par elles; elles vivent en dehors de lui,

elles lui rendent sa vigueur perdue, lui rappellent son devoir, le

guident et lui commandent. Clerambault voulait se taire. Et il réitéra.

Il n’en menait pas large.--«Tu trembles, carcasse, car tu sais où je

vais te traîner», disait Turenne à son corps, avant la bataille.--La

carcasse de Clerambault ne faisait pas plus fière mine. Pour être

beaucoup plus humble, la bataille où il la menait, n’en était que plus

rude: car il s’y trouvait seul et sans armée. Le spectacle qu’il

s’offrait à lui-même, en cette veillée d’armes, était humiliant. Il se

voyait à nu, dans sa médiocrité,--un pauvre homme timide de nature, un

peu lâche, ayant besoin des autres, de leur affection, de leur

approbation; il lui était affreusement pénible de rompre avec eux ses

liens, d’aller tête baissée au-devant de leur haine... Serait-il assez

fort pour résister?--Et les doutes, dispersés, revenaient à l’assaut.

Qui le forçait à parler? Qui l’entendrait? A quoi cela servirait-il?

N’avait-il pas l’exemple des plus sages qui se taisaient?

Et cependant, son cerveau résolu continuait de lui dicter ce qu’il

devait écrire; et sa main l’écrivait, sans atténuer un mot. Il était

comme deux hommes: l’un prostré, qui avait peur et criait: «Je ne veux

pas aller me battre!»--l’autre qui, dédaigneux de convaincre le lâche,

le traînait par le collet, et disait: «Tu iras!»

Ce serait toutefois lui faire trop d’honneur que penser qu’il agissait

ainsi, par courage. Il agissait ainsi parce qu’il ne pouvait pas

autrement. Quand même il eût voulu s’arrêter, il lui fallait marcher,

parler... «C’est ta mission». Il ne comprenait pas, il se demandait

pourquoi c’était lui justement qui avait été choisi, lui, poète de

tendresse, fait pour une vie calme, sans lutte, sans sacrifices, tandis

que d’autres hommes, vigoureux, aguerris, taillés pour le combat, ayant

l’âme d’athlètes, restaient inemployés.--«Inutile de discuter. Obéis.

C’est ainsi.»

La dualité même de sa nature le contraignait, une fois que s’imposait la

plus forte des deux âmes, à se remettre à elle, tout entier. Un homme

plus normal n’eût pas manqué de fondre les deux natures, ou bien de les

combiner, de trouver un compromis qui satisfît ensemble les exigences de

l’une et la prudence de l’autre. Mais chez un Clerambault, c’est tout

l’un ou tout l’autre. Que la route lui plût ou non, une fois qu’elle

était choisie il la suivait tout droit. Et, pour les mêmes raisons qui

lui avaient naguère fait croire absolument à ce que tout le monde

autour de lui croyait, il devait se montrer sans aucun ménagement, dès

qu’il eut commencé de voir les mensonges qui l’abusaient. Ceux qui en

étaient moins dupes ne les eussent pas démasqués.

Ainsi, le téméraire malgré lui engagea, comme Œdipe, la lutte avec le

sphinx de la Patrie, qui l’attendait au carrefour.

* * * * *

L’attaque de Bertin attira sur Clerambault l’attention de quelques

hommes politiques d’Extrême-Gauche, qui ne savaient trop comment

concilier leur opposition au gouvernement (leur raison d’être) avec

l’Union Sacrée, consentie contre l’invasion ennemie. Ils reproduisirent

les deux premiers articles de Clerambault dans un de ces journaux

socialistes, dont la pensée d’alors clapotait dans les contradictions.

On y combattait la guerre, en votant les crédits. D’éloquentes

affirmations internationales y coudoyaient le prône de ministres qui

faisaient une politique nationaliste. Dans ce jeu de bascule, les pages

de Clerambault, d’un lyrisme vague, où l’attaque était mesurée, et où la

critique de l’idée de patrie s’enveloppait de piété, eussent gardé le

caractère anodin d’une protestation platonique, si la censure n’en avait

rongé les phrases, avec une ténacité de termite. La trace de ses dents

désignait aux regards ce que la distraction générale eût laissé

échapper. C’est ainsi que, dans l’article «_A Celle qu’on a aimée_»,

après avoir conservé le mot Patrie quand il paraissait, pour la première

fois, accolé à une invocation d’amour, elle l’échoppait dans le reste du

morceau, où il était l’objet d’appréciations moins flatteuses. Sa

niaiserie ne voyait pas que le mot, gauchement recouvert par

l’éteignoir, n’en luisait que mieux dans l’esprit du lecteur. Ainsi,

elle contribua à donner quelque importance à un écrit qui en avait fort

peu. Il faut ajouter qu’à cette heure de passivité universelle, la

moindre parole de libre humanité prenait une ampleur extraordinaire,

surtout quand elle portait un nom réputé. Le «_Pardon demandé aux

Morts_», plus encore que l’autre article, était ou pouvait être, par son

douloureux accent, contagieux à la masse des cœurs simples, que la

guerre déchirait. Aux premiers indices qu’il en eut, le pouvoir,

jusqu’alors indifférent, tâcha de couper court à la publicité. Assez

avisé pour ne pas signaler Clerambault par une mesure de rigueur, il sut

agir sur le journal, par les intelligences qu’il s’était ménagées dans

la place. Une opposition contre l’écrivain se manifesta, au sein du

journal même. Ils n’allaient pas, naturellement, lui reprocher

l’internationalisme de sa pensée! Ils le traitèrent de sensiblerie

bourgeoise.

Clerambault vint leur fournir des arguments, en apportant un troisième

article, où son aversion de toute violence semblait incidemment

condamner la Révolution comme la guerre. Les poètes sont toujours de

mauvais politiques.

C’était une réplique indignée à l’«_Appel aux Morts_», que ululait

Barrès, chouette grelottante, perchée sur un cyprès de cimetière.

“L’Appel aux Vivants”

_La mort règne sur le monde. Vivants, secouez son joug! Il ne lui

suffit pas d’anéantir les peuples. Elle veut qu’ils la glorifient,

qu’ils y courent en chantant; et leurs maîtres exigent qu’ils

célèbrent leur propre sacrifice_... «C’est le sort le plus beau, le

plus digne d’envie!...»--_Ils mentent! Vive la vie! Seule, la vie

est sainte. Et l’amour de la vie est la première vertu. Mais les

hommes d’aujourd’hui ne la possèdent plus. Cette guerre le

démontre--et déjà, depuis quinze ans, chez beaucoup (avouez-le!) le

monstrueux espoir de ces bouleversements. Vous n’aimez pas la vie,

vous qui n’en voyez pas d’emploi meilleur à faire que de la jeter

en pâture à la mort. Votre vie vous est à charge: à vous, riches,

bourgeois, serviteurs du passé, conservateurs qui boudent, par

manque d’appétit, par dyspepsie morale, âme et bouche pâteuses,

amères, par ennui,--et à vous, prolétaires, pauvres et malheureux,

par découragement du lot qui vous est attribué. Dans la médiocrité

maussade de votre vie, dans le peu d’espérance de la transformer

jamais (hommes de peu de foi!) vous n’aspirez qu’à en sortir par un

acte de violence qui vous soulève au-dessus du marécage, l’espace

d’une minute au moins,--la dernière. Les plus forts, ceux de vous

qui ont le mieux conservé l’énergie des instincts

primitifs--anarchistes ou révolutionnaires,--font appel à eux seuls

pour accomplir cet acte qui les libère. Mais la masse du peuple est

trop lasse pour prendre l’initiative. C’est pourquoi elle accueille

avec avidité la puissante lame de fond qui remue les patries,--la

guerre. Elle s’y abandonne avec une sombre volupté. C’est le seul

instant de leur vie, où ces pâles existences sentent passer en

elles le souffle de l’infini. Et cet instant est celui de

l’anéantissement!_...

_Ah! le bel emploi de la vie!... N’être capable de l’affirmer qu’en

la niant--au profit de quel dieu carnassier? Patrie, Révolution...

qui fait claquer ses mâchoires sur les os de millions d’hommes_...

_Mourir, détruire. La glorieuse affaire! C’est vivre qu’il

faudrait. Et vous ne le savez pas! Vous n’en êtes pas dignes.

Jamais vous n’avez goûté la bénédiction de la minute vivante, de la

joie qui circule dans la lumière. Ames moribondes qui veulent que

tout meure avec elles, frères malades à qui nous tendons la main

pour les sauver, et qui nous tirent à eux, rageusement, dans

l’abîme_...

_Mais ce n’est pas à vous, malheureux, que j’en ai; c’est à vos

maîtres. Vous, les maîtres de l’heure, nos maîtres intellectuels,

nos maîtres politiques, maîtres de l’or, du fer, du sang et de la

pensée! Vous qui tenez ces États, vous qui remuez ces armées, vous

qui avez façonné ces générations, par vos journaux, vos livres, vos

écoles, vos Églises, et qui de ces âmes libres avez fait des

troupeaux! Toute leur éducation--votre œuvre

d’asservissement--éducation laïque, éducation chrétienne, exalte

également, avec une joie malsaine, le néant de la gloire militaire

et de la béatitude; elle tend, au bout de la ligne de l’Église ou

de l’État, la mort comme un appât_...

_Scribes et Pharisiens, hypocrites, malheur à vous! Politiciens et

prêtres, artistes, écrivains, coryphées de la mort, vous êtes

pleins, au dedans, d’ossements et de pourriture. Ah! vous êtes bien

les fils de ceux qui tuèrent le Christ. Comme eux, vous écrasez les

épaules des hommes de fardeaux monstrueux que vous ne remueriez pas

seulement du bout du doigt. Comme eux, vous crucifiez; et ceux qui

veulent aider les peuples infortunés, ceux qui viennent parmi vous,

portant dans leurs mains la paix, la paix bénie, vous les

emprisonnez et vous les outragez, et, comme dit l’Écriture, vous

les pourchasserez de cité en cité, jusqu’à ce que tout le sang

répandu sur la terre retombe en pluie sur vous._

_Pourvoyeurs de la mort, vous ne travaillez que pour elle. Vos

patries ne sont faites que pour asservir l’avenir au passé et

ligoter aux morts pourrissants les vivants. Vous condamnez la vie

nouvelle à perpétuer peureusement les rites vides des tombeaux...

Ressuscitons! Sonnons les Pâques des vivants!_

_Hommes, il n’est pas vrai que vous soyez les esclaves des morts

et, par eux, enchaînés comme les serfs à la terre. Laissez les

morts enterrer les morts et s’enterrer avec eux! Vous êtes fils des

vivants, et, à votre tour, vivants. Frères jeunes et sains, brisez

la torpeur neurasthénique, secouée d’accès de frénésie, qui pèse

sur les âmes asservies aux patries du passé. Soyez maîtres du jour,

et maîtres du passé, pères et fils de vos œuvres! Soyez libres!

Chacun de vous est l’Homme,--non pas la chair gâtée qui pue dans

les tombeaux, mais le feu crépitant de vie qui lave la pourriture,

qui dévore les cadavres des siècles gisants, et toujours feu

nouveau, jeune feu, ceint la terre de ses bras brûlants. Soyez

libres! O vainqueurs de la Bastille, vous n’avez pas encore conquis

celle qui est en vous, la fausse Fatalité, qu’ont bâtie, pour vous

emprisonner, tous ceux depuis des siècles qui, esclaves ou tyrans,

(ils sont de la même chiourme), ont peur que vous preniez

conscience de votre liberté. L’ombre massive du passé--religions,

races, patries, science matérialiste--couvre votre soleil. Marchez

à sa rencontre! La Liberté est là, derrière ces remparts et ces

tours de préjugés, de lois mortes, de mensonges sacrés, que gardent

les intérêts de quelques augures, l’opinion des masses

enrégimentées, et vos doutes en vous. Osez vouloir! Et soudain,

derrière les murs du faux Destin écroulés, vous reverrez le soleil

et l’horizon illimité._

Au lieu d’être sensible à la flamme révolutionnaire de cet appel, le

Comité du journal ne s’attacha qu’aux trois ou quatre lignes où

Clerambault semblait mettre dans le même sac les violences de toute

mouture, celles de gauche, comme de droite. A quel titre ce poète

venait-il, dans un journal du Parti, donner des leçons aux socialistes?

Au nom de quelle doctrine? Était-il seulement socialiste? Qu’on renvoie

à la bourgeoisie ce bourgeois tolstoïen et anarchiste, avec ses

exercices de style!--Vainement, quelques esprits plus larges

protestèrent qu’avec ou sans étiquette une pensée libre devait être

accueillie, et que celle de Clerambault, si ignorante qu’elle fût de la

doctrine, était plus vraiment socialiste que celle de socialistes

associés à l’œuvre de tuerie nationale. On passa outre; et l’article de

Clerambault lui fut, après avoir dormi quelques semaines au fond d’un

tiroir, rendu, sous prétexte que l’actualité était exigeante et qu’on

avait trop de copie.

Clerambault porta l’article à une petite revue, plus attiré par son

renom littéraire que par ses idées. Le résultat fut que la revue fut

fauchée, suspendue par arrêté de police, le lendemain de la parution de

l’article, blanchi pourtant jusqu’à la corde.

Clerambault s’entêta. Il n’est pires révoltés que, si on les y force,

ceux qui ont été soumis toute leur vie. J’ai souvenir d’avoir vu, une

fois, un grand mouton qui, harcelé par un chien, finit par foncer sur

lui; et le chien, atterré par ce renversement inattendu des lois de la

nature, s’enfuit en aboyant, de stupeur et de peur. Le chien-État est

trop sûr de ses crocs, pour s’inquiéter de quelques moutons révoltés.

Mais le mouton-Clerambault ne mesurait plus l’obstacle: il donnait de la

tête à tort et à travers. Le propre des cœurs faibles et généreux est de

passer sans transition d’une exagération à l’autre. De l’excès du

sentiment grégaire Clerambault avait sauté, d’un bond, à l’excès de

l’individualisme isolé. Parce qu’il le connaissait bien, il ne voyait

plus partout que le fléau de l’obéissance, cette suggestion sociale,

dont les effets s’étalaient dans tous les milieux: passivité héroïque

des armées qu’on exalte jusqu’à la frénésie, comme les millions de

fourmis enclavées dans le gros de la tribu; servilité moutonnière des

Assemblées qui, tout en méprisant un chef de gouvernement, le

soutiennent de leurs votes, jusqu’au hasard d’une explosion provoquée

par la révolte d’un seul; soumission maussade, mais enrégimentée, des

partis mêmes de liberté, sacrifiant à l’idole absurde de l’Unité

abstraite jusqu’à leur raison de vivre. Cette passion d’abdiquer était

pour lui l’ennemi. Et sa tâche lui sembla, en réveillant le doute,

l’esprit qui ronge les chaînes, de rompre, s’il pouvait, la grande

suggestion.

* * * * *

Le foyer du mal était l’idée de nation. On ne pouvait toucher à ce point

envenimé, sans faire hurler la bête. Clerambault l’attaqua sans

ménagements.

... _Qu’ai-je à faire de vos nations? Vous me demandez d’aimer, de

haïr des nations? J’aime, ou je hais des hommes. Il en est, dans

chaque nation, de nobles, de vils, de médiocres. Et dans chaque

nation, les nobles et les vils sont peu, et les médiocres sont

foule. J’aime, ou je n’aime point un homme pour ce qu’il est, et

non pour ce que sont les autres. Et n’y eût-il qu’un seul homme que

j’aime dans une nation, cela me suffirait pour ne pas la

condamner.--Vous me parlez de luttes et de haines de races? Les

races sont les couleurs du prisme de la vie: c’est leur faisceau

qui fait la lumière. Malheur à qui le brise! Je ne suis pas d’une

race. J’appartiens à la vie, à la vie tout entière. Dans toutes les

nations, alliées ou ennemies, j’ai des frères; et les plus proches

ne sont pas toujours ceux que vous prétendez m’imposer comme

compatriotes. Les familles des âmes sont dispersées à travers le

monde. Reformons-les! Notre tâche est de détruire les nations

chaotiques, et de tresser à leur place des groupes harmonieux.

Rien ne l’empêchera. Les persécutions mêmes forgeront sur la

souffrance commune la commune affection des peuples torturés._

D’autres fois, sans nier l’idée de nation, et même en admettant les

nations comme un fait naturel,--(car il ne se piquait pas de logique, et

cherchait seulement à atteindre l’idole, à tous les défauts de la

cuirasse),--il affirmait brutalement son détachement de leurs rivalités.

Cette attitude n’était pas la moins dangereuse.

_Je ne puis m’intéresser aux querelles de suprématie entre vos

nations. Il m’est indifférent que triomphe sur le ring telle ou

telle couleur. Quel que soit le gagnant, c’est l’humanité qui

gagne. Il est juste que le peuple le plus vivant, le plus

intelligent, et le plus travailleur, l’emporte dans les luttes

pacifiques du travail. Le monstrueux serait que les concurrents

évincés, ou sur le point de l’être, eussent recours à la violence

pour l’éliminer du marché. Ce serait sacrifier les intérêts de tous

les hommes à ceux d’une raison commerciale. La patrie n’est pas une

raison commerciale. Il est certes fâcheux que la hausse des uns

fasse la baisse des autres; mais quand le grand commerce de mon

pays ruine le petit commerce de mon pays, vous ne dites pas que

c’est un crime de lèse-patrie; et pourtant, cette lutte fait des

ruines plus tristes et plus imméritées. Tout le système actuel

d’économie du monde est funeste et vicieux: il faut y remédier.

Mais la guerre, qui cherche à escroquer le concurrent plus habile

ou plus heureux, au profit du plus maladroit ou du plus paresseux,

ne fait qu’empirer le vice du système: elle enrichit quelques-uns,

et ruine la communauté._

_Tous les peuples ne peuvent, sur la même route, marcher du même

pas. A tour de rôle, les uns dépassent les autres, et sont dépassés

à leur tour. Qu’importe, s’ils ne forment qu’une même colonne!

Point de sot amour-propre! Le pôle de l’énergie du monde se

déplace constamment. Dans un même pays, il a souvent changé: de la

Provence romaine, il a passé en France à la Loire des Valois, il

est maintenant à Paris, il n’y restera pas toujours. La terre tout

entière obéit à un rythme alterné de printemps fécond et d’automne

qui s’endort. Les voies commerciales ne demeurent pas immuables.

Les richesses du sous-sol ne sont pas inépuisables. Un peuple qui

s’est, pendant des siècles, dépensé sans compter, s’achemine, par

sa gloire, à son déclin; il ne subsistera qu’en renonçant à la

pureté de son sang et le mêlant aux autres. Il est vain, il est

criminel de prétendre prolonger sa maturité passée, en empêchant

celle des autres. Tels nos vieillards d’aujourd’hui qui envoient

les jeunes hommes à la mort. Cela ne les rend pas plus jeunes. Et

ils tuent l’avenir._

_Au lieu de s’enrager contre les lois de la vie, un peuple sain

cherche à comprendre ces lois; il voit son vrai progrès, non dans

une volonté stupide qui s’entête à ne pas vieillir, mais dans un

effort constant pour progresser avec l’âge, devenir autre et plus

grand. A chaque âge, sa tâche! S’agripper, toute sa vie, à la même,

c’est paresse et faiblesse. Apprenez à changer! Le changement,

c’est la vie. L’usine de l’humanité a du travail pour tous.

Peuples, travaillons tous, et que chacun soit fier du travail de

tous! La peine, le génie de tous les autres sont nôtres._

Ces articles paraissaient de-ci de-là, quand ils pouvaient, dans quelque

petite feuille d’avant-garde, anarchiste et littéraire, où les violences

contre les personnes dispensaient d’un combat raisonné contre le régime.

Ils étaient à peu près illisibles, hachés par la censure, qui,

d’ailleurs, quand l’article était reproduit dans un autre journal,

laissait passer, avec un oubli capricieux, ce que la veille elle avait

haché, et hachait ce qu’elle avait laissé passer. Pour en démêler le

sens, il fallait s’appliquer. L’étonnant, c’était qu’à défaut des amis,

les adversaires de Clerambault s’appliquaient. D’ordinaire, à Paris, les

bourrasques durent peu. Les pires ennemis, rompus à la guerre de plume,

savent très bien que le silence étouffe mieux que l’injure et font taire

leur animosité, pour plus sûrement l’exercer. Mais dans la crise

d’hystérie qui tordait les âmes d’Europe, il n’était plus de boussole,

même pour la haine. La violence des attaques d’Octave Bertin venait, à

tout moment, rappeler Clerambault au public. Il avait beau dire

dédaigneusement aux autres: «N’en parlons plus!» Il le disait, à la fin

de chaque article où il venait de décharger sa bile.

Il était trop bien au courant de toutes les faiblesses intimes, de tous

les défauts d’esprit, des petits ridicules de l’ancien ami. Il ne

résistait pas au plaisir de les toucher d’une flèche sûre. Et

Clerambault, atteint au vif, pas assez sage pour ne pas le montrer, se

laissait entraîner dans le combat, ripostait, et prouvait qu’il pouvait,

lui aussi, blesser l’autre jusqu’au sang. Une inimitié ardente se

déchaîna entre eux.

Le résultat était à prévoir. Jusque-là, Clerambault avait été

inoffensif. Il se bornait, somme toute, aux dissertations morales; sa

polémique ne sortait pas du cercle des idées; elle eût pu aussi bien

s’appliquer à l’Allemagne, à l’Angleterre,--ou à la Rome antique,--qu’à

la France d’aujourd’hui. Pour dire la vérité, il ignorait les faits

politiques à propos desquels il déclamait,--comme les neuf dixièmes des

hommes de sa classe et de sa profession. Aussi sa musique ne pouvait

guère troubler les maîtres du jour. La bruyante passe d’armes de

Clerambault avec Bertin, au milieu du charivari de la presse, eut une

double conséquence: d’une part, elle habitua Clerambault dans son

escrime à un jeu plus précis, elle l’obligea à se tenir sur un terrain

moins creux que celui des logomachies; de l’autre, elle le mit en

rapport avec des hommes qui, mieux au courant des faits, lui fournirent

une documentation. Depuis peu, s’était formée en France une petite

Société, à demi clandestine, de recherche indépendante et de libre

critique sur la guerre et les causes qui l’avaient amenée. L’État, si

vigilant à écraser toute tentative de pensée libre, avait jugé sans

danger ces hommes sages, tranquilles, hommes d’études avant tout, qui ne

cherchaient pas l’éclat et se contentaient de discussions privées; il

avait cru plus politique, tout en les surveillant, de les enfermer entre

quatre murs. Il se trompait dans ses calculs. La vérité modestement,

laborieusement trouvée, ne fût-elle d’abord connue que de cinq ou six,

ne peut plus être déracinée; elle monte de terre avec une force

irrésistible. Clerambault apprit, pour la première fois, l’existence de

ces chercheurs passionnés de vérité, qui rappelaient ceux des temps de

l’Affaire Dreyfus; leur apostolat à huis clos prenait, dans l’oppression

générale, je ne sais quelle apparence de petite société chrétienne des

Catacombes. Grâce à eux, il découvrit, à côté des injustices, les

mensonges de la «Grande Guerre». Il en avait jusque-là un faible

pressentiment. Mais il ne soupçonnait pas à quel point l’histoire qui

nous touche de plus près avait été falsifiée. Il en fut suffoqué. Même à

ses heures de plus sévère examen, sa naïveté n’avait jamais imaginé les

trompeuses assises sur lesquelles repose une croisade du Droit. Et comme

il n’était pas homme à garder pour lui sa découverte, il la cria dans

des articles que la censure interdit, puis sous forme satirique,

ironique, symbolique, dans de petits récits, des apologues Voltairiens,

qui passaient quelquefois, par l’inattention du censeur, et qui

désignèrent Clerambault au pouvoir comme un homme décidément dangereux.

Ceux qui croyaient le connaître se trouvaient bien surpris. Il était

traité couramment de sentimental par ses adversaires. Et certes, il

l’était. Mais il le savait et, parce qu’il était Français, il avait la

faculté d’en rire, de se railler. Bon pour les sentimentaux d’Allemagne,

de croire opaquement en eux! Au fond d’un Clerambault éloquent et

sensible, le regard du Gaulois, toujours sur le qui-vive au cœur de ses

grands bois, observe, ne perd rien, et de tout est prêt à rire. Le plus

surprenant est que ce fond émerge, au moment où on l’attend le moins,

dans la plus dure épreuve et le danger pressant. Le sens du ridicule

universel venait tonifier Clerambault. Son caractère prenait soudain une

complexité vivante, à peine s’était-il dégagé des conventions où il

était enroulé. Bon, tendre, combatif, irritable, dépassant la mesure, et

le reconnaissant, et la passant de plus belle, larmoyant, ironique,

sceptique et croyant, il s’étonnait lui-même, en se voyant dans le

miroir de ce qu’il écrivait. Toute sa vie, sagement, bourgeoisement

renfermée en lui, faisait irruption, développée par la solitude morale

et l’hygiène de l’action.

Et Clerambault s’aperçut qu’il ne se connaissait pas. Il était comme

re-né, depuis la nuit d’angoisse. Il apprit à goûter une espèce de joie,

dont il n’avait pas idée,--la joie vertigineuse et détachée de l’homme

libre dans le combat: tous ses sens ajustés, comme un arc bien tendu, et

jouissant de ce parfait bien-être.

* * * * *

Mais ceux qui l’entouraient n’en avaient nul profit. Mᵐᵉ Clerambault ne

récoltait de la lutte que les désagréments, une animosité générale, qui

finissait par se faire jour jusque chez les petits fournisseurs du

quartier. Rosine dépérissait. Sa peine de cœur, qu’elle tenait secrète,

l’étiolait en silence. Si elle ne se plaignait point, sa mère le faisait

pour deux. Elle associait dans une égale amertume les sots qui lui

faisaient des affronts et l’imprudent Clerambault qui les lui valait.

C’étaient, à chaque repas, des reproches maladroits, pour l’amener à se

taire. Rien n’y faisait: blâmes muets ou bruyants glissaient sur

Clerambault; sans doute, il était contrit; mais il s’abandonnait à

l’ardeur de la lutte; un égoïsme inconscient et un peu enfantin lui

faisait écarter ce qui contrariait ce plaisir nouveau.

Les circonstances vinrent en aide à Mᵐᵉ Clerambault. Une vieille

parente, qui l’avait élevée, mourut. Elle habitait en Berry et léguait

aux Clerambault sa petite propriété. Mᵐᵉ Clerambault utilisa son chagrin

pour s’éloigner de Paris, que maintenant elle abhorrait, et pour

arracher son mari à ce milieu dangereux. Elle sut faire valoir, avec son

deuil, les raisons d’intérêt et la santé de Rosine, qui se trouverait

bien de ce changement d’air. Clerambault céda. Ils allèrent tous les

trois prendre possession de leur petit héritage, et restèrent en Berry

l’été et l’automne.

C’était à la campagne. Une vieille maison bourgeoise, à la sortie d’un

village. De l’agitation de Paris Clerambault passa brusquement à un

calme stagnant. Dans le silence des journées, le chant des coqs dans les

fermes, les meuglements des bestiaux dans les prés, ponctuaient les

heures monotones. Le cœur de Clerambault était trop enfiévré pour

s’adapter au rythme placide et lent de la nature. Jadis, il l’avait

aimée jusqu’à l’adoration; jadis, il était en harmonie avec ce peuple

des campagnes, d’où sa famille était issue. Mais aujourd’hui, les

paysans avec qui il essaya de causer lui firent l’effet d’hommes d’une

autre planète. Certes, ils n’étaient pas infectés par le virus de la

guerre; ils ne se passionnaient point, ils ne montraient pas de haine

contre l’ennemi. Mais ils n’en montraient aucune non plus contre la

guerre. Ils l’acceptaient comme un fait. Ils n’en étaient pas dupes:

(certaines réflexions d’une bonhomie malicieuse faisaient voir qu’ils

savaient ce qu’il valait). En attendant, ce fait, ils l’utilisaient. Ils

faisaient de grasses affaires. Sans doute, ils perdaient leur fils; mais

leurs biens ne perdaient point. Ils n’étaient pas insensibles; leur

deuil, pour s’exprimer peu, n’en était pas moins inscrit en eux. Mais

enfin, les vies passent, et la terre demeure. Eux du moins n’avaient

pas, comme les bourgeois des villes, envoyé par fanatisme national leurs

enfants à la mort. Seulement, leur sacrifice, ils savaient le mettre en

valeur; et il est probable que les fils sacrifiés l’eussent trouvé

naturel. Pour perdre ce qu’on aime, doit-on perdre la tête? Les paysans

ne l’ont point perdue. La guerre a fait, dit-on, dans les campagnes de

France, près d’un million de nouveaux propriétaires.

La pensée de Clerambault se sentait exilée. Elle ne parlait point la

même langue. Ils échangeaient avec lui quelques vagues doléances. Quand

il parle au bourgeois, le paysan se plaint toujours, par habitude: c’est

une façon de se défendre contre un possible appel à son escarcelle. Ils

eussent parlé sur le même ton d’une épidémie de fièvre aphteuse.

Clerambault restait, pour eux, le Parisien. S’ils pensaient quelque

chose, ils n’auraient pas été le lui dire. Il était d’une autre tribu.

L’absence de résonance étouffait la parole de Clerambault.

Impressionnable comme il était, il en venait à ne plus l’entendre.

Silence. La voix des amis inconnus et lointains qui tentaient de le

rejoindre était interceptée par l’espionnage postal,--une des hontes qui

déshonoraient ce temps. Sous prétexte de réprimer l’espionnage étranger,

l’État d’alors faisait de ses propres citoyens des espions. Il ne se

contentait pas de surveiller la politique, il violait les pensées; il

dressait ses agents au métier de valets qui vont écouter aux portes.

Cette prime offerte à la bassesse remplissait le pays (tous les pays) de

policiers volontaires, gens du monde, gens de lettres, en grand nombre

embusqués, qui achetaient leur sécurité en vendant celle des autres, et

couvraient leurs dénonciations du nom de la patrie. Grâce à ces

délateurs, les pensées libres qui se cherchaient ne parvenaient point à

se donner la main. L’énorme monstre, l’État, avait une peur soupçonneuse

de la demi-douzaine de personnalités libres, seules, faibles,

démunies,--tant lui cuisait l’épine de sa mauvaise conscience! Et

chacune de ces âmes libres, encerclée par une surveillance occulte, se

rongeait dans sa geôle; et, ne pouvant savoir que d’autres souffraient

de même, se mourait lentement, dans les glaces polaires, gelée en son

désespoir.

L’âme que Clerambault portait sous sa peau était trop brûlante pour se

laisser recouvrir par le linceul de neige. Mais l’âme ne suffit pas. Le

corps est une plante qui a besoin de terre humaine. Privé de sympathie,

réduit à se nourrir de sa propre substance, il dépérit. Tous les

raisonnements de Clerambault pour se prouver que sa pensée répondait à

celle de milliers d’inconnus, ne remplaçaient pas le contact réel d’un

seul cœur vivant. La foi suffit à l’esprit. Mais le cœur est saint

Thomas. Il a besoin de toucher.

Clerambault n’avait pas prévu cette défaillance physique. L’asphyxie. La

peau sèche, le sang bu par le corps brûlé, les sources de vie taries.

Sous la cloche pneumatique. Un mur le séparait de l’air.

Or, un soir qu’il avait, comme un phtisique par une lourde journée, erré

de pièce en pièce à travers la maison, à la quête d’un souffle à

respirer, une lettre arriva, qui avait réussi à passer entre les mailles

du filet. Un vieil homme comme lui, un instituteur de village, dans une

vallée perdue du Dauphiné, disait:

«La guerre m’a tout pris. De ceux que je connaissais, elle a tué les

uns; les autres, je ne les reconnais plus. Tout ce qui me faisait vivre,

mon espoir de progrès, ma foi en un avenir de raison fraternelle, ils

trépignent dessus. Je mourais de désespoir, quand le hasard d’un journal

qui vous insultait m’a fait connaître vos articles «_Aux morts_» et «_A

celle qu’on a aimée_». Je les ai lus et j’ai pleuré de joie. On n’est

donc point tout seul? On ne souffre pas tout seul? Vous y croyez encore,

Monsieur, à cette foi, dites-moi, vous y croyez? Elle existe toujours,

ils ne la tueront pas? Ah! que cela fait du bien! Je finissais par

douter. Pardon. Mais on est vieux, on est seul, on est bien las... Je

vous bénis, Monsieur. Maintenant, je mourrai tranquille. Maintenant, je

sais, grâce à vous, que je ne me suis pas trompé...»

Ce fut, instantanément, comme si l’air rentrait par une fissure. Les

poumons se gonflèrent, le cœur se remit à battre, la source de vie se

rouvrit et recommença de remplir le lit de l’âme desséchée. O besoin

que l’on a de l’amour les uns des autres!... Main tendue, à l’heure de

mon angoisse, main qui m’as fait sentir que je n’étais pas une branche

arrachée de l’arbre, mais que je tiens au cœur, je te sauve et tu me

sauves; je te donne ma force, elle meurt si tu ne la prends. La vérité

solitaire est comme une étincelle qui jaillit du caillou, sèche,

cinglante, éphémère. Elle va s’éteindre? Non. Elle a touché une autre

âme. Une étoile s’allume au fond de l’horizon...

* * * * *

Il ne la vit qu’un instant. Elle rentra sous le nuage, et pour toujours

disparut.

Clerambault écrivit, le jour même, à l’ami inconnu; il lui confiait avec

effusion ses épreuves et ses dangereuses convictions. La lettre resta

sans réponse. Après quelques semaines, Clerambault récrivit, sans plus

de succès. Telle était sa faim d’un ami, avec qui échanger la douleur et

l’espoir, qu’il prit le train pour Grenoble, et de là fit à pied la

route, jusqu’au village dont il avait l’adresse. Mais quand, le cœur

joyeux de la surprise qu’il allait causer, il frappa à la porte de

l’école, celui qui lui ouvrit ne comprit rien à ce qu’il dit. Après

explication, il sut que l’instituteur qui lui parlait était nouveau venu

au village. Le prédécesseur avait été déplacé, un mois auparavant, et

envoyé, par disgrâce, dans une région éloignée. Mais il n’avait pas eu

la peine de faire le voyage. Une fluxion de poitrine l’avait enlevé, la

veille du jour où il devait quitter ce pays qu’il habitait depuis trente

ans. Il l’habitait encore. Il était en terre. Clerambault vit la croix

sur le tertre encore frais. Et il ne sut jamais si l’ami disparu avait

au moins reçu ses paroles d’affection.--Il était mieux pour lui de

rester dans le doute. Non, l’ami disparu n’avait pas reçu ses lettres;

ils lui avaient dérobé même cette lueur de joie...

* * * * *

La fin de l’été en Berry fut une des périodes les plus arides de la vie

de Clerambault. Il ne causait avec personne. Il n’écrivait plus rien.

Il n’avait aucun moyen de communiquer directement avec le peuple

ouvrier. Dans les rares occasions où il s’était trouvé en contact avec

lui (dans des foules, des fêtes, des Universités ouvrières) il se

faisait aimer. Mais une timidité, au reste réciproque, empêchait de se

livrer. D’un côté comme de l’autre, on avait le sentiment, orgueilleux

ou gêné, de son infériorité: car Clerambault se croyait en bien des

choses, et des plus essentielles, inférieur aux ouvriers

intelligents.--(Il avait raison: c’est dans leurs rangs que se

recruteront les chefs de l’avenir.)--L’élite ouvrière comptait alors de

probes et virils esprits, qui eussent été faits pour comprendre

Clerambault; avec un idéalisme intact, ils restaient fermement attachés

au réel; habitués par la vie quotidienne au combat, aux déceptions, aux

trahisons, ces hommes, dont plusieurs étaient, quoique jeunes encore,

des vétérans de la lutte sociale, étaient dressés à la patience; et ils

eussent pu l’apprendre à Clerambault. Ils savaient que tout s’achète,

que l’on n’a rien pour rien, que ceux qui veulent le bonheur des hommes

à venir doivent le payer de leurs souffrances propres, que le moindre

progrès se conquiert pas à pas, et, souvent, se perd vingt fois avant

d’être acquis définitivement... (Rien n’est définitif...)--Clerambault

aurait eu grand besoin de ces hommes solides et patients comme la terre.

Et sa chaude intelligence les eût ensoleillés.

Mais ils portaient, eux et lui, la peine du système de castes,

archaïque, blessant, funeste à la communauté non moins qu’à l’individu,

que crée entre les citoyens prétendus égaux de nos menteuses

«démocraties» l’inégalité excessive des fortunes, de l’éducation, de la

vie. Ils ne communiquaient de caste à caste que par les journalistes,

qui, formant une caste à part, ne représentent ni les uns ni les autres.

La voix seule des journaux remplissait le silence de Clerambault. Rien

n’était capable de troubler leur «_Brékékékex! coax! coax!_».

Les résultats désastreux d’une nouvelle offensive les trouvèrent, comme

toujours, intrépides au poste. Les oracles optimistes des pontifes de

l’arrière étaient une fois de plus démentis. Nul ne paraissait le

remarquer. D’autres oracles succédaient, débités et gobés avec la même

assurance. Ni ceux qui écrivaient, ni ceux qui les lisaient, ne

reconnaissaient qu’ils s’étaient trompés. En toute sincérité, ils ne

s’en apercevaient pas. Ce qu’ils avaient dit la veille, ils ne se le

rappelaient plus. Que diable peut-on fonder sur ces animaux-là?

Cervelles d’écureuils! Tête en haut, tête en bas. On ne peut en tout cas

leur refuser le don de se retrouver sur leurs pattes, après leurs

cabrioles. Une conviction par jour. La qualité n’importe, puisqu’on la

renouvelle...

Vers la fin de l’automne, pour soutenir le moral qui fléchissait, à

l’idée des tristesses de l’hiver, on refit dans la presse une nouvelle

propagande d’atrocités germaniques. Elle «rendit» parfaitement. Le

thermomètre de l’opinion remonta brusquement à la fièvre. Jusque dans le

placide village du Berry, pendant quelques semaines, les langues

s’agitèrent en des propos cruels; le curé s’y associa, fit un prône de

vengeance. Clerambault, qui l’apprit de sa femme, au déjeuner, manifesta

sans ménagement ce qu’il en pensait, devant la domestique qui servait à

table. Le soir, tout le village savait qu’il était un Boche; et, chaque

matin, depuis, Clerambault put le lire, inscrit sur sa porte. L’humeur

de Mᵐᵉ Clerambault n’en fut pas adoucie. Et Rosine, qui, dans le

juvénile chagrin de son amour déçu, passait par une crise de

religiosité, était trop occupée de son âme endolorie et de ses

métamorphoses, pour songer aux peines des autres. Les plus tendres

natures ont leurs heures de naïf et parfait égoïsme.

* * * * *

Livré seul à lui-même, privé de moyens d’agir, Clerambault retourna

contre lui sa fièvre de pensée. Plus rien ne le retint sur la voie de

l’âpre vérité. Rien n’en venait plus tempérer la lumière cruelle. Il se

sentait l’âme brûlée de ces _fuorusciti_ qui, rejetés des murailles de

la dure cité, la regardent du dehors, avec des yeux sans piété. Ce

n’était plus la vision douloureuse de la première nuit d’épreuves, dont

les blessures saignantes l’unissaient encore à son groupe humain. Tous

les liens étaient rompus. Son esprit trop lucide descendait, en girant,

sur l’abîme. La descente aux enfers. Lentement, de cercle en cercle, et

seul, dans le silence...

«Je vous vois donc, troupeaux, peuples, myriades d’êtres, qui avez

besoin de vous serrer en bancs, pour frayer et penser! Chacun de

vos groupements a son odeur spéciale, qui lui paraît sacrée. Comme

chez les abeilles: la puanteur de leur reine fait l’unité de la

ruche et leur joie au travail. Comme chez les fourmis: qui ne pue

pas comme moi et ma race, je le tue. Ruches d’hommes, chacune a

votre odeur de race, de religion, de morale, de coutumes rituelles.

Elle imprègne vos corps, votre cire, votre couvain. Elle enduit

votre vie, de la naissance à la mort. Malheur à qui se lave!

«Qui veut humer le relent de cette pensée d’essaims, cette sueur

des nuits hallucinées d’un peuple, qu’il regarde à distance les

rites et les croyances dans les lointains de l’histoire! Qu’il

aille demander au narquois Hérodote de tourner devant lui le film

de la divagation humaine, ce long panorama de coutumes sociales,

ignobles ou ridicules, mais toujours vénérées, des Scythes, des

Issédons, des Gètes, des Nasamons, des Gindares, des Sauromates,

des Lydiens, des Lybiens et des Égyptiens, des bipèdes de tout

cuir, de l’Orient au Couchant et du Nord au Midi. Le Grand Roi,

esprit fort, par jeu invite les Grecs qui brûlent leurs morts à les

manger, et les Hindous qui les mangent à les brûler; et il rit de

leur indignation. Mais le sage Hérodote, qui ôte son bonnet, tout

en souriant derrière la coiffe, se défend de les juger et blâme qui

les raille, car «si l’on proposait à tous les hommes de faire un

choix parmi les meilleures lois des divers pays, chacun se

déciderait pour celles de sa patrie: tant il est vrai que chacun

est persuadé qu’il n’en est point de plus belles! Aussi, rien de

plus vrai que le mot de Pindare: _La coutume est la reine de tous

les hommes_...»

«Chacun boit à son auge. Mais au moins devrait-il supporter que les

autres boivent à la leur. Point! Pour qu’il jouisse de la sienne,

il faut qu’il crache dans celle du voisin. Le dieu le veut. Car il

lui faut un dieu--quel qu’il soit, homme ou bête, fût-il même un

objet, une ligne rouge ou noire, ainsi qu’au Moyen Age, une

merlette, un corbeau, un blason,--pour se décharger sur lui de ses

insanités.

«Aujourd’hui qu’au blason a succédé le drapeau, nous nous

proclamons affranchis des superstitions! Quand furent-elles plus

épaisses? Maintenant le dogme nouveau, l’Égalité, nous oblige tous

à puer exactement les uns comme les autres. Nous ne sommes même

plus libres de dire que nous ne sommes pas libres: ce serait un

sacrilège! Il faut, le bât sur le dos, braire: «Vive la

liberté!»--La fille de Chéops, sur l’ordre de son père, s’était

faite putain, afin de contribuer, avec l’argent de son ventre, à

élever la Pyramide. Pour élever la pyramide de nos massives

Républiques, les millions de citoyens putanisent leur conscience,

se prostituent âme et corps au mensonge, à la haine... Oh! nous

sommes passés maîtres dans le grand art de mentir!... Certes, on le

sut toujours. Mais la différence avec ceux du passé est qu’ils se

savaient menteurs et n’étaient pas loin d’en convenir naïvement,

comme d’un besoin naturel, qu’en bonnes gens du Midi, on satisfait

devant les passants:--«Je mentirai,» dit Darius, ingénument, «car

quand il est utile de mentir, il ne faut point s’en faire scrupule.

Ceux qui mentent désirent la même chose que ceux qui disent la

vérité: on ment, dans l’espoir d’en retirer quelque profit; on dit

la vérité, en vue de quelque avantage et pour s’attirer confiance.

Ainsi, quoique nous ne suivions pas la même route, nous n’en

tendons pas moins au même but: car s’il n’y avait rien à gagner, il

serait indifférent à celui qui dit la vérité de dire plutôt un

mensonge, et à celui qui ment de dire la vérité.»--Mais nous, mes

contemporains, nous sommes bien plus pudiques; nous ne nous

regardons pas mentir, au coin d’une borne: nous mentons à huit

clos; nous mentons à nous-mêmes. Et nous ne l’avouons jamais, même

à notre bonnet. Non, nous ne mentons pas. Nous

«idéalisons»...--Allons, qu’on voie vos yeux, et que vos yeux

voient, hommes libres!

«Libres! De quoi êtes-vous libres? Et qui de vous est libre, dans

vos nations d’aujourd’hui?--D’agir? Non, puisque l’État dispose de

votre vie, fait de vous des assassins ou des assassinés.--De parler

et d’écrire? Non, puisqu’on vous emprisonne, quand vous dites

votre pensée.--De penser pour vous seul? Non, si vous ne le cachez

bien; et le fond d’une cave n’est pas encore assez sûr.

Taisez-vous, méfiez-vous! vous êtes bien gardés... Garde-chiourme

pour l’action: sous-offs et galonnés. Garde-chiourme pour l’esprit:

Églises et Universités, qui prescrivent ce qu’il faut croire et ce

qu’il faut nier... De quoi vous plaignez-vous? (Mais vous ne vous

plaignez pas!) Point de fatigue de pensée! Répétez le catéchisme!

«Vous dites que ce catéchisme a été librement consenti par le

peuple souverain?--Belle souveraineté! Nigauds, qui se gonflent les

joues du mot de Démocratie!... La Démocratie, c’est l’art de se

substituer au peuple et de lui tondre la laine, en son nom

solennel, pour le profit de quelques bons apôtres. En temps de

paix, le peuple ne sait rien de ce qui se passe que ce que lui en

disent, dans leur presse à l’attache et gavée, ceux qui ont intérêt

à le berner. La vérité est mise sous clef. En temps de guerre,

c’est mieux. C’est le peuple qui est mis sous clef. En admettant

qu’il ait jamais su ce qu’il veut, il ne lui est plus possible d’en

dire le moindre mot. Obéir. _Perinde ac cadaver_... Dix millions de

cadavres... Les vivants ne valent guère mieux, soumis pendant

quatre ans au régime déprimant de bourdes patriotiques, de parades

de foire, de tam-tam, de menaces, de forfanteries, de haines, de

délations, de procès de trahison, d’exécutions sommaires. Les

démagogues ont convoqué jusqu’à l’arrière-ban des forces

d’obscurantisme, pour éteindre les dernières lueurs de bon sens qui

s’obstineraient dans leur peuple, et pour achever de le crétiniser.

«L’asservir ne suffit pas. Il faut le rendre si stupide qu’il

veuille être asservi. Les formidables autocraties d’Égypte, de

Perse, d’Assyrie, qui se jouaient de la vie des millions d’hommes,

puisaient le mystère de leur pouvoir dans le rayonnement

surnaturel de leur pseudo-divinité. Toute monarchie absolue a dû

être, jusqu’à l’extrême limite des siècles de crédulité, une

théocratie.--Dans nos démocraties, il est tout de même impossible

de croire à la divinité d’un pitre, comme nos ministres véreux et

méprisés: on les a vus de trop près, on connaît leurs

couyonneries... Alors, ils ont inventé de mettre Dieu derrière la

toile de leur baraque. Dieu, c’est la République, la Patrie, la

Justice, la Civilisation. Elles sont peintes à l’entrée. Chaque

baraque de foire étale, en affiches multicolores, sa belle Géante.

Et ils sont des millions qui se ruent pour la voir. Mais on ne dit

pas ce qu’en pensent ceux qui sortent. Ils seraient bien

embarrassés pour en penser quelque chose! Les uns ne sortent plus,

et les autres n’ont rien vu. Mais ceux qui sont restés devant

l’estrade, à bayer, ceux-là voient. Dieu est là. Il est là, en

peinture.--Les dieux, c’est le désir que chacun a d’y croire.

«Mais pourquoi la flambée furieuse de ce désir?--Parce qu’on ne

veut pas voir la réalité.--Et donc, _parce qu’on la voit_.--C’est

là tout le tragique de l’humanité qu’_elle ne veut pas voir et

savoir_. Il lui faut, désespérément, diviniser sa fange.--Nous,

osons la regarder!

«L’instinct de meurtre est inscrit au cœur de la nature. Instinct

vraiment diabolique, puisqu’il semble avoir créé les êtres, non

seulement pour manger, mais pour être mangés. Une espèce de

cormorans mange les poissons de mer. Les pêcheurs exterminent les

oiseaux. Les poissons disparaissent, car ils se nourrissaient des

excréments des oiseaux qui se nourrissaient d’eux. Ainsi, la chaîne

des êtres est un serpent enroulé, qui se mange... Si du moins la

conscience n’avait pas été créée, pour assister à son propre

supplice! Échapper à cet enfer... Deux seules voies: celle du

Bouddhâ, qui efface en lui l’Illusion douloureuse de la vie,--et

la voie des Illusions religieuses, qui jettent le voile d’un

mensonge éclatant sur le crime et la douleur: le peuple qui dévore

les autres est le Peuple Élu; il travaille pour Dieu; le poids des

iniquités, qui enfonce un des plateaux de la vie, trouve son

contrepoids dans l’au-delà des rêves, où sont pansées les blessures

et les peines. Les formes de cet au-delà varient, de peuple à

peuple et d’époque à époque. Et leurs variations sont appelées

Progrès. Mais c’est toujours le même besoin d’illusion. Il faut

bourrer la gueule à cette terrible Conscience, qui voit, qui voit,

et qui demande compte de l’injuste loi! Si on ne lui trouve un

aliment à broyer, une foi, elle hurle de faim et

d’effroi.--Croire!... Croire, ou mourir!--Et c’est pourquoi ils se

sont mis en troupeau. Pour s’affermir. Pour faire de leurs doutes

individuels une commune certitude.

«Que venons-nous donc faire avec la vérité? La vérité, elle est

pour eux l’ennemi.--Mais ils ne se l’avouent pas. D’une entente

tacite, ils appellent vérité l’amalgame écœurant de peu de vérité

et de beaucoup de mensonge. Le peu de vérité sert à maquiller le

mensonge. Mensonge et servitude: servitude éternelle... Ce ne sont

pas les monuments de la foi et de l’amour qui sont les plus

durables. Ceux de la servitude le sont bien davantage. Reims et le

Parthénon tombent en ruines. Mais les Pyramides d’Égypte défient

les siècles. Autour d’elles, le Désert, ses mirages et ses sables

mouvants... Quand je pense aux milliers d’indépendants, que

l’esprit de servitude a engloutis, au cours des

siècles,--hérétiques et révolutionnaires, insoumis, réfractaires

laïques et religieux,--je ne m’étonne plus de la médiocrité qui

s’étend sur le monde, comme une eau plate et grasse...

«Nous, qui surnageons encore sur la morne étendue, que ferons-nous

en face de l’implacable univers, où le plus fort écrase

éternellement le plus faible et trouve éternellement un plus fort

pour l’écraser à son tour? Nous résoudre au sacrifice volontaire,

par pitié douloureuse et lassée? Ou bien participer à l’égorgement

du faible, sans même l’ombre d’une illusion sur l’aveugle cruauté

cosmique? Ou, que nous reste-t-il? Tenter de nous évader de la

mêlée sans espérance, par l’égoïsme, ou la sagesse, qui est un

autre égoïsme?...»

Car, dans la crise de pessimisme aigu qui rongeait Clerambault, en ces

mois d’isolement inhumain, il n’envisageait même plus la possibilité du

progrès,--ce Progrès, en qui il avait cru jadis, comme d’autres croient

au bon Dieu. Maintenant, il voyait l’espèce humaine vouée au destin

meurtrier. Après avoir ravagé la planète, exterminé les autres espèces,

elle s’anéantissait de ses mains. C’était la loi de Justice. L’homme

n’est devenu souverain de la terre que par usurpation, par la ruse et la

force (mais surtout par la ruse). De plus nobles que lui ont

peut-être--certainement--disparu sous ses coups. Il a détruit les uns,

dégradé, abruti les autres. Il a feint, depuis des millénaires qu’il

partage la vie avec les autres êtres, de ne pas les comprendre, (il

ment!) de ne pas voir en eux des frères, comme lui, souffrant, aimant,

rêvant. Pour mieux les exploiter, pour les torturer sans remords, il

s’est fait dire par ses hommes de pensée que ces êtres ne pensaient

point, que lui seul avait ce privilège. Et il n’est pas éloigné de le

dire aujourd’hui des autres peuples humains, qu’il dépèce et détruit...

Bourreau! Bourreau! Tu n’as pas eu de pitié. De quel droit la

réclames-tu aujourd’hui?...

* * * * *

Des vieilles amitiés qui naguère entouraient Clerambault, une seule lui

était restée, celle de Mᵐᵉ Mairet, dont le mari venait d’être tué en

Argonne.

François Mairet, qui n’avait pas encore atteint la quarantaine, quand il

tomba obscurément dans la tranchée, était un des premiers biologistes

français. Savant modeste, grand travailleur, chez qui couvait un patient

génie, et que la célébrité fût venue trouver plus tard. Il n’était pas

pressé de recevoir la visite de cette belle prostituée: on partage ses

faveurs avec trop d’intrigants. Il lui suffisait des joies silencieuses

que donne à ses élus l’intimité de la science, et d’un seul cœur sur

terre avec qui les goûter. Sa femme était de moitié dans toutes ses

pensées. Un peu plus jeune que lui, de famille universitaire, elle était

de ces âmes sérieuses, aimantes, faibles et fières, qui ont besoin de se

donner, mais qui ne se donnent qu’une fois. Elle vivait de la vie

spirituelle de Mairet. Peut-être aurait-elle pu aussi bien partager

celle d’un autre homme, si les circonstances l’avaient unie à lui. Mais,

ayant épousé Mairet, elle l’avait épousé tout entier. Comme beaucoup de

femmes et des meilleures, son intelligence était apte à comprendre celui

que son cœur avait choisi. Elle s’était faite son élève, pour devenir

son associée. Elle participait à ses travaux, à ses recherches de

laboratoire. Ils n’avaient point d’enfants et communiaient dans la

pensée. L’un et l’autre, libres d’esprit, avec un haut idéal affranchi

de toute religion, comme de toute superstition nationale.

En 1914, Mairet, mobilisé, alla simplement accomplir son devoir, sans

aucune illusion dans la cause, que les hasards des temps et des patries

lui imposaient de servir. Il envoyait du front des lettres stoïques et

lucides. Jamais il n’avait cessé de voir l’ignominie de la guerre; mais

il se croyait obligé au sacrifice, pour obéir au destin qui l’avait

incorporé aux erreurs, aux souffrances et aux luttes confuses d’une

pauvre espèce animale, évoluant lentement vers une fin ignorée.

Il connaissait Clerambault. Des relations de province entre les deux

familles, avant que l’une et l’autre se fussent transplantées à Paris,

avaient été la base de rapports amicaux, plus solides qu’intimes--car

Mairet ne livrait qu’à sa femme son cœur--et faits surtout d’estime

indestructible.

Depuis le commencement de la guerre, chacun étant pris par ses soucis,

ils n’avaient pas correspondu. Ceux qui se battaient ne dispersaient pas

leurs lettres entre beaucoup d’amis; ils les concentraient sur un seul

être aimé, à qui ils disaient tout. Mairet, plus que jamais, avait fait

de sa compagne l’unique dépositaire de ses confidences. Ses lettres

étaient un journal, où il pensait tout haut. Dans l’une des dernières,

il parlait de Clerambault. Il avait eu connaissance de ses premiers

articles, par les journaux nationalistes seuls tolérés au front, qui en

citaient des extraits, afin de les insulter. Il disait à sa femme quel

soulagement lui avait fait cette parole d’honnête homme, outragé; et il

la priait de faire savoir à Clerambault que sa vieille amitié pour lui

en était devenue plus étroite et plus chaude. Peu après, il mourait,

avant d’avoir reçu les articles suivants qu’il demandait à Mᵐᵉ Mairet de

lui envoyer.

Lorsqu’il eut disparu, celle qui vivait uniquement pour lui chercha à se

rapprocher des êtres qui lui avaient été proches, aux dernières heures

de sa vie. Elle écrivit à Clerambault. Lui, qui se dévorait dans sa

retraite de province, sans avoir l’énergie de s’y arracher, reçut comme

une délivrance l’appel de Mᵐᵉ Mairet. Il revint à Paris. Ils trouvèrent

tous deux une amère douceur à évoquer ensemble la figure de l’absent.

Ils prirent l’habitude de se réserver une soirée par semaine pour

s’enfermer avec lui. Clerambault était le seul des amis de Mairet, qui

pût comprendre la tragédie cachée d’un sacrifice, que ne dorait aucune

illusion patriotique.

D’abord, Mᵐᵉ Mairet goûta un soulagement à lui livrer tout ce qu’elle

avait reçu. Elle lui lisait les lettres, les confidences désabusées; ils

les méditaient avec émotion, et elles les amenaient à remettre en

question les problèmes qui avaient causé la mort de Mairet et celle de

millions d’autres. Dans cet âpre examen, rien n’arrêtait Clerambault. Et

elle n’était pas femme à reculer, dans la recherche de la vérité.--Et

pourtant...

Clerambault s’aperçut bientôt d’un malaise, que ses paroles causaient en

elle, tandis qu’il disait tout haut ce qu’elle savait bien, ce que

constataient clairement les lettres de Mairet: la criminelle inutilité

de ces morts et l’infécondité de cet héroïsme. Elle essaya de reprendre

ce qu’elle avait confié; elle en discutait le sens, avec une passion qui

ne semblait pas toujours de très bonne foi; elle retrouva dans son

souvenir des paroles de Mairet, qui le montraient plus près de l’opinion

commune et paraissant l’approuver. Un jour, Clerambault, l’écoutant

relire une lettre, que déjà elle lui avait lue, remarqua qu’elle en

passait une phrase, où s’exprimait le pessimisme héroïque de Mairet. Et

comme il insistait, elle parut froissée; ses manières se firent plus

distantes; sa gêne, progressivement, se mua en froideur, puis en

irritation, puis même en une sorte d’animosité sourde. Elle finit par

l’éviter; et, sans rupture avouée, il sentit qu’elle lui en voulait et

qu’elle ne le verrait plus.

C’est qu’à mesure que se poursuivait l’impitoyable analyse de

Clerambault, qui ruinait les fondements des croyances actuelles, il se

faisait chez Mᵐᵉ Mairet un travail inverse de reconstruction et

d’idéalisation. Son deuil avait besoin de se convaincre qu’il avait,

malgré tout, une cause sainte. Le mort n’était plus là, pour l’aider à

porter la vérité. La vérité la plus redoutable,--à deux,--est encore une

joie. Mais, à qui reste seul, elle est mortelle.

Clerambault le comprit. Sa sensibilité frémissante perçut qu’il faisait

souffrir; et la peine de cette femme lui devint sienne. Et il ne fut pas

loin d’approuver sa révolte contre lui. Il vit l’immense douleur cachée

et l’inefficacité de la vérité qu’il apportait pour y remédier. Bien

plus! Le mal qu’elle ajoute au mal qui existe déjà...

Insoluble problème! Ces infortunés ne peuvent se passer des illusions

meurtrières, dont ils sont les victimes! On ne peut plus les y arracher,

sans que leurs souffrances deviennent intolérables. Ces familles qui ont

perdu des fils, des maris, des pères, ont besoin de croire que c’est

pour une œuvre juste et vraie. Ces hommes d’État, qui mentent, sont

forcés de continuer à mentir, aux autres et à soi. S’ils cessaient un

instant, la vie ne leur serait plus supportable, ni à ceux dont ils ont

la charge. Malheureux homme, la proie de ses idées, et qui leur a tout

donné, il faut qu’il leur donne chaque jour davantage, ou qu’il trouve

sous ses pas le vide, et qu’il tombe... Quoi! après quatre ans de

peines et de ruines sans nom, il nous faudrait admettre que ç’a été pour

rien,--que non seulement la victoire sera ruineuse, mais qu’elle ne

pouvait être autrement, que la guerre était absurde, que nous nous

sommes trompés!... Jamais! Mieux vaut mourir jusqu’au dernier. Un homme

seul, qu’on force à reconnaître que sa vie a été perdue, sombre dans le

désespoir. Que serait-ce d’une nation, de dix nations, de l’entière

civilisation!...

Clerambault entendait le cri de la foule humaine:

--Vivre! coûte que coûte! Nous sauver, à tout prix!

--Mais justement, vous ne vous sauvez pas! Votre route vous mène à des

catastrophes nouvelles, à une somme infinie de souffrances.

--Si affreuses qu’elles soient, elles le sont encore moins que ce que tu

nous offres. Mourir avec l’illusion, plutôt que vivre sans illusion!

Vivre sans illusion... non! c’est la mort vivante.

_Celui qui a déchiffré le secret de la vie et qui en a lu le mot_,

dit la voix harmonieuse d’Amiel, le désenchanté, _échappe à la

grande Roue de l’existence, il est sorti du monde des vivants...

L’illusion évanouie, le néant reprend son règne éternel, la bulle

d’air colorée a crevé dans l’espace infini, et la misère de la

pensée s’est dissoute dans l’immuable repos du Rien illimité._

Mais ce repos du Rien est la pire torture pour l’homme de race blanche.

Plutôt tous les tourments, tous les tourments de la vie! Ne me les

arrache pas! Meurtrier, qui m’enlève le mensonge déchirant, dont je

vis!...

* * * * *

Clerambault, amèrement, s’appliquait le titre que lui avait donné, par

dérision, un journal nationaliste: _L’un contre tous._--Oui, l’ennemi

commun, le destructeur des illusions qui font vivre...

Et il n’en voulait pas. Il souffrait trop de la pensée de faire

souffrir.--Comment donc sortir de la tragique impasse? De quelque côté

qu’il se tournât, toujours le dilemme insoluble: ou l’illusion mortelle,

ou la mort sans illusion.

--Je ne veux ni l’une ni l’autre.

--Que tu le veuilles ou non, plie! La route est fermée.

--Je passerai quand même.

Clerambault · 第 10 / 13 题