DEUXIÈME PARTIE

* * * * *

Après huit jours, Clerambault recommença de sortir. La terrible crise

qu’il venait de traverser le laissait brisé, mais résolu. L’exaltation

du désespoir était tombée; il lui restait la volonté stoïque de

poursuivre jusqu’en ses dernières retraites la vérité. Mais le souvenir

de l’égarement d’esprit où il s’était complu et du demi-mensonge dont il

s’était nourri, le rendait humble. Il se méfiait de ses forces; et,

voulant avancer pas à pas, il était prêt à accueillir les conseils de

guides plus expérimentés que lui. Il se souvint de Perrotin, écoutant

ses confidences de naguère, avec une réserve ironique, qui l’irritait

alors, qui l’attirait aujourd’hui. Et sa première visite de

convalescence fut pour le sage ami.

Bien que Perrotin fût meilleur observateur des livres que des

visages--(assez myope et un peu égoïste, il ne se donnait pas beaucoup

de peine pour voir exactement ce dont il n’avait pas besoin)--il ne

laissa pas d’être frappé de l’altération des traits de Clerambault.

--Mon bon ami, lui dit-il, vous avez été malade?

--Bien malade, en effet, répondit Clerambault. Mais je vais mieux

maintenant. Je me suis ressaisi.

--Oui, c’est le coup le plus cruel, dit Perrotin: perdre, à notre âge,

un ami comme l’était pour vous votre pauvre enfant...

--Le plus cruel n’est pas encore de le perdre, dit Clerambault, c’est

d’avoir contribué à sa perte.

--Que dites-vous là, mon bon? fit Perrotin, surpris. Qu’avez-vous pu

trouver, pour ajouter à votre peine?

--Je lui ai fermé les yeux, dit amèrement Clerambault. Et lui, me les a

ouverts.

Perrotin laissa tout à fait le travail qu’il continuait de ruminer,

selon son habitude, tandis qu’on lui parlait; et il se mit à observer

curieusement Clerambault. Celui-ci, la tête basse, d’une voix sourde,

douloureuse, passionnée, commença son récit. On eût dit un chrétien des

premiers temps, faisant sa confession publique. Il s’accusait de

mensonge, de mensonge envers sa foi, de mensonge envers son cœur, de

mensonge envers sa raison. La lâcheté de l’apôtre avait renié son dieu,

dès qu’il l’avait vu enchaîné; mais il ne s’était pas dégradé, au point

d’offrir ses services aux bourreaux de son dieu. Lui, Clerambault,

n’avait pas seulement déserté la cause de la fraternité humaine, il

l’avait avilie; il avait continué de parler de fraternité, en excitant

la haine; comme ces prêtres menteurs qui font grimacer l’Évangile pour

le mettre au service de leur méchanceté, il avait sciemment dénaturé les

plus généreuses idées, pour couvrir de leur masque les passions du

meurtre; il se disait pacifiste, en célébrant la guerre; il se disait

humanitaire, en mettant au préalable l’ennemi en dehors de l’humanité...

Ah! comme il eût été plus franc d’abdiquer devant la force que de se

prêter avec elle à des compromis déshonorants! C’était grâce à des

sophismes comme les siens qu’on lançait dans la tuerie l’idéalisme des

jeunes gens. Les penseurs, les artistes, les vieux empoisonneurs,

emmiellaient de leur rhétorique le breuvage de mort que, sans leur

duplicité, toute conscience eût aussitôt éventé et rejeté avec dégoût...

--Le sang de mon fils est sur moi, disait douloureusement Clerambault.

Le sang des jeunes gens d’Europe, dans toutes les nations, rejaillit à

la face de la pensée d’Europe. Elle s’est faite partout le valet du

bourreau.

--Mon pauvre ami, dit Perrotin, penché vers Clerambault et lui prenant

la main, vous exagérez toujours... Certes, vous avez raison de

reconnaître les erreurs de jugement auxquelles vous avait entraîné

l’opinion publique; et je puis bien vous avouer aujourd’hui qu’elles

m’affligeaient en vous. Mais vous avez tort de vous attribuer,

d’attribuer aux parleurs, une telle responsabilité dans les faits

d’aujourd’hui! Les uns parlent, les autres agissent; mais ce ne sont pas

ceux qui parlent qui font agir les autres: ils s’en vont tous à la

dérive. Cette pauvre pensée européenne est une épave comme les autres.

Le courant l’entraîne; elle ne fait pas le courant.

--Elle engage à y céder, dit Clerambault. Au lieu de soutenir ceux qui

nagent et de leur crier: «Luttez contre le flot!» elle dit:

«Laissez-vous emporter!» Non, mon ami, ne tentez pas de diminuer sa

responsabilité. Elle est plus lourde que toute autre, car notre pensée

était mieux placée pour voir, son office était de veiller; et si elle

n’a point vu, c’est qu’elle n’a point voulu. Elle ne peut accuser ses

yeux: ses yeux sont bons. Vous le savez bien, vous, et je le sais aussi,

maintenant que je me suis ressaisi. Cette même intelligence qui me

bandait les yeux, c’est elle qui vient de m’arracher le bandeau. Comment

peut-elle être, à la fois, un pouvoir de mensonge et un pouvoir de

vérité?

Perrotin branla la tête:

--Oui, l’intelligence est si grande et si haute qu’elle ne peut, sans

déchoir, se mettre au service d’autres forces. Il faut tout lui donner.

Dès qu’elle n’est plus libre et maîtresse, elle s’avilit. C’est le Grec

dégradé par le Romain, son maître, et supérieur à lui, obligé de se

faire son pourvoyeur. _Græculus._ Le sophiste. Le _læno_... Le vulgaire

entend user de l’intelligence comme d’une domestique à tout faire. Elle

s’en acquitte avec l’habileté malhonnête et rouée de cette espèce.

Tantôt elle est aux gages de la haine, de l’orgueil, ou de l’intérêt.

L’intelligence flatte ces petits monstres, elle les habille en

idéalisme, amour, foi, liberté, générosité sociale: (quand un homme

n’aime pas les hommes, il dit qu’il aime Dieu, la Patrie, ou bien

l’Humanité.) Tantôt le pauvre maître de l’intelligence est lui-même

esclave, esclave de l’État. Sous la menace du châtiment, la machine

sociale le contraint à des actes qui lui répugnent. La complaisante

intelligence lui persuade aussitôt que ces actes sont beaux, glorieux,

et qu’il les accomplit librement. Dans un cas comme dans l’autre,

l’intelligence sait à quoi s’en tenir. Elle est toujours à notre

disposition, si nous voulons vraiment qu’elle nous dise la vérité. Mais

nous nous en gardons bien! Nous évitons de la voir seule à seul. Nous

nous arrangeons de façon à ne la rencontrer qu’en public, et nous lui

posons les questions sur un ton qui commande les réponses...--Au bout du

compte, la terre n’en tourne pas moins, _e pur si muove_, et les lois du

monde s’accomplissent, et l’esprit libre les voit. Tout le reste est

vanité: les passions, la foi ou sincère ou factice, ne sont que

l’expression fardée de la Nécessité qui entraîne le monde, sans souci de

nos idoles: famille, race, patrie, religion; société, progrès... Le

Progrès? La grande Illusion! L’humanité n’est-elle pas soumise à une loi

de niveau, qui veut que lorsqu’on le dépasse, une soupape s’ouvre et le

récipient se vide?... Un rythme catastrophique... Des cimes de

civilisation et la dégringolade. On monte. On fait le plongeon...

* * * * *

Perrotin, tranquillement, dévoilait sa pensée. Elle n’était pas habituée

à se montrer nue; mais elle oubliait qu’elle avait un témoin; et, comme

si elle était seule, elle se déshabillait. Elle était d’une hardiesse

extrême, ainsi que l’est souvent la pensée d’un grand homme de cabinet,

non obligé à l’action, et qui n’y tient nullement: bien au contraire!

Clerambault, effaré, écoutait bouche bée; certains mots le révoltaient,

d’autres lui serraient le cœur; et il avait le vertige; mais, surmontant

sa faiblesse, il ne voulait rien perdre des profondeurs entr’ouvertes.

Il pressa de ses questions Perrotin qui, flatté, souriant,

complaisamment déroula ses visions pyrrhoniennes, paisibles et

destructrices...

Ils étaient enveloppés des vapeurs de l’abîme, et Clerambault admirait

l’aisance de ce libre esprit, niché au bord du vide et qui s’y

complaisait, lorsque la porte s’ouvrit, et le domestique remit à

Perrotin une carte de visite. Les fantômes redoutables de l’esprit

aussitôt se dissipèrent, une trappe retomba sur le vide, et le tapis

officiel du salon en recouvrit la place. Perrotin, réveillé, dit avec

empressement:

--Certainement... Faites entrer!...

Et, se tournant vers Clerambault:

--Vous permettez, mon cher ami? C’est Monsieur le Sous-Secrétaire d’État

de l’Instruction Publique...

Déjà il s’était levé et allait au-devant du visiteur,--un jeune premier,

à menton bleu, figure rasée de prêtre, d’acteur, ou de yankee, portant

la tête haute et le torse bombé dans une jaquette grise, que fleurissait

la rosette des braves et des valets. Le vieillard, épanoui, faisait les

présentations:

--Monsieur Agénor Clerambault... Monsieur Hyacinthe Monchéri...

et demandait à «Monsieur le Sous-Secrétaire d’État» ce qui lui valait

l’honneur de sa visite.

«Monsieur le Sous-Secrétaire d’État», nullement étonné de l’accueil

obséquieux du vieux maître, se carrait dans son fauteuil, en l’attitude

de supériorité familière que lui assurait son rang sur les deux

illustrations de la pensée française: il représentait l’État. Il parlait

du haut de son nez, et bramait comme un dromadaire. Il transmit à

Perrotin l’invitation du ministre à présider une séance solennelle

d’intellectuels guerriers de dix nations, au grand amphithéâtre de la

Sorbonne,--«une séance imprécatoire», comme il disait. Perrotin accepta

avec empressement, se confondant de l’honneur. Son ton de domestique

avec le serin breveté par le gouvernement contrastait étrangement avec

la témérité de ses propos, il n’y avait qu’un moment. Et Clerambault,

choqué, pensait au _Græculus_.

Quand ils se retrouvèrent seuls, après que Perrotin eut reconduit

jusqu’au seuil son «Chéri», qui marchait le cou raide et la tête levée,

comme l’âne chargé de reliques, Clerambault voulut reprendre

l’entretien. Il était un peu refroidi et ne le cachait point. Il invita

Perrotin à déclarer en public les sentiments qu’il lui avait professés.

Perrotin s’y refusa, naturellement, en riant de la naïveté. Et il le mit

en garde, affectueusement, contre la tentation de se confesser tout

haut. Clerambault se fâcha, discuta, s’entêta. Perrotin, en veine de

franchise, et afin de l’éclairer, lui dépeignit son entourage, les

grands intellectuels de la haute Université, dont il était le

représentant officiel: historiens, philosophes, rhétoriqueurs. Il en

parlait avec un mépris voilé, poli, profond, auquel se mêlait une pointe

d’amertume personnelle: car, malgré sa prudence, il était trop

intelligent pour ne pas être suspect aux moins intelligents de ses

collègues. Il se définissait un vieux chien d’aveugle, au milieu des

mâtins aboyants, et obligé, comme eux, d’aboyer aux passants...

Clerambault le quitta, sans brouille, mais avec une grande pitié.

* * * * *

Il fut quelques jours avant de ressortir. Ce premier contact avec le

monde extérieur l’avait déprimé. L’ami en qui il comptait trouver un

guide lui manquait piteusement. Il se sentait plein de trouble.

Clerambault était faible; il n’était pas accoutumé à se diriger seul. Ce

poète, si sincère pourtant, ne s’était jamais vu dans l’obligation de

penser sans le secours des autres; il n’avait eu besoin jusqu’alors que

de se laisser porter par leur pensée; il l’épousait; il en était la voix

exaltée et inspirée.--Le changement était brusque. Malgré la nuit de

crise, il était repris par ses incertitudes; la nature ne peut être,

d’un seul coup, transformée, surtout chez qui a passé la cinquantaine,

si souples que soient restés les ressorts de son esprit. Et la lumière

qu’apporte une révélation ne demeure pas égale, comme la nappe

ruisselante du soleil dans un ciel d’été. Elle ressemble plutôt au fanal

électrique, qui cligne et qui s’éteint plus d’une fois, avant que le

courant se régularise. Dans les syncopes de cette pulsation saccadée,

l’ombre paraît plus noire, et l’esprit plus trébuchant.--Clerambault ne

prenait pas son parti de se passer des autres.

Il résolut de faire le tour de ses amis. Il en avait beaucoup, dans le

monde des lettres, de l’Université, de la bourgeoisie intelligente. Il

ne se pouvait pas que, dans le nombre, il ne trouvât des esprits qui,

comme lui, mieux que lui, eussent l’intuition des problèmes qui

l’obsédaient et l’aidassent à les éclaircir! Sans se livrer encore,

timidement, il essaya de lire en eux, d’écouter, d’observer. Mais il ne

s’apercevait pas que ses yeux étaient changés; et la vision qu’il eut

d’un monde, cependant bien connu, lui apparut nouvelle, et le glaça.

* * * * *

Tout le peuple des lettres était mobilisé. On ne distinguait plus les

personnalités. Les Universités formaient un ministère de l’intelligence

domestiquée; il avait pour office de rédiger les actes du maître et

patron, l’État. Les différents services se reconnaissaient à leurs

déformations professionnelles.

Les professeurs de lettres étaient surtout experts au développement

moral, en trois points, au syllogisme oratoire. Ils avaient la manie de

simplification excessive dans le raisonnement, se payaient de grands

mots pour raisons, et abusaient des idées claires, peu nombreuses,

toujours les mêmes, sans ombres, sans nuances et sans vie. Ils les

décrochaient à l’arsenal d’une soi-disant antiquité classique, dont la

clé était jalousement gardée, au cours des âges, par des générations de

mamelouks académiques. Ces idées éloquentes et vieillies, qu’on nommait,

par abus, «humanités», encore que sur beaucoup de points elles

blessassent le bon sens et le cœur de l’humanité d’aujourd’hui, avaient

reçu l’estampille de l’État Romain, prototype de tous les États

européens. Leurs interprètes attitrés étaient des rhéteurs au service de

l’État.

Les philosophes régnaient dans la construction abstraite. Ils avaient

l’art d’expliquer le concret par l’abstrait, le réel par son ombre, de

systématiser quelques observations hâtives, partialement choisies, et,

dans leurs alambics, d’en extraire des lois pour régir l’univers; ils

s’appliquaient à asservir la vie multiple et changeante à l’unité de

l’esprit--c’est-à-dire de _leur_ esprit. Cet impérialisme de la raison

était favorisé par les roueries complaisantes d’un métier sophistique,

rompu au maniement des idées; ils savaient les tirer, étirer, tordre et

nouer ensemble, comme des pâtes de guimauve: ce n’est pas à eux qu’il

eût été difficile de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille!

Ils pouvaient aussi bien prouver le blanc que le noir, et trouvaient à

volonté dans Emmanuel Kant la liberté du monde, ou le militarisme

prussien.

Les historiens étaient les scribes nés, les notaires et avoués de

l’État, préposés à la garde de ses chartes, de ses titres et procès, et

armés jusqu’aux dents pour les chicanes futures... L’histoire! Qu’est-ce

que l’histoire? L’histoire du succès, la démonstration du fait accompli,

qu’il soit injuste ou juste! Les vaincus n’ont pas d’histoire. Silence à

vous, Perses de Salamine, esclaves de Spartacus, Gaulois, Arabes de

Poitiers, Albigeois, Irlandais, Indiens des deux Amériques, et races

coloniales!... Quand un homme de bien, en butte aux injustices de son

temps, met, pour se consoler, son espoir dans la postérité, il se ferme

les yeux sur le peu de moyens qu’a cette postérité d’être instruite des

événements passés. Elle n’en connaît que ce que les procureurs de

l’histoire officielle jugent avantageux à la cause de leur client,

l’État. A moins que n’intervienne l’avocat de la partie adverse--soit

d’une autre nation, soit d’un groupe social ou religieux opprimé. Mais

il y a peu de chances: le pot aux roses est bien gardé!

Rhéteurs, sophistes et procéduriers: les trois corporations aux Facultés

des Lettres, des Lettres de l’État, visées et patentées.

Les «scientifiques» seraient, par leurs études, un peu mieux à l’abri

des suggestions et des contagions du dehors,--s’ils restaient dans leur

métier. Mais on les en a fait sortir. Les applications des sciences ont

pris une telle place dans la réalité pratique que les savants se sont

vus jetés aux premiers rangs de l’action. Il leur a bien fallu subir les

contacts infectieux de l’esprit public. Leur amour-propre s’est trouvé

directement intéressé à la victoire de la communauté; et celle-ci

englobe aussi bien l’héroïsme des soldats que les folies de l’opinion et

les mensonges des publicistes. Bien peu ont eu la force de s’en dégager.

La plupart y ont apporté la rigueur, la raideur de l’esprit

géométrique,--avec les rivalités professionnelles, qui sont toujours

aiguës entre les corps savants des différents pays.

Quant aux purs écrivains, poètes, romanciers, sans attaches officielles,

ils devraient avoir le bénéfice de leur indépendance. Fort peu,

malheureusement, sont en état de juger par eux-mêmes d’événements qui

dépassent les limites de leurs préoccupations habituelles, esthétiques

ou commerciales. La plupart, et non des moins illustres, sont ignorants

comme des carpes. Le mieux serait qu’ils restassent cantonnés dans leur

rayon de boutique; et leur instinct naturel les y maintiendrait. Mais

leur vanité a été sottement taquinée, sollicitée de se mêler aux

affaires publiques et de dire leur mot sur l’univers. Ils ne peuvent

rien en dire qu’à tort et à travers. A défaut de jugements personnels,

ils s’inspirent des grands courants. Leurs réactions sous le choc sont

extrêmement vives, car ils sont ultra-sensibles et d’une vanité

maladive, qui, lorsqu’elle ne peut exprimer de pensées propres, exagère

les pensées des autres. C’est la seule originalité dont ils disposent,

et Dieu sait qu’ils en usent!

Que reste-t-il? Les gens d’Église? Ce sont eux qui manient les plus gros

explosifs: les idées de Justice, de Vérité, de Bien, de Dieu; et ils

mettent cette artillerie au service de leurs passions. Leur orgueil

insensé, dont ils n’ont même pas conscience, s’arroge la propriété de

Dieu, et le droit exclusif de le débiter en gros et en détail. Ils ne

manquent pas tant de sincérité, de vertu, ou même de bonté, qu’ils ne

manquent d’humilité. Ils n’en ont aucune, bien qu’ils la professent.

Celle qu’ils pratiquent consiste à adorer leur nombril, reflété dans le

Talmud, la Bible, ou l’Évangile. Ce sont des monstres d’orgueil. Ils ne

sont pas si loin du fou légendaire, qui se croyait Dieu le Père! Est-il

beaucoup moins dangereux de se croire son intendant, ou bien son

secrétaire?

Clerambault était saisi du caractère morbide de la gent intellectuelle.

La prépondérance qu’ont prise chez une caste bourgeoise les facultés

d’organisation et d’expression de la pensée a quelque chose de

tératologique. L’équilibre vital est détruit. C’est une bureaucratie de

l’esprit qui se croit très supérieure au simple travailleur. Certes,

elle est utile... Qui songe à le nier? Elle amasse, elle classe la

pensée dans ses casiers; elle en fait des constructions variées. Mais

qu’il lui vient rarement à l’idée de vérifier les matériaux qu’elle met

en œuvre et de renouveler le contenu de la pensée! Elle reste la

gardienne vaniteuse d’un trésor démonétisé.

Si du moins cette erreur était inoffensive! Mais les idées qu’on ne

confronte point constamment avec la réalité, celles qui ne baignent pas

à toute heure dans le flot de l’expérience, prennent, en se desséchant,

des caractères toxiques. Elles étendent sur la vie nouvelle leur ombre

lourde, qui fait la nuit, qui donne la fièvre...

Stupide envoûtement des mots abstraits! A quoi sert-il de détrôner les

rois, et quel droit de railler ceux qui meurent pour leurs maîtres, si

c’est pour leur substituer des entités tyranniques qu’on revêt de leurs

oripeaux? Mieux vaut encore un monarque en chair et en os, qu’on voit,

qu’on tient, et qu’on peut supprimer! Mais ces abstractions, ces

despotes invisibles, que nul ne connaîtra, ni n’a connus jamais!... Car

nous n’avons affaire qu’aux grands Eunuques, aux prêtres du «crocodile

caché» (ainsi que le nommait Taine), aux ministres intrigants, qui font

parler l’idole. Ah! que le voile se déchire et que nous connaissions la

bête qui se dissimule en nous! Il y aurait moins de danger pour l’homme

à être une franche brute qu’à habiller sa brutalité d’un idéalisme

menteur et maladif. Il n’élimine pas ses instincts animaux; mais il les

déifie. Il les idéalise et tâche de les expliquer. Comme il ne le peut

sans les soumettre à une simplification excessive (c’est une loi de son

esprit qui, pour comprendre, détruit autant qu’il prend), il les

dénature en les intensifiant, dans une direction unique. Tout ce qui

s’écarte de la ligne imposée, tout ce qui gêne la logique étroite de sa

construction mentale, il fait plus que le nier, il le saccage, il en

décrète la destruction, au nom de sacrés principes. De là que, dans

l’infinité vivante de la nature, il opère des abatis immenses, pour

laisser subsister les seuls arbres de pensée qu’il a élus: ils se

développent dans le désert et les ruines,--monstrueusement. Tel l’empire

accablant d’une forme despotique de la Famille, de la Patrie, et de la

morale bornée, qu’on met à leur service. Le malheureux en est fier; et

il en est victime! L’humanité qui se massacre n’oserait plus le faire

pour ses seuls intérêts. Des intérêts, elle ne se vante point, mais elle

se vante de ses Idées, qui sont mille fois plus meurtrières. L’homme

voit dans les Idées, pour lesquelles il combat, sa supériorité d’homme.

Et j’y vois sa folie. L’idéalisme guerrier est une maladie qui lui est

propre. Ses effets sont pareils à l’alcoolisme. Il centuple la

méchanceté et la criminalité. Son intoxication détériore le cerveau. Il

le peuple d’hallucinations et il y sacrifie les vivants...

L’extraordinaire spectacle, vu de l’intérieur des crânes! Une ruée de

fantômes, qui fument des cerveaux fiévreux: Justice, Liberté, Droit,

Patrie... Tous ces pauvres cerveaux également sincères, tous accusant

les autres de ne l’être point! De cette lutte fantastique entre des

ombres légendaires, on ne voit rien au dehors que les convulsions et les

cris de l’animal humain, possédé par les troupeaux de démons...

Au-dessus des nuées chargées d’éclairs, où combattent de grands oiseaux

furieux, les réalistes, les gens d’affaires, comme des poux dans une

toison, grouillent et rongent: gueules avides, mains rapaces, excitant

sournoisement les folies qu’ils exploitent, sans les partager...

O Pensée, fleur monstrueuse et splendide, qui pousse sur l’humus des

instincts séculaires!... Tu es un élément. Tu pénètres l’homme, tu

l’imprègnes; mais tu ne viens pas de lui. Ta source lui échappe et ta

force le dépasse.--Les sens de l’homme sont à peu près adaptés à son

usage pratique. Sa pensée ne l’est point. Elle le déborde et elle

l’affole. Quelques êtres, en nombre infiniment restreint, réussissent à

se diriger sur ce torrent. Mais il entraîne l’énorme masse, au hasard, à

toute volée. Sa puissance formidable n’est pas au service de l’homme.

L’homme tâche de s’en servir, et le plus grand danger est qu’il croit

qu’il s’en sert. Il est comme un enfant qui manie des explosifs. Il n’y

a pas de proportion entre ces engins colossaux et l’objet pour lequel

ses mains débiles les emploient. Parfois, ils font tout sauter...

Comment parer au danger? Étouffer la pensée, arracher les idées ivres?

Ce serait châtrer l’homme de son cerveau, le priver de son principal

stimulant à la vie. Et pourtant, l’eau-de-vie de la pensée contient un

poison d’autant plus redoutable qu’elle est répandue dans les masses, en

drogues frelatées... Homme, dessoûle-toi! Regarde! Sors des idées,

fais-toi libre de ta propre pensée! Apprends à dominer ta Gigantomachie,

ces fantômes enragés qui s’entre-déchirent... Patrie, Droit, Liberté,

Grandes Déesses, nous vous découronnerons d’abord de vos majuscules.

Descendez de l’Olympe dans la crèche, et venez sans ornements, sans

armes, riches de votre seule beauté et de notre seul amour!... Je ne

connais point des dieux Justice, Liberté. Je connais mes frères hommes

et je connais leurs actes, tantôt justes, tantôt injustes. Et je connais

les peuples, qui sont tous dénués de vraie liberté, mais qui tous y

aspirent et qui tous, plus ou moins, se laissent opprimer.

* * * * *

La vue de ce monde en proie à la fièvre chaude eût inspiré à un sage le

désir de se retirer à l’écart et de laisser passer l’accès. Mais

Clerambault n’était pas un sage. Il savait seulement qu’il ne l’était

pas. Il savait que parler était vain; et pourtant, il savait qu’il lui

faudrait parler, il savait qu’il le ferait. Il chercha à retarder le

dangereux moment; et sa timidité, qui ne pouvait se faire à l’idée de

rester seul, aux prises avec tous, mendia autour de lui un compagnon de

pensée. Ne fût-on que deux ou trois, ensemble il serait moins dur

d’engager le combat.

Les premiers dont il alla discrètement tâter la sympathie étaient de

pauvres gens qui, comme lui, avaient perdu un fils. Le père, peintre

connu, avait un atelier, rue Notre-Dame-des-Champs. Les Clerambault

voisinaient avec les Omer Calville. C’était un bon vieux couple, très

bourgeois, très uni. Ils avaient cette douceur de pensée, commune à

nombre d’artistes de ce temps qui avaient connu Carrière et reçu les

reflets lointains du Tolstoïsme; comme leur simplicité, elle semble un

peu factice, quoiqu’elle réponde à une bonhomie de nature; mais la mode

du jour y a mis une ou deux touches de trop. Nul n’est moins capable de

comprendre les passions de la guerre que ces artistes qui professent

avec une emphase sincère le respect religieux de tout ce qui vit. Les

Calville s’étaient tenus en dehors du courant; ils ne protestaient

point, ils acceptaient, mais comme on accepte la maladie, la mort, la

méchanceté des hommes, tristement, dignement, sans acquiescer. Les

poèmes enflammés de Clerambault, qu’il était venu leur lire, écoutés

poliment, rencontraient peu d’écho...--Mais voici qu’à l’heure même où

Clerambault, désabusé de l’illusion guerrière, pensait les rejoindre,

eux s’éloignaient de lui, car ils retournaient à la place qu’il venait

de quitter. La mort du fils avait eu sur eux un effet opposé à celui qui

transformait Clerambault. Maintenant, ils entraient gauchement dans la

bataille, comme pour remplacer le disparu; ils respiraient avidement la

puanteur des journaux. Clerambault les trouva réjouis, dans leur misère,

de l’assertion que l’Amérique était prête à faire une guerre de vingt

ans. Il essaya de dire:

--Que restera-t-il de la France, de l’Europe, dans vingt ans?

Mais ils écartèrent cette pensée, avec une hâte irritée. Il semblait

qu’il fût inconvenant d’y songer, et surtout d’en parler. Il s’agissait

de vaincre. A quel prix? On compterait après.--Vaincre? Et s’il ne

restait plus, en France, de vainqueurs?--N’importe! Pourvu que les

autres, là-bas, fussent vaincus! Non, il ne fallait pas que le sang du

fils mort eût été versé en vain...

Et Clerambault pensait:

--Faut-il que, pour le venger, d’autres vies innocentes soient aussi

sacrifiées?

Et, au fond de ces braves gens, il lisait:

--Pourquoi pas?

Il le lut chez presque tous ceux à qui, comme aux Calville, la guerre

avait pris le plus cher, un fils, un mari, un frère...

--Que les autres souffrent aussi! Nous avons bien souffert! Il ne nous

reste plus rien à perdre...

Plus rien? Si fait, une seule chose, que le farouche égoïsme de ces

deuils gardait jalousement: leur foi en l’utilité du sacrifice. Que rien

ne vienne l’ébranler! Défense de douter que la cause ne soit sainte,

pour qui leurs morts étaient tombés. Ah! qu’ils le savaient bien, les

maîtres de la guerre, et comme ils s’entendaient à exploiter ce

leurre!--Non, il n’y avait aucune place à ces foyers en deuil, pour les

doutes de Clerambault et son esprit de pitié.

--Qui a eu pitié de nous? pensaient ces malheureux. Pourquoi en

aurions-nous?...

* * * * *

Il en était de moins éprouvés; mais ce qui caractérisait presque tous

ces bourgeois, c’était l’emprise sous laquelle ils vivaient des grands

mots du passé: «Comité de Salut Public... La Patrie en danger...

Plutarque... _De Viris_... Le vieil Horace...» Impossible qu’ils

regardent le présent avec des yeux d’aujourd’hui! Mais avaient-ils

seulement des yeux pour regarder? En dehors du cercle étroit de leurs

affaires, combien, passé trente ans, ont, dans la bourgeoisie anémiée de

nos jours, le pouvoir de penser par eux-mêmes? Ils n’y songent même pas!

On leur fournit leur pensée toute faite, ainsi que leur manger, et à

meilleur marché. Pour un ou deux sous par jour, ils la trouvent dans

leur presse. Ceux, plus intelligents, qui la cherchent dans les livres,

ne se donnent pas la peine de la chercher dans la vie et prétendent que

celle-ci soit le reflet de ceux-là. Comme des vieillards précoces: leurs

membres s’ankylosent, l’esprit se pétrifie.

Dans le vaste troupeau de ces âmes ruminantes qui pâturent le passé, se

distinguait alors le groupe des cagots de la Révolution Française. Ils

avaient paru incendiaires en des temps très anciens,--à l’époque du

Seize-Mai, et quelque temps après, dans la bourgeoisie attardée. Tels

des quinquagénaires rangés et épaissis, qui se rappellent avec orgueil

qu’ils furent des mauvais sujets: ils vivaient sur le souvenir des émois

que soulevait leur hardiesse d’antan. S’ils n’avaient pas changé pour

leur miroir, le monde avait changé autour d’eux. Mais ils ne s’en

doutaient pas; ils continuaient de copier leurs modèles décrépits.

Curieux instinct d’imitation, servitude du cerveau, qui reste hypnotisé

sur un point du passé. Au lieu de chercher à suivre en sa course

Protée,--la vie changeante,--il ramasse la vieille peau d’où s’est

depuis longtemps échappé le jeune serpent. Et il voudrait l’y recoudre.

Les dévots pédantesques des Révolutions mortes prétendent que celles de

l’avenir prennent mesure sur ces tombeaux. Et ils n’admettent point

qu’une Liberté nouvelle marche d’un autre pas et franchisse les

barrières où fit halte, essoufflée, sa grand’mère de 93. Ils en veulent

davantage encore à l’irrespect des jeunes qui les dépassent qu’au

glapissement haineux des vieux qu’ils ont dépassés. Ce n’est pas sans

raison: car ces jeunes leur révèlent qu’ils sont devenus des vieux; et

ils glapissent contre eux.

Il en sera toujours ainsi. A peine quelques esprits vieillissants

permettent à la vie de poursuivre son cours, et généreusement, quand

s’éteignent leurs yeux, jouissent de l’avenir par les yeux de leurs

cadets. Mais la plupart de ceux qui, jeunes, aimèrent la liberté, en

veulent faire une cage pour les nouvelles couvées, quand eux ne peuvent

plus voler.

L’internationalisme d’aujourd’hui ne trouvait pas de plus haineux

adversaires que certains servants du culte nationaliste révolutionnaire,

à la mode de Danton ou bien de Robespierre. Eux-mêmes ne s’entendaient

pas toujours entre eux; et les gens de Danton et ceux de Robespierre,

que séparait encore l’ombre de la guillotine, avec d’aigres menaces se

traitaient d’hérétiques. Mais ils étaient d’accord pour vouer au dernier

supplice ceux qui ne croyaient point qu’on porte la liberté à la gueule

des canons, ceux qui osent confondre dans la même aversion la violence,

qu’elle soit exercée par César, par Démos, ou par ses corroyeurs. Et

fût-ce même au nom du Droit ou de la Liberté! Le masque peut changer.

Dessous, la gueule est la même.

Clerambault connaissait plusieurs de ces fanatiques. Il n’était pas

question de discuter avec eux si le Droit ou le Tortu ne se trouvaient

pas, en guerre, de plus d’un seul côté. Autant eût valu, pour un

manichéen, discuter avec la Sainte Inquisition. Les religions laïques

ont leurs grands séminaires et leurs sociétés secrètes, où se conserve

orgueilleusement le dépôt de la doctrine. Qui s’en écarte est

excommunié,--en attendant qu’il soit du passé, à son tour; alors, il

aura chance de devenir aussi un dieu; et en son nom, on excommuniera

l’avenir!

* * * * *

Mais si Clerambault n’était pas tenté de convertir ces durs

intellectuels casqués de leur étroite vérité, il en connaissait

d’autres qui n’avaient point cet orgueil de certitude: tant

s’en fallait! Ils péchaient plutôt par souplesse un peu molle et par

dilettantisme.--Arsène Asselin était un aimable Parisien, célibataire,

homme du monde, intelligent et sceptique, qu’une faute de goût choquait

dans le sentiment comme dans l’expression; comment eût-il pu se plaire

aux outrances de pensée, qui sont le bouillon de culture où se développe

la guerre? Son esprit critique et son ironie devaient l’incliner au

doute: il n’y avait pas de raison pour qu’il ne comprît point les

raisons de Clerambault!... Aussi bien s’en était-il fallu d’un cheveu

qu’il pensât comme lui. Son choix avait dépendu de circonstances

fortuites. Mais à partir du moment où il avait mis le pied dans l’autre

direction, impossible de revenir en arrière! Et plus il s’embourbait et

plus il s’obstinait. L’amour-propre français ne reconnaît jamais son

erreur, il se ferait tuer pour elle... Français ou non, combien sont-ils

dans le monde, qui auraient l’énergie de dire: «Je me suis trompé.

Allons, tout est à refaire...»--Mieux vaut nier l’évidence... «Jusqu’au

bout!»... Et crever.

Bien curieux était un pacifiste d’avant-guerre, Alexandre Mignon. Vieil

ami de Clerambault, à peu près de son âge, bourgeois, intellectuel,

universitaire, la dignité de sa vie le faisait justement respecter. Il

ne fallait pas le confondre avec les pacifistes de banquets, fleuris

d’ordres officiels et lacés de grands cordons internationaux, pour qui

la paix en palabres est, dans les années calmes, un placement de tout

repos. Il avait, pendant trente ans, sincèrement dénoncé les menées

dangereuses des politiciens et des spéculateurs véreux de son pays; il

était de la Ligue des Droits de l’Homme et avait la démangeaison de

parler, pour l’un, pour l’autre, au petit malheur! Il lui suffisait que

son client se nommât opprimé. Il ne se demandait pas si le dit opprimé

n’était pas, d’aventure, un oppresseur manqué. Sa générosité brouillonne

lui avait valu quelque ridicule, qui se conciliait avec l’estime. Il

n’en était point fâché. Un peu d’impopularité même ne lui eût pas fait

peur,--pourvu qu’il se sentît encadré par son groupe, dont l’approbation

lui était nécessaire. Il se croyait un indépendant. Il ne l’était pas.

Il était l’un des membres d’un groupe, qui était indépendant, quand tous

se tenaient ensemble. L’union fait la force, dit-on. Oui, mais elle

habitue à ne plus pouvoir se passer d’union. Alexandre Mignon en fit

l’expérience.

La disparition de Jaurès avait désorienté le groupe. Que manquât une

seule voix, qui parlait la première, toutes les autres manquaient: elles

attendaient le mot d’ordre, et nulle n’osait le donner. Incertains, au

moment où croulait le torrent, ces hommes généreux et faibles furent

entraînés par la poussée des premiers jours. Ils ne la comprenaient pas;

ils ne l’approuvaient pas; mais il n’avaient rien à y opposer. Dès la

première heure, des désertions se produisirent dans leurs rangs: elles

étaient provoquées par ces affreux rhéteurs qui gouvernaient

l’État,--les avocats démagogues, rompus à tous les sophismes de

l’idéologie républicaine: «la Guerre pour la Paix, la Paix éternelle au

bout...» (_Requiescat!_) Les pauvres pacifistes virent dans ces

artifices une occasion unique, sinon très reluisante (ils n’en étaient

pas fiers) de se tirer de l’impasse: ils se flattèrent de mettre

d’accord, par une hâblerie dont ils n’aperçurent point l’énormité, leurs

principes de paix et le fait de violence. S’y refuser, c’eût été se

livrer à la meute de la guerre: elle les eût dévorés.

Alexandre Mignon aurait eu le courage de faire face aux gueules

sanglantes, s’il avait senti près de lui sa petite communauté. Mais

seul, c’était au-dessus de ses forces. Sans se prononcer d’abord, il

laissa faire. Il souffrait. Il passa par des angoisses assez proches de

celles de Clerambault. Mais il n’en sortit pas de même. Il était moins

impulsif et plus intellectuel; pour effacer ses derniers scrupules, il

les recouvrit de raisonnements serrés. Avec l’aide de ses collègues, il

prouva laborieusement par _a_ + _b_ que la guerre était le devoir du

pacifisme conséquent. Sa Ligue avait beau jeu à relever les actes

criminels de l’ennemi; mais elle ne s’attardait pas sur ceux de son

propre camp. Alexandre Mignon entrevoyait, par instants, l’injustice

universelle. Vision intolérable... Il ferma ses volets...

A mesure qu’il s’emmaillotait dans sa logique de guerre, il lui devenait

plus difficile de s’en dépêtrer. Alors, il s’acharna comme un enfant

qui, par un acte irréfléchi de nervosité maladroite, vient d’arracher

l’aile d’un insecte. L’insecte est perdu, maintenant. L’enfant honteux,

qui souffre et qui s’irrite, se venge sur la bête et la met en pièces.

On peut juger du plaisir qu’il eut à entendre Clerambault lui faire son

_mea culpa_! L’effet fut surprenant. Mignon, déjà troublé, s’indigna

contre Clerambault. En s’accusant, Clerambault paraissait l’accuser. Il

devint l’ennemi. Nul ne fut, par la suite, plus enragé que Mignon contre

ce remords vivant.

* * * * *

Clerambault eût rencontré plus de compréhension chez quelques

politiciens. Ceux-là en savaient autant que lui et même bien davantage;

mais ils n’en dormaient pas plus mal. Depuis leur première dent gâtée,

ils avaient l’habitude des _combinazioni_, des tripotages de pensée; ils

se donnaient à bon compte l’illusion de servir leur parti, au prix de

quelque compromis: un de plus, un de moins!... Aller droit, penser

droit, était la seule chose impossible à ces êtres flasques, toujours

biaisant, qui avançaient en serpentant, qui avançaient en reculant, qui,

pour mieux assurer le succès à leur bannière, la traînaient dans la

crotte, et qui fussent montés à plat ventre au Capitole.

* * * * *

Enfin, se dissimulaient çà et là quelques esprits clairvoyants. On

devait les deviner, plus qu’on ne les voyait: car ces mélancoliques vers

luisants avaient eu soin d’éteindre leur lanterne; ils semblaient dans

les transes qu’il n’en filtrât une lueur. Certes, ils étaient dénués de

foi dans la guerre, mais sans foi contre la guerre. Fatalistes.

Pessimistes.

Clerambault constatait que, lorsque fait défaut l’énergie personnelle,

les plus hautes qualités du cœur et de l’esprit contribuent à accroître

encore la servitude publique. Le stoïcisme qui se soumet aux lois de

l’univers empêche de lutter contre celles qui sont cruelles. Au lieu de

dire au Destin:

--Non!... Tu ne passeras pas...

(S’il passe, on verra bien!)... le stoïque s’efface poliment, et dit:

--Mais entrez donc!

L’héroïsme cultivé, le goût du surhumain, de l’inhumain, se gargarise

l’âme avec les sacrifices; et plus ils sont absurdes, et plus ils sont

sublimes.--Les chrétiens d’aujourd’hui, plus généreux que leur Maître,

rendent _tout_ à César: c’est assez qu’une cause leur demande de

s’immoler, pour qu’elle leur paraisse sainte; ils offrent pieusement à

l’ignominie de la guerre la flamme de leur foi et leurs corps sur le

bûcher.--La résignation ironique et passive des peuples fait le gros

dos, accepte... «_Faut pas s’en faire_»... Et, sans doute, les siècles,

les siècles de misère ont roulé sur cette pierre. Mais la pierre s’use à

la longue, et devient boue.

* * * * *

Clerambault essaya de causer avec l’un, avec l’autre... Il se heurta

partout au même mécanisme de résistance sournoise, à demi inconsciente.

Ils étaient cuirassés de la volonté de ne pas entendre, ou, plutôt,

d’une merveilleuse non-volonté d’entendre. Aux arguments contraires leur

esprit était imperméable, comme un canard dans l’eau. Les hommes en

général sont doués, pour leur commodité, d’une faculté précieuse: ils

peuvent, au commandement, se rendre aveugles et sourds, quand il ne leur

convient pas de voir et d’ouïr; ou si, par mégarde, ils ont saisi au

passage un objet qui les gêne, ils le laissent retomber et l’oublient

aussitôt. Dans toutes les patries, combien de citoyens savaient à quoi

s’en tenir sur les responsabilités partagées de la guerre et sur le rôle

néfaste de leurs hommes politiques, mais, se dupant eux-mêmes,

feignaient de n’en savoir rien et y réussissaient!

Si chacun se fuyait à toutes jambes, on imagine qu’il fuyait encore

mieux ceux qui voulaient, comme Clerambault, l’aider à se rattraper!

Afin de s’esquiver, des hommes intelligents, sérieux, honorables, ne

rougissaient pas d’user des petites ruses employées par la femme ou

l’enfant qui veut avoir raison. Dans la peur d’une discussion qui eût pu

les troubler, ils sautaient sur le premier mot maladroit de

Clerambault, l’isolaient du contexte, au besoin le maquillaient, et

s’enflammaient dessus, faisaient la grosse voix, les yeux sortant de la

tête, paraissant indignés et finissant par l’être, sincèrement, à

crever;--répétaient _mordicus_, même après la preuve faite;--obligés de

la reconnaître, partaient, claquant les portes: «Et en voilà

assez!»--deux jours après, ou dix, reprenaient l’argument effondré,

comme si de rien n’était.

Quelques-uns, plus perfides, provoquaient l’imprudence qui devait leur

servir, poussaient avec bonhomie Clerambault à dire plus qu’il ne

voulait, et soudain, explosaient. Les plus bienveillants l’accusaient de

manquer de bon sens. («Bon» veut dire: «c’est le mien!»)

Il y avait aussi les beaux parleurs, qui, n’ayant rien à craindre d’une

joute de mots, acceptaient l’entretien, se flattaient de ramener l’égaré

au bercail. Ils ne discutaient pas le fond de sa pensée, mais son

opportunité; ils faisaient appel aux bons sentiments de Clerambault:

--«Certainement, certainement, vous avez raison, au fond; au fond, je

pense comme vous, je pense _presque_ comme vous; je vous comprends, cher

ami... Mais, cher ami, prenez garde, évitez de troubler les consciences

des combattants! Toute vérité n’est pas bonne à dire,--du moins, pas

tout de suite. La vôtre sera très belle... dans cinquante ans. Il ne

faut pas devancer la nature; il faut attendre...»

--«Attendre que soient lassés l’appétit des exploiteurs et la bêtise des

exploités? Comment ne comprennent-ils pas que la pensée clairvoyante des

meilleurs qui abdique au profit de la pensée aveugle des plus grossiers,

va droit contre les plans de la nature qu’ils prétendent suivre, et

contre le destin historique, sous lequel ils mettent leur point

d’honneur à s’aplatir? Est-ce respecter les desseins de la nature

qu’étouffer une partie de sa pensée, et la plus haute? Cette conception

qui élague de la vie ses forces les plus hardies, pour la plier aux

passions de la multitude, conduirait à supprimer l’avant-garde et à

laisser le gros de l’armée sans direction... La barque penche;

m’empêcherez-vous de me porter de l’autre côté pour faire contrepoids?

Et faudra-t-il que nous nous mettions tous du côté où l’on penche? Les

idées avancées sont le contrepoids, voulu par la nature, au lourd passé

qui s’obstine. Sans elles, la barque sombre.--Quant à l’accueil qui leur

sera fait, c’est question accessoire. Qui les dit peut s’attendre à être

lapidé. Mais, qui, les pensant, ne les dit point, se déshonore. Il est

comme le soldat chargé d’un message périlleux dans la bataille. A-t-il

la liberté de s’y soustraire?...»

Alors, quand ils voyaient que la persuasion était sans prise sur

Clerambault, ils démasquaient leurs batteries et le taxaient violemment

d’orgueil ridicule et criminel. Ils lui demandaient s’il se croyait plus

intelligent que tous, pour opposer son jugement à celui de la nation.

Sur quoi pouvait-il fonder cette monstrueuse confiance? Le devoir est

d’être humble et de se tenir modestement à sa place dans la communauté.

Le devoir est de s’incliner, après qu’elle a parlé et--qu’on y croie ou

non--d’exécuter ses ordres. Malheur à l’insurgé contre l’âme de son

peuple! Avoir raison contre elle, c’est avoir tort. Et le tort est un

crime, à l’heure de l’action. La République veut que ses fils lui

obéissent.

--La République ou la Mort! disait ironiquement Clerambault. Beau pays

de liberté! Libre, oui, parce qu’il a toujours eu et qu’il aura toujours

des âmes comme la mienne, qui se refusent à subir un joug que leur

conscience désavoue. Mais quelle nation de tyrans! Ah! nous n’avons pas

gagné à prendre la Bastille! Naguère, on encourait la prison

perpétuelle, quand on se permettait de penser autrement que le

prince,--le bûcher, quand on pensait autrement que l’Église. A présent,

il faut penser comme quarante millions d’hommes, il faut les suivre dans

leurs contradictions frénétiques, hurler un jour: «A bas l’Angleterre!»

demain: «A bas l’Allemagne!» après-demain: «A bas l’Italie!»... pour

recommencer, la semaine d’après, acclamer aujourd’hui un homme ou une

idée, qu’on insultera le lendemain; et celui qui refuse, il risque le

déshonneur, ou le coup de revolver! Ignoble servitude! la plus honteuse

de toutes!... Et de quel droit cent hommes, mille hommes, un ou quarante

millions, exigent-ils que je renie mon âme? Chacun d’eux n’en a qu’une,

comme moi. Quarante millions d’âmes ensemble ne font trop souvent qu’une

âme qui s’est, quarante millions de fois, reniée...--Je pense ce que je

pense. Pensez ce que vous pensez! La vérité vivante ne peut naître que

de l’équilibre des pensées opposées. Pour que les citoyens respectent la

cité, il faut que la cité respecte les citoyens. Chacun d’eux a son âme.

C’est son droit. Et le premier devoir est de ne la point trahir... Je ne

me fais pas illusion, je n’attribue pas à ma conscience une importance

exagérée dans l’univers de proie. Mais si peu que nous soyons et si peu

que nous fassions, il faut le faire et l’être. Chacun peut se tromper.

Mais qu’il se trompe ou non, il doit être sincère. L’erreur sincère

n’est pas le mensonge, elle est l’étape vers la vérité. Le mensonge est

d’en avoir peur et de vouloir l’étouffer. Quand vous auriez mille fois

raison contre une erreur sincère,--en recourant à la force pour

l’écraser, vous commettez le plus odieux des crimes contre la raison

même. Si la raison est persécutrice et l’erreur persécutée, je suis pour

la persécutée. Car l’erreur est un droit égal à la vérité... Vérité,

Vérité... La vérité c’est de chercher toujours la vérité. Respectez les

efforts de ceux qui peinent à sa poursuite. Outrager l’homme qui se

fraye durement un sentier, persécuter celui qui veut--et ne pourra

peut-être--trouver au progrès humain des voies moins inhumaines, c’est

faire de lui un martyr. Votre chemin est le meilleur, le seul bon,

dites-vous? Suivez-le donc, et laissez-moi suivre le mien! Je ne vous

oblige point à le prendre. Qu’est-ce qui vous irrite? Avez-vous peur que

j’aie raison?

* * * * *

Clerambault se décida à revoir encore Perrotin. Malgré le sentiment de

pitié attristée que lui avait laissé sa dernière entrevue, il comprenait

mieux maintenant son attitude ironique et prudente à l’égard du monde.

S’il n’avait plus beaucoup d’estime pour le caractère de Perrotin, il

gardait entière son admiration pour la haute raison du vieux savant; il

continuait d’y voir un guide qui l’aiderait à faire en lui la lumière.

On ne peut dire que Perrotin se montra enchanté de revoir Clerambault.

Il était trop fin pour n’avoir pas gardé un souvenir désagréable de la

petite lâcheté qu’il lui avait fallu, l’autre jour, non seulement

commettre (ce n’eût été rien! il y était habitué...), mais reconnaître

tacitement, sous le regard d’un témoin incorruptible. Il prévoyait une

discussion; et il avait horreur des discussions avec des gens

convaincus. (Il n’y a plus de plaisir! Ils prennent tout au

sérieux!...)--Mais il était très poli, faible, assez bon d’ailleurs,

incapable de se refuser, quand on le prenait d’assaut. Il tenta

d’esquiver d’abord les questions sérieuses; puis, quand il vit que

Clerambault avait vraiment besoin de lui, et que peut-être il lui

éviterait quelque imprudence, il consentit, avec un soupir, à sacrifier

sa matinée.

Clerambault exposa le résultat de ses démarches. Il se rendait compte

que le monde actuel obéissait à une foi différente de la sienne. Il

l’avait servie et partagée cette foi; aujourd’hui encore, il était assez

juste pour lui reconnaître une certaine grandeur, une beauté certaine.

Mais depuis les dernières épreuves, il en avait vu aussi l’absurdité et

l’horreur; il s’en était détaché, et il avait dû épouser un autre idéal,

qui fatalement le mettait aux prises avec le premier. Cet idéal,

Clerambault l’exprima en traits brefs et passionnés; et il demanda à

Perrotin de lui dire s’il le trouvait vrai ou faux. Mais clairement,

franchement, en laissant de côté toute forme de politesse, tout

ménagement. Et Perrotin, frappé du sérieux tragique de Clerambault,

changea complètement de ton, se mit au diapason.

--Enfin, est-ce que j’ai tort? demandait Clerambault, angoissé. Je vois

bien que je suis seul; mais je ne puis autrement. Dites-moi, sans

m’épargner: ai-je tort de penser ce que je pense?

Perrotin répondit gravement:

--Non, mon ami, vous avez raison.

--Alors, je dois combattre l’erreur meurtrière des autres?

--Cela, c’est une autre affaire.

--Si j’ai la vérité, est-ce pour la trahir?

--La vérité, mon pauvre ami?... Non, ne me regardez pas ainsi! Vous

croyez que je vais dire comme l’autre: «Qu’est-ce que la vérité?»... Je

l’aime, comme vous, et peut-être, depuis plus longtemps que vous... La

Vérité, mon ami, est plus haute et plus vaste que vous, que nous, que

tous ceux qui ont vécu, qui vivent et qui vivront. En croyant servir la

Grande Déesse, nous ne servons jamais que les _Dî minores_, les saints

des chapelles latérales, que la foule tour à tour adule et délaisse.

Celui en l’honneur de qui le monde d’aujourd’hui s’égorge ou se mutile

avec une frénésie de Corybante, ne peut évidemment plus être le vôtre ni

le mien. L’idéal de la patrie est un grand dieu cruel, qui laissera dans

l’avenir l’image d’un Cronos croquemitaine ou de son fils l’Olympien que

Christ a dépassé. Votre idéal d’humanité est l’échelon supérieur,

l’annonce du dieu nouveau. Et ce dieu sera lui-même plus tard détrôné

par un autre plus haut encore qui embrassera plus d’univers. L’idéal et

la vie ne cessent d’évoluer. Ce devenir constant est, pour un esprit

libre, le véritable intérêt du monde.--Mais si l’esprit peut impunément

brûler les étapes, dans le monde des faits on avance pas à pas; et, en

toute une vie, c’est à peine si l’on gagne quelques pouces de terrain.

L’humanité traîne la jambe. Votre tort, votre seul tort, est d’être en

avance sur elle, d’une ou plusieurs journées. Mais ce tort est de ceux

qu’on pardonne le moins... Non sans raison, peut-être. Quand un idéal

vieillit, comme celui de la patrie, avec la forme de société qui en

dépend étroitement, il s’exaspère et jette un feu forcené; la moindre

atteinte à sa légitimité le rend féroce: car en lui-même déjà le doute

est entré. Ne vous y trompez pas! Ces millions d’hommes qui

s’assassinent, au nom de la patrie, n’ont plus la jeune foi de 1792 ou

de 1813, bien qu’elle fasse aujourd’hui plus de ruines et de fracas.

Beaucoup de ceux qui meurent et même de ceux qui font tuer sentent, au

fond d’eux, l’horrible morsure du doute. Mais, pris dans l’engrenage et

trop faibles pour en sortir, ou même pour concevoir une voie de salut,

ils se bandent les yeux et se jettent dans l’abîme, en affirmant avec

désespoir leur foi blessée. Ils y jetteraient surtout, par fureur de

vengeance inavouée, ceux qui, par leurs paroles ou par leur attitude,

ont mis le doute en eux. Vouloir arracher leur illusion à ceux qui

meurent pour elle, c’est vouloir les faire mourir deux fois.

Clerambault tendit la main, pour l’arrêter.

--Ah! vous n’avez pas besoin de me dire ce qui me torture. Croyez-vous

que je ne sente pas l’angoisse d’ébranler des âmes infortunées? Épargner

la foi des autres, ne pas scandaliser un seul de ces petits... Dieu!

Mais comment faire? Aidez-moi à sortir de ce dilemme: ou laisser faire

le mal, laisser les autres se perdre,--ou risquer de leur faire mal, les

blesser dans leur foi, se faire haïr d’eux en tentant de les sauver.

Quelle est la loi?

--Se sauver soi-même.

--Me sauver, c’est me perdre, si c’est au prix des autres. Si nous ne

faisons rien pour eux,--(vous, moi, tous les efforts ne sont pas de

trop)--la ruine est imminente pour l’Europe, pour le monde...

Perrotin, bien tranquille, les deux coudes appuyés sur les bras du

fauteuil, les mains jointes sur son bedon bouddhique et se tournant les

pouces, regarda Clerambault avec bonhomie, hocha la tête et dit:

--Votre cœur généreux, votre sensibilité d’artiste vous abusent,

heureusement, mon ami. Le monde n’est pas près de finir. Il en a vu bien

d’autres! Et il en verra d’autres. Ce qui se passe aujourd’hui est

certes fort pénible, mais anormal, non pas. La guerre n’a jamais empêché

la terre de tourner, ni la vie d’évoluer. C’est même l’une des formes de

son évolution. Permettez à un vieux savant, philosophe, d’opposer à

votre saint Homme de douleur l’inhumanité calme de sa pensée. Peut-être

y trouverez-vous, malgré tout, un bienfait.--Cette crise qui vous

épouvante, cette grande mêlée, n’est rien de plus, en somme, qu’un

simple phénomène de systole, une contraction cosmique, tumultueuse et

ordonnée, analogue aux plissements de la croûte terrestre, accompagnés

de tremblements destructeurs. L’humanité se resserre. Et la guerre est

son séisme. Hier, c’étaient, dans chaque nation, les provinces en

guerre; avant-hier, dans chaque province, les villes. Maintenant que

les unités nationales sont accomplies, une unité plus vaste s’élabore.

Il est évidemment regrettable que ce soit par la violence. Mais c’est le

moyen naturel. Du mélange détonant des éléments qui se heurtent, un

nouveau corps chimique va naître. Sera-ce l’Occident, ou l’Europe? Je ne

sais. Mais, sûrement, le composé sera doué de propriétés nouvelles, plus

riches que les composants. On n’en restera pas là. Si belle que soit la

guerre à laquelle nous assistons... (Je vous demande pardon! Belle aux

yeux de l’esprit, pour qui la souffrance n’est plus)... de plus belles,

encore, de plus amples se préparent. Ces bons enfants de peuples, qui

s’imaginent qu’ils édifient à coups de canon la paix éternelle!... Il

faut d’abord attendre que l’univers entier ait passé par la cornue. La

guerre des deux Amériques, celle du nouveau Continent et du Continent

Jaune, puis celle du vainqueur et du reste de la terre... voilà de quoi

nous occuper encore pendant quelques siècles! Et je n’ai pas très bonne

vue, je n’aperçois pas tout. Naturellement, chacun de ces chocs aura

pour contrecoup de bonnes guerres sociales. Quand tout sera effectué,

dans une dizaine de siècles, (je serais porté à croire que ce sera

pourtant plus rapide qu’il ne semble d’après la comparaison avec le

passé, car le mouvement s’accélère dans la chute), on parviendra sans

doute à une synthèse un peu appauvrie: nombre des éléments constitutifs,

les meilleurs et les pires, seront détruits en route, les premiers trop

délicats pour résister aux intempéries, les seconds trop malfaisants et

décidément irréductibles. Ce seront les fameux États-Unis de la terre;

leur union sera d’autant plus solide que, comme il est probable,

l’humanité se trouvera menacée par un danger commun: les canaux de Mars,

le dessèchement de la planète, refroidissement, peste mystérieuse, le

pendule d’Edgar Poë, la vision de la mort fatale descendant sur le

genre humain... Que de belles choses on verra! Dans ces angoisses

suprêmes, le génie de l’Espèce, surexcité. Au reste, peu de liberté. La

multiplicité humaine, sur le point de disparaître, se fera déjà Unité de

volonté. (N’y tend-on pas dès à présent?) Ainsi s’effectuera, sans

brusque mutation, la réintégration du complexe à l’un, de la Haine à

l’Amour du vieil Empédocle.

--Et après?

--Après? On recommencera, sans doute, après un stage. Un jeune cycle. Un

nouveau Kalpa. Sur la roue reforgée, le monde se remettra à tourner.

--Et le mot de l’énigme?

--Les Hindous répondraient: «Çivâ». Çivâ qui détruit et qui crée. Qui

crée et qui détruit.

--Quel effroyable rêve!

--Affaire de tempérament. La sagesse affranchit. Pour les Hindous,

Bouddhâ délivre. Pour mon compte, la curiosité m’est un suffisant

adjuvant.

--Elle ne l’est pas pour moi. Et je ne puis non plus me contenter de la

sagesse du Bouddhâ égoïste, qui se libère, en abandonnant les autres. Je

connais comme vous les Hindous. Je les aime. Même chez eux, Bouddhâ n’a

point dit le dernier mot de la sagesse. Souvenez-vous de ce Bodhisattvâ,

du Maître de la Pitié, qui a fait le serment de ne pas devenir Bouddhâ,

de ne pas se réfugier dans le Nirvâna libérateur, avant d’avoir guéri

tous les maux, racheté tous les crimes, consolé toutes les douleurs!

Perrotin se pencha vers le visage douloureux de Clerambault, avec un bon

sourire, lui tapota affectueusement la main, et dit:

--Mon cher Bodhisattvâ, qu’est-ce que vous voulez faire? Qu’est-ce que

vous voulez sauver?

--Oh! je sais bien, dit Clerambault, baissant la tête, je sais bien le

peu que je suis, je sais bien le peu que je puis, l’inanité de mes vœux

et de mes protestations. Ne me croyez pas si vain! Mais qu’y puis-je, si

mon devoir me commande de parler?

--Votre devoir est de faire ce qui est utile et raisonnable; il ne peut

être de vous sacrifier en vain.

--Et que savez-vous de ce qui est en vain? Êtes-vous sûr d’avance du

grain qui germera et de celui qui pourrira, stérile? Est-ce une raison

pour ne pas semer? Quel progrès eût jamais été accompli, si celui qui en

portait le germe s’était arrêté, terrifié, devant le bloc énorme et prêt

à l’écraser, de la routine du passé?

--Je comprends que le savant défende la vérité qu’il a trouvée. Mais

vous, cette action sociale, est-ce bien votre mission? Poète, gardez vos

rêves, et que vos rêves vous gardent!

--Avant d’être poète, je suis homme. Tout honnête homme a une mission.

--Vous portez en vous des valeurs de l’esprit trop précieuses. C’est un

meurtre de les sacrifier.

--Oui, vous laissez le sacrifice aux petites gens, qui n’ont pas

grand’chose à perdre...

Il se tut un moment et reprit:

--Perrotin, j’ai souvent pensé: nous ne faisons pas notre devoir. Nous

tous, hommes de pensée, artistes... Pas seulement aujourd’hui. Depuis

longtemps. Depuis toujours. Nous avons en nous une part de vérité, des

lueurs, que nous réservons prudemment. J’en ai eu, plus d’une fois, le

remords obscur. Mais alors, je craignais de regarder. L’épreuve m’a

appris à voir. Nous sommes des privilégiés; et cela nous crée des

devoirs. Nous ne les remplissons pas. Nous avons peur de nous

compromettre. L’élite de l’esprit est une aristocratie, qui prétend

succéder à celle du sang; mais elle oublie que celle-ci commença par

payer de son sang ses privilèges. Depuis des siècles, l’humanité entend

beaucoup de paroles de sagesse; mais elle voit rarement des sages se

sacrifier. Cela ne ferait pourtant pas de mal au monde qu’on en vît

quelques-uns, comme aux temps héroïques, mettre leur vie pour enjeu de

leur pensée. Rien de fécond ne peut être créé, sans le sacrifice. Pour

que les autres croient, il faut croire soi-même, il faut prouver qu’on

croit. Il ne suffit pas qu’une vérité soit, pour que les hommes la

voient. Il faut qu’elle ait la vie. Cette vie, nous pouvons, nous devons

la lui donner:--la nôtre. Sinon, toutes nos pensées ne sont que des jeux

de dilettantes, un théâtre, qui n’a droit qu’à des applaudissements de

théâtre. Les hommes qui font avancer l’humanité sont ceux qui lui font

de leur vie un marchepied. C’est par là que l’emporte sur nos grands

hommes le fils du charpentier de Galilée. L’humanité a su faire la

différence entre eux et le Sauveur.

--L’a-t-il sauvée?...

«_Lorsque Jahvé Sébaot l’a résolu,_

_Les peuples travaillent pour le feu._»

--Votre cercle de feu est le suprême épouvantement. L’homme n’existe que

pour le briser, pour tâcher d’en sortir, d’être libre.

--Libre? fit Perrotin, avec son tranquille sourire.

--Libre! Le plus haut bien, aussi exceptionnel que le nom est commun.

Aussi exceptionnel que le vrai beau, que le vrai bien. Libre, j’entends

celui qui peut se dégager de soi, de ses passions, de ses instincts

aveugles, et de ceux du milieu, et de ceux du moment, non pas pour obéir

à sa raison, comme on dit,--(la raison, au sens où vous l’entendez, est

un leurre, c’est une autre passion, durcie, intellectualisée, et, par ce

fait, fanatisée),--mais pour tâcher de voir par-dessus les nuages de

poussière qui s’élèvent des troupeaux sur la route du présent, pour

embrasser l’horizon, afin de situer ce qui passe, dans l’ensemble des

choses et l’ordre universel.

--Et donc, dit Perrotin, pour s’assimiler ensuite aux lois de l’univers.

--Non, répliqua Clerambault; pour s’opposer à elles en pleine

conscience, si elles sont contraires au bonheur et au bien. Car c’est en

cela même que consiste la liberté, que l’homme libre est à soi seul une

loi de l’univers, loi consciente, seule chargée de faire contrepoids à

l’écrasante machine, à l’Automate de Spitteler, à l’Ananké d’airain. Je

vois l’Être universel, aux trois quarts engagé encore dans la glaise, ou

l’écorce, ou la pierre, et subissant les implacables lois de la matière

où il est incrusté. Il n’a que le regard et le souffle qui sont

libres.--«J’espère», dit le regard. Et le souffle dit: «Je veux». Et

soutenu par eux, il cherche à se dégager. Le regard, le souffle, c’est

nous, c’est l’homme libre.

--Le regard me suffit, dit doucement Perrotin.

Clerambault répondit:

--Si je n’ai le souffle, je meurs.

* * * * *

Entre les paroles et l’acte, il s’écoule du temps, chez un homme de

pensée. Même l’action décidée, il trouve des prétextes pour la remettre

au lendemain. Il voit trop bien ce qui va suivre, les luttes et les

peines; et pour quel résultat? Afin de tromper son inquiétude, il se

dépense en paroles énergiques, seul ou avec les intimes. Il se donne

ainsi, à bon compte, l’illusion d’agir. Mais il n’y croit pas, au fond;

il attend, comme Hamlet, que l’occasion le force.

Clerambault, si brave dans ses discours à l’indulgent Perrotin, retrouva

ses hésitations, à peine rentré chez lui. Sa sensibilité, affinée par le

malheur, percevait les émotions des êtres qui l’entouraient; elle lui

faisait imaginer le désaccord que ses paroles soulèveraient entre sa

femme et lui. Bien plus, il ne se sentait pas sûr de l’assentiment de sa

fille; il n’eût su dire pourquoi; mais il craignait d’en faire

l’épreuve. Le risque était pénible pour un cœur affectueux...

Sur ces entrefaites, un docteur de ses amis lui écrivit qu’il avait dans

son service d’hôpital un grand blessé, qui avait participé à l’offensive

de Champagne et connu Maxime. Clerambault se hâta d’aller le voir.

Il trouva sur un lit un homme sans âge, ligoté comme une momie, couché

sur le dos, immobile, sa maigre figure de paysan tannée, ridée, au grand

nez, au poil gris, émergeant de bandelettes blanches. L’avant-bras

droit, dégagé, appuyait sur le drap une main rude et déformée; au

médius, une phalange manquait;--mais ceci ne comptait point: c’était une

blessure de paix.--Sous les sourcils en broussaille, les yeux étaient

calmes et clairs. On ne s’attendait point à trouver cette lumière grise

dans ce visage brûlé.

Clerambault s’approcha, s’informa de son état. L’homme d’abord remercia,

poliment, sans donner de détails, comme si ce n’était pas la peine de

parler de soi:

--Je vous remercie bien, Monsieur. Ça va bien, ça va bien...

Mais Clerambault insistait affectueusement; et les yeux gris ne furent

pas longtemps à voir qu’il y avait dans les yeux bleus penchés sur eux

quelque chose de plus que la curiosité.

--Mais où êtes-vous blessé? demandait Clerambault.

--Oh bien! Monsieur, ça serait trop long à raconter. Il y en a un peu

partout.

Et, pressé de questions:

--Il y en a ici et là. Partout où il y a de la place. Je suis pourtant

pas bien gros. Jamais j’aurais pensé qu’il y avait dans l’corps tant

d’place...

Clerambault finit par savoir qu’il avait reçu une vingtaine de

blessures,--exactement dix-sept. Il avait été littéralement arrosé (il

disait «entrelardé») par un shrapnell.

--Dix-sept blessures! s’exclamait Clerambault.

L’homme rectifia:

--Pour dire vrai, j’en ai plus qu’une dizaine.

--Les autres sont guéries?

--On m’a coupé les jambes.

Clerambault fut si saisi qu’il en oubliait presque l’objet de sa visite.

Tant de misères! Mon Dieu! Qu’est-ce que la nôtre, cette goutte dans la

mer!... Il mit la main sur la main rude, il la serra. Les yeux calmes de

l’homme faisaient le tour de Clerambault; ils virent le crêpe du

chapeau; il dit:

--Vous avez eu aussi des malheurs?

Clerambault se ressaisit.

--Oui, dit-il. Vous avez connu, n’est-ce pas, le sergent Clerambault?

--Sûrement, je l’ai connu.

--C’était mon fils.

Le regard s’apitoya.

--Ah! mon pauvre Monsieur!... Sûrement que je l’ai connu, votre brave

petit gars! Nous avons été ensemble pendant près d’une année. Et ça

compte, cette année-là! Pendant des jours, des jours, terrés, comme des

taupes, dans le même trou... Ah! on a bien partagé la misère ensemble...

--Il a beaucoup souffert?

--Dame, Monsieur, c’était dur, quelquefois. Le petit a eu du mal.

Surtout au commencement. N’était pas accoutumé. Nous, ça nous

connaissait.

--Vous êtes de la campagne?

--J’étais valet de ferme. On vit de la vie des bêtes; on vit un peu

comme les bêtes... Quoique, Monsieur, à vrai dire, l’homme, au temps

d’aujourd’hui, traite l’homme pire que les bêtes... «_Soyez bons pour

les animaux_»: il y avait, dans notre tranchée, un farceur qui avait

accroché cette pancarte... Mais ce qui n’est pas bon pour eux est assez

bon pour nous... Ça va bien... Je ne me plains pas. C’est comme ça. Et

quand y faut, y faut. Mais le petit sergent, on voyait qu’il n’avait pas

l’habitude. Tout, la pluie et la boue et la méchanceté, et surtout la

saleté, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on mange, et sur soi, la

vermine... Au commencement, des fois, je l’ai vu près de pleurer. Alors

j’allais l’aider, le blaguer, le remonter,--mais sans faire semblant,

car il était fier, le petit, voulait pas être aidé!--mais était bien

content de l’être, tout de même. Et moi pareillement. On a besoin de se

serrer. Finalement, il était devenu aussi endurant que moi; à son tour,

m’a aidé. Et ne se plaignait jamais. Même qu’on riait ensemble. Car il

faut bien qu’on rie: il n’y a pas de malheur qui tienne! Ça venge de la

guigne.

Clerambault écoutait, oppressé. Il demanda:

--Alors, il était moins triste, à la fin?

--Oui, Monsieur. L’était ben résigné. On l’était tous, d’ailleurs. On ne

sait pas comment que ça se fait: on se lève à peu près tous du même

pied, chaque jour; on se ressemble pourtant pas; mais on finit par

ressembler aux autres plus qu’à soi. C’est mieux, on a moins de mal, on

se sent moins, on est un tas... N’y a que pour les permissions. Après,

ceux qu’en reviennent,--ainsi, tout justement, le petit sergent, quand

il est retourné pour la dernière fois...--c’est mauvais, ça ne va

plus...

Clerambault, le cœur serré, dit précipitamment:

--Ah! quand il est revenu?...

--Il était ben oppressé. Jamais je ne l’avais vu si défait que ce

jour-là...

Une expression de douleur se peignit sur les traits de Clerambault. A un

geste qu’il fit, le blessé, qui regardait le plafond en parlant, tourna

les yeux vers lui, vit et comprit sans doute, car il ajouta:

--Mais il s’est remis, après.

Clerambault, de nouveau, prit la main du malade:

--Dites-moi ce qu’il vous a dit. Racontez-moi bien tout.

L’homme hésita et dit:

--Je ne me rappelle plus très bien.

Il ferma les yeux et resta immobile. Penché sur lui, Clerambault tâchait

de voir ce que voyaient ces yeux sous leurs volets.

* * * * *

... Nuit sans lune. Air glacé. Du fond du boyau creux, on voyait le ciel

froid et les étoiles figées. Des balles claquaient sur le sol dur.

Accroupis dans la tranchée, les genoux sous le menton, Maxime et son

compagnon, côte à côte, fumaient. Le petit venait de rentrer de Paris,

dans la journée.

Il était accablé. Il ne répondait pas aux questions: il se clôturait

dans un mutisme farouche. L’autre l’avait laissé toute l’après-midi

cuver sa peine; il le guettait du coin de l’œil et, dans l’obscurité,

sentant le moment venu, il s’était approché. Il savait que le petit, de

lui-même, allait parler. Le ricochet d’une balle, au-dessus de leur

tête, fit s’ébouler une motte de terre glacée.

--Hé! le fossoyeur, dit l’autre. T’es trop pressé!

--Autant que ce soit fini, dit Maxime, puisqu’ils le veulent tous!

--Pour faire plaisir aux Boches, tu veux donner ta peau? T’en as de la

bonté!

--Il n’y a pas que les Boches. Ils mettent tous la main à la fosse.

--Qui?

--Tous. Ceux de là-bas, d’où je viens, ceux de Paris, les amis, les

parents, les vivants, ceux de l’autre bord. Nous, nous sommes déjà

morts.

Il y eut un silence. Le jet d’un projectile ululait dans le ciel. Le

compagnon aspira une bouffée:

--Alors, ça n’a pas été, mon petit, là-bas? Je m’en doutais!...

--Pourquoi?

--Quand l’un peine et l’autre pas, on n’a rien à se dire.

--Ils souffrent aussi, pourtant.

--Mais c’est pas le même pain. Tu as beau être malin, tu n’expliqueras

jamais à qui ne l’a pas eu ce que c’est qu’une rage de dents. Va donc

leur faire comprendre, à ceux qui couchent dans leur lit, ce qui se

passe ici!... C’est pas nouveau pour moi. Pas besoin d’être en guerre!

J’ai vu ça, toute ma vie. Tu crois que, quand je peinais sur la terre et

que je suais toute la graisse de mes os, les autres s’en inquiétaient?

C’est pas qu’ils soyent mauvais. Ni mauvais ni bons. A peu près comme

tout le monde. Peuvent pas se rendre compte. Pour comprendre, il faut

prendre. Prendre la tâche. Prendre la peine. Sinon--et c’est non, mon

gars--il n’y a qu’à se résigner. N’essaie pas d’expliquer. Le monde est

comme il est; on n’y peut rien changer.

--Ce serait trop affreux. Ce ne serait plus la peine de vivre.

--Pourquoi diantre? Moi, je l’ai bien supporté. Tu vaux pas moins que

moi. Tu es plus intelligent; tu peux apprendre. Supporter, ça s’apprend.

Tout s’apprend. Et puis, supporter ensemble, c’est pas tout à fait un

plaisir, mais c’est plus tout à fait une peine. C’est d’être seul qu’est

le plus dur. Tu n’es pas seul, mon petit.

Maxime le regarda en face, et dit:

--C’est là-bas que je l’étais. Je ne le suis plus, ici...

* * * * *

Mais l’homme aux yeux fermés, étendu sur le lit, ne dit rien de ce qu’il

avait revu. Rouvrant tranquillement les yeux, il retrouva le regard

angoissé du père, qui le suppliait de parler.

Alors, avec une gauche et affectueuse bonhomie, il tâcha d’expliquer

que, si le petit était triste, c’était probablement d’avoir laissé les

siens, mais qu’_on_ l’avait remonté. _On_ comprenait sa peine. Quoique,

pour ce qui était de lui, le stropiat, il n’avait jamais eu de père;

mais quand il était enfant, il imaginait, pour ceux qui en ont un,

quelle chance ça devait être...

--Alors, je me suis permis... je lui ai parlé, Monsieur, comme si moi,

j’étais vous... Le petit s’est calmé. Il a dit que, tout de même, on

devait une chose à cette garce de guerre: c’est qu’elle avait montré

qu’on est bien des pauvres gens sur terre qui ne se connaissaient pas,

qui sont faits de même matière. On se dit bien qu’on est des frères, des

fois, sur les affiches, ou encore dans le sermon; seulement, on n’y

croit pas! Pour le savoir, faut avoir bien trimé ensemble... Alors, il

m’a embrassé.

Clerambault se leva, et, courbé sur le visage emmailloté, embrassa la

joue râpeuse du blessé.

--Dites-moi ce que je puis faire pour vous, demanda-t-il.

--Vous êtes bien bon, Monsieur. Y a plus grand chose à faire. Je suis

fini, quasiment. Sans jambes, un bras cassé, plus trop rien de bien

sain... à quoi je puis servir? D’ailleurs, il n’est pas dit encore que

je m’en tire. Ça sera comme ça pourra. Si je pars, bon voyage! Si je

reste, y a qu’à attendre. Y aura toujours des trains.

Clerambault admirait sa patience. L’autre répétait son refrain:

--J’ai coutumance. Patient, y a pas de mérite, quand on ne peut

autrement!... Et puis, ça nous connaît! Un peu plus, un peu moins... La

guerre, c’est toute la vie.

Clerambault s’aperçut que, dans son égoïsme, il ne lui avait rien

demandé encore de sa vie; il ne savait même pas son nom.

--Mon nom? Ah! il est bien seyant! Courtois Aimé, que je m’appelle...

Aimé, c’est le petit nom. Pour un qui a la guigne, ça me va comme un

gant... Et Courtois, par là-dessus. Vlà un joli coco!... J’ai pas connu

les miens. Je suis Enfant Assisté. Le nourricier de l’Assistance, un

métayer de Champagne s’est chargé de mon dressage. Il s’y entendait, le

bonhomme!... J’ai été bien façonné. Au moins, j’ai su de bonne heure ce

qui m’attendait dans la vie. Ah! il a plu dans mon écuelle!...

Là-dessus, il raconta en quelques phrases brèves, sèches, sans émotion,

la série de malchances qui composaient sa vie: mariage avec une fille

comme lui, sans le sou, «la faim qui marie la soif», des maladies, des

morts, bataille contre la nature,--ça ne serait encore rien, si l’homme

n’y mettait du sien... _Homo homini... homo_... Toute l’injustice

sociale qui pèse sur ceux d’en bas.--Clerambault ne pouvait cacher sa

révolte, en l’entendant. Aimé Courtois ne s’émouvait point. C’est ainsi,

c’est ainsi. Toujours c’était ainsi. Les uns sont faits pour pâtir. Les

autres, non. Pas de montagnes sans vallées. La guerre lui paraissait

imbécile. Mais il n’eût pas remué un doigt pour l’empêcher. Il y avait,

dans sa façon, la passivité fataliste du peuple, qui, sur le sol des

Gaules, se voile d’ironique insouciance, le «Faut pas s’en faire!» des

tranchées.--Et il y avait aussi cette mauvaise honte des Français, qui

n’ont peur de rien tant que du ridicule et risqueraient vingt fois la

mort pour une absurdité, et par eux jugée telle, plutôt que la raillerie

pour un acte de bon sens inaccoutumé. S’opposer à la guerre, autant

vouloir s’opposer au tonnerre! Quand il grêle, rien à faire qu’à tâcher,

si l’on peut, de couvrir ses châssis, et puis après, à faire le tour de

la récolte ruinée. Et l’on recommencera, jusqu’à la prochaine grêle,

jusqu’à la prochaine guerre, jusqu’à la fin des temps. «Faut pas s’en

faire!»... L’idée ne lui venait pas que l’homme pût changer l’homme.

Clerambault s’irritait sourdement de cette résignation héroïque et

imbécile, qui peut faire, à juste titre, l’enchantement des classes

privilégiées: car elles lui doivent de subsister,--mais qui fait de la

race humaine et de son effort millénaire un tonneau des Danaïdes,

puisque tout son courage, ses vertus, ses labeurs se dépensent à bien

mourir... Mais quand ses yeux se reportaient sur le tronçon d’homme

étendu devant lui, une infinie pitié l’étreignait. Que pouvait-il faire,

que pouvait-il vouloir, cet Homme de misère, ce symbole du peuple

sacrifié, mutilé? Tant de siècles qu’il souffre et saigne sous nos yeux,

sans que nous, ses frères plus heureux, nous lui donnions, que de loin,

quelque éloge négligent qui ne trouble point notre quiétude et l’engage

à continuer! Quelle aide lui apportons-nous? A défaut de notre action,

même pas notre parole. Ces loisirs de la pensée, que nous devons à ses

sacrifices, nous en gardons pour nous le fruit; nous n’osons pas le lui

faire goûter; nous avons peur de la lumière; nous avons peur de

l’opinion impudente et des maîtres de l’heure, qui disent: «Éteignez-la!

Vous qui avez la lumière, tâchez qu’on n’en voie rien, si vous voulez

qu’on vous la pardonne!...»--Assez de lâcheté! Qui parlera, sinon nous?

Les autres meurent, sous le bâillon...

* * * * *

Un nuage de souffrance passa sur le visage du blessé. Ses yeux fixaient

le plafond. Sa grande bouche tordue, obstinément fermée, ne voulait plus

répondre.--Clerambault s’éloigna. Il était résolu. Le silence du peuple,

sur son lit d’agonie, le décidait à parler.

Clerambault · 第 7 / 13 题