tenu pour tel) et de Lucy Waters, né à Rotterdam le 9 avril 1649,
décapité le 15 juillet 1685. Choisy s'étend davantage sur
l'accueil que Madame fit à son jeune neveu de la main gauche: «Le
duc de Monmouth passa d'Angleterre à la Cour dans ce temps-là
(1667). C'étoit un prince mieux fait et plus beau qu'il n'étoit
aimable. L'intérêt que Madame parut prendre à ce prince, qu'elle
honoroit du nom de son neveu et auquel elle eut soin d'ordonner
les plus magnifiques habits de France, la manière dont il dansoit
les contre-danses qu'il apprit à Madame, la familiarité que donne
la commodité de parler quelquefois une même langue que les autres
n'entendent pas, l'assiduité de ce prince à se trouver aux heures
auxquelles Madame étoit visible, les manières de cette princesse
toujours charmantes, tout cela fit croire qu'il y avoit entre eux
une sorte de jargon dont il n'est que trop aisé de soupçonner
ceux qui sont naturellement galans. Le chevalier de Lorraine,
dont la faveur auprès de Monsieur subsistoit avec plus d'éclat
que jamais, eut le malheur d'être regardé comme celui qui
entretenoit les petites divisions qui renaissoient souvent entre
Monsieur et Madame... Le Roi fit ce qu'il put pour empêcher
l'éclat que ces divisions préparoient dans sa maison... Il exila
pour quelque temps le chevalier de Lorraine, qui se retira en
Italie; et le duc de Monmouth repassa en Angleterre.»_ (Mémoires
de l'abbé de Choisy, _collection Petitot, t. LXIII, pp. 397,
398_.)
_Je ne revins d'Eu que vers le mois de décembre [1670]. A mon arrivée à
Paris, l'on me dit que Madame y venoit pour dire adieu à madame de
Saint-Chaumont, que Monsieur avoit chassée, dont elle étoit au
désespoir. Elle étoit gouvernante de Mademoiselle; on croyoit que son
crime étoit d'être tante de M. le comte de Guiche. Madame la mit aux
Carmélites de la rue du Bouloy, qui est un établissement nouveau fait
par le grand couvent de Saint-Jacques... Madame la maréchale de
Clérembault fut mise auprès de Mademoiselle pour être sa gouvernante, à
la place de madame de Saint-Chaumont._
_J'allai à Paris un jour dont le soir le Roi fit arrêter le chevalier de
Lorraine[240]. Je fus surprise le lendemain matin lorsqu'on me dit que
Monsieur et Madame étoient arrivés la nuit, qu'ils s'en alloient à
Villers-Cotterets[241], que le chevalier de Lorraine étoit arrêté.
J'allai au Palais-Royal, où je trouvai Monsieur fort fâché. Il se
plaignoit de son malheur, disoit qu'il avoit toujours vécu avec le Roi
d'une manière à ne se pas attirer le traitement qu'il venoit de lui
faire, qu'il s'en alloit à Villers-Cotterets, qu'il ne pouvoit demeurer
à la Cour. Madame témoignoit avoir du chagrin de celui de Monsieur, et
me dit: «Je n'ai pas raison d'aimer le chevalier de Lorraine, parce que
nous n'étions pas bien ensemble; il me fait cependant pitié, et j'ai une
peine mortelle de celle de Monsieur.» Elle soutenoit ce discours avec un
air qui marquoit la douleur d'une personne intéressée à tout ce qui le
pouvoit fâcher, et dans le fond de l'âme elle étoit bien aise. Elle
étoit parfaitement unie avec le Roi. Personne ne doute quelle n'eût part
à cette disgrâce...._
[240] _Janvier 1669._
[241] _Lors du mariage de Monsieur avec la princesse
d'Angleterre, le château de Villers-Cotterets fut compris dans
les apanages de la maison d'Orléans._
_Monsieur et Madame revinrent de Villers-Cotterets; elle avoit un grand
appartement de plain-pied à celui du Roi; et, quoi qu'elle logeât avec
Monsieur au château neuf, lorsqu'elle en étoit sortie le matin, elle
passoit les après-dînées au vieux château où le Roi lui parloit plus
aisément des affaires qu'elle négocioit avec le roi d'Angleterre, son
frère. Depuis la disgrâce du chevalier de Lorraine, elle s'étoit
accoutumée à me parler; elle me disoit: «Jusqu'ici nous ne nous sommes
pas aimées, parce que nous ne nous connoissions point; vous avez un bon
cœur, le mien n'est pas méchant; il faut que nous soyons bonnes amies.»
J'avois les mêmes sentimens dans le cœur pour elle..._
_L'absence de M. le chevalier de Lorraine étoit une occasion de zizanie
entre Monsieur et Madame, qui avoient tous les jours de nouveaux
démêlés. Ils en eurent un qui fut assez violent pour que Monsieur lui
fît des reproches sur des circonstances qu'il disoit lui avoir déjà
pardonnées. La Reine se mêla de les raccommoder parce qu'elle avoit
prise Madame en amitié. Monsieur lui parla des raisons qu'il avoit de
s'expliquer, et ensuite me vint dire la rage contre Madame. Il me
souvient qu'il me répéta dix fois qu'il ne l'avoit jamais aimée que
quinze jours. Son emportement alla si loin, que je fus obligée de lui
dire qu'il ne songeoit pas qu'il en avoit des enfans. Madame, de son
côté, se plaignoit extrêmement; elle disoit: «Si j'ai fait quelques
fautes, que ne m'a-t-il étranglée dans le temps qu'il prétendoit que je
lui manquois? De souffrir qu'il me tourmente pour rien, je ne le saurois
supporter.» Elle en parloit honnêtement, hors quelques mots de mépris
qui lui échappèrent. Ce fut dans ce temps-là que le Roi fit sortir le_
_chevalier de Lorraine du château d'If, et qu'il l'envoya en Italie.
Ainsi Monsieur et Madame furent raccommodés par les exhortations du Roi,
qui, par l'ouverture de la prison, voulut pacifier le désordre qu'elle
avoit causé. Monsieur croyoit toujours que Madame y avoit contribué..._
_Madame étoit fort triste pendant tout le voyage [de Flandre][242]. Elle
avoit été réduite à prendre du lait; elle se retiroit chez elle sitôt
qu'elle descendoit de carrosse, et la plupart du temps pour se coucher.
Le Roi l'alla voir chez elle et témoigna dans toutes les occasions avoir
de grands égards pour elle. Monsieur n'en étoit pas de même: souvent
dans le carrosse il lui tenoit des discours désagréables. Entre autres,
un jour que l'on parloit de l'astrologie, Monsieur dit qu'on lui avoit
prédit qu'il auroit plusieurs femmes; qu'en l'état où étoit Madame il
avoit raison d'y ajouter foi. Cela me parut fort dur..._
[242] 1670.
_Nous allâmes à Courtray, où l'on reçut des nouvelles du roi
d'Angleterre, qui mandoit à Madame qu'il la prioit de passer à Douvres,
qu'il y viendroit pour la voir. Monsieur en parut très fâché et Madame
fort aise. Il vouloit empêcher qu'elle y allât. Le Roi dit qu'il le
vouloit absolument, et il n'y eut plus de difficulté à opposer. Elle
partit de Lille pour s'aller embarquer à Dunkerque. Tout le monde lui
alla dire adieu, et la plupart voyoient la douleur quelle sentoit sur
les façons de vivre de Monsieur avec elle. Un peu devant qu'elle partît,
le Roi n'avoit pas mangé à la table, parce qu'il avoit été indisposé, et
la Reine étoit entrée dans son prie-Dieu; Monsieur y demeura seul avec
moi. Il me parla avec tant d'emportement contre Madame, que j'en fus
étonnée, et je compris qu'il ne se raccommoderoit jamais. Elle
s'attiroit la considération du Roi parce qu'elle avoit du mérite et
qu'elle négocioit les affaires avec son frère et le Roi. De sorte que le
voyage qu'elle alloit faire étoit aussi nécessaire pour les intérêts du
Roi que pour le plaisir particulier de Madame..._
_Madame arriva d'Angleterre, où il sembloit qu'elle avoit trouvé une
bonne santé, tant elle paroissoit belle et contente. Monsieur n'alla pas
au devant d'elle et pria même le Roi de n'y pas aller. S'il ne lui fit
pas cette honnêteté, il ne laissa pas de la recevoir avec des marques
d'une grande estime; Monsieur n'en fit pas de même. J'allai la voir et
lui demandai des nouvelles de son voyage; elle me dit que le roi
d'Angleterre et le duc d'York l'avoient chargée de me faire leurs
compliments, qu'ils étoient tous deux fort de mes amis, que la reine lui
avoit paru une bonne femme, point belle, mais si honnête, si remplie
de piété, qu'elle s'attiroit l'amitié de tout le monde, que la duchesse
d'York avoit extrêmement d'esprit, qu'elle en étoit très contente,
qu'elle avoit trouvé encore la cour d'Angleterre en deuil de la mort de
la reine mère d'Angleterre, qui étoit morte il y avoit quelque temps à
Colombes. Elle avoit été quasi toujours malade, tant elle étoit
délicate; on lui fit prendre des pilules pour la faire dormir: elle le
fit si bien qu'elle n'en revint point. Madame en fut très fâchée, parce
qu'elle l'aimoit, et qu'elle s'entremettoit pour la raccommoder avec
Monsieur, qui avoit presque toujours mal vécu avec elle._
_Madame ne fut qu'un jour à Saint-Germain, parce que le Roi s'en alla à
Versailles, où Monsieur ne voulut pas le suivre, pour faire dépit à
Madame. Il s'en alla à Paris; je la vis fort tentée de pleurer, et
quelque soin qu'elle prit de retenir ses larmes, elle ne laissa pas d'en
verser[243]._]
[243] Mémoires de mademoiselle de Montpensier, _collection
Petitot, t. XLIII, pp. 121-184_.
RELATION DE LA MORT DE MADAME[244].
Madame étoit revenue d'Angleterre[245], avec toute la gloire et le
plaisir que peut donner un voyage causé par l'amitié et suivi d'un bon
succès dans les affaires. Le Roi son frère, qu'elle aimoit chèrement,
lui avoit témoigné une tendresse et une considération extraordinaires.
On savoit, quoique très-confusément, que la négociation dont elle se
mêloit étoit sur le point de se conclure; elle se voyoit à vingt-six ans
le lien des deux plus grands rois de ce siècle; elle avoit entre les
mains un traité d'où dépendoit le sort d'une partie de l'Europe; le
plaisir et la considération que donnent les affaires se joignant en elle
aux agrémens que donnent la jeunesse et la beauté, il y avoit une grâce
et une douceur[246] répandues dans toute sa personne qui lui attiroient
une sorte d'hommage, qui lui devoit être d'autant plus agréable qu'on le
rendoit plus à la personne qu'au rang.
[244] Les relations de la mort de Madame sont assez nombreuses et
concordantes. Mademoiselle de Montpensier (_Mémoires_, _coll._
Petitot, t. XLIII, p. 192), l'abbé Feuillet (_Relation de la mort
de Madame_ dans les _Mémoires intéressants pour servir à
l'Histoire de France_, par Poncet de la Grave, 1789, t. III).
L'abbé Bourdelot, médecin (_Relation de la maladie, mort et
ouverture du corps de Madame, mêmes Mémoires_), Daniel de Cosnac
(Récit inséré à la page xlvij du tome Ier des _Mémoires_)
confirment le récit de Madame de La Fayette et le complètent sur
quelques points. Cosnac seul n'est point un témoin oculaire mais
il paraît bien informé. Consultez aussi: _Relation de la mort de
Madame, envoyée par le marquis de Lionne à M. de Pomponne,
ambassadeur en Suède; juillet 1670, mss. Arsenal, no 598 in-fº_,
et _Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson_, t. 2, pp. 592-593.
[245] Elle avait passé vingt jours auprès du roi Charles II, son
frère, du 26 mai au 15 juin 1670. Le but de cette entrevue était
de détacher le roi d'Angleterre de la Sainte-Alliance, pour
l'allier à la France. Ce but fut atteint et un traité secret fut
conclu entre Louis XIV et Charles II.
Dans la suite de Madame était cette belle bretonne, Louise-Rénée
de Penancoët de Kéroualle «dont l'étoile, dit madame de Sévigné,
avoit été devinée avant qu'elle partît.» Charles II en fit ce
qu'on avait souhaité; elle devint duchesse de Portsmouth et,
moyennant finance, elle servit auprès du roi d'Angleterre les
intérêts du roi de France, son maître.
[246] Madame de La Fayette admire à trois reprises la _douceur_
de Madame. A trois reprises aussi Bossuet la vante dans son
_Oraison funèbre_. «Votre mémoire vous la peindra mieux, avec
tous ses traits et son _incomparable douceur_, que ne pourront
jamais faire toutes nos paroles.»--«Toujours _douce_, toujours
paisible autant que généreuse et bienfaisante.»--«Oui, Madame fut
_douce_ envers la mort comme elle l'étoit envers tout le monde.»
L'évêque de Valence, qu'elle estimait avec raison, parle de cette
douceur qui ne s'est point démentie: «Puis, ayant demandé un peu
de repos, avec ce même sourire et cette même _douceur_ dont elle
accompagnoit ordinairement ses paroles...» (Cosnac, _Relation de
la mort de Madame_). «Elle mêloit dans toute sa conversation une
_douceur_ qu'on ne trouvoit point dans toutes les autres
personnes royales.» (Cosnac, _Mémoires_, t. I, p. 420). Ajoutons
que Molière, qui lui dédia l'_Ecole des femmes_, en 1663, alors
qu'elle avait à peine dix-neuf ans, loue «cette _douceur_, pleine
de charmes» dont elle tempérait la fierté de ses titres (_L'Ecole
des femmes, épître_).
Cet état de bonheur étoit troublé par l'éloignement où Monsieur étoit
pour elle depuis l'affaire du chevalier de Lorraine; mais, selon toutes
les apparences, les bonnes grâces du Roi lui eussent fourni les moyens
de sortir de cet embarras. Enfin elle étoit dans la plus agréable
situation où elle se fût jamais trouvée, lorsqu'une mort, moins attendue
qu'un coup de tonnerre, termina une si belle vie et priva la France de
la plus aimable princesse qui vivra jamais[247].
[247] C'est après cette phrase que, dans l'édition originale, se
trouve ce titre: _Relation de la mort de Madame_. Il est pourtant
évident que la relation commence plus haut par ces mots: «Madame
étoit revenue...» Nous avons placé ce titre de manière à ce qu'il
commandât le récit au lieu de le couper. De la sorte le lecteur
distinguera, à première vue, d'une part ce qui a été écrit sous
l'inspiration de la princesse et le petit supplément emprunté à
madame de Montpensier, de l'autre part, la relation que Madame de
La Fayette ajouta à son histoire interrompue.
Le 24 juin de l'année 1670, huit jours après son retour d'Angleterre,
Monsieur et elle allèrent à Saint-Cloud. Le premier jour qu'elle y alla,
elle se plaignit d'un mal de côté et d'une douleur dans l'estomac, à
laquelle elle étoit sujette. Néanmoins, comme il faisoit extrêmement
chaud, elle voulut se baigner dans la rivière. M. Yvelin, son premier
médecin, fit tout ce qu'il put pour l'en empêcher; mais, quoi qu'il lui
pût dire, elle se baigna le vendredi[248], et le samedi elle s'en trouva
si mal qu'elle ne se baigna point. J'arrivai à Saint-Cloud le samedi à
dix heures du soir; je la trouvai dans les jardins; elle me dit que je
lui trouverois mauvais visage et qu'elle ne se portoit pas bien; elle
avoit soupé comme à son ordinaire et elle se promena au clair de la lune
jusqu'à minuit. Le lendemain, dimanche 29 juin, elle se leva de bonne
heure et descendit chez Monsieur qui se baignoit; elle fut longtemps
auprès de lui, et, en sortant de sa chambre elle entra dans la mienne et
me fit l'honneur de me dire qu'elle avoit bien passé la nuit.
[248] 27 juin.
Un moment après je montai chez elle. Elle me dit qu'elle étoit chagrine,
et la mauvaise humeur dont elle parloit auroit fait les belles heures
des autres femmes, tant elle avoit de douceur naturelle et tant elle
étoit peu capable d'aigreur et de colère.
Comme elle me parloit, on lui vint dire que la messe étoit prête. Elle
l'alla l'entendre et, en revenant dans sa chambre, elle s'appuya sur moi
et me dit, avec cet air de bonté qui lui étoit si particulier, qu'elle
ne seroit pas de si méchante humeur si elle pouvoit causer avec moi;
mais qu'elle étoit si lasse de toutes les personnes qui l'environnoient,
qu'elle ne les pouvoit plus supporter.
Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle[249], dont un excellent
peintre anglois[250] faisoit le portrait, et elle se mit à parler à
madame d'Epernon[251] et à moi de son voyage d'Angleterre et du Roi son
frère.
[249] Marie-Louise, née le 27 mars 1662.
[250] Serait-ce le peintre Pierre van der Faes, si célèbre en
Angleterre sous le nom de _Lely_ et peintre ordinaire du roi
Charles II?
[251] Marie du Cambont, veuve de Bernard de Nogaret, duc
d'Épernon.
Cette conversation, qui lui plaisoit, lui redonna de la joie. On servit
le dîner; elle mangea comme à son ordinaire[252] et, après le dîner,
elle se coucha sur des carreaux, ce qu'elle faisoit assez souvent
lorsqu'elle étoit en liberté. Elle m'avoit fait mettre auprès d'elle, en
sorte que sa tête étoit quasi sur moi.
[252] «L'on sut que... Madame estant à Saint-Cloud avec Monsieur
[le dimanche 29], avoit diné en public, s'étoit amusée avec
madame de La Fayette à la décoiffer, pour voir les blessures
qu'elle avoit eues à la tête d'une chute de chassis sur la tête;
qu'elle lui avoit demandé si elle avoit eu peur de la mort; que,
pour elle, elle ne croyoit pas qu'elle en eût eu peur.» (_Journal
d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, t. 2, p. 593_).
Le même peintre anglois peignoit Monsieur; on parloit de toutes sortes
de choses, et cependant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle
changea si considérablement, qu'après l'avoir longtemps regardée j'en
fus surprise, et je pensai qu'il falloit que son esprit contribuât fort
à parer son visage, puisqu'il la rendoit si agréable lorsqu'elle étoit
éveillée, et qu'elle l'étoit si peu quand elle étoit endormie. J'avois
tort néanmoins de faire cette réflexion, car je l'avois vue dormir
plusieurs fois, et je ne l'avois pas vue moins aimable.
Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle étoit, mais
avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris et me le fit
remarquer.
Elle s'en alla ensuite dans le salon, où elle se promena quelque temps
avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et, en lui parlant, elle se
plaignit plusieurs fois de son mal de côté.
Monsieur descendit pour aller à Paris où il avoit résolu d'aller. Il
trouva madame de Meckelbourg sur le degré et remonta avec elle. Madame
quitta Boisfranc et vint à madame de Meckelbourg. Comme elle parloit à
elle, madame de Gamaches[253] lui apporta, aussi bien qu'à moi, un verre
d'eau de chicorée qu'elle avoit demandé il y avoit déjà quelque temps;
madame de Gourdon, sa dame d'atour, le lui présenta. Elle le but; et, en
remettant d'une main la tasse sur la soucoupe, de l'autre elle se prit
le côté et dit avec un ton qui marquoit beaucoup de douleur: «Ah! quel
point de côté; ah! quel mal. Je n'en puis plus.»
[253] Marie-Antoinette de Loménie de Brienne épousa en 1642
Nicolas-Joachim Rouault, marquis de Gamaches; elle mourut en 1704
à l'âge de quatre-vingts ans.
Elle rougit en prononçant ces paroles, et, dans le moment d'après, elle
pâlit d'une pâleur livide qui nous surprit tous; elle continua de crier
et dit qu'on l'emportât, comme ne pouvant plus se soutenir.
Nous la prîmes sous les bras; elle marchoit à peine et toute courbée. On
la déshabilla dans un instant; je la soutenois pendant qu'on la
délaçoit. Elle se plaignoit toujours, et je remarquai qu'elle avoit les
larmes aux yeux. J'en fus étonnée et attendrie, car je la connoissois
pour la personne du monde la plus patiente.
Je lui dis, en lui baisant les bras, que je soutenois, qu'il falloit
qu'elle souffrît beaucoup; elle me dit que cela étoit inconcevable. On
la mit au lit; et, sitôt qu'elle y fut, elle cria encore plus qu'elle
n'avoit fait et se jeta d'un côté et d'un autre, comme une personne qui
souffroit infiniment. On alla en même temps appeler son premier médecin,
M. Esprit; il vint et dit que c'étoit la colique et ordonna les remèdes
ordinaires à de semblables maux. Cependant les douleurs étoient
inconcevables; Madame dit que son mal étoit plus considérable qu'on ne
pensoit, qu'elle alloit mourir, qu'on lui allât quérir un confesseur.
Monsieur étoit devant son lit; elle l'embrassa et lui dit, avec une
douceur et un air capables d'attendrir les cœurs les plus barbares:
«Hélas! Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a long-temps; mais cela est
injuste: je ne vous ai jamais manqué[254].» Monsieur parut fort touché;
et tout ce qui étoit dans sa chambre l'étoit tellement, qu'on
n'entendoit plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.
[254] «Rappelez-vous en pensée ce qu'elle a dit à Monsieur.
Quelle force! quelle tendresse! O paroles qu'on voyoit sortir de
l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout.» (Bossuet,
_Oraison funèbre_.)
Tout ce que je viens de dire s'étoit passé en moins d'une demi-heure.
Madame crioit toujours qu'elle sentoit des douleurs terribles dans le
creux de l'estomac. Tout d'un coup elle dit qu'on regardât à cette eau
qu'elle avoit bue, que c'étoit du poison, qu'on avoit peut-être pris une
bouteille pour l'autre, qu'elle étoit empoisonnée, qu'elle le sentoit
bien et qu'on lui donnât du contre-poison.
J'étois dans la ruelle, auprès de Monsieur; et, quoique je le crusse
fort incapable d'un pareil crime, un étonnement ordinaire à la malignité
humaine me le fit observer avec attention. Il ne fut ni ému ni
embarrassé de l'opinion de Madame: il dit qu'il falloit donner de cette
eau à un chien; il opina, comme Madame, qu'on allât quérir de l'huile et
du contre-poison, pour ôter à Madame une pensée si fâcheuse. Madame
Desbordes, sa première femme de chambre, qui étoit absolument à elle,
lui dit qu'elle lui avoit fait l'eau, et en but; mais Madame persévéra
toujours à vouloir de l'huile et du contre-poison; on lui donna l'un et
l'autre. Sainte-Foy, premier valet de chambre de Monsieur, lui apporta
de la poudre de vipère. Elle lui dit qu'elle la prenoit de sa main,
parce qu'elle se fioit à lui; on lui fit prendre plusieurs drogues dans
cette pensée de poison, et peut-être plus propres à lui faire du mal
qu'à la soulager. Ce qu'on lui donna la fit vomir; elle en avoit déjà eu
envie plusieurs fois avant que d'avoir rien pris; mais ses vomissements
ne furent qu'imparfaits, et ne lui firent jeter que quelques flegmes et
une partie de la nourriture qu'elle avoit prise. L'agitation de ces
remèdes et les excessives douleurs qu'elle souffroit la mirent dans un
abattement qui nous parut du repos; mais elle nous dit qu'il ne falloit
pas se tromper, que ses douleurs étoient toujours égales, qu'elle
n'avoit plus la force de crier et qu'il n'y avoit point de remède à son
mal.
Il sembla qu'elle avoit une certitude entière de sa mort et qu'elle s'y
résolut comme à une chose indifférente. Selon toutes les apparences, la
pensée du poison étoit établie dans son esprit; et, voyant que les
remèdes avoient été inutiles, elle ne songeoit plus à la vie et ne
pensoit qu'à souffrir ses douleurs avec patience. Elle commença à avoir
beaucoup d'appréhension. Monsieur appela madame de Gamaches pour tâter
son pouls; les médecins n'y pensoient pas. Elle sortit de la ruelle
épouvantée, et nous dit qu'elle n'en trouvoit point à Madame, et qu'elle
avoit toutes les extrémités froides. Cela nous fit peur; Monsieur en
parut effrayé. M. Esprit dit que c'étoit un accident ordinaire à la
colique, et qu'il répondoit de Madame. Monsieur se mit en colère et dit
qu'il lui avoit répondu de M. de Valois[255], et qu'il étoit mort; qu'il
lui répondoit de Madame, et qu'elle mourroit encore.
[255] Monsieur de Valois, son fils, mort à vingt-huit mois.
Cependant le curé de Saint-Cloud[256], qu'elle avoit mandé, étoit venu.
Monsieur me fit l'honneur de me demander si on parleroit à ce
confesseur. Je la trouvois fort mal; il me sembloit que ses douleurs
n'étoient point celles d'une colique ordinaire, mais néanmoins j'étois
bien éloignée de prévoir ce qui devoit arriver, et je n'attribuois les
pensées qui me venoient dans l'esprit qu'à l'intérêt que je prenois à sa
vie.
[256] C'étoit «un homme qu'elle ne connoissoit pas», à ce que
rapporte mademoiselle de Montpensier.
Je répondis à Monsieur qu'une confession faite dans la vue de la mort ne
pouvoit être que très-utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller dire que
le curé de Saint-Cloud étoit venu. Je le suppliai de m'en dispenser et
je lui dis que, comme elle l'avoit demandé, il n'y avoit qu'à le faire
entrer dans sa chambre. Monsieur s'approcha de son lit, et d'elle-même
elle me redemanda un confesseur, mais sans paroître effrayée et comme
une personne qui songeoit aux seules choses qui lui étoient nécessaires
dans l'état où elle étoit.
Une de ses premières femmes de chambre étoit passée à son chevet pour la
soutenir: elle ne voulut point qu'elle s'ôtât et se confessa devant
elle. Après que le confesseur se fut retiré, Monsieur s'approcha de son
lit; elle lui dit quelques mots assez bas que nous n'entendîmes point,
et cela nous parut encore quelque chose de doux et d'obligeant.