_Le Roi et les ministres ont beaucoup de regret de la mort de Madame;

car ils espéroient qu'à sa considération ils engageroient le Roi notre

maître à condescendre à des choses, et à contracter une amitié avec

cette couronne plus étroite qu'ils ne croient pouvoir l'obtenir à

présent. Je ne prétends pas examiner ce qui s'est fait à cet égard, ni

ce qu'on prétendoit faire, puisque Votre Grandeur n'a pas jugé à propos

de m'en communiquer la moindre partie; mais je ne saurois m'empêcher de

savoir ce qui s'est dit publiquement, et je suis persuadé que l'on ne

refusera rien ici que le Roi notre maître puisse proposer pour avoir son

amitié; et il n'y a rien de l'autre côté que les Hollandois ne fassent

pour nous empêcher de nous joindre à la France. Tout ce que je souhaite

de savoir, Milord, pendant que je serai ici, est le langage dont je me

dois servir en conversation avec les autres ministres, afin de ne point

passer pour ridicule avec le caractère dont je suis revêtu. Pendant que

Madame étoit en vie, elle me faisoit l'honneur de se fier assez à moi

pour m'empêcher d'être exposé à ce malheur._

_Je suis persuadé que, pendant le peu de temps que vous l'avez connue en

Angleterre, vous l'avez assez connue pour la regretter tout le temps de

votre vie: et ce n'est pas sans sujet, car personne n'a jamais eu

meilleure opinion de qui que ce soit, en tous égards, que celle que

cette Princesse avoit de vous; et je crois qu'elle aimoit trop le Roi

son Frère pour marquer la considération qu'elle faisoit paroître en

toutes sortes d'occasions pour vous, depuis qu'elle a vécu en bonne_

_intelligence avec vous, si elle n'eût été persuadée que vous le

serviez très-bien et très-fidèlement. Quant à moi, j'ai fait une si

grande perte par la mort de cette Princesse, que je n'ai plus aucune

joie dans ce pays-ci, et je crois que je n'en aurai plus jamais en aucun

autre. Madame, après m'avoir tenu plusieurs discours pendant le cours de

son mal, lesquels n'étoient remplis que de tendresse pour le Roi notre

maître, me dit à la fin qu'elle étoit bien fâchée de n'avoir rien fait

pour moi avant sa mort, en échange du zèle et de l'affection avec

lesquels je l'avois servie depuis mon arrivée ici; elle me dit qu'elle

avoit six mille pistoles dispersées en plusieurs endroits, qu'elle

m'ordonnoit de prendre pour l'amour d'elle: je lui répondis qu'elle

avoit plusieurs pauvres domestiques qui en avoient plus besoin que moi;

que je ne l'avois jamais servie par intérêt et que je ne voulois pas

absolument les prendre; mais que, s'il lui plaisoit de me dire auxquels

elle souhaitoit les donner, je ne manquerois pas de m'en acquitter

très-fidèlement. Elle eut assez de présence d'esprit pour les nommer par

leurs noms. Cependant elle n'eut pas plus tôt rendu l'esprit, que

Monsieur se saisit de toutes ses clefs et de son cabinet. Je demandai le

lendemain à une de ses femmes où étoit cet argent, laquelle me dit qu'il

étoit en un tel endroit. C'étoit justement les premières six mille

pistoles que le Roi notre maître lui avoit envoyées. Dans le temps

que cet argent arriva, elle avoit dessein de s'en servir pour retirer

quelques joyaux qu'elle avoit engagés en attendant cette somme: mais le

roi de France la lui avoit déjà donnée deux jours avant que celle-ci

arrivât, de sorte qu'elle avoit gardé toute la somme que le Roi son

frère lui avoit envoyée._

_Sur cela j'ai demandé ladite somme à Monsieur comme m'appartenant, et

que, l'ayant prêtée à Madame, deux de mes domestiques l'avoient remise

entre les mains de deux de ses femmes, lesquelles en ont rendu

témoignage à ce Prince; car elles ne savoient pas que ç'avoit été par

ordre du Roi notre maître. Monsieur en avoit déjà emporté la moitié, et

l'on m'a rendu le reste. J'en ai disposé en faveur des domestiques de

Madame, selon les ordres qu'elle m'en avoit donnés, en présence de M.

l'abbé de Montaigu et de deux autres témoins. Monsieur m'a promis de me

rendre le reste, que je ne manquerai pas de distribuer entre eux de la

même manière. Cependant s'ils n'ont l'esprit de le cacher, Monsieur ne

manquera de le leur ôter dès que cela parviendra à sa connoissance. Je

n'avois nul autre moyen de l'obtenir pour ces pauvres gens-là, et je ne

doute pas que le Roi n'aime mieux qu'ils en profitent que Monsieur. Je

vous prie de l'apprendre au Roi pour ma décharge, et que cela n'aille

pas plus loin. M. le chevalier Hamilton en a été témoin avec M. l'abbé

de Montaigu. J'ai cru qu'il étoit nécessaire de vous faire cette

relation._

_Je suis, Milord, etc._

_P. S. Depuis ma lettre écrite, je viens d'apprendre de très-bonne part,

et d'une personne qui est dans la confidence de Monsieur, qu'il n'a pas

voulu délivrer les papiers de Madame à la requête du Roi avant que de se

les être fait lire et interpréter par M. l'abbé de Montaigu; et même

que, ne se fiant pas entièrement à lui, il a employé pour cet effet

d'autres personnes qui entendent la langue, et entre autres madame de

Fiennes; de sorte que ce qui s'est passé de plus secret entre le Roi et

Madame est et sera publiquement connu de tout le monde. Il y avoit

quelque chose en chiffres qui l'embarrasse fort, et qu'il prétend

pourtant deviner. Il se plaint extrêmement du Roi notre maître à l'égard

de la correspondance qu'il entretenoit avec Madame, et de ce qu'il

traitoit d'affaires avec elle a son insu. J'espère que M. l'abbé de

Montaigu vous en donnera une relation plus particulière que je ne le

puis faire; car, quoique Monsieur lui ait recommandé le secret à l'égard

de tout le monde, il ne sauroit s'étendre jusqu'à vous, si les affaires

du Roi notre maître y sont intéressées._

[272] _Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, né en 1630,

maréchal de France le 8 juillet 1668, ambassadeur extraordinaire

en Angleterre en 1670 et en 1673, mort au château de Vincennes,

dont il était gouverneur, le 4 décembre 1694._

_LETTRE ÉCRITE PAR MONSIEUR DE MONTAIGU A CHARLES II, ROI D'ANGLETERRE._

_Paris, le 15 juillet 1670._

_Au Roi._

_Sire_,

_Je dois commencer cette lettre en suppliant très-humblement Votre

Majesté de me pardonner la liberté que je prends de l'entretenir sur un

si triste sujet, et du malheur que j'ai eu d'être témoin de la plus

cruelle et de la plus généreuse mort dont on ait jamais ouï parler.

J'eus l'honneur d'entretenir Madame assez longtemps le samedi, jour

précédent de celui de sa mort. Elle me dit qu'elle voyoit bien qu'il

étoit impossible qu'elle pût jamais être heureuse avec Monsieur, lequel

s'étoit emporté contre elle plus que jamais deux jours auparavant à

Versailles, où il l'avoit trouvée dans une conférence secrète avec le

Roi, sur des affaires qu'il n'étoit pas à propos de lui communiquer.

Elle me dit que Votre Majesté et le roi de France aviez résolu de faire

la guerre à la Hollande dès que vous seriez demeurés d'accord de la

manière dont vous la deviez faire. Ce sont là les dernières paroles que

cette princesse me fit l'honneur de me dire avant sa maladie; car

Monsieur, étant entré dans ce moment, nous interrompit, et je m'en_

_retournai à Paris. Le lendemain, lorsqu'elle se trouva mal, elle

m'appela deux ou trois fois, et madame de Meckelbourg m'envoya chercher.

Dès qu'elle me vit, elle me dit: «Vous voyez le triste état où je suis;

je me meurs. Hélas! que je plains le Roi mon frère! car je suis assurée

qu'il va perdre la personne du monde qui l'aime le mieux.» Elle me

rappela un peu après et m'ordonna de ne pas manquer de dire au Roi son

frère les choses du monde les plus tendres de sa part et de le remercier

de tous ses soins pour elle. Elle me demanda ensuite si je me souvenois

bien de ce qu'elle m'avoit dit, le jour précédent, des intentions

qu'avoit Votre Majesté de se joindre à la France contre la Hollande; je

lui dis qu'oui; sur quoi elle ajouta: «Je vous prie de dire à mon frère

que je ne lui ai jamais persuadé de le faire par intérêt, et que ce

n'étoit que parce que j'étois convaincue que son honneur et son avantage

y étoient également intéressés; car je l'ai toujours aimé plus que ma

vie, et je n'ai nul autre regret en la perdant que celui de le quitter.»

Elle m'appela plusieurs fois pour me dire de ne pas oublier de vous dire

cela et me parla en anglois._

_Je pris alors la liberté de lui demander si elle ne croyoit pas qu'on

l'eût empoisonnée. Son confesseur, qui étoit présent, et qui entendit ce

mot-là, lui dit: «Madame, n'accusez personne, et offrez à Dieu votre

mort en sacrifice.» Cela l'empêcha de me répondre; et, quoique je fisse

plusieurs fois la même demande, elle ne me répondit qu'en levant les

épaules. Je lui demandai la cassette où étoient toutes ses lettres, pour

les envoyer à Votre Majesté; et elle m'ordonna de les demander à madame

de Bordes[273], laquelle, s'évanouissant à tout moment et mourant de

douleur de voir sa maîtresse dans un état si déplorable, Monsieur s'en

saisit avant qu'elle pût revenir à elle. Elle m'ordonna de prier Votre

Majesté d'assister tous ses pauvres domestiques et d'écrire à milord

Arlington de vous en faire souvenir; elle ajouta à cela: «Dites au Roi

mon frère que j'espère qu'il fera pour lui, pour l'amour de moi, ce

qu'il m'a promis; car c'est un homme qui l'aime et qui le sert bien.»

Elle dit plusieurs choses ensuite tout haut en françois, plaignant

l'affliction qu'elle savoit que sa mort donneroit à Votre Majesté. Je

supplie encore une fois Votre Majesté de pardonner le malheur où je me

trouve réduit de lui apprendre cette fatale nouvelle, puisque de tous

ses serviteurs il n'y en a pas un seul qui souhaite avec plus de passion

et de sincérité son honneur et sa satisfaction, que celui qui est, Sire,

de Votre Majesté, etc.»_

[273] _C'est cette première femme de chambre que Madame de la

Fayette et Cosnac nomment_ Desbordes.

_LETTRE DE MONSIEUR DE MONTAIGU A MILORD ARLINGTON._

_Paris, le 15 juillet 1670._

_Milord_,

_Selon les ordres de Votre Grandeur, je vous envoie la bague que Madame

avoit au doigt en mourant, laquelle vous aurez, s'il vous plaît, la

bonté de présenter au Roi. J'ai pris la liberté de rendre compte au Roi

moi-même de quelques choses que Madame m'avoit chargé de lui dire, étant

persuadée que la modestie n'auroit pas permis à Votre Grandeur de les

dire au Roi, parce qu'elles vous touchent de trop près. Il y a eu depuis

la mort de Madame, comme vous pouvez bien vous l'imaginer dans une

occasion pareille, plusieurs bruits divers. L'opinion la plus générale

est qu'elle a été empoisonnée; ce qui inquiète le Roi et les ministres

au dernier point. J'en ai été saisi d'une telle manière, que j'ai eu à

peine le cœur de sortir depuis. Cela, joint aux bruits qui courent par

la ville du ressentiment que témoigne le Roi notre maître d'un attentat

si rempli d'horreur, qu'il a refusé de recevoir la lettre de Monsieur et

qu'il m'a ordonné de me retirer, leur fait conclure que le Roi notre

maître est mécontent de cette cour au point qu'on le dit ici. De sorte

que quand j'ai été à Saint-Germain, d'où je ne fais que de revenir, pour

y faire les plaintes que vous m'avez ordonné d'y faire, il est

impossible d'exprimer la joie qu'on y a reçue d'apprendre que le Roi

notre maître commence à s'apaiser, et que ces bruits n'ont fait aucune

impression sur son esprit au préjudice de la France. Je vous marque

cela, Milord, pour vous faire connoître à quel point l'on estime l'union

de l'Angleterre dans cette conjoncture et combien l'amitié du Roi est

nécessaire à tout leurs desseins; je ne doute pas qu'on ne s'en serve à

la gloire du Roi et pour le bien de la nation. C'est ce que souhaite

avec passion la personne du monde qui est avec le plus de sincérité,

Milord, etc._

_LETTRE DE MONSIEUR DE MONTAIGU A MILORD ARLINGTON._

_Milord_,

_Je ne suis guère en état de vous écrire moi-même, étant tellement

incommodé d'une chute que j'ai faite en venant, que j'ai peine à remuer

le bras et la main. J'espère pourtant de me trouver en état, dans un

jour ou deux, de me rendre à Saint-Germain._

_Je n'écris présentement que pour rendre compte à Votre Grandeur d'une

chose que je crois pourtant que vous savez déjà: c'est que l'on a permis

au chevalier de Lorraine de venir à la Cour et de servir à l'armée en

qualité de maréchal de camp[274]._

_Si Madame a été empoisonnée, comme la plus grande partie du monde le

croit, toute la France le regarde comme son empoisonneur et s'étonne

avec raison que le roi de France ait si peu de considération pour le Roi

notre maître que de lui permettre de revenir à la Cour, vu la manière

insolente dont il en a toujours usé envers cette Princesse pendant sa

vie. Mon devoir m'oblige à vous dire cela, afin que vous le fassiez

savoir au Roi, et qu'il en parle fortement à l'ambassadeur de France,

s'il le juge à propos; car je puis vous assurer que c'est une chose

qu'il ne sauroit souffrir sans se faire tort._

[274] _Ce passage étoit écrit en chiffres (note de l'éditeur de

1720, qui met ce passage, à partir de: «Je n'écris présentement»,

en italiques, pour le distinguer)._

APPENDICE

APPENDICE

I. FRAGMENTS DE «LA PRINCESSE OU LES AMOURS DU PALAIS-ROYAL.»

Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même

augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à

ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne

fut pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il

ne vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte),

le regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air

languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute

aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose

qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme

sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne

élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea

les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.

«Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis[275] quelquefois rêveur

et chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit

qu'il n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément

quand il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par

aventure il m'annonçoit qu'il étoit amoureux.

[275] C'est Bernard de Manicamp, un ami de M. de Guiche, qui est

censé parler. Sur Manicamp, voir Bussy: «Pour l'esprit, il

l'avoit assez de la manière du comte de Guiche.... Naturellement

ils avoient tous deux les mêmes inclinations à la dureté et à la

raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent

été de différents sexes.» (_Histoire amoureuse des Gaules_, édit.

Boiteau, t. I. p. 69).

«A mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui

m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si

fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah!

cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs

d'impatience de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne

sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,

ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.»

«Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre

lui-même, et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en

cette sorte: «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime,

vous pouvez bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière

dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous

surprend pas. Je sais que, si je vous avois ouvert mes sentimens dans le

commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en

détourner; mais elles auroient été inutiles autant que toutes celles que

m'a dit ma raison, qui m'y a représenté des dangers effroyables pour ma

fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte à mes

desseins. A n'en mentir pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu

que je devois m'en défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je

me suis vu sans résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque

aussitôt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si

terribles qu'il a mis vingt fois le désespoir dans mon âme; il

témoignoit tant d'empressement auprès de Madame que tout le monde

croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit persuadée elle-même; cela a

duré deux ou trois mois, et assurément ils ont été pour moi deux ou

trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de

galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai

avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins

maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes la

raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda

si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence

m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de

mon rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable

état ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne

m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit

toujours de venir chez Madame; et, soit que son procédé eût été

jusqu'alors une politique ou qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout

d'un coup les yeux de sa belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de

La Vallière[276]. La manière d'agir de ce Prince fut si éclatante que

peu de jours firent remarquer sa passion à tout le monde: il garda

toutes les mesures de l'honnêteté, mais il ne s'embarrassa plus des

égards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui

s'imaginoit que le cœur étoit pour elle, fut bien étonnée de le voir

aller à sa fille d'honneur; de l'étonnement elle passa au ressentiment

et au dépit de voir échapper une si belle conquête; et l'un et l'autre

furent si grands qu'elle ne put s'empêcher de nous en témoigner quelque

chose, à mademoiselle de Montalais[277] et à moi.

[276] Voir p. 46.

[277] Voir p. 60.

«Un jour que le Roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne

sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir

longtemps de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher

si indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand

abaissement.» En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté.

«Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un

cœur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte

d'inégalité que vous condamnez n'est comptée pour rien entre les amants.

Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de

lui; il y a peu de Princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses

prédécesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il

veut faire des maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,

qu'ayant commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande

chute; cela me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la

couronne à part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus

de mérite que lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement

devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme

d'un galant homme, et que j'ai une entière confiance à Montalais.

Mais je vous avoue que je voudrois que le Roi prît un autre

attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit Montalais; il a

toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point La Vallière

qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il

ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je

n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de

Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois aujourd'hui à deux

conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, dit Madame, ce

qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et

c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un

divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.»

«Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison,

dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point

les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura

pas que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer

de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en

s'adressant à moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque

la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je

demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi

changé? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et

Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze

jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus

dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si

dangereux, si Monsieur ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se

mirent à jouer au reversis. Voilà l'unique fois que sa personne m'a

réjoui, car je l'aurois souhaité bien loin en tout autre temps. Le

lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, où le Roi se trouva. En

sortant je donnai la main à Montalais, qui me dit assez bas: «On m'a

donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas quitte, et qu'il faut

que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je

n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien instruite, et si

vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut que je la

déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant que se

perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si

fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le temps

que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la

portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de

ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque

soulagement à l'entretenir.

«A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir

fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes,

Biscaras[278] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai

chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la

comtesse de Soissons était en conversation avec Madame, je fis ce que je

pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens

de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut

qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de lui

rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et qu'elle

me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me dit

mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour

ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi

bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire

encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.

[278] «MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis étoient trois

frères que M. de La Chataigneraie, grand père de M. de La

Rochefoucauld, quand il étoit capitaine des gardes de Marie de

Médicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui

étoient parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie

des gendarmes de Mazarin. Un démêlé qu'il eut avec M. de La

Rochefoucauld, du temps qu'il étoit encore M. de Marsillac, amena

pour lui une série de mésaventures; d'abord ils furent mis l'un

et l'autre à la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et

Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et

quand leur différend fut porté devant le tribunal d'honneur des

maréchaux, on continua à mettre entre eux une grande différence;

on fit même des recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut

enfin confirmée, et ce fait explique et autorise sa présence ici

auprès du roi.» (_Note du premier éditeur_).

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 12 / 13 段