_Nulle douleur plus amère que de se séparer de celle qu’on a aimée.
En l’arrachant de mon cœur, c’est mon cœur que j’arrache. La chère,
la bonne, la belle,--si du moins on avait l’aveugle privilège de
ces amants passionnés qui peuvent oublier tout, tout l’amour, tout
le beau et le bon d’autrefois, pour ne plus voir que le mal qu’elle
vous fait aujourd’hui et ce qu’elle est devenue! Mais je ne sais
pas, je ne sais pas oublier; je te verrai toujours comme je t’ai
aimée, quand je croyais en toi, quand tu étais mon guide et ma
meilleure amie,--Patrie! Pourquoi m’as-tu laissé? Pourquoi nous
as-tu trahis? Encore si j’étais seul à souffrir, je cacherais la
triste découverte sous ma tendresse passée. Mais je vois tes
victimes, ces peuples, ces jeunes hommes crédules et épris (je
reconnais en eux celui que je fus aussi)... Comme tu nous as
trompés! Ta voix nous semblait celle de l’amour fraternel; tu nous
appelais à toi afin de nous unir: plus d’isolés! Tous frères! A
chacun tu prêtais les forces de milliers d’autres, tu nous faisais
aimer notre ciel, notre terre et l’œuvre de nos mains; et nous nous
aimions tous en t’aimant... Où nous as-tu conduits? Ton but, en
nous unissant, était-il seulement de nous faire plus nombreux, pour
haïr et pour tuer? Ah! nous avions assez de nos haines isolées.
Chacun avait son faix de ses mauvaises pensées! Du moins, en y
cédant, nous les savions mauvaises. Mais toi, tu les nommes
sacrées, empoisonneuse des âmes_...
_Pourquoi ces combats? Pour notre liberté? Tu fais de nous des
esclaves. Pour notre conscience? Tu l’outrages. Pour notre bonheur?
Tu le saccages. Pour notre prospérité? Notre terre est ruinée... Et
qu’avons-nous besoin de nouvelles conquêtes, quand le champ de nos
pères nous est devenu trop grand? Est-ce pour l’avidité de quelques
dévorants? La patrie a-t-elle pour mission d’emplir ces ventres,
avec le malheur public?_
_Patrie vendue aux riches, aux trafiquants de l’âme et du corps des
nations, Patrie qui es leur complice et leur associée, qui couvres
leurs vilenies de ton geste héroïque,--prends garde! Voici l’heure
où les peuples secouent leur vermine, leurs dieux, leurs maîtres
qui les abusent! Qu’ils poursuivent parmi eux les coupables! Moi,
je vais droit au Maître, dont l’ombre les couvre tous. Toi qui
trônes impassible, tandis que les multitudes s’égorgent en ton nom,
toi qu’ils adorent tous en se haïssant tous, toi qui jouis
d’allumer le rut sanglant des peuples, femelle, dieu de proie, faux
Christ qui planes au-dessus des tueries, avec tes ailes en croix et
tes serres d’épervier! Qui t’arrachera de notre ciel? Qui nous
rendra le soleil et l’amour de nos frères?... Je suis seul, et je
n’ai que ma voix, qu’un souffle va éteindre. Mais avant de
disparaître, je crie: «Tu tomberas! Tyran, tu tomberas! L’humanité
veut vivre. Le temps viendra, où l’homme va briser ton joug de mort
et de mensonge. Le temps vient. Le temps est là»._