PREMIÈRE PARTIE

* * * * *

Agénor Clerambault, assis sous la tonnelle de son jardin de Saint-Prix,

lisait à sa femme et à ses enfants l’Ode qu’il venait d’écrire à la Paix

souveraine des hommes et des choses: _Ara Pacis Augustae_. Il y voulait

célébrer l’avènement prochain de la fraternité universelle.

C’était un soir de juillet. Sur la cime des arbres un dernier rayon rosé

était posé. A travers la buée lumineuse, jetée comme une voilette sur la

pente des collines et sur la plaine grise et la Ville lointaine, les

vitres de Montmartre flambaient d’étincelles d’or. Le dîner venait de

finir. Clerambault, appuyé sur la table non desservie, promenait, en

parlant, son regard plein d’une joie naïve, de l’un à l’autre de ses

trois auditeurs. Il était sûr d’y trouver le reflet de son contentement.

Sa femme Pauline avait peine à suivre le vol de ses images: toute

lecture à haute voix la faisait tomber, dès la troisième phrase, dans un

état de somnolence où les soucis du ménage prenaient une place

saugrenue; on eût dit que la voix du lecteur les excitât à chanter,

comme des serins en cage. Elle avait beau se forcer à suivre sur les

lèvres de Clerambault et à mimer des lèvres les mots dont elle

n’entendait plus le sens, ses yeux machinalement notaient un trou dans

la nappe, ses mains ramassaient des miettes sur la table, son cerveau

s’obstinait à une addition récalcitrante, jusqu’au moment où le regard

de Clerambault semblait la prendre en faute. Alors elle se hâtait de se

raccrocher aux dernières syllabes perçues, elle s’extasiait en

bredouillant un lambeau de vers (jamais elle n’avait pu citer un vers

exactement):

--Comment est-ce que tu as dit cela, Agénor? Répète encore la phrase...

Dieu! que c’est joli!...

Sa fille, la petite Rose, fronçait les sourcils. Maxime, le grand

garçon, grimaçait railleusement et disait, agacé:

--Maman, n’interromps pas toujours!

Mais Clerambault souriait et tapotait affectueusement la main de sa

bonne femme. Il l’avait épousée par amour, quand il était très jeune,

pauvre et inconnu; ils avaient porté ensemble les années de gêne. Elle

n’était pas tout à fait à son niveau intellectuel, et la différence ne

s’atténuait pas avec l’âge; mais Clerambault aimait et respectait sa

vieille compagne. Elle se donnait beaucoup de mal, avec peu de succès,

pour marcher du même pas que son grand homme, dont elle était fière. Il

avait pour elle une indulgence extraordinaire. L’esprit critique n’était

pas son fort; et il s’en trouvait bien dans la vie, malgré des erreurs

sans nombre dans ses jugements. Comme ces erreurs étaient toujours à

l’avantage des autres, qu’il voyait en beau, ils lui en savaient gré,

avec quelque ironie; il ne les gênait pas dans leur course au butin; sa

candeur provinciale était pour les blasés un spectacle rafraîchissant,

tel un buisson des champs dans un square.

Maxime s’en amusait, mais il en savait le prix. Ce beau garçon de

dix-neuf ans, aux yeux vifs et rieurs, avait vite fait de prendre dans

le milieu parisien ce don d’observation preste, nette et railleuse, qui

s’applique aux nuances extérieures des objets et des êtres plus qu’aux

idées: il ne laissait rien perdre de ce qu’offraient de comique même

ceux qu’il aimait. Mais c’était sans pensée malveillante, et

Clerambault souriait de sa jeune impertinence. Elle ne portait pas

atteinte à l’admiration de Maxime pour son père. Elle en était le

condiment: ces gamins de Paris ont besoin, pour aimer le bon Dieu, de

lui tirer la barbe!

Quant à Rosine, elle se taisait, selon son habitude; et il n’était pas

facile de savoir ce qu’elle pensait. Elle écoutait, le corps penché, les

mains croisées, et les bras appuyés sur la table. Il y a des natures qui

semblent faites pour recevoir: comme une terre silencieuse, qui s’ouvre

à tous les grains; et beaucoup s’y enfoncent qui restent endormis; mais

on ne sait pas ceux qui fructifieront. L’âme de la jeune fille était

pareille: les paroles du lecteur ne s’y reflétaient pas comme sur les

traits intelligents et mobiles de Maxime; mais une légère roseur

répandue sous la peau et l’éclat humide des prunelles que les paupières

voilaient témoignaient d’une ardeur et d’un trouble intérieurs, ainsi

qu’en ces images de Vierge florentine, que féconde l’_Ave_ magique de

l’archange.

Clerambault ne s’y trompait pas. Son regard, qui faisait le tour de son

petit bataillon, couvait avec une joie spéciale la blonde tête penchée

qui se sentait regardée.

Et les quatre formaient, en cette soirée de juillet, un petit foyer

d’affection et de bonheur tranquille, dont le centre était le père,

l’idole de la famille.

* * * * *

Il savait qu’il l’était; et, chose rare, ce sentiment ne le rendait pas

antipathique. Il avait tant de plaisir à aimer, tant d’affection à

répandre sur tous, proches ou lointains, qu’il trouvait naturel qu’on

l’aimât, en retour. C’était un vieil enfant. Arrivé depuis peu à la

célébrité, après une vie de médiocrité nullement dorée, il n’avait pas

souffert de l’une, mais il jouissait de l’autre. Il avait passé la

cinquantaine et ne s’en apercevait pas; s’il avait quelques fils blancs

dans sa grosse moustache blonde de Gaulois, son cœur était resté de

l’âge de ses enfants. Au lieu de suivre le flot de sa génération, il

allait au-devant de chaque nouvelle vague; le meilleur de la vie lui

semblait dans l’élan de la jeunesse perpétuellement renouvelée; et il ne

s’inquiétait pas des contradictions auxquelles pouvait l’amener cette

jeunesse perpétuellement en réaction contre celle qui l’avait précédée:

ces contradictions se fondaient dans son esprit plus enthousiaste que

logique, enivré de la beauté qu’il voyait partout répandue. Il y

joignait un souci de bonté, qui ne s’accordait pas très bien avec ce

panthéisme esthétique, mais qu’il tirait de son propre fonds.

Il s’était fait l’interprète de toutes les idées nobles et humaines,

sympathisait avec les partis avancés, les ouvriers, les opprimés, le

peuple,--qu’il ne connaissait guère: car il était un pur bourgeois,

d’idées généreuses et vagues. Plus encore que le peuple, il adorait la

foule, il aimait à s’y baigner; il jouissait de se fondre (il le pensait

du moins) dans l’âme de tous. C’était un vertige à la mode, en ce

temps, parmi les intellectuels. Et la mode ne faisait, comme à

l’ordinaire, que souligner d’un trait fort une disposition générale de

l’heure présente. L’humanité s’acheminait à l’idéal de la fourmilière.

Les insectes les plus sensibles,--artistes, intellectuels,--avaient été

les premiers à en manifester les symptômes. On n’y voyait qu’un jeu et

l’on ne s’apercevait pas de l’état général dont ces symptômes étaient

l’indice.

L’évolution démocratique du monde depuis quarante ans avait beaucoup

moins réussi à établir en politique le gouvernement du peuple que, dans

la société, le règne de la médiocrité. L’élite des artistes avait,

d’abord, justement réagi contre ce nivellement des intelligences; mais,

trop faible pour lutter, elle s’était retirée à l’écart, exagérant son

dédain et son isolement; elle avait prôné un art raréfié, accessible

seulement à quelques initiés. Rien de mieux que la retraite, quand on y

porte une richesse de conscience, une abondance de cœur, une âme

jaillissante. Mais il y avait loin des cénacles littéraires de la fin du

dix-neuvième siècle aux ermitages féconds où se concentrent les robustes

pensées. Ils étaient plus préoccupés d’économiser leur petit pécule

intellectuel que de le renouveler. Afin de l’épurer, ils l’avaient

retiré de la circulation. Il en résulta que bientôt il n’eut plus cours.

La vie de la communauté passait à côté, sans qu’elle s’en souciât. La

caste des artistes s’étiolait dans des jeux raffinés. De violents coups

de vent, à l’époque des bourrasques de l’Affaire Dreyfus, arrachèrent

quelques esprits à cet engourdissement. Au sortir de leur serre

d’orchidées, les souffles du dehors les grisèrent. Ils apportèrent la

même exagération à se rejeter dans le grand flot qui passait, que leurs

prédécesseurs à s’en retirer. Ils crurent que le salut était le peuple,

qu’il était tout le bien, qu’il était tout le beau; et malgré les

échecs qu’ils essuyèrent dans leurs efforts pour se rapprocher de lui,

ils inaugurèrent un courant dans la pensée d’Europe. Ils mirent leur

fierté à se dire les interprètes de l’âme collective. Ce n’était pas eux

qui la conquéraient: ils étaient les conquis; l’âme collective avait

fait brèche dans la tour d’ivoire; les personnalités affaiblies des

penseurs se rendaient; et, pour se cacher à eux-mêmes leur abdication,

ils la disaient volontaire. Dans leur besoin de se convaincre,

philosophes et esthéticiens forgèrent des théories qui prouvaient que la

loi était de s’abandonner au flot de la Vie Unanime, au lieu de la

diriger, ou, plus modestement, de poursuivre avec calme son petit

bonhomme de chemin. On s’enorgueillissait de n’être plus soi-même, de

n’être plus une raison libre: (la liberté était vieux jeu, dans ces

démocraties!) On se faisait gloire d’être un des globules de sang, que

charrie le fleuve--les uns disaient: de la race, les autres: de la Vie

universelle. Ces belles théories, dont les habiles surent extraire des

recettes d’art et de pensée, étaient dans toute leur fleur, en 1914.

Elles avaient ravi le cœur du naïf Clerambault. Rien ne s’accordait

mieux avec son cœur affectueux et son incertitude d’esprit. A qui ne se

possède pas, il est bien facile de se donner. Aux autres, à l’univers, à

cette Force providentielle, inconnue, indéfinissable, sur laquelle on se

décharge de la peine de penser et de vouloir. Le grand courant passait;

et ces âmes paresseuses, plutôt que de continuer leur route sur la rive,

trouvaient plus simple et bien plus enivrant de se laisser porter... Où

donc? Nul ne se fatiguait à y songer. Bien à l’abri dans leur Occident,

il ne leur venait pas à l’idée que leur civilisation pût perdre les

avantages acquis; la marche du progrès leur paraissait aussi fatale que

la rotation de la terre; cette conviction permettait de se croiser les

bras; on s’en remettait à la Nature; et elle, creusant son gouffre, les

attendait en bas.

Mais en bon idéaliste, Clerambault regardait rarement à ses pieds. Cela

ne l’empêchait point de se mêler de politique, à l’aveuglette, comme

c’était la manie des hommes de lettres de son temps. Il y disait son

mot, à tort et à travers: sollicité de le dire par des journalistes en

mal de copie, et tombant dans leurs panneaux, se prenant candidement au

sérieux. Au total, bon poète et bon homme, intelligent et un peu bêta,

pur de cœur et faible de caractère, sensible à l’admiration comme au

blâme et à toutes les suggestions de son milieu, incapable toutefois

d’un sentiment mesquin d’envie ou de haine, incapable aussi de le prêter

aux autres, et, dans la complexité des sentiments humains, restant myope

pour le mal et presbyte pour le bien. C’est un type d’écrivain qui est

fait pour plaire au public, car il ne voit pas les défauts des hommes,

et il dore leurs petites vertus. Même ceux qui n’en sont pas dupes, en

sont reconnaissants; à défaut d’être, on se console de paraître et l’on

aime le miroir des yeux où s’embellit la médiocrité.

Cette sympathie générale, qui ravissait Clerambault, n’était pas moins

exquise à savourer pour les trois êtres qui l’entouraient en ce moment.

Ils étaient fiers de lui, comme s’il eût été leur œuvre. Ce qu’on admire

est un peu comme si on l’avait créé. Et, lorsque, par surcroît, on fait

partie de l’être admiré, lorsqu’on est de son sang, on ne distingue plus

très bien jusqu’à quel point on vient de lui, ou si c’est lui qui vient

de vous. Les deux enfants et la femme d’Agénor Clerambault contemplaient

leur grand homme, avec des yeux attendris et satisfaits de propriétaire.

Et lui, qui les dominait de sa parole ardente et de sa haute taille aux

épaules un peu remontées, se laissait faire: il savait bien que c’est la

propriété qui tient le propriétaire.

* * * * *

Clerambault venait de finir par une vision Schillerienne de la joie

fraternelle promise à l’avenir. Maxime, bondissant d’enthousiasme malgré

son ironie, en l’honneur de l’orateur avait ouvert un ban, et

l’exécutait, à lui tout seul. Pauline s’inquiétait avec bruit si Agénor

ne s’était pas échauffé, en parlant. Et Rosine, la silencieuse, dans

l’agitation générale, posait furtivement ses lèvres sur la main de son

père.

La servante apporta le courrier et les journaux du soir. Nul n’était

pressé de les lire. Au sortir du rayonnant avenir, les nouvelles du jour

retardaient. Maxime rompit pourtant la bande du grand journal bourgeois,

parcourut d’un coup d’œil les quatre pages compassées, sauta aux

dernières nouvelles et dit:

--Tiens! C’est la guerre!

On ne l’écoutait pas. Clerambault se berçait aux dernières vibrations de

ses paroles évanouies. Rosine était dans une extase tranquille. Seule,

la mère, dont l’esprit, ne pouvant se fixer à rien, voletait en tous

sens, comme une mouche, attrapant au hasard une bribe, entendit le

dernier mot et s’exclama:

--Maxime, ne dis donc pas de bêtises!

Maxime protestait, montrant dans son journal la déclaration de guerre de

l’Autriche à la Serbie.

--A qui?

--A la Serbie.

--Oh bien! fit la bonne femme, avec l’air de dire: «Ce qui se passe dans

la lune!...»

Mais Maxime, insistant,--_doctus cum libro_,--prouvait que, de proche en

proche, cet ébranlement lointain pourrait mettre le feu aux poudres.

Clerambault, qui commençait à sortir de son agréable torpeur, sourit

tranquillement et dit qu’il ne se passerait rien:

--Un bluff, comme on en avait tant vu depuis trente ans: chaque année,

au printemps, ou à l’été... Des matamores qui agitaient leur sabre...

Ils ne croyaient pas à la guerre; personne n’en voulait... La guerre

était impossible: on l’avait démontré. C’était un croquemitaine dont il

restait à purger le cerveau des libres démocraties...

Il développa ce thème...

La nuit était sereine, douce et familière. Les grillons dans les champs.

Un ver luisant dans l’herbe. Le bruit d’un train lointain. La glycine

s’exhalait. Un jet d’eau s’égouttait. Dans le ciel sans lune, le sillon

lumineux de la Tour Eiffel tournait.

Les deux femmes rentrèrent. Maxime, las d’être assis, courait au fond du

jardin, avec son jeune chien. Par les fenêtres ouvertes, on entendit

Rosine au piano qui jouait, avec une émotion timide, une page de

Schumann. Clerambault, resté seul, renversé en arrière dans son fauteuil

d’osier, heureux de vivre et d’être homme, d’un cœur reconnaissant

respirait la bonté de cette nuit d’été.

* * * * *

Six jours après.

Clerambault avait passé l’après-midi dans les bois. Il était comme le

moine légendaire. Couché au pied d’un chêne, il eût pu, au chant d’un

oiseau, laisser couler, bouche bée, un siècle comme un jour. Il ne se

décida à rentrer que quand le soir descendit. Dans le vestibule, Maxime,

un peu pâle et riant, vint à lui et dit:

--Eh bien! papa, ça y est!

Il lui apprit les nouvelles: la mobilisation russe, l’état de guerre en

Allemagne. Clerambault le regarda, sans comprendre. Sa pensée était si

loin de ces sombres folies! Il essaya de discuter. Les nouvelles étaient

précises. Ils se mirent à table. Clerambault ne mangea guère.

Il cherchait des raisons de nier les conséquences de ces deux crimes: le

bon sens de l’opinion, la sagesse des gouvernements, les assurances

répétées des partis socialistes, les fermes paroles de Jaurès. Maxime le

laissait dire, son attention était ailleurs: comme son chien, l’oreille

tendue aux frémissements de la nuit... Une nuit si pure, si tendre!...

Ceux qui ont vécu ces dernières soirées de juillet 1914 et celle plus

belle encore du premier jour d’août gardent dans leur mémoire la

splendeur merveilleuse de la nature entourant de ses bras affectueux,

avec un beau sourire de pitié, l’abjecte race humaine, prête à se

dévorer.

Il était près de dix heures, Clerambault avait cessé de parler. Personne

ne lui donnait la réplique. Ils se taisaient, le cœur gros, vaguement

absorbés ou s’efforçant de l’être, les femmes par un ouvrage,

Clerambault par un livre que ses yeux seuls lisaient. Maxime était sorti

sur le perron, et fumait. Appuyé sur la rampe, il regardait le jardin

endormi et la coulée magique du clair de lune dans l’ombre de l’allée.

La sonnerie du téléphone les fit tressaillir. On demandait Clerambault.

Il alla d’un pas lourd, l’air assoupi et distrait. Il ne comprit pas

d’abord.

--Qui parle?... Ah! c’est vous, cher ami?...

(Un confrère parisien lui téléphonait, de la rédaction d’un journal.)

Il continuait de ne pas comprendre:

--Je ne saisis pas... Jaurès... Eh bien! Jaurès?... Ah! Mon Dieu!...

Maxime, poussé par une appréhension secrète, suivait de loin

l’entretien; il se précipita pour reprendre des mains de son père

l’appareil, que Clerambault laissait tomber avec un geste de désespoir.

--Allo!... allo!... Vous dites? Jaurès assassiné!...

Les exclamations de douleur et de colère se croisaient sur le fil.

Maxime écoutait les détails, qu’il redisait aux siens, d’une voix

hachée. Rosine avait ramené Clerambault près de la table. Il s’assit,

écrasé. L’ombre d’un malheur immense, tel le Destin antique, pesait sur

la maison. Ce n’était pas seulement l’ami, dont la disparition serrait

le cœur,--le bon, le joyeux visage, la main cordiale, la voix qui

dissipait les nuées... C’était le dernier espoir des peuples menacés, le

seul homme qui pût (ils le croyaient du moins, avec une confiance

enfantine et touchante) conjurer l’orage amassé. Lui tombé, comme Atlas,

le ciel croulait.

Maxime courut à la gare. Il allait prendre les nouvelles à Paris et

promettait de revenir, dans la nuit. Clerambault resta à la maison

isolée, d’où l’on voyait au loin la grande phosphorescence de la Ville.

Il n’avait pas bougé de la chaise où il s’était affalé, dans un état de

stupeur. La catastrophe était en marche: cette fois, il n’en doutait

plus: déjà, elle était entrée. Mᵐᵉ Clerambault tâcha de le faire

coucher: il ne voulut rien entendre. Sa pensée était en ruines; il n’y

pouvait rien distinguer de ferme et de constant, faire l’ordre, suivre

une idée. Sa demeure intérieure s’était effondrée; dans la poussière qui

s’élevait des plâtras, impossible de voir ce qui restait intact, il

semblait qu’il ne restât plus rien. Un amas de souffrances. Clerambault

les contemplait d’un œil stupide, sans s’apercevoir de ses larmes qui

coulaient.

Maxime ne revenait pas. Il avait été pris par l’excitation de Paris.

Vers une heure de la nuit, Mᵐᵉ Clerambault, qui s’était couchée, vint

chercher son mari et réussit à le ramener dans leur chambre commune. Il

se coucha aussi. Mais quand Pauline fut endormie, (elle, l’inquiétude la

faisait dormir!) il sortit du lit et retourna dans la pièce voisine. Il

suffoquait, il gémissait; sa souffrance était si compacte et si dense

qu’elle ne lui laissait plus l’espace de respirer. Avec l’hyperesthésie

prophétique de l’artiste, qui vit souvent avec plus d’intensité dans le

lendemain que dans l’instant présent, il embrassait tout ce qui allait

venir, d’un regard d’épouvante et d’un cœur crucifié. Cette guerre

inévitable entre les plus grands peuples du monde lui apparaissait comme

la faillite de la civilisation, la ruine des espoirs les plus saints en

la fraternité humaine. Il était pénétré d’horreur par la vision de cette

humanité folle, qui sacrifiait ses trésors les plus précieux, ses

forces, son génie, ses plus hautes vertus, à l’idole bestiale de la

guerre. Une agonie morale, une communion déchirante avec les millions de

malheureux. A quoi bon, à quoi bon, les efforts des siècles? Le vide lui

étreignait le cœur. Il sentait qu’il ne pourrait plus vivre, si sa foi

dans la raison des hommes et leur amour mutuel était détruite, s’il lui

fallait reconnaître que son _Credo_ de vie et d’art était une erreur,

que le mot de l’énigme du monde était le noir pessimisme. Et il était

trop lâche, pour le regarder en face; il en détournait les yeux, avec

effroi. Mais le monstre était là et lui soufflait au visage. Et

Clerambault suppliait (il ne savait qui ni quoi) que _cela_ ne fût pas,

que _cela_ ne fût pas! Tout, plutôt qu’une telle vérité. Mais la vérité

dévorante se tenait derrière la porte! qui s’ouvrait. Toute la nuit,

Clerambault lutta, pour repousser la porte...

Jusqu’à ce que, vers le matin, commença de poindre un instinct animal,

venu on ne sait d’où, qui faisait dévier le désespoir vers le sourd

besoin de lui trouver une cause précise et limitée, d’objectiver le mal

dans un homme, dans un groupe d’hommes, et de se décharger colériquement

sur eux de la misère de l’univers... Ce ne fut encore qu’une brève

apparition,--premiers effluves lointains d’une âme étrangère, obscure,

énorme, impérieuse, prête à faire irruption,--de l’Ame multitudinaire...

Elle prit forme avec l’arrivée de Maxime, qui en rapportait le suint,

toute la nuit ramassé dans les rues de Paris. Tous les plis de ses

vêtements, tous les poils de son corps en étaient imprégnés. Harassé,

exalté, il ne voulait pas s’asseoir, il ne songeait qu’à repartir. Le

décret de mobilisation paraîtrait aujourd’hui. La guerre était certaine.

Elle était nécessaire. Elle était bienfaisante. Il fallait en finir.

L’avenir de l’humanité était en jeu. Les libertés du monde étaient

menacées. _Ils_ avaient escompté le meurtre de Jaurès, pour semer les

divisions et soulever l’émeute dans la patrie attaquée. Mais toute la

nation se dressait, serrée autour de ses chefs. Les jours sublimes de la

grande Révolution allaient renaître... Clerambault ne discutait pas ces

assertions; à peine disait-il:

--Tu crois? Tu es bien sûr?

Mais c’était comme une supplication secrète, pour que Maxime affirmât,

pour que Maxime redoublât. Les nouvelles apportées ajoutaient encore au

chaos, y mettaient le comble, mais en même temps, elles commençaient à

diriger les forces éperdues de l’esprit vers un point fixe. Le premier

aboiement du chien qui groupe le troupeau.

Clerambault n’eut plus qu’un désir: rejoindre le troupeau, se frotter

aux bêtes humaines, ses frères, sentir comme eux, agir comme eux.--Bien

qu’il fût épuisé par la veille, il alla, malgré sa femme, prendre avec

Maxime le train pour Paris. Ils attendirent longuement à la gare, puis

dans le train. Les voies étaient encombrées et les wagons remplis. Dans

l’agitation commune, celle de Clerambault trouvait un apaisement. Il

interrogeait, il écoutait; tous fraternisaient. Et tous, sans trop

savoir encore ce qu’ils pensaient, sentaient qu’ils pensaient de même:

la même énigme, la même épreuve les menaçaient; mais on n’était plus

tout seul pour en venir à bout, ou pour succomber sous elles: cela

rassurait un peu; on sentait la chaleur les uns des autres. Plus de

distinction de classes: ni ouvriers ni bourgeois; on ne regardait plus

aux habits, ni aux mains; on regardait aux yeux, où palpitait la même

lueur de vie, qui vacillait sous la même approche de la mort. Et tous

ces pauvres gens étaient si visiblement étrangers aux causes de la

catastrophe, à cette fatalité suspendue, que le sentiment de leur

innocence les amenait enfantinement tous à chercher les coupables,

ailleurs. Cela aussi était consolant et calmant pour la conscience.

Quand Clerambault arriva à Paris, il respirait mieux; à son agonie de la

nuit passée avait succédé une mélancolie stoïque et virile.

Il n’était encore qu’à la première étape.

* * * * *

Le décret de mobilisation générale venait d’être affiché aux portes des

mairies. Les gens, silencieusement, lisaient, relisaient, partaient,

sans échanger un mot. Après l’anxieuse attente des jours

précédents,--(la foule autour des kiosques à journaux, les gens assis

sur le trottoir, guettant l’heure des nouvelles, et, quand les feuilles

arrivaient, se groupant pour les lire),--c’était la certitude! Elle

était une détente. Le malheur obscur qu’on sent venir, sans savoir à

quelle heure et de quelle part, donne la fièvre. Mais une fois qu’il est

là, on respire, on le dévisage, et on retrousse ses manches. Il y eut

quelques heures de recueillement puissant. Paris prenait son souffle et

préparait ses poings. Puis, ce qui gonflait les âmes se répandit au

dehors. Les maisons se vidèrent, et dans les rues coula un fleuve

humain, dont toutes les gouttes se cherchaient pour se fondre.

Clerambault tomba au milieu, et fut bu. D’un seul coup. Au sortir de la

gare, à peine avait-il mis le pied sur les pavés. Sans mots, sans

gestes, sans incidents. L’exaltation sereine du flot coula en lui. Ce

grand peuple était pur encore de violence. Il se savait (il se croyait)

innocent, et ses millions de cœurs, en cette première heure où la guerre

était vierge, brûlaient d’un enthousiasme sérieux et sacré. Dans cette

calme et fière ivresse il entrait le sentiment de l’injustice qu’on lui

faisait, le juste orgueil de sa force, des sacrifices qu’il allait

consentir, la pitié sur soi-même, la pitié sur les autres qui étaient

devenus un morceau de soi-même, ses frères, ses enfants, ses aimés, tous

étant chair à chair serrés, collés ensemble par l’étreinte

surhumaine,--la conscience du corps gigantesque formé par leur

union,--et l’apparition, au-dessus de leurs têtes, du fantôme qui

incarnait cette union,--la Patrie. Mi-bête, mi-dieu, comme le sphinx

d’Égypte ou le taureau assyrien; mais nul ne voyait alors que ses yeux

rayonnants: ses pieds restaient cachés. Elle était le Monstre divin, en

qui chacun des vivants se retrouve multiplié,--l’Immortelle dévorante,

où ceux qui vont mourir veulent croire qu’ils resteront vivants,

supra-vivants, et nimbés de gloire. Sa présence invisible coulait dans

l’air, comme un vin. Et chacun apportait dans la cuve aux vendanges sa

hotte, son panier, sa grappe: ses idées, ses passions, son dévouement,

ses intérêts. Il y avait bien des insectes répugnants dans le raisin,

bien des ordures sous les sabots qui foulaient; mais le vin était de

rubis et faisait flamber le cœur.--Clerambault en lampa sans mesure.

Il n’en fut pourtant pas vraiment métamorphosé. Son âme n’était pas

changée. Elle n’était qu’oubliée. Dès qu’il se retrouvait seul, il la

retrouvait gémissante.--Aussi, son instinct lui faisait fuir la

solitude. Il s’entêta à ne plus rentrer à Saint-Prix, où la famille

avait l’habitude de passer la belle saison, et il se réinstalla dans son

appartement de Paris, un cinquième, rue d’Assas. Il ne voulut même pas

attendre huit jours, même pas retourner là-bas, pour aider au

déménagement. Il avait besoin de la chaleur amicale, qui montait de

Paris, qui entrait par ses fenêtres. Toute occasion lui fut bonne pour

s’y plonger, pour descendre dans la rue, se joindre aux groupes, suivre

les manifestations, acheter pêle-mêle tous les journaux, qu’il

méprisait, en temps ordinaire. Il revenait de là toujours plus

dépersonnalisé, anesthésié pour ce qui se passait au fond de lui,

déshabitué de sa propre conscience, étranger dans sa maison,--son moi.

C’est pourquoi il se sentait plus chez lui, dehors que dedans.

* * * * *

Mᵐᵉ Clerambault était rentrée à Paris avec sa fille. Le premier soir

après leur arrivée, Clerambault entraîna Rosine sur les boulevards.

Ce n’était plus déjà la solennelle ferveur des premiers jours. La guerre

avait commencé. La vérité était coffrée. La grande Menteuse, la Presse,

vidait à toute volée sur les nations, gueule bée, l’alcool des victoires

sans lendemain et ses récits empoisonnés. Paris était pavoisé, comme

pour un jour de fête. Les maisons, de la tête au pied, étaient vêtues

des trois couleurs. Dans des rues ouvrières, chaque fenêtre de mansarde

avait, fleur à l’oreille, son petit drapeau à un sou.

Au coin du faubourg Montmartre, ils rencontrèrent un étrange cortège. Un

grand vieillard à barbe blanche marchait en tête, avec un étendard. Il

avançait à longues enjambées, souples et déhanchées, comme s’il allait

ou bondir ou danser. Les basques de sa redingote battaient au vent.

Derrière, une masse compacte, indistincte, beuglante. Bras dessus bras

dessous, ouvriers et bourgeois; un gosse sur des épaules; une tignasse

rouge de fille, entre une casquette de chauffeur et un képi de soldat;

poitrines en avant, mentons levés et mâchoires ouvertes, des trous

noirs, hurlant _la Marseillaise_. A droite, à gauche des rangs, un

double cordon de faces patibulaires suivaient le bord des trottoirs,

prêtes à insulter les passants qui, distraits, ne saluaient pas le

drapeau. Rosine, saisie, vit son père, tête nue, qui chantait et

emboîtait le pas à la suite du cortège; riant et parlant tout haut, il

traînait à son bras la jeune fille, sans remarquer la pression de la

main crispée qui tâchait de le retenir.

Quand il rentrait, Clerambault restait loquace et excité. Il parlait

pendant des heures. Les deux femmes, patiemment, écoutaient. Mᵐᵉ

Clerambault n’entendait pas, selon son habitude, et faisait chorus.

Rosine entendait tout et ne disait pas un mot. Mais elle jetait à son

père un regard, à la dérobée; et son regard était un étang qui se glace.

Clerambault s’exaltait. Il ne l’était pas encore à fond; mais il

s’appliquait consciencieusement à l’être. Il lui restait pourtant assez

de lucidité pour s’effarer parfois de ses progrès. L’artiste est plus

livré par sa sensibilité aux ondes d’émotion qui lui viennent du dehors;

mais il a aussi, pour y résister, des armes que les autres n’ont pas.

Même le moins réfléchi, celui qui s’abandonne à ses effusions lyriques,

possède, à quelque degré, une faculté d’introspection qu’il ne tient

qu’à lui d’utiliser. S’il s’en abstient, c’est faute de vouloir, plutôt

que de pouvoir; il a peur de se regarder de trop près: il verrait une

image qui ne le flatterait pas. Mais ceux qui, comme Clerambault, ont, à

défaut de dons psychologiques, la vertu de la sincérité, sont

suffisamment munis pour exercer un contrôle sur leur exaltation.

Un jour, il se promenait seul; il vit un attroupement, de l’autre côté

de la chaussée. A la terrasse d’un café, les gens se bousculaient. Il

traversa la rue. Il était calme. Il se trouva sur l’autre trottoir, dans

une agitation confuse qui tourbillonnait autour d’un point invisible. Il

eut assez de peine à s’y introduire. A peine fut-il intercalé dans

cette roue de moulin, qu’il devint un morceau de la jante: il s’en

rendit nettement compte; son esprit tourna avec elle. Il vit, au moyeu

de la roue, un homme qui se débattait; et, avant de connaître le sens

des fureurs de la foule, il les ressentit. Il ne savait pas s’il

s’agissait d’un espion ou d’un parleur imprudent qui avait bravé les

passions populaires; mais on criait autour de lui, et il s’aperçut

que... oui, que lui, Clerambault, il venait de crier:

--Assommez-le!

Un remous de la foule le rejeta hors du trottoir; une voiture le sépara

de l’attroupement; et quand le chemin se retrouva libre, la meute

s’éloignait en courant après la proie. Clerambault les suivit du regard,

et il entendait encore le son de sa propre voix. Il rebroussa chemin et

il rentra. Il n’était pas fier...

A partir de ce jour, il sortit moins souvent. Il se méfiait. Mais il

continua de cultiver l’ivresse en chambre. A sa table de travail, il se

croyait à l’abri. Il ne savait pas la virulence du fléau. La maladie se

glisse par les fenêtres, par les fentes des portes, par le papier

imprimé, par l’air, par la pensée. Les plus sensibles la respirent,

avant d’avoir rien vu, avant d’avoir rien lu, en entrant dans la ville.

A d’autres il suffit d’avoir subi le contact, une fois, en passant;

l’infection se développe ensuite, dans l’isolement. Clerambault, éloigné

de la foule, en avait pris la contagion; et le mal s’annonçait par les

prodromes habituels. Cet homme affectueux et tendre haïssait, haïssait

par amour. Son intelligence, qui avait toujours été profondément loyale,

s’essayait en secret à tricher avec soi, à légitimer ses instincts de

haine par des raisons qui y étaient contraires. Il s’apprenait

l’injustice et le mensonge passionnés. Il voulait se persuader qu’il

pouvait accepter le fait de la guerre et y participer, sans renier son

pacifisme d’hier, son humanitarisme d’avant-hier, et son optimisme de

toujours. Ce n’était pas commode; mais il n’est rien où la raison ne

puisse atteindre. Quand son propriétaire sent l’impérieux besoin de se

défaire, pour un temps, de principes qui le gênent, elle trouve dans les

principes mêmes l’exception qui les viole, en confirmant la règle.

Clerambault commençait à se fabriquer une thèse, un idéal--absurdes--où

s’accordaient les contradictoires: la guerre contre la guerre, la guerre

pour la paix, pour la paix éternelle.

* * * * *

L’enthousiasme de son fils lui était d’un grand secours. Maxime s’était

engagé. Une vague de joie héroïque emportait sa génération. Il y

avait si longtemps qu’elle attendait--(elle n’osait plus

l’espérer!)--l’occasion d’agir et de se sacrifier!

Les hommes plus âgés, qui ne s’étaient jamais donné la peine de la

comprendre, étaient dans l’émerveillement. Ils se souvenaient de leur

propre jeunesse, médiocre et gâchée, d’égoïsme mesquin, de petites

ambitions et de plates jouissances. Ne se reconnaissant plus dans leurs

enfants, ils attribuaient à la guerre la floraison de ces vertus, qui

croissaient depuis vingt ans autour de leur indifférence, et que la

guerre allait faucher. Même auprès d’un père aussi large d’esprit que

Clerambault, Maxime s’étiolait. Clerambault était trop occupé à répandre

son moi débordant et diffus, pour bien voir et pour aider les êtres

qu’il aimait. Il leur apportait l’ombre chaude de sa pensée, mais il

leur prenait le soleil.

Ces jeunes gens, que leurs forces gênaient, en quêtaient vainement

l’emploi; ils ne le trouvaient point dans l’idéal de leurs plus nobles

aînés. L’humanitarisme d’un Clerambault était trop vague; il se

satisfaisait d’agréables espérances, sans risques et sans vigueur, que

seule permettait la quiétude d’une génération vieillie dans la paix

bavarde des Parlements et des Académies; il ne cherchait pas à prévoir,

sinon comme thèmes oratoires, les dangers de l’avenir; encore moins

songeait-il à déterminer son attitude, au jour où le péril serait là.

Entre les idéals d’action les plus opposés, on n’avait pas la force de

faire un choix. On était patriote et internationaliste. On construisait,

en esprit, des Palais de la Paix et des super-dreadnoughts. On voulait

tout comprendre, tout embrasser, tout aimer. Ce Whitmanisme alangui

pouvait avoir esthétiquement son prix. Mais son incohérence pratique

n’offrait aux jeunes gens aucune direction, à la croisée des routes où

ils se trouvaient amenés. Ils piétinaient sur place, frémissant de

l’attente incertaine et de l’inutilité de leurs jours, qui passaient...

La guerre vint trancher l’indécision. Ils l’acclamèrent. Elle

choisissait pour eux. Ils se lancèrent à sa suite. Marcher à la mort,

soit! Mais marcher, c’est vivre. Les bataillons partaient en chantant,

trépignant d’impatience, des dahlias au képi, les fusils pomponnés de

fleurs. Les réformés s’engageaient, les adolescents se faisaient

inscrire, les mères les poussaient en avant. On eût dit un départ pour

les Jeux Olympiques.

De l’autre côté du Rhin, la jeunesse était de même. Et, là-bas, comme

ici, leurs dieux les escortaient: Patrie, Justice, Droit, Liberté,

Progrès du monde, rêves Édéniques de l’humanité renouvelée,--toute la

fantasmagorie d’idées mystiques dont s’enveloppent les passions des

jeunes gens. Aucun d’eux ne doutait que sa cause ne fût la bonne. A

d’autres, de discuter! Ils étaient la preuve vivante. Qui donne sa vie

se passe d’autre argument.

Mais les hommes plus âgés, qui restaient en arrière, n’avaient pas leurs

raisons pour s’abstenir de la raison. Elle leur était confiée, afin

qu’ils en usassent, non pour la vérité, mais bien pour la victoire.

Dans les guerres d’aujourd’hui, qui englobent les peuples entiers, la

pensée est enrôlée; aussi bien que les canons, la pensée tue; elle tue

l’âme; elle tue au delà des mers, elle tue au delà des siècles: c’est la

grosse artillerie, qui travaille à distance. Tout naturellement,

Clerambault pointait ses pièces. La question n’était déjà plus pour lui

de voir clair, de voir large, d’embrasser l’horizon, mais de viser

l’ennemi. Il avait l’illusion de secourir son fils.

Avec une inconsciente et fiévreuse mauvaise foi, qu’entretenait son

affection, il quémanda dans tout ce qu’il voyait, entendait ou lisait,

des arguments pour étayer sa volonté de croire en la sainteté de la

cause. Tout ce qui pouvait prouver que l’ennemi seul avait voulu la

guerre, que l’ennemi seul était l’ennemi de la paix, que faire la guerre

à l’ennemi c’était encore vouloir la paix. Les preuves ne manquaient

pas. Elles ne manquent jamais. Ouvrir, fermer les yeux, à propos, tout

est là.--Et, pourtant, Clerambault n’était pas entièrement satisfait. Le

secret malaise, où ces demi-vérités, ces vérités à queues de mensonges,

mettaient sa conscience d’honnête homme, se traduisait par une

irritation de plus en plus passionnée contre l’ennemi. Et,

parallèlement,--(tels les deux seaux d’un puits: quand l’un monte,

l’autre descend)--son enthousiasme patriotique grossissait et noyait

dans une ivresse salutaire ses derniers tourments d’esprit.

Maintenant, il était à l’affût des moindres faits des journaux, à

l’appui de sa thèse; et bien qu’il sût que penser de la véracité de ces

feuilles, il ne la mettait jamais en doute, quand leurs assertions

servaient sa passion avide et inquiète. Il adopta, pour l’ennemi, le

principe que «_le pire est toujours certain_». Il fut presque

reconnaissant à l’Allemagne de lui fournir, par ses actes de cruauté et

ses violations répétées du droit, la solide confirmation de la sentence

que, pour plus de sûreté, il avait prononcée d’avance.

L’Allemagne lui fit bonne mesure. Jamais État en guerre ne sembla plus

pressé de soulever contre lui la conscience universelle. Cette nation

apoplectique, qui crevait de sa force, s’était ruée sur l’adversaire,

dans un délire d’orgueil, de colère et de peur. La bête humaine, lâchée,

fit, dès ses premiers pas, un cercle d’horreur méthodique autour d’elle.

Toutes les brutalités des instincts et de la foi étaient savamment

excitées par ceux qui la tenaient en laisse, par ses chefs officiels,

son grand État-Major, ses professeurs enrégimentés, ses pasteurs aux

armées. La guerre a toujours été, sera toujours le crime. Mais

l’Allemagne l’organisait, comme elle fait de tout le reste. Elle mettait

en code le meurtre et l’incendie. Là-dessus, un mysticisme colérique,

fait de Bismarck, de Nietzsche, et de la Bible, versait son huile

bouillante. Le Surhomme et le Christ étaient mobilisés, pour écraser le

monde et le régénérer.--La régénération commença en Belgique. Dans mille

années d’ici, on en parlera encore. Le monde épouvanté assistait au

spectacle infernal de la vieille civilisation d’Europe, plus de deux

fois millénaire, s’écroulant sous les coups barbares et savants de la

grande nation qui en était l’avant-garde,--l’Allemagne, riche

d’intelligence, de science et de puissance,--en quinze jours de guerre,

docile et dégradée. Mais ce que ne prévoyaient pas les organisateurs du

délire germanique, c’est que, comme le choléra qu’apportent les armées,

il gagnerait l’autre camp et qu’une fois installé dans les pays ennemis

il ne délogerait plus avant d’avoir infecté l’Europe entière et de

l’avoir rendue inhabitable pour des siècles. Dans toutes les folies,

dans toutes les violences de cette guerre atroce, l’Allemagne donna

l’exemple. Son grand corps plus charnu, mieux nourri, offrait à

l’épidémie une plus large prise; elle fut foudroyante. Mais quand le

mal commença à s’atténuer chez elle, il s’était infiltré chez les

autres, sous la forme d’une fièvre lente et tenace, qui, de semaine en

semaine, jusqu’à l’os s’incrusta.

Aux insanités des penseurs d’Allemagne répondirent sans tarder les

extravagances des parleurs de Paris et d’ailleurs. C’étaient les héros

d’Homère. Mais ils ne se battaient point. Ils n’en criaient que mieux.

On n’insultait pas seulement l’adversaire, on insultait son père, ses

grands-pères, sa lignée tout entière; on fit mieux, on nia son passé. Le

plus infime académicien travaillait avec rage à diffamer la gloire des

grands hommes endormis dans la paix du tombeau.

Clerambault écoutait, écoutait, absorbait... Il était pourtant un des

rares poètes français qui eussent, avant la guerre, des relations

européennes et dont l’œuvre eût trouvé des sympathies en Allemagne. A la

vérité, il ne parlait aucune langue étrangère, en bon vieil enfant gâté

de France, qui ne se donne point la peine d’aller faire visite aux

autres, sûr qu’on viendra chez lui. Du moins, il les recevait bien, son

esprit était dénué de partis pris nationaux, et l’intuition du cœur

suppléait aux lacunes de l’instruction pour lui faire prodiguer sans

compter son admiration aux génies étrangers. Mais à présent qu’on lui

apprenait qu’il fallait se méfier de tout, («Taisez-vous! Méfiez-vous!»)

que Kant menait à Krupp, il n’osait plus admirer sans garantie

officielle. La sympathique modestie, qui lui faisait, en temps de paix,

respectueusement accepter, comme parole d’Évangile, ce que publiaient

les hommes instruits et considérés, avait pris, en temps de guerre, les

proportions d’une fabuleuse crédulité. Il gobait, sans faire: «ouf!» les

étranges découvertes dont s’avisaient à présent les intellectuels de son

pays, fouillant et piétinant l’art, la science, l’intelligence, l’âme de

l’autre pays, au cours des siècles,--ce travail de délirante mauvaise

foi, qui niait au peuple ennemi tout génie, et retrouvait dans ses plus

hauts titres de gloire la marque de son infamie actuelle, à moins qu’on

ne lui dérobât ces titres en les attribuant à une autre race.

Clerambault en était confondu, hors de lui, et,--(il ne se l’avouait

pas),--au fond, il jubilait.

* * * * *

Pour partager son exaltation et pour l’entretenir avec de nouveaux

arguments, il alla trouver son ami Perrotin.

Hippolyte Perrotin était un de ces types qui deviennent rares

aujourd’hui et qui ont fait la gloire du haut enseignement français,--un

de ces grands humanistes, dont la curiosité vaste et sagace herborise,

d’un pas tranquille, dans le jardin des siècles. Trop observateur pour

rien perdre du spectacle du présent, qui était pourtant le moindre objet

de son attention, il savait le ramener doucement à l’échelle, dans

l’ensemble du tableau. Le plus sérieux, au regard des autres, ne l’était

pas au sien; et les agitations de la politique lui faisaient l’effet de

pucerons sur un rosier. Mais étant herboriste, et non jardinier, il ne

se croyait pas tenu de nettoyer le rosier. Il se bornait à l’étudier,

avec ses parasites; ce lui était un sujet de constante délectation. Il

avait le sens le plus fin des nuances de la beauté littéraire. Sa

science, loin d’y nuire, l’avivait, en offrant à sa pensée un champ

presque infini d’expériences savoureuses à comparer et à déguster. Il

appartenait à la grande tradition française de ces savants qui furent

des maîtres écrivains, de Buffon à Renan et à Gaston Paris. Membre de

l’Académie, et de deux ou trois classes, l’ampleur de ses connaissances

lui assurait sur les purs hommes de lettres, ses collègues, la

supériorité non seulement d’un goût sûr et classique, mais d’un esprit

plus libre et ouvert aux nouveautés. Il ne s’estimait pas dispensé

d’apprendre, comme la plupart d’entre eux, dès l’instant qu’ils avaient

passé le seuil de la sacrée Coupole; tout vieux maître qu’il fût, il

restait à l’école. Alors que Clerambault était encore inconnu du reste

des Immortels, sauf de deux ou trois confrères poètes qui ne parlaient

de lui (le moins possible) qu’avec un souris dédaigneux, il l’avait

découvert et classé dans son herbier. Il était tombé en arrêt devant

quelques images; l’originalité de certaines formes verbales, le

mécanisme de l’imagination, primitive et compliquée avec naïveté,

l’attirèrent; puis, l’homme l’intéressa. Clerambault, à qui il adressa

un mot de compliments, vint l’en remercier, débordant de gratitude et

des liens d’amitié se nouèrent entre les deux hommes. Ils ne se

ressemblaient guère: Clerambault, avec ses dons lyriques et une

intelligence moyenne, que le cœur dominait. Et Perrotin, muni de

l’esprit le plus lucide, que ne gênaient jamais les élans de son

imagination. Mais tous deux avaient en commun la dignité de vie, la

probité intellectuelle, un amour désintéressé de l’art et de la science,

qui trouvait sa joie en soi et non dans le succès. Cela n’avait pas

empêché Perrotin de faire assez bien son chemin, comme on a pu voir. Les

places et les honneurs étaient venus à lui. Il ne les recherchait pas;

mais il ne les repoussait pas: il ne négligeait rien.

Clerambault le trouva occupé à démailloter des langes successifs dont

l’avait recouverte la lecture des siècles la pensée originelle d’un

philosophe chinois. A ce jeu qui lui était coutumier, il arrivait

naturellement à découvrir le contraire du sens visible d’abord: à passer

de main en main, l’idole devient noire.

Ce fut dans cet esprit que Perrotin, distrait et très poli, reçut

Clerambault. Même en prêtant l’oreille aux entretiens de salon, il

faisait de la critique de textes. Son ironie s’en amusait, à ses dépens.

Clerambault lui déballa ses nouvelles acquisitions. Il partait, comme

d’un fait acquis et définitif, de l’indignité reconnue de la nation

ennemie; et toute la question était de savoir s’il y fallait noter la

décadence irrémédiable d’un grand peuple, ou la constatation pure et

simple d’une barbarie qui avait toujours été, mais se cachait sous des

voiles. Clerambault inclinait vers la seconde explication. Plein de ses

récentes lectures, il rendait responsables de la violation de la

neutralité belge et des forfaits des armées allemandes Luther, Kant et

Wagner. Comme on dit vulgairement, il n’y avait pas été voir, n’étant ni

musicien, ni théologien, ni métaphysicien: il parlait sur la foi

d’Académiciens. Il faisait des réserves seulement sur Beethoven,

Flamand, et sur Goethe, citoyen de ville libre et presque

Strasbourgeois, ce qui est à demi Français ou Français et demi. Il

quêtait une approbation.

Il fut surpris de ne pas trouver chez Perrotin une ardeur correspondante

à la sienne. Perrotin souriait, écoutait, contemplait Clerambault avec

une curiosité bonhomme et attentive. Il ne disait pas non, mais il ne

disait pas oui. Sur quelques assertions, il fit de prudentes réserves;

et Clerambault, bouillant, lui opposant ses textes, qui étaient signés

de deux ou trois illustres collègues de Perrotin, celui-ci esquissa un

petit geste, qui pouvait signifier:

«Ah! vous m’en direz tant!»

Clerambault s’enflamma. Perrotin alors changea d’attitude, témoignant

d’un intérêt bien vif, aux «remarques judicieuses» de son «excellent

ami», hochant la tête à tout ce qu’il disait, répondant à ses questions

directes par des paroles vagues, ou y donnant un assentiment

complaisant, comme on fait à quelqu’un qu’il ne faut pas contredire.

Clerambault s’en alla, décontenancé et mécontent.

Il fut rassuré sur le compte de son ami, quand, quelques jours après, il

lut le nom de Perrotin sur une protestation violente des Académies

contre les barbares. Il lui écrivit pour le féliciter. Perrotin

remercia, en quelques mots prudents et sibyllins:

«Mon cher Monsieur»--(il gardait dans ses lettres les formules

cérémonieuses et compassées d’un Monsieur de Port-Royal),--«je suis

toujours prêt à obéir aux suggestions de la patrie: elles sont des

ordres pour nous. Ma conscience est à son service, comme c’est le devoir

de tout bon citoyen...»

* * * * *

Un des plus curieux effets de la guerre sur l’esprit fut qu’elle révéla

entre les individus des affinités nouvelles. Des gens qui jusque-là

n’avaient pas une pensée commune découvraient tout à coup qu’ils

pensaient de même. Et ils se rassemblaient, puisqu’ils se ressemblaient.

C’était ce qu’on nommait «l’Union Sacrée». Des hommes de tout parti et

de tout tempérament, des colériques, des flegmatiques, des monarchistes,

des anarchistes, des cléricaux, des parpaillots, oubliaient subitement

leur moi de tous les jours, leurs passions, leurs manies et leurs

antipathies, laissaient tomber leur peau; et l’on se trouvait en

présence d’êtres nouveaux, qui se groupaient d’une façon imprévue, comme

une poussière de limaille autour d’un aimant caché. Toutes les

catégories anciennes avaient momentanément disparu, et l’on ne

s’étonnait pas d’être maintenant plus proche d’un inconnu d’hier que

d’amis de longue date. On eût dit que par-dessous terre, les âmes

communiquassent par de secrets rhyzômes, qui s’étendaient au loin, dans

la nuit de l’instinct. Région peu connue, où l’observation rarement

s’aventure. Notre psychologie s’en tient à cette partie du moi qui

émerge du sol; elle en décrit avec minutie les nuances individuelles;

mais elle ne prend pas garde que ce n’est que la cime de la plante; les

neuf dixièmes sont enfouis, et reliés par le pied à d’autres plantes.

Cette région de l’âme, profonde (ou basse), est insensibilisée, en temps

ordinaire; l’esprit n’en perçoit rien. La guerre, en réveillant cette

vie souterraine, fit prendre conscience de parentés morales qu’on ne

soupçonnait pas. Une subite intimité se révéla entre Clerambault et un

frère de sa femme, qu’il avait toutes les raisons de regarder, jusqu’à

ce jour, comme le type du parfait Philistin.

Léo Camus n’avait pas atteint la cinquantaine. Il était grand, maigre,

un peu voûté, barbe noire, le teint gris, le poil pauvre--(la calvitie

commençait à se voir par derrière, sous le chapeau)--de petites rides en

tous sens, se coupant, se contredisant, comme un filet mal fait, l’air

maussade, renfrogné, perpétuellement enrhumé. Il était depuis trente ans

employé de l’État, et sa carrière s’était passée dans l’ombre d’une cour

de ministère; au long des années, il avait changé de pièce, mais non pas

d’ombre; il avançait, mais sur la cour. Aucune chance qu’il en sortît,

dans cette vie. A présent, il était sous-chef, ce qui lui permettait de

faire ombre à son tour. Presque point de rapports avec le public: il ne

communiquait avec le monde extérieur qu’à travers un rempart de cartons

et de dossiers entassés. Il était vieux garçon et n’avait point d’amis.

Sa misanthropie prétendait qu’il n’en existait point sur terre, sinon

par intérêt. Il n’avait d’affection que pour la famille de sa sœur.

Encore ne la manifestait-il guère qu’en blâmant tout ce qu’ils

faisaient. Il était de ces gens dont la sollicitude inquiète fait

âprement le procès à celui qu’ils aiment, quand ils le voient souffrant,

et s’acharnent à prouver qu’il souffre par sa faute. On ne s’en émouvait

pas beaucoup chez les Clerambault. Même il ne déplaisait pas à Mᵐᵉ

Clerambault, un peu molle, d’être ainsi bousculée. Quant aux enfants,

ils savaient que ces rebuffades s’accompagnaient de petits cadeaux: ils

empochaient les cadeaux et laissaient pleuvoir le reste.

A l’égard de son beau-frère, l’attitude de Léo Camus avait, au cours des

ans, varié. Quand sa sœur avait épousé Clerambault, Camus ne s’était pas

gêné pour blâmer ce mariage. Un poète inconnu ne lui semblait pas

«sérieux». Poète (poète inconnu), c’est un prétexte pour ne pas

travailler!... Ah! quand on est «connu», c’est une autre affaire! Camus

estimait Hugo; et même, il était capable de réciter des vers des

_Châtiments_ ou d’Auguste Barbier. Mais ils étaient «connus». Tout est

là... Or, voici que précisément, Clerambault était devenu «connu». Le

journal de Camus le lui avait un jour appris. De ce jour, Camus avait

consenti à lire les poésies de Clerambault. Il ne les comprenait pas;

mais il ne leur en savait pas mauvais gré; il aimait à se dire «vieux

jeu», il lui semblait établir ainsi sa supériorité. Ils sont beaucoup

comme lui, dans le monde, à s’enorgueillir de leur incompréhension. Ne

faut-il pas que chacun se targue, les uns de ce qu’ils ont, les autres

de ce qu’ils n’ont point? Camus convenait d’ailleurs que Clerambault

savait «écrire». (Il était du métier!) Il eut pour son beau-frère des

égards grandissants avec les éloges des journaux, et il aimait à deviser

avec lui. De tout temps, il avait apprécié, sans le dire, sa bonté

affectueuse; et ce qui lui plaisait aussi, en ce grand poète, (car

maintenant il le nommait tel), c’était son incapacité manifeste en

affaires, son ignorance pratique: sur ce terrain Camus était son maître,

et il le lui faisait bien voir. Clerambault avait une confiance naïve

dans les hommes. Rien ne pouvait mieux convenir au pessimisme agressif

de Camus. Cela le tenait en haleine. Le meilleur de ses visites était

consacré à réduire en miettes les illusions de Clerambault. Mais elles

avaient la vie dure. C’était à recommencer, à chaque fois. Camus s’en

irritait, avec un secret plaisir. Il lui fallait un prétexte

continuellement renouvelé pour trouver le monde mauvais et les hommes

imbéciles. Surtout, il ne faisait grâce à aucun homme politique. Cet

employé du gouvernement haïssait tous les gouvernements. Ce qu’il eût

voulu à la place, il eût été bien en peine pour le dire. La seule forme

politique qu’il comprît était l’opposition.--Il souffrait d’une vie

gâchée, d’une nature comprimée. Il était fils de paysans et fait pour

cultiver ses vignes, comme son père, ou bien pour exercer, comme chien

de garde, sur le petit peuple des champs, ses instincts d’autorité. Mais

les maladies de la vigne étaient venues, et l’orgueil de gratte-papier.

La famille avait émigré à la ville. A présent, il n’eût pu retourner à

sa vraie nature, sans déroger. L’eût-il voulu, elle s’était atrophiée.

Et ne trouvant pas sa place dans la société, il accusait la société; il

la servait, comme des milliers de fonctionnaires, en mauvais domestique,

en ennemi caché.

Un esprit de cette sorte, chagrin, amer, misanthrope, aurait dû,

semble-t-il, être jeté hors des gonds par la guerre. Ce fut tout le

contraire: elle lui rendit le calme. Le groupement de la horde en armes

contre l’étranger est une déchéance pour les rares esprits libres

embrassant l’univers; mais il grandit la foule de ceux qui végètent dans

l’impuissance d’un égoïsme anarchique; il les porte à l’étage supérieur

de l’égoïsme organisé. Camus s’éveilla soudain, avec le sentiment que,

pour la première fois, il n’était plus seul au monde.

L’instinct de la patrie est l’unique, peut-être, qui, dans les

conditions actuelles, échappe à la flétrissure de la vie quotidienne.

Tous les autres instincts, les aspirations naturelles, le besoin

légitime d’aimer et d’agir, sont, dans la société, étouffés, mutilés,

contraints à passer sous la fourche des reniements et des compromis. Et

quand l’homme, arrivé au milieu de sa vie, se retourne pour les

regarder, il les voit tous marqués au front de sa défaite et de ses

lâchetés; alors, la bouche amère, il a honte d’eux et de lui. Seul,

l’instinct de la patrie est resté à l’écart, inemployé, mais non

souillé. Et lorsqu’il resurgit, il est inviolé; l’âme qui l’embrasse

reporte sur lui l’ardeur de toutes ses ambitions, de ses amours, de ses

désirs, que la vie a trahis. Un demi-siècle de vie comprimée prend sa

revanche. Les millions de petites geôles de la prison sociale s’ouvrent.

Enfin!... Les instincts enchaînés détendent leurs membres raidis, ont le

droit de bondir en plein air et de crier. Le droit? Ils ont le devoir à

présent de se ruer, tous ensemble, comme une masse qui tombe. Les

flocons isolés se sont faits avalanche.

Elle entraînait Camus. Le petit chef de bureau faisait corps avec elle.

Et nulle frénésie, nulle violence vaine. Une grande force et le calme.

Il était «bien». Bien de cœur, bien de corps. Il n’avait plus

d’insomnies. Pour la première fois, depuis de longues années, l’estomac

ne le faisait plus souffrir,--parce qu’il l’avait oublié. Il passa même

l’hiver,--(cela ne s’était jamais vu)--sans un jour s’enrhumer. On ne

l’entendait plus aigrement accuser et ceci et cela; il ne déblatérait

plus et contre ce qu’on avait fait et contre ce qu’on n’avait pas fait;

il était envahi par une piété sacrée pour tout le corps social,--ce

corps qui était le sien, plus fort, plus beau et meilleur; il se sentait

fraternel avec tous ceux qui le constituaient par leur étroite union,

comme une grappe d’abeilles suspendue à une branche. Il enviait les plus

jeunes qui partaient pour le défendre; il contemplait avec des yeux

attendris son neveu Maxime, se préparant gaiement; et au départ du train

qui emportait les jeunes hommes, il embrassait Clerambault, il serrait

la main aux parents inconnus qui accompagnaient leurs fils; il avait

les larmes aux yeux, d’émotion et de bonheur. En ces heures, Camus eût

tout donné. C’était sa lune de miel avec la vie. L’âme solitaire, qui en

a été sevrée, la voit soudain passer et l’étreint... La vie passe.

L’euphorie d’un Camus n’est pas faite pour durer. Mais celui qui l’a

connue ne vit plus que par le souvenir, et pour la ranimer. La guerre la

lui a donnée. La paix lui est donc ennemie. Ennemis, ceux qui la

veulent!

* * * * *

Clerambault et Camus échangeaient leurs pensées. Ils les échangèrent si

bien que Clerambault finit par ne plus savoir ce qu’était devenue la

sienne. A mesure qu’il se perdait, il avait plus impérieusement besoin

d’agir: c’était une façon de s’affirmer... De s’affirmer? Hélas! C’était

Camus qu’il affirmait. Malgré sa conviction et son ardeur habituelles,

il n’était qu’un écho,--de quelles misérables voix!

Il se mit à écrire des dithyrambes de combat. C’était une émulation

entre les poètes qui ne se battaient pas. Leurs produits ne risquent pas

d’encombrer la mémoire de l’avenir. Rien dans leur carrière antérieure

ne préparait ces pauvres gens à une tâche semblable. Ils avaient beau

grossir la voix et faire appel aux ressources de la rhétorique gauloise,

les poilus haussaient les épaules. Mais le peuple de l’arrière s’y

plaisait beaucoup plus qu’aux récits sans lumière et englués de boue,

qui lui venaient des tranchées. La vision d’un Barbusse n’avait pas

encore imposé à ces ombres bavardes sa vérité. Clerambault n’eut pas de

peine à briller dans ce concours d’éloquence. Il avait le don funeste

d’éloquence verbale et rythmique qui sépare les poètes de la réalité, en

les enveloppant de leur toile d’araignée. En temps de paix, la toile

inoffensive pendait aux buissons; le vent passait au travers; et la

débonnaire Arachné ne songeait à attraper dans ses mailles que la

lumière. Aujourd’hui, ces poètes cultivaient en eux des instincts

carnassiers, heureusement périmés; et l’on apercevait, tapie au fond de

leur toile, une vilaine bête dont l’œil guettait la proie. Ils

chantaient la haine et la sainte tuerie. Clerambault fit comme eux, fit

mieux qu’eux, car sa voix était plus pleine. A force de crier, ce brave

homme finit par sentir les passions qu’il n’avait point. A «connaître»

enfin la haine («connaître», au sens biblique), il éprouvait secrètement

cette basse fierté d’un collégien qui sort pour la première fois du

bordel. Maintenant il était un homme! En effet, il ne lui manquait plus

rien pour ressembler à la bassesse des autres.

Camus eut la primeur de chacun de ses poèmes. Ce lui était bien dû. Il

en hennissait d’enthousiasme, car il s’y reconnaissait. Et Clerambault

était flatté, car il pensait atteindre la fibre populaire. Les deux

beaux-frères passaient les soirées en tête à tête. Clerambault lisait;

Camus buvait ses vers; il les savait par cœur; il répétait à qui voulait

l’entendre que Hugo était ressuscité, que chacun de ces poèmes valait

une victoire. Son admiration bruyante dispensait à propos les autres

membres de la famille d’énoncer un jugement. Rosine régulièrement

s’arrangeait, sous quelque prétexte, pour sortir de la chambre, à la fin

de la lecture. L’amour-propre de Clerambault le remarquait; et il eût

voulu avoir l’opinion de sa fille; mais il trouvait plus prudent de ne

pas la lui demander. Il préférait se persuader que la fuite de Rosine

venait de son émotion et de sa timidité. Tout de même, il était

vexé.--Mais les suffrages du dehors lui firent oublier cette petite

blessure. Les poèmes avaient paru dans les journaux bourgeois; ils

valurent à Clerambault le plus éclatant succès de sa carrière. Aucune

autre de ses œuvres n’avait soulevé cet enthousiasme unanime. Un poète

est toujours bien aise de s’entendre affirmer que sa dernière œuvre est

la meilleure; et il l’est encore plus, lorsqu’il sait qu’elle est la

moins bonne. Clerambault le savait parfaitement. Aussi savourait-il avec

une vanité enfantine les flagorneries de la presse. Le soir, il les

faisait lire à haute voix par Camus, dans le cercle de famille. Il

rayonnait en les entendant; lorsque c’était fini, il eût presque dit:

--Encore!

La seule note un peu fausse dans ce concert d’éloges lui vint de

Perrotin. (Décidément, il s’était bien trompé sur le compte de celui-là.

Ce n’était pas un vrai ami...) Sans doute, le vieux savant, à qui

Clerambault avait envoyé le recueil de ses poèmes, l’en avait félicité

poliment; il louait son grand talent; mais il ne lui disait pas que ce

livre était sa plus belle œuvre; il l’engageait même, «après avoir

offert son tribut à la Muse guerrière, à écrire maintenant une œuvre de

rêve pur, dégagée du présent».--Que voulait-il insinuer? Est-il séant,

lorsqu’un artiste vient soumettre un ouvrage à votre admiration, de lui

dire: «J’en voudrais lire un autre, qui ne lui ressemblât

point?»--Clerambault voyait là un indice nouveau de l’affligeante

tiédeur de patriotisme, qu’il avait déjà éventée chez Perrotin. Ce

manque de compréhension acheva de le refroidir pour son vieil ami. Il

pensa que la guerre était la grande épreuve des caractères, qu’elle

revisait les valeurs et triait les amitiés. Et il ne jugea point que la

perte de Perrotin fût trop peu compensée par l’acquisition de Camus et

de tant d’amis nouveaux, assurément plus modestes, mais au cœur simple

et chaud...

Et cependant, la nuit, il avait des minutes d’oppression; il

s’éveillait, inquiet; il était mécontent et honteux... De quoi donc? Ne

faisait-il pas son devoir?

* * * * *

Les premières lettres de Maxime furent un réconfort, un cordial dont une

goutte dissipait les découragements. On en vivait, dans les longs

intervalles qui espaçaient les nouvelles. Malgré l’angoisse de ces

silences, où chaque seconde pouvait être fatale à l’être aimé, sa

confiance (que peut-être il exagérait, par affection pour les siens, ou

par superstition) se communiquait à tous. Ses lettres débordaient de

jeunesse, de joie exubérante, qui atteignit sa cime, dans les jours qui

suivirent la victoire de la Marne. Toute la famille était tendue vers

lui. Elle était un seul corps, une plante dont le faîte est baigné dans

la lumière, et qui monte vers lui, en un frémissement d’adoration

mystique...

L’extraordinaire lumière où s’épanouissaient les âmes, hier encore

douillettes et engourdies, que le destin jetait dans le cercle infernal

de la guerre! Lumière de la mort, du jeu avec la mort! Maxime, ce grand

enfant gâté, délicat, dégoûté, qui, en temps ordinaire, se soignait

comme une petite maîtresse trouvait une saveur inattendue dans les

privations et les épreuves de sa vie nouvelle. Émerveillé de lui-même,

il en faisait parade dans ses lettres gentiment fanfaronnes, qui

ravissaient le cœur de ses parents. Ni l’un ni l’autre n’était

Cornélien, et la pensée d’immoler leur enfant à une idée barbare leur

eût causé de l’horreur. Mais la transfiguration de leur cher petit, qui

s’était subitement mué en héros, leur causait une plénitude de tendresse

qu’ils n’avaient jamais éprouvée. L’enthousiasme de Maxime leur

communiquait, en dépit de l’inquiétude, une ivresse. Il les rendait

ingrats pour la vie de naguère, la bonne vie paisible, affectueuse, des

longs jours monotones. Maxime exprimait pour elle un amusant dédain.

Elle lui semblait ridicule, après qu’on avait vu ce qui se passait

«là-bas»... «Là-bas», on était content de dormir trois heures par nuit,

à la dure, ou sur une botte de paille, la semaine des quatre

Jeudis;--content de déguerpir, à trois heures du matin, pour se

réchauffer avec trente kilomètres de marche, sac au dos, et prendre un

bain de sueur, qui durait huit à dix heures--content, surtout content de

rencontrer l’ennemi, afin de souffler un peu, couché derrière un talus,

en canardant le Boche... Ce petit Cyrano disait que le combat reposait

de la marche. Quand il contait un engagement, on eût dit qu’il était au

concert, ou bien au cinéma. Le rythme des obus, le bruit de leur départ

et celui de leur éclatement, lui rappelaient les battements de timbales

dans le divin scherzo de la Neuvième Symphonie. Aussitôt que les

moustiques d’acier, espiègles, impérieux, rageurs, sournois, perfides,

ou simplement animés d’une aimable désinvolture, faisaient bruire

au-dessus des têtes leur boîte à musique aérienne, il avait une émotion

de gamin de Paris qui se sauve de la maison pour voir un bel incendie.

Plus de fatigue! L’esprit et le corps alertes. Et quand venait le «En

avant!» attendu, on se relevait d’un bond, léger comme une plume, et,

sous la giboulée, on volait au plus prochain abri, dans la joie de la

découverte, comme le chien qui sent le gibier. On filait à quatre

pattes, on rampait sur le ventre, on galopait plié en quatre, on faisait

de la gymnastique suédoise à travers les taillis... Cela faisait oublier

qu’on ne pouvait plus marcher; et quand tombait la nuit, on se disait:

«Tiens! c’est le soir déjà! Qu’est-ce qu’on a donc fait aujourd’hui?...»

A la guerre, concluait le petit coq gaulois, il n’y a de pénible que ce

qu’on fait en temps de paix,--la marche sur les grandes routes...

Ainsi parlaient ces jeunes gens, aux premiers mois de campagne. Les

soldats de la Marne, de la guerre qui marche. Si elle eût continué, elle

eût refait la race des va-nu-pieds de la Révolution qui, partis pour la

conquête du monde, ne surent plus s’arrêter.

Il fallut bien qu’ils s’arrêtassent. A partir du moment où ils

marinèrent dans les tranchées, le ton changea. Il perdit son entrain,

son insouciance gamine; il se fit de jour en jour viril, stoïque,

volontaire, crispé. Maxime continuait d’affirmer la victoire finale.

Puis, il n’en parla plus; il parlait seulement du devoir nécessaire.--De

cela même il cessa de parler. Ses lettres devinrent ternes, grises,

fatiguées.

A l’arrière, l’enthousiasme n’avait pas diminué. Clerambault persistait

à vibrer comme un tuyau d’orgue. Mais Maxime ne rendait plus l’écho

attendu, provoqué.

* * * * *

Brusquement, il arriva pour une permission de sept jours. Il n’avait pas

prévenu. Dans l’escalier, il s’arrêta, ses jambes étaient lourdes; bien

qu’il semblât plus robuste, il se fatiguait vite; et il était ému. Il

reprit son souffle, et monta. Au coup de sonnette, sa mère vint ouvrir.

Elle cria de saisissement. Clerambault, qui errait à travers

l’appartement, dans l’ennui et l’attente éternelle, accourut, en

clamant. Ce fut un beau tapage.

Après quelques minutes, on fit trêve aux étreintes et au langage

inarticulé. Poussé vers une fenêtre, assis bien en lumière, Maxime fut

livré à l’inspection de leurs regards ravis. Ils s’extasiaient sur son

teint, ses joues pleines, son air de bonne santé. Son père, lui ouvrant

les bras, l’appela: «Mon héros!»--Et Maxime, les mains crispées, sentit

brusquement l’impossibilité de parler.

A table, on le couvait des yeux, on buvait ses mots: il ne dit presque

rien. L’exaltation des siens l’avait arrêté net, dans son premier élan.

Heureusement ils ne s’en apercevaient pas; ils attribuaient son silence

à la fatigue et aussi à la faim. Clerambault parlait d’ailleurs pour

deux. Il racontait à Maxime la vie des tranchées. La bonne madame

Pauline était devenue une Cornélie de Plutarque. Maxime les regardait,

mangeait, les regardait: un fossé était entre eux.

A la fin du repas, quand, rentrés dans le cabinet du père, ils le virent

installé dans un fauteuil et fumant, il fallut bien en venir à

satisfaire l’attente de ces pauvres gens. Il commença donc à décrire

sobrement l’emploi de ses journées; il mettait une pudeur à écarter de

son récit tout mot exagéré et les images tragiques. Ils écoutaient,

palpitants d’attente. Ils attendaient toujours, quand il avait fini.

Alors, ce fut de leur part un assaut de questions. Maxime y répondait,

en quelques mots, vite éteints. Clerambault essaya de réveiller «son

gaillard», lui poussa jovialement quelques bottes:

--Voyons, raconte un peu... Un de vos engagements... ça devait être

beau!... cette joie, cette foi sacrée!... Cristi!... Je voudrais voir

cela, je voudrais être à ta place!...

Maxime répondit:

--Pour voir toutes ces belles choses, tu es mieux à la tienne.

Depuis qu’il était dans la tranchée, il n’avait pas vu un combat, à

peine un Allemand; il avait vu la boue, et il avait vu l’eau.--Mais ils

ne le croyaient pas. Ils pensaient qu’il parlait ainsi par esprit

contrariant, selon son habitude d’enfant.

--Farceur! dit Clerambault, avec un bon rire, alors, qu’est-ce que vous

faites, tout le jour, dans vos tranchées?

--On se gare; on tue le temps. C’est le plus grand ennemi.

Clerambault lui appliqua sur l’épaule une tape amicale.

--Vous en tuez aussi d’autres!

Maxime s’écarta, vit le bon regard curieux de son père, de sa mère, et

dit:

--Non, non, parlons d’autre chose!

Et après un moment:

--Voulez-vous me faire un plaisir? Ne me questionnez plus aujourd’hui.

Ils acquiescèrent, étonnés. Ils jugèrent que son état de fatigue avait

besoin de ménagements; et ils furent aux petits soins. Mais Clerambault,

à tout instant, repartait malgré lui dans des apostrophes qui quêtaient

une approbation. Le mot de «Liberté» ponctuait ses tirades. Maxime avait

un pâle sourire et observait Rosine. L’attitude de la jeune fille était

singulière. Quand son frère était entré, elle s’était jetée à son cou.

Mais depuis, elle se tenait sur la réserve, on eût dit: à distance. Elle

n’avait pas pris part aux questions des parents; bien loin de provoquer

les confidences de Maxime, elle paraissait les craindre; l’insistance de

Clerambault la mettait à la gêne; la peur de ce que son frère aurait pu

dire se trahissait, à des mouvements imperceptibles ou de fugitifs

regards, que seul saisissait Maxime. Il éprouvait la même gêne; il

évitait de se trouver seul avec elle. Cependant, ils n’avaient jamais

été plus rapprochés, d’esprit. Mais il leur en eût trop coûté de se dire

pourquoi.

Maxime dut se laisser exhiber aux connaissances du quartier; on le

promena dans Paris, pour le distraire. Malgré ses robes de deuil, la

ville avait repris son visage riant. Les misères et les peines se

cachaient au foyer, et dans le fond des cœurs fiers. Mais l’éternelle

Foire, dans les rues, dans la presse, étalait son masque satisfait. Le

peuple des cafés et des salons de thé était prêt à tenir vingt ans, s’il

l’eût fallu. Maxime, avec les siens, assis à une petite table de

pâtisserie, dans le joyeux papotage et l’arome des femmes, voyait la

tranchée où il venait d’être bombardé, vingt-six jours de suite, sans

pouvoir bouger de la fosse gluante et gorgée de cadavres, qui servaient

de murailles... La main de sa mère se posa sur la sienne. Il s’éveilla,

vit les yeux affectueux des siens qui l’interrogeaient; il se reprocha

d’inquiéter ces pauvres gens; et souriant, il se mit à lorgner et à

parler gaiement. Son entrain de grand gamin était revenu. Le visage de

Clerambault, sur lequel avait passé une ombre, s’éclaira de nouveau; et

son regard, naïvement, remerciait Maxime.

Il n’était pourtant pas au bout de ses alertes. Au sortir de la

pâtisserie--(il s’appuyait sur le bras de son fils)--ils se croisèrent

dans la rue avec un enterrement militaire. Il y avait des couronnes, des

uniformes, un vieux de l’Institut, son épée dans les jambes, et des

instruments de cuivre qui ronflaient une lamentation héroïque. La foule

se rangeait avec recueillement, et Clerambault, s’arrêtant, se découvrit

avec emphase; sa main gauche serrait plus fortement le bras de Maxime.

Il le sentit tressaillir, et regardant son fils, il lui trouva un air

étrange; il crut que Maxime était ému, et voulut l’entraîner. Mais

Maxime ne bougeait pas. Maxime était ahuri:

--«Un mort!» pensait-il. «Tout ça pour un mort!... Mais là-bas, on

marche dessus... Cinq cents morts au tableau, c’est la ration normale.»

Il eut un mauvais petit rire. Clerambault, effrayé, le tira par le bras:

--Viens! dit-il.

Ils s’éloignèrent.

--«Si on voyait!» pensait Maxime, «si ces gens voyaient!... Toute leur

société craquerait... Mais ils ne verront jamais, ils ne veulent pas

voir...»

Et ses yeux, cruellement aigus, découvrirent tout à coup autour de

lui... l’_ennemi_: l’inconscience de ce monde, la bêtise, l’égoïsme, le

luxe, le «je m’en fous!», l’immonde profit de la guerre, la jouissance

de la guerre, le mensonge jusqu’aux racines... les abrités, les

embusqués, les policiers, les «obusiers», avec leurs autos insolentes

qui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau

saignant, ces gueules de bonbon féroces... Ils sont contents... Tout va

bien!... «Ça va durer, ça dure!»...--Une moitié de l’humanité mange

l’autre...

Ils rentrèrent. Le soir, après dîner, Clerambault brûlait de lire à

Maxime un poème qu’il venait d’écrire; l’intention en était touchante et

un peu ridicule; dans son amour pour son fils, il tâchait d’être, en

esprit au moins, son compagnon de gloire et de peine; et il avait

décrit--de loin--«l’_Aube dans la tranchée_». Deux fois, il se leva pour

chercher le manuscrit. Mais quand il tenait les feuilles, une pudeur le

paralysait. Il se rassit, les mains vides.

Les jours passaient. Ils se sentaient unis étroitement par les liens du

corps, mais les âmes ne parvenaient point à se toucher. Aucun ne voulait

le reconnaître, et chacun le savait. Une tristesse était entre eux; ils

se refusaient à en voir la vraie cause; ils aimaient mieux l’attribuer à

l’approche du départ. De temps en temps, le père, la mère, faisait une

nouvelle tentative pour rouvrir la source d’intimité. A chaque fois,

c’était la même déconvenue. Maxime s’apercevait qu’il n’avait plus aucun

moyen de communiquer avec eux, avec personne de l’arrière. C’étaient des

mondes différents. S’entendrait-on jamais plus?... Pourtant, il les

comprenait: lui-même avait subi, naguère, l’influence qui pesait sur

eux; il ne s’était dégrisé que là-bas, au contact de la souffrance et de

la mort réelles. Mais justement parce qu’il avait été atteint, il savait

l’impossibilité de guérir les autres, avec des raisonnements. Alors il

se taisait, laissait parler, souriait vaguement, opinait sans écouter.

Les préoccupations de l’arrière, les criailleries des journaux, les

questions de personnes (et quelles personnes! de vieux polichinelles,

des politiciens tarés et avachis!), les hâbleries patriotardes des

stratèges de l’écritoire, les inquiétudes au sujet du pain rassis ou de

la carte de sucre ou des jours de pâtisseries fermées, lui inspiraient

un dégoût, un ennui, une pitié sans fond, pour cette race de l’arrière.

Elle lui était étrangère.

Il se renferma dans un silence énigmatique, souriant et sombre. Il n’en

sortait que par accès, quand il pensait au peu d’instants qu’il lui

restait à partager avec ces pauvres gens qui l’aimaient. Alors il se

mettait à causer avec animation. N’importe de quoi. L’important était de

donner de la voix, puisque l’on ne pouvait plus donner sa pensée. Et

naturellement, on retombait sur les lieux-communs du jour. Les questions

générales, politiques, militaires, tenaient la première place. Ils

auraient pu aussi bien lire tout haut leur journal. «L’écrasement des

Barbares», le «triomphe du Droit» remplissaient les discours, la pensée

de Clerambault. Maxime servait la messe et disait, aux temps d’arrêt, le

«_cum spiritu tuo_». Mais tous deux attendaient que l’autre _commençât à

parler_...

Ils attendirent si longtemps que le jour de la séparation vint. Peu

avant son départ, Maxime entra dans le cabinet de son père. Il était

résolu à s’expliquer:

--Papa, es-tu bien sûr?...

Le trouble qui se peignit sur le visage de Clerambault l’empêcha de

continuer. Il eut pitié, il demanda si son père était bien sûr de

l’heure du départ. Clerambault accueillit la fin de la question avec un

soulagement trop visible. Et quand il eut donné les renseignements,--que

Maxime n’écoutait pas--il enfourcha de nouveau son dada oratoire et se

lança dans ses habituelles déclamations idéalistes. Maxime, découragé,

se tut. Pendant la dernière heure, ils ne se dirent que des riens. Tous

sentaient, sauf la mère, qu’ils taisaient l’essentiel. Des mots allègres

et confiants, une excitation apparente. Dans le cœur, un gémissement:

«Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi nous avez-vous abandonnés?»

Maxime s’en alla, soulagé de retourner au front. Le fossé qu’il venait

de constater entre l’avant et l’arrière lui paraissait plus profond que

celui des tranchées. Et le plus meurtrier n’était pas les canons. Mais

les Idées. Penché à la fenêtre du wagon qui partait, il suivait du

regard les visages émus des siens qui s’éloignaient, et il pensait:

--Pauvres gens! Vous êtes leurs victimes! Et nous sommes les vôtres...

* * * * *

Le lendemain de son retour au front, se déclencha la grande offensive du

printemps, que les journaux bavards annonçaient à l’ennemi depuis

plusieurs semaines. On en avait nourri l’espoir de la nation, durant le

morne hiver d’attente et de mort immobile. Elle fut soulevée toute par

un frémissement de joie impatiente. Elle était sûre de la victoire et

lui criait: «Enfin!»

Les premières nouvelles semblèrent lui donner raison. Elles ne faisaient

mention, comme de juste, que des pertes de l’ennemi. Les visages

rayonnaient. Les parents dont les fils, les femmes dont les maris

étaient là-bas, se sentaient glorieux que leur chair et leur amour prît

part à l’agape sanglante; dans leur exaltation, à peine s’arrêtaient-ils

à la pensée que le leur pût en être victime. Et la fièvre était telle

que Clerambault, père affectueux, aimant, inquiet pour ceux qu’il

aimait, en vint à craindre que son fils ne fût pas rentré à temps pour

«la fête»; il voulait qu’il y fût; ses vœux ardents l’y poussaient, le

jetaient dans le gouffre; il en faisait le sacrifice, il disposait de

lui et de sa vie, sans s’inquiéter si la volonté de son fils était

d’accord. Il ne s’appartenait plus, et il n’eût pu concevoir que

quiconque était sien s’appartînt davantage. L’obscure volonté de la

fourmilière avait tout dévoré.

Pourtant, un reste d’habitude de l’esprit qui s’analyse lui faisait, à

l’improviste, retrouver quelques traces de son ancienne nature: comme un

nerf sensible qu’on touche,--un coup sourd, une ombre de douleur. Elle

passe, on la nie...

Au bout de trois semaines, l’offensive épuisée piétinait sur les mêmes

kilomètres de charnier. Les journaux commençaient à distraire

l’attention, en lui offrant ailleurs une nouvelle piste. Maxime n’avait

pas écrit depuis qu’il était parti. On se cherchait les raisons de

patience ordinaires, que fournit l’esprit complaisant; mais le cœur n’y

croit pas. Huit jours encore passèrent. Entre eux, chacun des trois

affectait l’assurance. Mais, la nuit, chacun seul dans sa chambre, l’âme

criait d’angoisse. Et tout le long des heures, l’oreille était tendue,

épiait chaque pas qui montait l’escalier,--les nerfs prêts de se rompre,

au tintement de la sonnette, au frôlement d’une main qui passait près de

la porte.

Les premières nouvelles officielles des pertes commençaient d’arriver.

Dans plusieurs familles amies des Clerambault, on connaissait déjà ses

morts et ses blessés. Ceux qui avaient tout perdu enviaient ceux dont

les aimés, saignants, mutilés peut-être, leur seraient du moins rendus.

Plusieurs s’enveloppaient de leur mort, comme de la nuit; pour eux, la

guerre était finie, la vie était finie. Mais chez d’autres, persistait

étrangement l’exaltation du début: Clerambault vit une mère, que son

patriotisme et son deuil enfiévraient au point de se réjouir presque de

la mort de son fils. Elle disait, avec une joie violente et concentrée:

--J’ai tout donné! j’ai tout donné!...

Telle, dans l’obsession de la dernière seconde, avant de disparaître,

celle qui se noie par amour avec son bien-aimé.--Mais Clerambault, plus

faible, ou s’éveillant du vertige, pensait:

--Moi aussi, j’ai tout donné,--même ce qui ne m’appartenait point.

Il s’adressa à l’autorité militaire. On ne savait rien encore. Une

huitaine après, vint la nouvelle que le sergent Clerambault Maxime était

classé comme «disparu», depuis la nuit du 27 au 28 du mois passé. Aux

bureaux de Paris, Clerambault ne put obtenir aucun détail de plus. Il

partit pour Genève, visita la Croix-Rouge, l’Agence des Prisonniers,

n’apprit rien, se lança sur des pistes, obtint la permission

d’interroger dans des hôpitaux ou des dépôts de l’arrière des camarades

de son fils, qui donnaient des renseignements contradictoires--(l’un le

disait prisonnier, l’autre l’avait vu mort, puis tous deux, le

lendemain, convenaient qu’ils s’étaient trompés... O tortures! Dieu

bourreau!...)--revint après dix jours de ce chemin de croix, vieilli,

cassé, épuisé.

Il retrouva sa femme dans un paroxysme de douleur bruyante, qui, chez

cette créature bonasse, s’était tournée en haine furieuse contre

l’ennemi. Elle criait vengeance. Pour la première fois, Clerambault n’y

répondit pas. Il ne lui restait plus assez de force pour haïr,--juste

assez pour souffrir.

Il s’enferma dans sa chambre. Durant son pèlerinage affreux de dix

jours, à peine s’était-il trouvé en face de sa pensée. Une seule idée

l’hypnotisait, nuit et jour. Comme un chien sur une piste: plus vite,

aller plus vite! La lenteur des voitures, des trains, le consumait. Il

lui était arrivé, après avoir retenu une chambre pour la nuit, de

repartir le soir même, sans vouloir se reposer. Cette fièvre de hâte et

d’attente dévorait tout. Elle rendait impossible (et c’était son salut)

tout raisonnement suivi. Mais à présent, la course était brisée, et

l’esprit se retrouvait, hors d’haleine, expirant. Clerambault avait

maintenant la certitude que Maxime était mort. Il ne l’avait pas dit à

sa femme, il lui avait tu certains renseignements qui enlevaient

l’espoir. Elle était de ceux qui ont un besoin vital de conserver, même

contre toute raison, une lueur de mensonge qui les leurre, jusqu’à ce

que le gros du flot de la douleur se soit épuisé. Et peut-être

Clerambault avait-il été de ceux-là, lui aussi. Mais il n’en était plus:

car il voyait où ce leurre l’avait mené. Il ne jugeait pas encore, il

n’essayait pas de juger. Il gisait dans sa nuit. Et trop faible pour se

relever, pour tâtonner autour, il était comme quelqu’un qui, après une

chute, remue son corps meurtri, reprend, à chaque douleur, conscience de

sa vie et tâche de comprendre ce qui est arrivé. Le gouffre stupide de

cette mort le fascinait. Ce bel enfant qu’on avait eu tant de joie, tant

de peine à avoir, à élever, toute cette richesse d’espoirs en fleur, ce

petit univers sans prix qu’est un jeune homme, cet arbre de Jessé, ces

siècles d’avenir... Et tout cela détruit, en une heure... Pour quoi?

Pour quoi?...

Il fallait se persuader au moins que c’était pour quelque chose de grand

et de nécessaire. Clerambault s’accrocha à cette bouée, avec désespoir,

pendant les jours et les nuits qui suivirent. Si ses doigts se

desserraient, il coulerait à pic. Plus durement encore, il affirma la

sainteté de la cause. Il se refusait d’ailleurs à la discuter. Mais ses

doigts peu à peu glissaient; chaque mouvement l’enfonçait; car chaque

attestation nouvelle de sa justice et de son droit faisait surgir de la

conscience une voix qui disait:

--«Quand bien même vous auriez vingt mille fois plus raison dans la

lutte, votre raison affirmée vaut-elle les désastres dont il la faut

payer? Votre justice veut-elle que des millions d’innocents tombent,

rançon des iniquités et des erreurs des autres? Le crime se lave-t-il

par le crime, le meurtre par le meurtre? Et fallait-il que vos fils en

fussent non seulement victimes, mais complices, et fussent assassinés et

fussent des assassins?...»

Il revit la dernière visite de son fils, leurs derniers entretiens, et

il les rumina. Que de choses il comprenait maintenant, qu’il n’avait pas

comprises! Les silences de Maxime, le reproche de ses yeux... Le pire de

tout fut lorsqu’il reconnut _qu’il les avait comprises_, déjà, quand son

fils était là, mais qu’il n’avait pas voulu, pas voulu en convenir.

Et cette découverte, que depuis quelques semaines il sentait peser sur

lui comme une menace,--et cette découverte du mensonge intérieur

l’écrasa.

* * * * *

Rosine Clerambault, jusqu’à la crise actuelle, paraissait effacée. Sa

vie intérieure était ignorée des autres et presque d’elle-même. A peine

son père en avait-il une lueur. Elle avait vécu sous l’aile de la

chaude, égoïste, asphyxiante affection de famille. Elle n’avait guère

d’amies, de camarades de son âge. Les parents s’interposaient entre elle

et le monde extérieur; elle s’était habituée à pousser dans leur ombre;

et si, devenue adolescente, elle aspirait à s’en évader, elle n’osait

pas, elle ne savait pas; elle était gênée dès qu’elle sortait du cercle

de famille; ses mouvements étaient paralysés, elle pouvait à peine

parler: on la jugeait insignifiante. Elle le savait et en souffrait, car

elle avait de l’amour-propre. Alors, elle sortait le moins possible, et

restait dans son milieu, où elle était simple, naturelle, silencieuse.

Ce silence ne venait pas d’une torpeur de pensée, mais du bavardage des

autres. Le père, la mère, le frère, étaient exubérants. La petite

personne se renfermait, par réaction. Mais elle parlait, en elle.

Elle était blonde, grande, mince, les formes d’un adolescent, de jolis

cheveux dont les mèches se sauvaient sur les joues, la bouche grande et

sérieuse, la lèvre inférieure un peu gonflée aux commissures, les yeux

larges, calmes et vagues, les sourcils fins et bien marqués, un menton

gracieux. Joli cou, poitrine maigre, pas de hanches; les mains un peu

rouges et grandes, dont les veines étaient gonflées. Rougissant pour un

rien. Le charme de la jeunesse était dans le front et le menton. Les

yeux interrogeaient, rêvaient, livraient peu.

Son père avait pour elle une prédilection, comme la mère pour le fils:

des affinités étaient entre eux. Sans y penser, Clerambault n’avait

cessé d’accaparer sa fille, de l’entourer, depuis l’enfance, de son

affection absorbante. Il avait fait, en partie, son éducation. Avec la

naïveté, parfois un peu choquante, de l’artiste, il l’avait prise pour

confidente de sa vie intérieure. Il y était amené par son moi débordant

et par le peu d’écho qu’il trouvait en sa femme: cette bonne personne,

qui était, comme on dit, à ses pieds, y restait installée; elle disait

oui à tout ce qu’il disait, l’admirait de confiance, mais ne le

comprenait pas, et ne s’en apercevait même pas: car l’essentiel n’était

pas, pour elle, la pensée de son mari, mais son mari, sa santé, son

bien-être, son confort, sa nourriture, sa vêture. L’honnête Clerambault,

plein de reconnaissance, ne jugeait pas sa femme, pas plus que Rosine ne

jugeait sa mère. Mais leur instinct, à tous deux, savait à quoi s’en

tenir et les rapprochait l’un de l’autre par un secret lien. Et

Clerambault ne s’apercevait pas qu’il s’était fait de sa fille sa vraie

femme, d’esprit et de cœur. Il n’avait commencé à en avoir le soupçon

que dans les derniers temps où la guerre sembla rompre l’accord tacite

qui régnait entre eux, et où l’assentiment de Rosine, comme un vœu qui

la liait, lui manqua tout à coup. Rosine savait les choses, bien avant

lui. Elle évitait d’en scruter le mystère. Le cœur n’a pas besoin, pour

savoir, que l’esprit soit averti.

Étranges et magnifiques mystères de l’amour qui unit les âmes! Il est

indépendant des lois de la société et même de la nature. Mais bien peu

d’êtres le savent; et bien moins encore osent le révéler: ils ont peur

de la grossièreté du monde, qui veut des jugements sommaires et s’en

tient au sens épais du langage traditionnel. Dans cette langue convenue,

volontairement inexacte, par simplification sociale, les mots se gardent

bien d’exprimer, en les dévoilant, les nuances vivantes de la multiple

réalité: ils l’emprisonnent, ils l’enrégimentent, ils la codifient; ils

la mettent au service de la raison elle-même domestiquée, de la raison

qui ne jaillit pas des profondeurs de l’esprit, mais des nappes diffuses

et emmurées--comme un bassin de Versailles--dans les cadres de la

société constituée. En ce vocabulaire quasi juridique, l’amour est lié

au sexe, à l’âge, aux classes de la société; et selon qu’il se plie aux

conditions requises, il est ou non naturel, il est légitime ou

non.--Mais ce n’est là qu’un filet d’eau capté des sources profondes de

l’Amour. L’immense Amour, qui est la loi de gravitation qui meut les

mondes, ne se soucie pas des cadres que nous lui traçons. Il s’accomplit

entre des âmes que tout éloigne, dans l’espace et dans l’heure;

par-dessus les siècles, il unit les pensées des vivants et des morts; il

noue d’étroits et chastes liens entre les jeunes et les vieux cœurs; il

fait que l’ami est plus proche de l’ami, il fait que souvent l’âme de

l’enfant est plus proche de celle du vieillard, que, dans toute leur

vie, ils ne trouveront peut-être, femme, de compagnon, ou homme, de

compagne. Entre pères et enfants ces liens existent parfois sans qu’ils

en aient conscience. Et le «siècle» (comme disaient nos vieux) compte si

peu en face de l’amour éternel qu’il arrive qu’entre pères et enfants

les rapports soient intervertis et que ce ne soit pas le plus jeune qui

des deux soit l’enfant. Que de fils éprouvent pieusement un amour

paternel pour la vieille maman! Et ne nous arrive-t-il pas de nous

sentir très humbles et tout petits devant les yeux d’un enfant? Le

_Bambino_ de Botticelli pose sur la Vierge candide son regard lourd

d’une expérience douloureuse qui s’ignore, et vieille comme le monde.

L’affection de Clerambault et de Rosine était de cette essence, auguste,

religieuse, où la raison n’a point accès. C’est pourquoi, dans les

profondeurs de la mer agitée, loin au-dessous des troubles et des

conflits de conscience que la guerre déchaînait, un drame intime se

déroulait, sans gestes, presque sans mots, entre ces deux âmes, unies

par un amour sacré. Ce sentiment ignoré expliquait la finesse de leurs

réactions mutuelles. Au début, le muet éloignement de Rosine, déçue dans

son affection, froissée dans son culte secret, par l’attitude de son

père que la guerre égarait, et s’écartant de lui, comme une petite

statue antique chastement drapée. Aussitôt, l’inquiétude de Clerambault,

dont la sensibilité aiguisée par la tendresse avait sur-le-champ perçu

ce _Noli me tangere_! Il s’en était suivi, pendant la période qui avait

précédé la mort de Maxime, une brouille inexprimée entre le père et la

fille. On n’oserait parler (les mots sont si grossiers!) de «dépit

amoureux», au sens le plus épuré. Ce désaccord intime, dont aucune

parole ne les eût fait convenir, leur était à tous deux une souffrance,

troublait la jeune fille, irritait Clerambault; il en savait la cause,

et son orgueil se refusait d’abord à la reconnaître; peu à peu il

n’était plus très loin d’avouer que Rosine avait raison; il eût voulu

s’humilier; mais la langue restait liée par une fausse honte. Ainsi, le

malentendu des esprits s’aggravait, quand les cœurs s’imploraient de

céder.

Dans le désarroi qui suivit la mort de Maxime, cette supplication se fit

plus pressante sur l’âme moins forte pour résister. Un jour qu’ils se

trouvaient tous les trois au dîner du soir,--(c’était le seul moment où

ils fussent réunis, car chacun s’isolait: Clerambault prostré dans son

deuil, Mᵐᵉ Clerambault toujours agitée sans but; et Rosine tout le jour

absente, occupée à des «œuvres»)--Clerambault entendit sa femme qui

interpellait violemment Rosine: celle-ci parlait de soigner des blessés

ennemis, et Mᵐᵉ Clerambault s’en indignait, comme d’un crime.

Elle en appela au jugement de son mari. Clerambault dont les yeux las,

vagues et douloureux, commençaient à comprendre, regarda Rosine qui se

taisait, le front baissé, attendant sa réponse. Et il dit:

--Ma petite a raison.

Rosine rougit de saisissement (elle ne s’y attendait pas). Elle leva

vers lui ses yeux qui le remerciaient; leur regard semblait dire:

--Enfin! je t’ai retrouvé!

Après le bref repas, tous trois se séparèrent: chacun se rongeait à

part. Devant sa table de travail, Clerambault, la figure enfoncée dans

ses mains, pleurait. Le regard de sa fille avait détendu son cœur, raidi

de douleur: c’était son âme perdue, depuis des mois étouffée, la même

qu’avant la guerre, qu’il avait retrouvée; et elle le regardait...

Il essuya ses larmes, écouta à la porte... Sa femme, comme tous les

soirs, dans la chambre de Maxime, enfermée à double tour, dérangeait et

rangeait le linge, les effets du mort... Il entra dans la pièce où

Rosine était seule, assise près de la fenêtre, et cousait. Elle était

absorbée dans ses pensées; elle ne l’entendit venir que lorsqu’il était

là, devant elle; il appuyait contre elle sa tête grisonnante, et disait:

--Ma petite fille!...

Alors son cœur se fondit aussi. Elle laissa tomber son ouvrage, elle

prit entre ses mains la vieille tête aux cheveux rudes, et dit, mêlant

ses larmes à celles qu’elle voyait couler:

--Mon cher papa!...

Ni l’un ni l’autre n’avait besoin de demander, d’expliquer pourquoi il

était là. Après un long silence, quand il eut repris son calme, il dit,

la regardant:

--Il me semble que je m’éveille d’un égarement affreux...

Elle lui caressait les cheveux, sans parler.

--Mais tu veillais sur moi, n’est-ce pas? Je l’ai bien vu... Tu avais de

la peine?...

Elle fit oui de la tête, sans oser le regarder. Il lui baisa les mains,

se releva et dit:

--Mon bon ange, tu m’as sauvé.

* * * * *

Il rentra dans sa chambre.

Elle resta sans bouger, transpercée d’émotion. Longtemps, elle fut

ainsi, tête baissée, les mains jointes sur ses genoux. Les flots de

sentiments qui se heurtaient en elle coupaient sa respiration. Elle

avait le cœur gros d’amour, de bonheur et de honte. L’humilité de son

père la bouleversait... Et soudain, un élan de tendresse et de piété

passionnée la délia de la paralysie qui tenait ses membres et son âme

ligotés, tendit ses bras vers l’absent et la fit se jeter confuse, au

pied de son lit, remerciant Dieu, le priant qu’il gardât toute la

douleur pour elle et qu’il donnât le bonheur à celui qu’elle aimait.

Mais le Dieu qu’elle priait ne tint pas compte de sa recommandation: car

ce fut sur les yeux de la jeune fille qu’il versa le bon sommeil

d’oubli; mais Clerambault devait gravir jusqu’au bout son calvaire.

* * * * *

Dans la nuit de sa chambre, sa lampe éteinte, Clerambault regardait en

lui. Il était décidé à pénétrer au fond de son âme menteuse et peureuse

qui fuyait. La main de sa fille, dont il sentait encore la fraîcheur sur

son front, avait effacé ses hésitations. Il était décidé à faire face au

monstre Vérité, dût-il être lacéré par ses griffes, qui ne lâchent plus,

une fois qu’elles ont étreint.

Avec angoisse, mais d’une main courageuse, il commença d’arracher par

lambeaux saignants l’enveloppe de préjugés mortels, de passions et

d’idées étrangères à son âme, qui la recouvrait tout entière.

D’abord, l’épaisse toison de la bête aux mille têtes, l’âme collective

du troupeau. Il s’y était réfugié par peur et par lassitude. Elle tient

chaud, on y étouffe, c’est un sale édredon; quand on y est englouti, on

ne peut plus faire un mouvement pour en sortir, et on ne le veut plus;

on n’a plus à penser, on n’a plus à vouloir; on est à l’abri du froid,

des responsabilités. Paresse et lâcheté!... Allons! Écartons-la!... Par

les fentes, aussitôt, entre le vent glacé. On se rejette en arrière...

Mais déjà cette bouffée a secoué l’engourdissement; l’énergie viciée se

remet sur pied, en trébuchant. Que va-t-elle trouver au dehors?

N’importe! Il faut voir...

Il vit d’abord, le cœur soulevé de dégoût, ce qu’il n’eût pas voulu

croire,--combien cette grasse toison s’était incrustée dans sa chair. Il

reniflait en elle comme un relent lointain de la bête primitive, les

sauvages instincts inavoués de la guerre, du meurtre, du sang répandu,

de la viande palpitante que les mâchoires broient. La Force élémentaire

de la mort pour la vie. Au fond de l’être humain, l’abattoir dans la

fosse, que la civilisation, au lieu de la combler, voile du brouillard

de ses mensonges, et sur laquelle flotte la fade odeur de boucherie...

Ce souffle infect acheva de dégriser Clerambault. Il arracha avec

horreur la peau de bête, dont il était la proie.

Ah! comme elle était lourde! Elle est à la fois chaude, soyeuse, belle,

puante, et sanglante. Elle est faite des instincts les plus bas et des

plus hautes illusions. Aimer, se donner à tous, se sacrifier pour tous,

n’être qu’un corps et qu’une âme, la Patrie seule vivante!... Mais

qu’est-ce donc que cette Patrie, cette seule vie, à laquelle on sacrifie

non seulement sa vie, toutes les vies, mais sa conscience, toutes les

consciences? Et qu’est-ce que cet amour aveugle, dont l’autre face de

Janus aux yeux crevés est une aveugle haine?...

«... _L’on a ôté mal à propos le nom de la raison à l’amour_, dit

Pascal, _et on les a opposés sans un bon fondement, car l’amour et la

raison n’est qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui

se porte d’un côté sans bien examiner tout; mais c’est toujours une

raison._..»

Eh bien, examinons tout!--Mais n’est-ce pas que cet amour, justement,

n’est, pour une grande part, que la peur d’examiner tout, l’enfant qui,

pour ne point voir l’ombre qui passe sur le mur, se renfonce la tête

sous ses draps?...

La Patrie? Un temple hindou: des hommes, des monstres et des dieux.

Qu’est-elle? La terre maternelle? La terre entière est notre mère à

tous. La famille? Elle est ici et là, chez l’ennemi comme chez moi, et

ne veut que la paix. Les pauvres, les travailleurs, les peuples? Ils

sont des deux côtés, également misérables, également exploités. Les

hommes de pensée? Ils ont un champ commun; et quant à leurs vanités et

leurs rivalités, elles sont aussi ridicules au Levant qu’au Couchant; le

monde ne se bat point pour les querelles de Vadius et de Trissotin.

L’État? L’État n’est pas la Patrie. Seuls, créent la confusion ceux qui

y ont profit. L’État est notre force, dont usent et dont abusent

quelques hommes comme nous, qui ne valent pas mieux que nous, et qui

souvent valent pis, dont nous ne sommes pas dupes, qu’en temps de paix

nous jugeons librement. Mais que vienne la guerre, on leur laisse carte

blanche, ils peuvent faire appel aux plus vils instincts, étouffer tout

contrôle, tuer toute liberté, tuer toute vérité, tuer toute humanité;

ils sont maîtres, il faut serrer les rangs pour défendre l’honneur et

les erreurs de ces Mascarilles vêtus des habits du maître! Nous sommes

solidaires, dit-on? Terrible filet des mots! Solidaires, sans doute,

nous le sommes des pires et des meilleurs de nos peuples. C’est un fait,

nous le savons bien. Mais que ce soit un devoir qui nous lie, jusqu’à

leurs injustices et leurs insanités,--je le nie!...

Il ne s’agit point de médire de la solidarité. Personne (pense

Clerambault) n’en a plus passionnément que moi savouré la jouissance et

célébré la grandeur. Il est bon, il est sain, il est reposant et fort de

plonger l’égoïsme solitaire, nu, raidi et glacé, dans le bain de

confiance et d’offrande fraternelle qu’est l’âme collective. On se

détend, on se donne, on respire. L’homme a besoin des autres, et il se

doit aux autres. Mais il ne se doit pas tout entier. Car que lui

resterait-il, pour Dieu? Il doit donner aux autres. Mais pour qu’il

donne, il faut qu’il ait, il faut qu’il _soit_. Or, comment _serait-il_,

s’il se fond avec les autres? Il y a bien des devoirs; mais le premier

de tous, est _d’être_ et de rester soi, jusque dans le sacrifice et le

don de soi. Le bain dans l’âme de tous ne saurait devenir sans danger un

état permanent. Qu’on s’y trempe, par hygiène! Mais qu’on en sorte, sous

peine d’y laisser toute vigueur morale! A notre époque, on est, dès

l’enfance, plongé, bon gré, mal gré, dans la cuve démocratique. La

société pense pour vous, sa morale veut pour vous, son État agit pour

vous, sa mode et son opinion vous volent jusqu’à l’air qu’on respire,

vous reniez votre souffle, votre cœur, votre lumière. Tu sers ce que tu

méprises, tu mens dans tous tes gestes, tes paroles, tes pensées, tu

abdiques, tu n’es plus... Le beau profit pour tous, si tous ont abdiqué!

Au bénéfice de qui? de quoi? D’instincts aveugles, ou de fripons? Est-ce

un Dieu qui commande, ou quelques charlatans qui font parler l’oracle?

Levez le voile! Ce qui se cache derrière, regardez-le en face!... La

Patrie!... Le grand mot! Le beau mot! Le père, les bras enlacés des

frères!... Mais ce n’est pas ce que vous m’offrez, votre fausse patrie,

un enclos, une fosse aux bêtes, des tranchées, des barrières, des

barreaux de prison!... Mes frères! Où sont mes frères? Où sont ceux qui

peinent dans l’univers? Caïns, qu’en avez-vous fait? Je leur tends les

bras; un fleuve de sang m’en sépare; dans ma propre nation, je ne suis

plus qu’un instrument anonyme, qui doit assassiner... Ma Patrie! Mais

c’est vous qui la tuez!... Ma patrie était la grande communauté des

hommes. Vous l’avez saccagée. La pensée ni la liberté n’ont plus de toit

en Europe... Je dois refaire ma maison, votre maison à tous. Car vous

n’en avez plus: la vôtre est un cachot... Comment ferai-je? Où chercher?

Où m’abriter?... Ils m’ont tout pris! Il n’est plus un pouce de la terre

ni de l’esprit, qui soit libre; tous les sanctuaires de l’âme, l’art, la

science, la religion, ils ont tout violé, ils ont tout asservi! Je suis

seul et perdu, je n’ai plus rien, je tombe!...

* * * * *

Quand il eut tout arraché, il ne lui restait plus que son âme nue. Toute

cette fin de nuit, elle se tint grelottante et transie. Mais en cette

âme qui frissonnait, en cet être minuscule perdu dans l’univers comme un

de ces εἴδωλα que les peintres primitifs représentaient sortant de la

bouche des mourants, une étincelle couvait. Dès l’aube, commença de

s’éveiller la flamme imperceptible, que la lourde enveloppe des

mensonges étouffait. Au souffle de l’air libre, elle se ralluma. Et rien

ne pouvait plus l’empêcher de grandir.

* * * * *

Lente et grise journée, qui suit cette agonie, ou cet enfantement. Grand

repos brisé. Vaste silence inusité. Bien-être courbaturé du devoir

accompli... Clerambault, immobile et la tête appuyée au dossier de son

fauteuil, rêvait, le corps fiévreux, le cœur lourd de souvenirs. Ses

larmes coulaient sans y penser. Au dehors, s’éveillait la nature

mélancolique, aux derniers jours d’hiver, comme lui frissonnante et

encore dépouillée. Mais, sous la glace de l’air, tremblait un feu

nouveau.

Il embrasera tout, bientôt.

Clerambault · 第 6 / 13 题