TROISIÈME PARTIE

* * * * *

Clerambault rentra de l’hôpital et, s’enfermant dans sa chambre, il se

mit à écrire. Mᵐᵉ Clerambault une fois voulut entrer, s’informa de ce

qu’il faisait, avec une sorte de méfiance. On eût dit qu’une intuition,

bien rare chez cette brave femme qui ne devinait jamais rien, lui

inspirât une crainte obscure de ce que son mari préparait. Il réussit à

défendre sa retraite, jusqu’à ce qu’il eût achevé. D’ordinaire, il ne

faisait grâce aux siens d’aucune de ses lignes: c’était un plaisir de

naïve, d’affectueuse vanité; c’était aussi un devoir de tendresse, dont

pas plus qu’eux il n’aurait pu se passer. Cette fois, il s’en dispensa,

et il évita de s’en avouer les raisons. Quoiqu’il fût loin d’imaginer

les conséquences de son acte, il avait peur des objections; et il

n’était pas assez sûr de lui pour s’y exposer; il voulait mettre les

autres en face du fait accompli.

Son premier cri était pour s’accuser:

“O Morts, pardonnez-nous!”

Cette Confession publique portait en épigraphe la phrase musicale

d’une vieille plainte de David, pleurant sur le corps de son fils

Absalon:

[Illustration: Fi-li mi Fi-li mi Fi-li mi, Fi-li mi Fi-li mi!]

_J’avais un fils. Je l’aimais. Je l’ai tué. Pères de l’Europe en

deuil, ce n’est pas pour moi seul, c’est pour vous que je parle,

millions de pères, pères veufs de vos fils, ennemis ou amis, tous

couverts de leur sang, comme moi. C’est vous tous qui parlez, par

la voix d’un des vôtres, ma misérable voix qui souffre et se

repent._

_Mon fils a été tué, pour les vôtres, par les vôtres? (je ne sais),

comme les vôtres. Comme vous, j’ai accusé l’ennemi, j’ai accusé la

guerre. Mais le principal coupable, je le vois aujourd’hui, je

l’accuse: c’est moi. C’est moi; et moi, c’est vous. C’est nous. Que

je vous force à entendre ce que vous savez bien, mais ne voulez pas

savoir!_

_Mon fils avait vingt ans, lorsqu’il est tombé sous les coups de la

guerre. Vingt ans, je l’ai chéri, défendu contre la faim, le froid,

contre les maladies, contre la nuit de l’esprit, l’ignorance,

l’erreur, contre toutes les embûches dissimulées dans l’ombre de la

vie. Mais qu’ai-je fait pour le défendre contre le fléau qui

venait?_

_Je n’étais pourtant pas de ceux qui pactisaient avec les passions

des nationalismes jaloux. J’aimais les hommes, j’avais joie à me

représenter leur fraternité future. Pourquoi donc n’ai-je rien fait

contre ce qui la menaçait, contre la fièvre qui couvait, contre la

paix menteuse, qui, le sourire aux lèvres, se préparait à tuer?_

_Peur de déplaire, peut-être? Peur des inimitiés? J’aimais trop à

aimer, surtout à être aimé. Je craignais de compromettre la

bienveillance acquise, cet accord fragile et fade avec ceux qui

nous entourent, cette comédie qu’on joue aux autres et à soi, et

dont on n’est pas dupe, puisque des deux côtés on redoute de dire

le mot qui effriterait le plâtre et dénuderait la maison crevassée.

Peur de voir clair en soi. Équivoque intérieure... Vouloir tout

ménager, faire tenir ensemble les vieux instincts et la nouvelle

croyance, les forces qui s’entre-détruisent et s’annulent

mutuellement, Patrie, Humanité, Guerre et Paix... Ne pas savoir au

juste de quel côté l’on penche. Pencher de l’un à l’autre, comme en

se balançant. Peur de l’effort à faire, pour prendre une décision

et pour faire son choix... Paresse et lâcheté! Le tout bien

recrépit d’une foi complaisante en la bonté des choses, qui

sauraient, pensions-nous, s’organiser d’elles-mêmes. Et nous nous

contentions de regarder, de glorifier le cours impeccable du

Destin... Courtisans de la Force!_...

_A notre défaut, les choses,--ou les hommes (d’autres hommes),--ont

choisi. Et nous avons compris alors que nous nous étions trompés.

Mais il nous était si affreux d’en convenir, et nous étions si

déshabitués d’être vrais que nous avons agi comme si nous étions

d’accord avec le crime. Pour gage de l’accord, nous avons livré nos

fils_...

_Ah! nous les aimons bien! Sûrement, plus que nos vies... (S’il ne

s’était agi que de donner nos vies...) mais pas plus que notre

orgueil, s’exténuant à voiler notre désarroi moral, le vide de

notre esprit et la nuit de notre cœur._

_Passe encore pour ceux qui croient à la vieille idole, hargneuse,

envieuse, poissée de sang caillé,--la Patrie barbare! Ceux-là, en

lui sacrifiant les autres et les leurs, tuent; mais du moins ils ne

savent ce qu’ils font!--Mais ceux qui ne croient plus, qui

seulement veulent croire, (Et c’est moi! Et c’est nous!), en

sacrifiant leur fils ils l’offrent à un_ mensonge _(affirmer dans

le doute, c’est mentir); ils l’offrent pour se prouver à eux-mêmes

leur_ mensonge. _Et maintenant que nos aimés sont morts pour notre_

mensonge, _bien loin de l’avouer, nous nous y enfonçons

jusqu’au-dessus des yeux, afin de ne plus le voir. Et il faut

qu’après les nôtres, les autres, tous les autres, meurent pour

notre_ mensonge!...

_Mais moi, je ne peux plus! Je pense aux fils encore vivants.

Est-ce que cela me fait du bien que cela fasse du mal aux autres?

Suis-je un barbare du temps d’Homère pour croire que j’apaiserai la

douleur de mon fils mort et sa faim de la lumière, en répandant sur

la terre qui le dévore le sang des autres fils? En sommes-nous

toujours là?--Non. Chaque meurtre nouveau tue mon fils une fois de

plus, fait peser sur ses os la lourde boue du crime. Mon fils était

l’avenir. Si je veux le sauver, je dois sauver l’avenir, je dois

épargner aux pères qui viendront la douleur où je suis. Au secours!

Aidez-moi! Rejetez ce mensonge! Est-ce pour nous que se livrent ces

combats entre États, ce brigandage de l’univers? De quoi avons-nous

besoin? La première des joies, la première des lois, n’est-elle pas

celle de l’homme, qui, pareil à un arbre, monte droit et s’étend

sur le cercle de terre qui est à sa mesure, et par sa libre sève et

son calme labeur voit sa multiple vie, en lui et en ses fils,

patiemment s’accomplir? De qui donc d’entre nous, frères du monde,

est jaloux pour les autres de ce juste bonheur, voudrait le leur

voler? Qu’avons-nous à faire de ces ambitions, de ces rivalités, de

ces cupidités, de ces maladies d’esprit, que des blasphémateurs

couvrent du nom de patrie? La patrie, c’est vous, pères. La patrie,

c’est nos fils. Tous nos fils. Sauvons-les!_

* * * * *

Sans consulter personne, il alla porter ces pages, à peine écrites, chez

un petit éditeur socialiste du quartier. Il revint, soulagé. Il pensait:

--Maintenant, j’ai parlé. Cela ne me regarde plus.

Mais, la nuit qui suivit, il perçut brusquement, par un coup dans la

poitrine, que cela le regardait plus que jamais. Il s’éveilla...

--Qu’est-ce que j’ai fait?

Il éprouvait une souffrance de pudeur, à livrer au public sa douleur

sacrée. Et sans imaginer qu’elle pût soulever des colères, il avait le

sentiment des incompréhensions, des commentaires grossiers, qui sont des

profanations.

Les journées suivantes passèrent. Il ne se produisit rien. Silence.

L’appel avait plongé dans l’inattention publique. L’éditeur était peu

connu, le lancement de la brochure négligemment fait. Et il n’y a pire

sourd que qui ne veut pas entendre. Les quelques lecteurs qu’avait

attirés le nom de Clerambault avaient, dès les premières lignes, écarté

cette lecture importune. Ils pensaient:

--Le pauvre homme! Son malheur est en train de lui troubler la tête.

Bon prétexte pour ne pas risquer de compromettre l’équilibre de la

leur.

Un second article suivit. Clerambault y prenait congé du vieux fétiche

sanglant: la Patrie. Ou plutôt, il opposait au grand carnassier auquel

se livrent en pâture les pauvres hommes de ce temps, à la Louve romaine,

l’auguste Mère de tout ce qui respire: la Patrie universelle.

Clerambault · 第 8 / 13 题