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Clerambault rentra de l’hôpital et, s’enfermant dans sa chambre, il se
mit à écrire. Mᵐᵉ Clerambault une fois voulut entrer, s’informa de ce
qu’il faisait, avec une sorte de méfiance. On eût dit qu’une intuition,
bien rare chez cette brave femme qui ne devinait jamais rien, lui
inspirât une crainte obscure de ce que son mari préparait. Il réussit à
défendre sa retraite, jusqu’à ce qu’il eût achevé. D’ordinaire, il ne
faisait grâce aux siens d’aucune de ses lignes: c’était un plaisir de
naïve, d’affectueuse vanité; c’était aussi un devoir de tendresse, dont
pas plus qu’eux il n’aurait pu se passer. Cette fois, il s’en dispensa,
et il évita de s’en avouer les raisons. Quoiqu’il fût loin d’imaginer
les conséquences de son acte, il avait peur des objections; et il
n’était pas assez sûr de lui pour s’y exposer; il voulait mettre les
autres en face du fait accompli.
Son premier cri était pour s’accuser:
“O Morts, pardonnez-nous!”
Cette Confession publique portait en épigraphe la phrase musicale
d’une vieille plainte de David, pleurant sur le corps de son fils
Absalon:
[Illustration: Fi-li mi Fi-li mi Fi-li mi, Fi-li mi Fi-li mi!]
_J’avais un fils. Je l’aimais. Je l’ai tué. Pères de l’Europe en
deuil, ce n’est pas pour moi seul, c’est pour vous que je parle,
millions de pères, pères veufs de vos fils, ennemis ou amis, tous
couverts de leur sang, comme moi. C’est vous tous qui parlez, par
la voix d’un des vôtres, ma misérable voix qui souffre et se
repent._
_Mon fils a été tué, pour les vôtres, par les vôtres? (je ne sais),
comme les vôtres. Comme vous, j’ai accusé l’ennemi, j’ai accusé la
guerre. Mais le principal coupable, je le vois aujourd’hui, je
l’accuse: c’est moi. C’est moi; et moi, c’est vous. C’est nous. Que
je vous force à entendre ce que vous savez bien, mais ne voulez pas
savoir!_
_Mon fils avait vingt ans, lorsqu’il est tombé sous les coups de la
guerre. Vingt ans, je l’ai chéri, défendu contre la faim, le froid,
contre les maladies, contre la nuit de l’esprit, l’ignorance,
l’erreur, contre toutes les embûches dissimulées dans l’ombre de la
vie. Mais qu’ai-je fait pour le défendre contre le fléau qui
venait?_
_Je n’étais pourtant pas de ceux qui pactisaient avec les passions
des nationalismes jaloux. J’aimais les hommes, j’avais joie à me
représenter leur fraternité future. Pourquoi donc n’ai-je rien fait
contre ce qui la menaçait, contre la fièvre qui couvait, contre la
paix menteuse, qui, le sourire aux lèvres, se préparait à tuer?_
_Peur de déplaire, peut-être? Peur des inimitiés? J’aimais trop à
aimer, surtout à être aimé. Je craignais de compromettre la
bienveillance acquise, cet accord fragile et fade avec ceux qui
nous entourent, cette comédie qu’on joue aux autres et à soi, et
dont on n’est pas dupe, puisque des deux côtés on redoute de dire
le mot qui effriterait le plâtre et dénuderait la maison crevassée.
Peur de voir clair en soi. Équivoque intérieure... Vouloir tout
ménager, faire tenir ensemble les vieux instincts et la nouvelle
croyance, les forces qui s’entre-détruisent et s’annulent
mutuellement, Patrie, Humanité, Guerre et Paix... Ne pas savoir au
juste de quel côté l’on penche. Pencher de l’un à l’autre, comme en
se balançant. Peur de l’effort à faire, pour prendre une décision
et pour faire son choix... Paresse et lâcheté! Le tout bien
recrépit d’une foi complaisante en la bonté des choses, qui
sauraient, pensions-nous, s’organiser d’elles-mêmes. Et nous nous
contentions de regarder, de glorifier le cours impeccable du
Destin... Courtisans de la Force!_...
_A notre défaut, les choses,--ou les hommes (d’autres hommes),--ont
choisi. Et nous avons compris alors que nous nous étions trompés.
Mais il nous était si affreux d’en convenir, et nous étions si
déshabitués d’être vrais que nous avons agi comme si nous étions
d’accord avec le crime. Pour gage de l’accord, nous avons livré nos
fils_...
_Ah! nous les aimons bien! Sûrement, plus que nos vies... (S’il ne
s’était agi que de donner nos vies...) mais pas plus que notre
orgueil, s’exténuant à voiler notre désarroi moral, le vide de
notre esprit et la nuit de notre cœur._
_Passe encore pour ceux qui croient à la vieille idole, hargneuse,
envieuse, poissée de sang caillé,--la Patrie barbare! Ceux-là, en
lui sacrifiant les autres et les leurs, tuent; mais du moins ils ne
savent ce qu’ils font!--Mais ceux qui ne croient plus, qui
seulement veulent croire, (Et c’est moi! Et c’est nous!), en
sacrifiant leur fils ils l’offrent à un_ mensonge _(affirmer dans
le doute, c’est mentir); ils l’offrent pour se prouver à eux-mêmes
leur_ mensonge. _Et maintenant que nos aimés sont morts pour notre_
mensonge, _bien loin de l’avouer, nous nous y enfonçons
jusqu’au-dessus des yeux, afin de ne plus le voir. Et il faut
qu’après les nôtres, les autres, tous les autres, meurent pour
notre_ mensonge!...
_Mais moi, je ne peux plus! Je pense aux fils encore vivants.
Est-ce que cela me fait du bien que cela fasse du mal aux autres?
Suis-je un barbare du temps d’Homère pour croire que j’apaiserai la
douleur de mon fils mort et sa faim de la lumière, en répandant sur
la terre qui le dévore le sang des autres fils? En sommes-nous
toujours là?--Non. Chaque meurtre nouveau tue mon fils une fois de
plus, fait peser sur ses os la lourde boue du crime. Mon fils était
l’avenir. Si je veux le sauver, je dois sauver l’avenir, je dois
épargner aux pères qui viendront la douleur où je suis. Au secours!
Aidez-moi! Rejetez ce mensonge! Est-ce pour nous que se livrent ces
combats entre États, ce brigandage de l’univers? De quoi avons-nous
besoin? La première des joies, la première des lois, n’est-elle pas
celle de l’homme, qui, pareil à un arbre, monte droit et s’étend
sur le cercle de terre qui est à sa mesure, et par sa libre sève et
son calme labeur voit sa multiple vie, en lui et en ses fils,
patiemment s’accomplir? De qui donc d’entre nous, frères du monde,
est jaloux pour les autres de ce juste bonheur, voudrait le leur
voler? Qu’avons-nous à faire de ces ambitions, de ces rivalités, de
ces cupidités, de ces maladies d’esprit, que des blasphémateurs
couvrent du nom de patrie? La patrie, c’est vous, pères. La patrie,
c’est nos fils. Tous nos fils. Sauvons-les!_
* * * * *
Sans consulter personne, il alla porter ces pages, à peine écrites, chez
un petit éditeur socialiste du quartier. Il revint, soulagé. Il pensait:
--Maintenant, j’ai parlé. Cela ne me regarde plus.
Mais, la nuit qui suivit, il perçut brusquement, par un coup dans la
poitrine, que cela le regardait plus que jamais. Il s’éveilla...
--Qu’est-ce que j’ai fait?
Il éprouvait une souffrance de pudeur, à livrer au public sa douleur
sacrée. Et sans imaginer qu’elle pût soulever des colères, il avait le
sentiment des incompréhensions, des commentaires grossiers, qui sont des
profanations.
Les journées suivantes passèrent. Il ne se produisit rien. Silence.
L’appel avait plongé dans l’inattention publique. L’éditeur était peu
connu, le lancement de la brochure négligemment fait. Et il n’y a pire
sourd que qui ne veut pas entendre. Les quelques lecteurs qu’avait
attirés le nom de Clerambault avaient, dès les premières lignes, écarté
cette lecture importune. Ils pensaient:
--Le pauvre homme! Son malheur est en train de lui troubler la tête.
Bon prétexte pour ne pas risquer de compromettre l’équilibre de la
leur.
Un second article suivit. Clerambault y prenait congé du vieux fétiche
sanglant: la Patrie. Ou plutôt, il opposait au grand carnassier auquel
se livrent en pâture les pauvres hommes de ce temps, à la Louve romaine,
l’auguste Mère de tout ce qui respire: la Patrie universelle.