L'on avoit parlé de la saigner, mais elle souhaitoit que ce fût du pied;

M. Esprit vouloit que ce fût du bras; enfin il détermina qu'il le

falloit ainsi. Monsieur vint le dire à Madame comme une chose à quoi

elle auroit peut-être de la peine à se résoudre; mais elle répondit

qu'elle vouloit tout ce qu'on souhaitoit, que tout lui étoit indifférent

et qu'elle sentoit bien qu'elle n'en pouvoit revenir. Nous écoutions ces

paroles comme des effets d'une violente douleur qu'elle n'avoit jamais

sentie et qui lui faisoit croire qu'elle alloit mourir.

Il n'y avoit pas plus de trois heures qu'elle se trouvoit mal. Yvelin,

que l'on avoit envoyé quérir à Paris, arriva avec M. Vallot[257] qu'on

avoit envoyé chercher à Versailles. Sitôt que Madame vit Yvelin, en qui

elle avoit beaucoup de confiance, elle lui dit qu'elle étoit bien aise

de le voir, qu'elle étoit empoisonnée et qu'il la traitât sur ce

fondement. Je ne sais s'il le crut et s'il fut persuadé qu'il n'y avoit

point de remède, ou s'il s'imagina qu'elle se trompoit et que son mal

n'étoit pas dangereux; mais enfin il agit comme un homme qui n'avoit

plus d'espérance ou qui ne voyoit point de danger. Il consulta avec M.

Vallot et avec M. Esprit; et, après une conférence assez longue, ils

vinrent tous trois trouver Monsieur et l'assurer sur leur vie qu'il n'y

avoit point de danger. Monsieur vint le dire à Madame. Elle lui dit

qu'elle connoissoit mieux son mal que le médecin et qu'il n'y avoit

point de remède, mais elle dit cela avec la même tranquillité et la même

douceur que si elle eût parlé d'une chose indifférente.

[257] Antoine Vallot, né en 1594, mort le 9 août 1671. D'abord

premier médecin d'Anne d'Autriche, il remplaça Vautier auprès du

roi en 1652. Il préconisait l'émétique, le quinquina et le

laudanum. Malheureux dans les soins qu'il donna à Henriette de

France en 1669, il acheva de perdre au lit de mort de la fille le

crédit qu'il avait compromis au lit de mort de la mère. Pourtant

il avait mal auguré de la santé de Madame. Il disait que depuis

trois ou quatre ans, «elle ne vivait que par miracle». (Mignet:

_Négociations relatives à la succession d'Espagne_, t. III, p.

207).

M. le Prince la vint voir; elle lui dit qu'elle se mouroit. Tout ce qui

étoit auprès d'elle reprit la parole pour lui dire qu'elle n'étoit pas

en cet état; mais elle témoigna quelque sorte d'impatience de mourir,

pour être délivrée des douleurs qu'elle souffroit. Il sembloit néanmoins

que la saignée l'eût soulagée; on la crut mieux. M. Vallot s'en

retourna à Versailles sur les neuf heures et demie, et nous demeurâmes

autour de son lit à causer, la croyant sans aucun péril. On étoit quasi

consolé des douleurs qu'elle avoit souffertes, espérant que l'état où

elle avoit été serviroit à son raccommodement avec Monsieur; il en

paroissoit touché, et madame d'Epernon et moi, qui avions entendu ce

qu'elle avoit dit, nous prenions plaisir à lui faire remarquer le prix

de ses paroles.

M. Vallot avoit ordonné un lavement avec du séné; elle l'avoit pris; et,

quoique nous n'entendissions guère la médecine, nous jugions bien

néanmoins qu'elle ne pouvoit sortir de l'état où elle étoit que par une

évacuation. La nature tendoit à sa fin par en haut; elle avoit des

envies continuelles de vomir, mais on ne lui donnoit rien pour lui

aider.

Dieu aveugloit les médecins et ne vouloit pas même qu'ils tentassent des

remèdes capables de retarder une mort qu'il vouloit rendre terrible.

Elle entendit que nous disions qu'elle étoit mieux et que nous

attendions l'effet de ce remède avec impatience. «Cela est si peu

véritable, nous dit-elle, que, si je n'étois pas chrétienne, je me

tuerois, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut point souhaiter

de mal à personne, ajouta-t-elle; mais je voudrois bien que quelqu'un

pût sentir un moment ce que je souffre, pour connoître de quelle nature

sont mes douleurs.»

Cependant ce remède ne faisoit rien. L'inquiétude nous en prit; on

appela M. Esprit et M. Yvelin; ils dirent qu'il falloit encore attendre.

Elle répondit que si on sentoit ses douleurs, on n'attendroit pas si

paisiblement. On fut deux heures entières sur l'attente de ce remède,

qui furent les dernières où elle pouvoit recevoir du secours. Elle avoit

pris quantité de remèdes; on avoit gâté son lit, elle voulut en changer,

et on lui en fit un petit dans sa ruelle. Elle y alla sans qu'on l'y

portât et fit même le tour par l'autre ruelle pour ne pas se mettre dans

l'endroit de son lit qui étoit gâté. Lorsqu'elle fut dans ce petit lit,

soit qu'elle expirât véritablement, soit qu'on la vît mieux parce

qu'elle avoit les bougies au visage, elle nous parut beaucoup plus mal.

Les médecins voulurent la voir de près et lui apportèrent un flambeau;

elle les avoit toujours fait ôter depuis qu'elle s'étoit trouvée mal.

Monsieur lui demanda si on ne l'incommodoit point. «Ah! non, Monsieur,

lui répondit-elle, rien ne m'incommode plus; je ne serai pas en vie

demain matin, vous le verrez.» On lui donna un bouillon, parce qu'elle

n'avoit rien pris depuis son dîner. Sitôt qu'elle l'eut avalé, ses

douleurs redoublèrent et devinrent aussi violentes qu'elles l'avoient

été lorsqu'elle avoit pris le verre de chicorée. La mort se peignit sur

son visage, et on la voyoit dans des souffrances cruelles, sans

néanmoins qu'elle parût agitée.

Le Roi avoit envoyé plusieurs fois savoir de ses nouvelles, et elle lui

avoit toujours mandé qu'elle se mouroit. Ceux qui l'avoient vue lui

avoient dit qu'en effet elle étoit très mal; et M. de Créquy[258], qui

avoit passé à Saint-Cloud en allant à Versailles, dit au Roi qu'il la

croyoit en grand péril; de sorte que le Roi voulut la venir voir et

arriva à Saint-Cloud sur les onze heures.

[258] Charles III, duc de Créquy, premier gentilhomme de la

Chambre du Roi, mort en 1711 à l'âge de quatre-vingt cinq ans.

Lorsque le Roi arriva, Madame étoit dans ce redoublement de douleurs que

lui avoit causé le bouillon. Il sembla que les médecins furent éclairés

par sa présence. Il les prit en particulier pour savoir ce qu'ils en

pensoient, et ces mêmes médecins, qui deux heures auparavant en

répondoient sur leur vie et qui trouvoient que les extrémités froides

n'étoient qu'un accident de la colique, commencèrent à dire qu'elle

étoit sans espérance; que cette froideur et ce pouls retiré étoient une

marque de gangrène, et qu'il falloit lui faire recevoir Notre-Seigneur.

La Reine et la comtesse de Soissons étoient venues avec le Roi: madame

de La Vallière et madame de Montespan étoient venues ensemble. Je

parlois à elles; Monsieur m'appela et me dit en pleurant ce que les

médecins venoient de dire. Je fus surprise et touchée comme je le

devois, et je répondis à Monsieur que les médecins avoient perdu

l'esprit et qu'ils ne pensoient ni à sa vie ni à son salut; qu'elle

n'avoit parlé qu'un quart d'heure au curé de Saint-Cloud, et qu'il

falloit lui envoyer quelqu'un. Monsieur me dit qu'il alloit envoyer

chercher M. de Condom[259]: je trouvai qu'on ne pouvoit mieux choisir,

mais qu'en attendant il falloit avoir M. Feuillet[260], chanoine, dont

le mérite est connu.

[259] Bossuet.--Il faut entendre sur ce point mademoiselle de

Montpensier qui vint avec le roi: «Monsieur s'approcha; je lui

dis: «On ne songe pas que Madame est en état de mourir, et qu'il

lui faudroit parler de Dieu.» Il me répondit que j'avois raison;

il me dit que son confesseur étoit un capucin qui n'étoit propre

qu'à lui faire honneur dans un carrosse, pour que le public vît

qu'elle en avoit un; qu'il falloit un autre homme pour lui parler

de la mort. Qui pourroit-on trouver qui eût bon air à mettre dans

la gazette pour avoir assisté Madame?» Je lui répondis que le

meilleur air qu'un confesseur dût avoir dans ce moment-là etoit

celui d'être homme de bien et habile. Il me dit: «Ah! j'ai trouvé

son fait: l'abbé Bossuet, qui est nommé à l'évêché de Condom.

Madame l'entretenoit quelquefois; ainsi ce sera son fait (t.

XLIII p. 191).»

[260] Nicolas Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, né en 1622, mort

en 1693. «Il s'était, dit Moréri, acquis le droit de parler avec

une entière liberté aux premières personnes de la Cour et de les

reprendre de leurs dérèglements.» Appelé au chevet de Madame, il

fut envers cette jeune femme courageuse et douce, qui se mourait,

d'une odieuse dureté.

Cependant le Roi étoit auprès de Madame[261]: elle lui dit qu'il perdoit

la plus véritable servante qu'il auroit jamais. Il lui dit qu'elle

n'étoit pas en si grand péril, mais qu'il étoit étonné de sa fermeté, et

qu'il la trouvoit grande. Elle lui répliqua qu'il savoit bien qu'elle

n'avoit jamais craint la mort, mais qu'elle avoit craint de perdre ses

bonnes grâces.

[261] «En vain Monsieur, en vain le Roi même tenoit Madame serrée

par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et

l'autre, avec saint Ambroise, _stringebam brachia, sed jam

amiseram quod tenebam_: «Je serrois les bras; mais j'avois déjà

perdu ce que je tenois.» La Princesse leur échappoit parmi des

embrassements si tendres.» (Bossuet, _Oraison funèbre d'Henriette

d'Angleterre_).

Ensuite le Roi lui parla de Dieu: il revint après dans l'endroit où

étoient les médecins; il me trouva désespérée de ce qu'ils ne lui

donnoient point de remède, et surtout l'émétique; il me fit l'honneur de

me dire qu'ils avoient perdu la tramontane, qu'ils ne savoient ce qu'ils

faisoient, et qu'il alloit essayer de leur remettre l'esprit. Il leur

parla et se rapprocha du lit de Madame et lui dit qu'il n'étoit pas

médecin, mais qu'il venoit de proposer trente remèdes aux médecins: ils

répondirent qu'il falloit attendre. Madame prit la parole et dit qu'il

falloit mourir par les formes.

Le Roi, voyant que, selon les apparences, il n'y avoit rien à espérer,

lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne point

pleurer, qu'il l'attendrissoit et que la première nouvelle qu'il auroit

le lendemain seroit celle de sa mort.

Le maréchal de Gramont s'approcha de son lit. Elle lui dit qu'il perdoit

une bonne amie, qu'elle alloit mourir et qu'elle avoit cru d'abord être

empoisonnée par méprise.

Lorsque le Roi se fut retiré, j'étois auprès de son lit; elle me dit:

«Madame de La Fayette, mon nez s'est déjà retiré.» Je ne lui répondis

qu'avec des larmes; car ce qu'elle me disoit étoit véritable, et je n'y

avois pas encore pris garde. On la remit ensuite dans son grand lit. Le

hoquet lui prit: elle dit à M. Esprit que c'étoit le hoquet de la mort.

Elle avoit déjà demandé plusieurs fois quand elle mourroit, elle le

demandoit encore; et, quoiqu'on lui répondît comme à une personne qui

n'en étoit pas proche, on voyoit bien qu'elle n'avoit aucune espérance.

Elle ne tourna jamais son esprit du côté de la vie; jamais un mot de

réflexion sur la cruauté de sa destinée, qui l'enlevoit dans le plus

beau de son âge; point de questions aux médecins pour s'informer s'il

étoit possible de la sauver; point d'ardeur pour les remèdes, qu'autant

que la violence de ses douleurs lui en faisoit désirer; une contenance

paisible au milieu de la certitude de la mort, de l'opinion du poison

et de ses souffrances, qui étoient cruelles; enfin un courage dont on ne

peut donner d'exemple et qu'on ne sauroit bien représenter.

Le Roi s'en alla, et les médecins déclarèrent qu'il n'y avoit aucune

espérance. M. Feuillet vint: il parla à Madame avec une austérité

entière, mais il la trouva dans des dispositions qui alloient aussi loin

que son austérité. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passées

n'eussent été nulles, et pria M. Feuillet de lui aider à en faire une

générale; elle la fit avec de grands sentimens de piété et de grandes

résolutions de vivre en chrétienne si Dieu lui redonnoit la santé.

Je m'approchai de son lit après sa confession. M. Feuillet étoit auprès

d'elle, et un capucin, son confesseur ordinaire[262]. Ce bon père

vouloit lui parler et se jetoit dans des discours qui la fatiguoient:

elle me regarda avec des yeux qui faisoient entendre ce qu'elle pensoit,

et puis, les retournant sur ce capucin: «Laissez parler M. Feuillet, mon

père, lui dit-elle avec une douceur admirable, comme si elle eût craint

de le fâcher; vous parlerez à votre tour.»

[262] Celui dont Monsieur disait qu'il n'était propre qu'à faire

honneur à Madame dans un carrosse pour que le public vît qu'elle

avait un confesseur (voir la note de la page 138).

L'ambassadeur d'Angleterre[263] arriva dans ce moment. Sitôt qu'elle le

vit, elle lui parla du Roi son frère et de la douleur qu'il auroit de sa

mort; elle en avoit déjà parlé plusieurs fois dans le commencement de

son mal. Elle le pria de lui mander qu'il perdoit la personne du monde

qui l'aimoit le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda si elle étoit

empoisonnée: je ne sais si elle lui dit qu'elle l'étoit, mais je sais

bien qu'elle lui dit qu'il n'en falloit rien mander au Roi son frère,

qu'il falloit lui épargner cette douleur et qu'il falloit surtout qu'il

ne songeât point à en tirer vengeance; que le Roi n'en étoit point

coupable, qu'il ne falloit point s'en prendre à lui.

[263] Lord Montagu «qui était des amis de Madame», dit La Fare.

Voir plus bas, aux «Lettres.»

Elle disoit toutes ces choses en anglois; et comme le mot de _poison_

est commun à la langue françoise et à l'angloise, M. Feuillet l'entendit

et interrompit la conversation, disant qu'il falloit sacrifier sa vie à

Dieu et ne pas penser à autre chose.

Elle reçut Notre-Seigneur; ensuite, Monsieur s'étant retiré, elle

demanda si elle ne le verroit plus; on l'alla quérir; il vint

l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se retirer et lui dit qu'il

l'attendrissoit.

Cependant elle diminuoit toujours, et elle avoit de temps en temps des

foiblesses qui attaquoient le cœur. M. Brayer, excellent médecin,

arriva. Il n'en désespéra pas d'abord; il se mit à consulter avec les

autres médecins. Madame les fit appeler; ils dirent qu'on les laissât un

peu ensemble; mais elle les renvoya encore quérir, ils allèrent auprès

de son lit. On avoit parlé d'une saignée au pied. «Si on la veut faire,

dit-elle, il n'y a pas de temps à perdre; ma tête s'embarrasse et mon

estomac se remplit.»

Ils demeurèrent surpris d'une si grande fermeté et, voyant qu'elle

continuoit à vouloir la saignée, ils la firent faire; mais il ne vint

point de sang, et il en étoit très-peu venu de la première qu'on avoit

faite. Elle pensa expirer pendant que son pied fut dans l'eau. Les

médecins lui dirent qu'ils alloient faire un remède; mais elle répondit

qu'elle vouloit l'extrême-onction avant que de rien prendre.

M. de Condom arriva comme elle la recevoit: il lui parla de Dieu

conformément à l'état où elle étoit et avec cette éloquence et cet

esprit de religion qui paroissent dans tous ses discours; il lui fit

faire les actes qu'il jugea nécessaires. Elle entra dans tout ce qu'il

lui dit avec un zèle et une présence d'esprit admirables.

Comme il parloit, sa première femme de chambre s'approcha d'elle pour

lui donner quelque chose dont elle avoit besoin; elle lui dit en

anglois, afin que M. de Condom ne l'entendît pas, conservant jusqu'à la

mort la politesse de son esprit: «Donnez à M. de Condom, lorsque je

serai morte, l'émeraude que j'avois fait faire pour lui[264].»

[264] «Elle donnoit non-seulement avec joie, mais avec une

hauteur d'âme qui marquoit tout ensemble et le mépris du don et

l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes,

tantôt même par son silence, elle relevoit ses présents; et cet

art de donner agréablement, qu'elle avoit si bien pratiqué durant

sa vie, l'a suivie, je le sais, jusqu'entre les bras de la mort.»

(Bossuet, _Oraison funèbre_.)

_L'inventaire des meubles de feu messire J.-B. Bossuet, évêque de

Meaux_, commencé à Paris, le 20 mai 1704, porte désignation «d'un

anneau d'or dans lequel est enchâssée une émeraude verte, garnie,

aux côtes, de cinq petits diamants,..... trois cents livres.»

C'était l'anneau donné par Madame. Le Dieu dit qu'il valait cent

louis. (Voir Floquet, _Etudes sur Bossuet_, t. III, p. 406).

Comme il continuoit à lui parler de Dieu, il lui prit une espèce d'envie

de dormir, qui n'étoit en effet qu'une défaillance de la nature. Elle

lui demanda si elle ne pouvoit pas prendre quelques momens de repos; il

lui dit qu'elle le pouvoit et qu'il alloit prier Dieu pour elle.

M. Feuillet demeura au chevet de son lit; et, quasi dans le même moment

Madame lui dit de rappeler M. de Condom et qu'elle sentoit bien qu'elle

alloit expirer. M. de Condom se rapprocha et lui donna le crucifix; elle

le prit et l'embrassa avec ardeur. M. de Condom lui parloit toujours et

elle lui répondoit avec le même jugement que si elle n'eût pas été

malade, tenant toujours le crucifix attaché sur sa bouche; la mort seule

le lui fit abandonner. Les forces lui manquèrent, elle le laissa tomber

et perdit la parole et la vie quasi en même temps[265]. Son agonie n'eut

qu'un moment; et, après deux ou trois petits mouvemens convulsifs dans

la bouche, elle expira à deux heures et demie du matin, et neuf heures

après avoir commencé à se trouver mal[266].

[265] Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre

jusqu'au dernier soupir, qu'afin de faire durer les témoignages de

sa foi....

«J'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de

nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux

signe de notre rédemption....» (Bossuet, _Oraison funèbre_.)

[266] «Comme Dieu ne vouloit plus exposer aux illusions du monde

les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le

Sage; «il s'est hâté.» En effet, quelle diligence! en _neuf

heures_ l'ouvrage est accompli.» (Bossuet, _Oraison funèbre_.)

_LETTRES RELATIVES A LA MORT DE MADAME[267]._

_LETTRE ÉCRITE AU COMTE D'ARLINGTON[268], ALORS SECRÉTAIRE D'ÉTAT

DE CHARLES II, ROI D'ANGLETERRE, PAR MONSIEUR MONTAIGU[269],

AMBASSADEUR A PARIS, MORT DEPUIS DUC DE MONTAIGU._

_Paris, le 30 juin 1670, à quatre heures du matin._

_Milord_,

_Je suis bien fâché de me voir dans l'obligation, en vertu de mon

emploi, de vous rendre compte de la plus triste aventure du monde.

Madame, étant à Saint-Cloud, le 29 du courant, avec beaucoup de

compagnie, demanda, sur les cinq heures du soir, un verre d'eau de

chicorée qu'on lui avoit ordonné de boire, parce qu'elle s'étoit trouvée

indisposée pendant deux ou trois jours après s'être baignée. Elle ne

l'eut pas plus tôt bu qu'elle s'écria qu'elle étoit morte, et, tombant

entre les bras de madame de Meckelbourg, elle demanda un confesseur.

Elle continua dans les plus grandes douleurs qu'on puisse s'imaginer,

jusqu'à trois heures du matin, qu'elle rendit l'esprit. Le Roi, la Reine

et toute la Cour restèrent auprès d'elle jusqu'à une heure avant sa

mort. Deui veuille donner de la patience et de la constance au Roi notre

maître pour supporter une affliction de cette nature! Madame a déclaré

en mourant qu'elle n'avoit nul autre regret, en sortant du monde, que

celui que lui causoit la douleur qu'en recevroit le Roi son frère.

S'étant trouvée un peu soulagée de ses grandes douleurs, que les

médecins nomment_ colique bilieuse, _elle me fit appeler, pour

m'ordonner de dire de sa part les choses du monde les plus tendres au

Roi et au duc d'Yorck, ses frères. J'arrivai à Saint-Cloud une heure

après qu'elle s'y fût trouvée mal, et je restai jusqu'à sa mort auprès

d'elle. Jamais personne n'a marqué plus de piété et de résolution que

cette Princesse, qui a conservé son bon sens jusqu'au dernier moment. Je

me flatte que la douleur où je suis vous fera excuser les imperfections

que vous trouverez dans cette relation._

_Je suis persuadé que tous ceux qui ont eu l'honneur de connoître Madame

partageront avec moi l'affliction que doit causer une perte pareille._

_Je suis, Milord, etc._

[267] _Ces lettres, qui figurent dans l'édition de 1720 et qui

n'ont pas été reproduites dans l'édition publiée par Bazin,

complètent si heureusement le récit de Madame de la Fayette que

nous n'avons pas cru pouvoir les en détacher._

[268] _Henri Bennet, comte d'Arlington, né en 1618, à Arlington,

dans le comté de Middlesex, trésorier et premier secrétaire

d'État de Charles II, depuis 1662. C'est seulement en 1672 qu'il

fut créé comte d'Arlington. Il mourut le 28 juillet 1685._

[269] _Ralph Montagu, second fils d'Édouard lord Montagu.

Ambassadeur en France (1669), admis au conseil privé (1672), créé

marquis de Monthermer et duc de Montagu (1705). Mort le 7 mars

1708._

_EXTRAIT D'UNE LETTRE ÉCRITE PAR LE COMTE D'ARLINGTON A MONSIEUR

LE CHEVALIER TEMPLE[270], ALORS AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA

HAYE._

_De Whitehall, le 28 juin 1670, vieux style._

_Milord_,

_Je vous écris toutes les nouvelles que nous avons ici, à l'exception de

celle de la mort de Madame, dont le Roi est extrêmement affligé, aussi

bien que toutes les personnes qui ont eu l'honneur de la connoître à

Douvres. Les brouilleries de ses domestiques et sa mort subite nous

avoient d'abord fait croire qu'elle avoit été empoisonnée; mais la

connoissance qu'on nous a donnée depuis du soin qu'on a pris d'examiner

son corps[271], et les sentimens que nous apprenons qu'en a Sa

Majesté Très-Chrétienne, laquelle a intérêt d'examiner cette affaire à

fond, et qui est persuadée qu'elle est morte d'une mort naturelle, a

levé la plus grande partie des soupçons que nous en avions. Je ne doute

pas que M. le maréchal de Bellefond[272], que j'apprends qui vient

d'arriver avec ordre de donner au Roi une relation particulière de cet

accident fatal, et qui nous apporte le procès-verbal de la mort de cette

Princesse et de la dissection de son corps, signé des principaux

médecins et chirurgiens de Paris, ne nous convainque pleinement que nous

n'avons rien à regretter que la perte de cette admirable Princesse, sans

qu'elle soit accompagnée d'aucune circonstance odieuse, pour rendre

notre douleur moins supportable._

[270] _Sir William Temple, né en 1628, à Londres, résidant à

Bruxelles en 1667; ambassadeur extraordinaire auprès des États

généraux, à La Haye, en 1668, mort le 27 janvier 1699._

[271] _Il y a à la Bibliothèque nationale, dans les manuscrits

français, au no 17052 une pièce qui porte pour titre_: Mémoire

d'un chirurgien du roi d'Angleterre qui a été présent à

l'ouverture du corps de Madame. _Il résulte de ce document que le

péritoine portait les traces d'une inflammation suraiguë, que

l'estomac était percé d'un petit trou, que le bas-ventre était

plein d'huile (l'huile qu'elle avait bue comme contre-poison et

qui s'était épanchée hors de l'estomac perforé). Il est vrai que

le chirurgien du roi d'Angleterre, surpris de la netteté de cette

lésion, l'attribua à un coup de scalpel donné par mégarde pendant

l'autopsie; «sur quoi, dit-il, je fus le seul qui fis instance.»

Mais M. Littré démontre que ce trou n'a pas été accidentellement

fait après la mort. Il y reconnaît une modification pathologique

et, tant d'après cette lésion que par une interprétation

méthodique des autres symptômes qui ont marqué la maladie de

Madame, il diagnostique_ l'ulcère simple de l'estomac, _qui

n'était pas connu au_ XVIIe _siècle. Nous avons consacré à

l'examen de la maladie de Madame tout un paragraphe de notre_

Préface.

_LETTRE DE MONSIEUR MONTAIGU, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, AU COMTE

D'ARLINGTON._

_Paris, le 6 juillet 1670._

_Milord_,

_J'ai reçu les lettres de Votre Grandeur, celle du 17 juin par M. le

chevalier Jones, et celle du 23 par la poste. Je suppose que M. le

maréchal de Bellefond est arrivé à Londres. Outre le compliment de

condoléance qu'il va faire au Roi, il tâchera, à ce que je crois, de

désabuser notre cour de l'opinion que Madame ait été empoisonnée, dont

on ne pourra jamais désabuser celle-ci, ni tout le peuple. Comme cette

Princesse s'en est plainte plusieurs fois dans ses plus grandes

douleurs, il ne faut pas s'étonner que cela fortifie le peuple dans la

croyance qu'il en a. Toutes les fois que j'ai pris la liberté de la

presser de me dire si elle croyoit qu'on l'eût empoisonnée, elle ne m'a

pas voulu faire de réponse, voulant, à ce que je crois, épargner une

augmentation si sensible de douleur au Roi notre maître. La même raison

m'a empêché d'en faire mention dans ma première lettre, outre que je ne

suis pas assez bon médecin pour juger si elle a été empoisonnée ou non.

L'on tâche ici de me faire passer pour l'auteur du bruit qui en court;

je veux dire Monsieur, qui se plaint que je le fais pour rompre la bonne

intelligence qui est établie entre les deux couronnes._

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 11 / 13 段