fît connoître très-grossièrement, il crut que, puisqu'elle n'y répondoit
pas, elle ne le comprenoit point. Cela lui fit prendre la résolution de
lui écrire; mais, ne se trouvant pas assez d'esprit, il pria M. de
Luxembourg[218] et l'archevêque de Sens de faire la lettre, qu'il
vouloit mettre dans la poche de Madame au Val-de-Grâce, afin qu'elle ne
la pût refuser. Ils ne jugèrent pas à propos de le faire et avertirent
Madame de son extravagance. Madame les pria de faire en sorte qu'il ne
pensât plus à elle, et en effet ils y réussirent.
[217] M. le Grand, c'est-à-dire M. le grand écuyer, le comte
d'Armagnac.
[218] François-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, né en
janvier 1628, à Paris, maréchal de France en 1675, mort, à
Versailles, le 4 janvier 1695.
Mais madame d'Armagnac, revenant de Savoie, se trouva fort jalouse.
Madame de Montespan lui dit qu'elle avoit raison de l'être, et, pour la
prévenir, alla au devant d'elle lui conter que Madame vouloit avoir ses
lettres pour lui faire du mal, et, qu'à moins qu'elle ne perdît madame
de Meckelbourg, on la perdroit elle-même. Madame d'Armagnac, qui
employoit volontiers le peu d'esprit qu'elle avoit à faire du mal,
conclut avec madame de Montespan qu'il falloit perdre madame de
Meckelbourg. Elles y travaillèrent auprès de la Reine mère par madame de
Beauvais[219], et auprès de Monsieur, en lui représentant que madame de
Meckelbourg avoit trop méchante réputation pour la laisser auprès de
Madame.
[219] Madame de Beauvais, femme de chambre de la reine mère. Elle
n'avait aucune alliance avec la famille de la Cropte de Beauvais
dont était Uranie, femme de chambre de Madame. Le texte de 1720
porte: «M. de Beauvais»; c'est une faute que A. Bazin a corrigée.
Elle, de son côté, voulut faire tant de finesses qu'elle acheva de se
détruire, et Monsieur lui défendit de voir Madame. Madame, au désespoir
de l'affront qu'une de ses amies recevoit, défendit à mesdames de
Montespan et d'Armagnac de se présenter devant elle. Elle voulut même
obliger Vardes à menacer cette dernière, en lui disant que, si elle ne
faisoit revenir madame de Meckelbourg, il remettroit entre ses mains les
lettres en question; mais, au lieu de le faire, il se fit valoir de la
proposition, ce qui fortifia Madame dans la pensée qu'elle avoit que
c'étoit un grand fourbe.
Monsieur l'avoit aussi découvert par des redites qu'il avoit faites
entre le Roi et lui; ainsi il n'osa plus venir chez Madame que rarement;
et, voyant que Madame, dans ses lettres, ne lui rendoit pas compte des
conversations fréquentes qu'elle avoit avec le Roi, il commença à croire
que le Roi devenoit amoureux d'elle, ce qui le mit au désespoir.
Dans le même temps, on sut, par des lettres de Pologne, que le comte de
Guiche, après avoir fait des actions extraordinaires de valeur, étoit
réduit, avec l'armée de Pologne, dans un état d'où il n'étoit pas
possible de se sauver[220]. L'on conta cette nouvelle au souper du Roi;
Madame en fut si saisie, qu'elle fut heureuse que l'attention que tout
le monde avoit pour la relation empêchât de remarquer le trouble où elle
étoit.
[220] Mars 1664.
Madame sortit de table; elle rencontra Vardes et lui dit: «Je vois bien
que j'aime le comte de Guiche plus que je ne pense.» Cette déclaration,
jointe aux soupçons qu'il avoit du Roi, lui fit prendre la résolution de
changer de manière d'agir avec Madame.
Je crois qu'il eût rompu incontinent avec elle, si des considérations
trop fortes ne l'eussent retenu. Il lui fit des plaintes sur les deux
sujets qu'il en avoit. Madame lui répondit en plaisantant que, pour le
Roi, elle lui permettoit le personnage de Chabanes[221]; et que, pour le
comte de Guiche, elle lui apprendroit combien il avoit fait de choses
pour le brouiller avec elle, s'il ne souffroit qu'elle lui fît part de
ce qu'elle sentoit pour lui. Il manda ensuite à Madame qu'il commençoit
à sentir que la comtesse de Soissons ne lui étoit pas indifférente.
Madame lui répondit que son nez l'incommoderoit trop dans son lit pour
qu'il lui fût possible d'y demeurer ensemble. Depuis ce temps-là
l'intelligence de Madame et de Vardes étoit fondée plutôt sur la
considération que sur aucune des raisons qui l'avoient fait naître.
[221] Dans la _Princesse de Montpensier_, de madame de La
Fayette, le comte de Chabanes, amoureux de la princesse, la sert
pourtant dans ses amours avec un rival. L'édition de 1720 porte:
«chabanier», ce qui est un non sens que A. Bazin a corrigé
très-heureusement par conjecture.
L'on alla cet été à Fontainebleau. Monsieur, ne pouvant souffrir que ses
deux amies, mesdames d'Armagnac et de Montespan, fussent exclues de
toutes les parties de plaisir, par la défense que Madame leur avoit
faite de paroître en sa présence, consentit que madame de Meckelbourg
reverroit Madame; et elles le firent toutes trois avant que la Cour
partît de Paris; mais les deux premières ne rentrèrent jamais dans les
bonnes grâces de Madame, surtout madame de Montespan.
L'on ne songea qu'à se divertir à Fontainebleau; et, parmi toutes les
fêtes, la dissension des dames faisant toujours quelques affaires, celle
qui fit le plus de bruit vint d'un médianoche[222] où le Roi pria Madame
d'assister[223]. Cette fête devoit se donner sur le canal, dans un
bateau fort éclairé, et accompagné d'autres où étoient les violons et la
musique.
[222] Bazin a corrigé à tort le texte pour mettre «une
médianoche» et plus loin «de la médianoche.» Sur le genre de ce
mot cf. madame de Sévigné, lettre du 26 avril 1671.
[223] 15 mai 1664.
Jusqu'à ce jour la grossesse de Madame l'avoit empêchée d'être des
promenades; mais, se trouvant dans le neuvième mois, elle fut de toutes.
Elle pria le Roi d'en exclure mesdames d'Armagnac et de Montespan; mais
Monsieur, qui croyoit l'autorité d'un mari choquée par l'exclusion qu'on
donnoit à ses amies, déclara qu'il ne se trouveroit pas aux fêtes où ces
dames ne seroient pas.
La Reine mère, qui continuoit à haïr Madame, le fortifia dans cette
résolution et s'emporta fort contre le Roi, qui prenoit le parti de
Madame. Elle eut le dessus néanmoins, et les dames ne furent point du
médianoche, dont elles pensèrent enrager.
La comtesse de Soissons, qui depuis longtemps avoit été jalouse de
Madame jusqu'à la folie, ne laissoit pas de vivre bien avec elle. Un
jour qu'elle étoit malade, elle pria Madame de l'aller voir; et, voulant
être éclaircie de ses sentimens pour Vardes, après lui avoir fait
beaucoup de protestations d'amitié, elle reprocha à Madame le commerce
que depuis trois ans elle avoit avec Vardes à son insu; que, si c'étoit
galanterie, c'étoit lui faire un tour bien sensible; et que, si ce
n'étoit qu'amitié, elle ne comprenoit pas pourquoi Madame vouloit la lui
cacher, sachant combien elle étoit attachée à ses intérêts.
Comme Madame aimoit extrêmement à tirer ses amies d'embarras, elle dit à
la Comtesse qu'il n'y avoit jamais eu dans le cœur de Vardes aucun
sentiment dont elle pût se plaindre. La Comtesse pria Madame, puisque
cela étoit, de dire devant Vardes qu'elle ne vouloit plus de commerce
avec lui que par elle. Madame y consentit. On envoya quérir Vardes dans
le moment; il fut un peu surpris; mais, quand il vit qu'au lieu de
chercher à le brouiller Madame prenoit toutes les fautes sur elle, il
vint la remercier et l'assura qu'il lui seroit toute sa vie redevable
des marques de sa générosité.
Mais la comtesse de Soissons, craignant toujours qu'on ne lui eût fait
quelque finesse, tourna tant Vardes qu'il se coupa sur deux ou trois
choses. Elle en parla à Madame pour s'éclaircir et lui apprit que Vardes
lui avoit fait une insigne trahison auprès du Roi, en lui montrant les
lettres du roi d'Angleterre.
Madame ne s'emporta pourtant pas contre Vardes; elle soutint toujours
qu'il étoit innocent envers la Comtesse, quoiqu'elle fût
très-malcontente de lui; mais elle ne vouloit pas paroître menteuse, et
il falloit le paroître pour dire la vérité.
La Comtesse dit pourtant tout le contraire à Vardes, ce qui acheva de
lui tourner la tête: il lui avoua tout, et comment il n'avoit tenu qu'à
Madame qu'il ne l'eût vue de toute sa vie. Jugez dans quel désespoir fut
la Comtesse! Elle envoya prier Madame de l'aller voir. Madame la trouva
dans une douleur inconcevable des trahisons de son amant. Elle pria
Madame de lui dire la vérité et lui dit qu'elle voyoit bien que la
raison qui l'en avoit empêchée étoit une bonté pour Vardes, que ses
trahisons ne méritoient pas.
Sur cela, elle conta à Madame tout ce qu'elle savoit et, dans cette
confrontation qu'elles firent entre elles, elles découvrirent des
tromperies qui passent l'imagination. La Comtesse jura qu'elle ne
verroit Vardes de sa vie; mais que ne peut une violente inclination
Vardes joua si bien la comédie qu'il l'apaisa.
QUATRIÈME PARTIE
Dans ce temps le comte de Guiche revint de Pologne[224]. Monsieur
souffrit qu'il revînt à la Cour, mais il exigea de son père qu'il ne se
trouveroit pas dans les lieux où se trouveroit Madame. Il ne laissoit
pas de la rencontrer souvent et de l'aimer en la revoyant, quoique
l'absence eût été longue, que Madame eût rompu avec lui et qu'il fût
incertain de ce qu'il devoit croire de l'affaire de Vardes.
[224] Juin 1664.
Il ne savoit plus de moyen de s'éclaircir avec Madame; Dodoux, qui
étoit le seul homme en qui il se fioit, n'étoit pas à Fontainebleau; et
ce qui acheva de le mettre au désespoir fut que, comme Madame savoit que
le Roi étoit instruit des lettres qu'elle lui avoit écrites à Nancy et
du portrait qu'il avoit d'elle, elle les lui fit redemander par le Roi
même, à qui il les rendit avec toute la douleur possible et toute
l'obéissance qu'il a toujours eue pour les ordres de Madame.
Cependant Vardes, qui se sentoit coupable envers son ami, lui embrouilla
tellement les choses, qu'il lui pensa faire tourner la tête. Tous ses
raisonnemens lui faisoient connoître qu'il étoit trompé; mais il
ignoroit si Madame avoit part à la tromperie, ou si Vardes seul étoit
coupable. Son humeur violente ne le pouvant laisser dans cette
inquiétude, il résolut de prendre madame de Meckelbourg pour juge, et
Vardes la lui nomma comme un témoin de sa fidélité; mais il ne le voulut
qu'à condition que Madame y consentiroit.
Il lui en écrivit par Vardes pour l'en prier. Madame étoit accouchée de
monsieur de Valois[225] et ne voyoit encore personne; mais Vardes lui
demanda une audience avec tant d'instance, qu'elle la lui accorda. Il se
jeta d'abord à genoux devant elle; il se mit à pleurer et à lui demander
grâce, lui offrant de cacher, si elle vouloit être de concert avec lui,
tout le commerce qui avoit été entre eux.
[225] Philippe-Charles, duc de Valois, né le 16 juillet 1664,
mort le 8 décembre de la même année. Le texte de 1720 porte
fautivement: «mademoiselle de Valois.»
Madame lui déclara qu'au lieu d'accepter cette proposition elle vouloit
que le comte de Guiche sût la vérité; que, comme elle avoit été trompée
et qu'elle avoit donné dans des panneaux dont personne n'auroit pu se
défendre, elle ne vouloit pas d'autre justification que la vérité, au
travers de laquelle on verroit que ses bontés, entre les mains de tout
autre que lui, n'auroient pas été tournées comme elles l'avoient été.
Il voulut ensuite lui donner la lettre du comte de Guiche; mais elle la
refusa, et elle fit très-bien, car Vardes l'avoit déjà montrée au Roi et
lui avoit dit que Madame le trompoit.
Il pria encore Madame de nommer quelqu'un pour les accommoder; elle
consentit, pour empêcher qu'ils ne se battissent, que la paix se fît
chez madame de Meckelbourg; mais Madame ne vouloit pas qu'il parût que
cette entrevue se fît de son consentement. Vardes, qui avoit espéré
toute autre chose, fut dans un désespoir nonpareil; il se cognoit la
tête contre les murailles, il pleuroit et faisoit toutes les
extravagances possibles. Mais Madame tint ferme et ne se relâcha point,
dont bien lui prit.
Quand Vardes fut sorti, le Roi arriva. Madame lui conta comment la chose
s'étoit passée, dont le Roi fut si content qu'il entra en
éclaircissement avec elle, et lui promit de l'aider à démêler les
fourberies de Vardes, qui se trouvèrent si excessives qu'il seroit
impossible de les définir.
Madame se tira de ce labyrinthe en disant toujours la vérité, et sa
sincérité la maintint auprès du Roi.
Le comte de Guiche cependant étoit très affligé de ce que Madame n'avoit
pas voulu recevoir sa lettre; il crut qu'elle ne l'aimoit plus, et il
prit la résolution de voir Vardes chez madame de Meckelbourg, pour se
battre contre lui. Elle ne les voulut point recevoir, de sorte qu'ils
demeurèrent dans un état dont on attendait tous les jours quelque éclat
horrible.
Le Roi retourna en ce temps à Vincennes. Le comte de Guiche, qui ne
savoit dans quels sentimens Madame étoit pour lui, ne pouvant plus
demeurer dans cette incertitude, résolut de prier la comtesse de
Gramont[226], qui étoit Angloise, de parler à Madame, et il l'en pressa
tant qu'elle y consentit; son mari même se chargea d'une lettre qu'elle
ne voulut pas recevoir. Madame lui dit que le comte de Guiche avoit été
amoureux de mademoiselle de Grancey[227], sans lui avoir fait dire que
c'étoit un prétexte; qu'elle se trouvoit heureuse de n'avoir point
d'affaires avec lui et que, s'il eût agi autrement, son inclination et
la reconnoissance l'auroient fait consentir, malgré les dangers auxquels
elle s'exposoit, à conserver pour lui les sentimens qu'il auroit pu
désirer.
[226] Elisabeth Hamilton, épousa, en Angleterre, en mars 1664,
Philibert chevalier, puis comte de Gramont frère du maréchal et
oncle du comte de Guiche.
[227] Jacques Rouxel, comte de Grancey, maréchal de France, eut,
de son mariage avec sa seconde femme, Charlotte de Mornay, deux
filles que madame de Sévigné nomme _les Anges_, l'aînée
Elisabeth, connue sous le nom de comtesse de Grancey, morte en
1711, à cinquante-huit ans (c'est de celle-ci qu'il s'agit);
l'autre, Marie-Louise, mariée en 1665 au comte de Marey, veuve en
1668.
Cette froideur renouvela tellement la passion du comte de Guiche, qu'il
étoit tous les jours chez la comtesse de Gramont, pour la prier de
parler à Madame en sa faveur; enfin le hasard lui donna occasion de lui
parler à elle-même plus qu'il ne l'espéroit.
Madame de la Vieuville[228] donna un bal chez elle[229]. Madame fit
partie pour y aller en masque avec Monsieur; et, pour n'être pas
reconnue, elle fit habiller magnifiquement ses filles, et quelques dames
de sa suite et elle, avec Monsieur, allèrent avec des capes dans un
carrosse emprunté.
[228] Françoise-Marie de Vienne, comtesse de Chateauvieux, femme,
en 1649 de Charles IV, duc de la Vieuville, morte en 1669.
[229] Le 7 janvier 1665.
Ils trouvèrent à la porte une troupe de masques. Monsieur leur proposa,
sans les connoître, de s'associer à eux et en prit un par la main;
Madame en fit autant. Jugez quelle fut sa surprise quand elle trouva la
main estropiée du comte de Guiche, qui reconnut aussi les sachets dont
les coiffes de Madame étoient parfumées. Peu s'en fallut qu'ils ne
jetassent un cri tous les deux, tant cette aventure les surprit.
Ils étoient l'un et l'autre dans un si grand trouble qu'ils montèrent
l'escalier sans se rien dire. Enfin le comte de Guiche ayant reconnu
Monsieur et ayant vu qu'il s'étoit allé asseoir loin de Madame, s'étoit
mis à ses genoux, et eut le temps non-seulement de se justifier, mais
d'apprendre de Madame tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. Il
eut beaucoup de douleur qu'elle eût écouté Vardes; mais il se trouva si
heureux de ce que Madame lui pardonnoit sa ravauderie avec mademoiselle
de Grancey, qu'il ne se plaignit pas.
Monsieur rappela Madame, et le comte de Guiche, de peur d'être reconnu,
sortit le premier; mais le hasard, qui l'avoit amené en ce lieu, le fit
amuser au bas du degré. Monsieur étoit un peu inquiet de la conversation
que Madame avoit eue; elle s'en aperçut, et la crainte d'être
questionnée fit que le pied lui manqua, et du haut de l'escalier elle
alla bronchant jusqu'en bas, où étoit le comte de Guiche, qui en la
retenant l'empêcha de se tuer, car elle étoit grosse[230].
[230] Elle accoucha, le 9 juillet 1665, d'une fille qui ne vécut
pas. «La Cour alla à Saint-Germain et faisoit souvent des voyages
à Versailles. Madame s'y blessa, et y accoucha d'une fille qui
étoit morte il y avoit déjà dix ou douze jours; elle étoit quasi
pourrie; ce fut une femme de Saint-Cloud qui la servit: l'on
n'eut pas le temps d'aller à Paris en chercher une. On éveilla le
Roi, et l'on fit chercher le curé de Versailles, pour voir si
cette fille étoit en état d'être baptisée. Madame de Thianges lui
dit de prendre garde à ce qu'il feroit: qu'on ne refusoit jamais
le baptême aux enfans de cette qualité. Monsieur, à la persuasion
de l'évêque de Valence, vouloit qu'on l'enterrât à Saint-Denis.
J'étois à Paris; j'allai droit à Versailles pour rendre ma visite
à Madame. Dès le même soir Monsieur alla coucher à Saint-Germain,
où je trouvai la Reine affligée de ce que cette fille n'avoit pas
été baptisée, et blâmoit Madame d'en être cause par toutes les
courses qu'elle avoit faites sans songer qu'elle étoit grosse.
Madame disoit qu'elle ne s'étoit blessée que de l'inquiétude
qu'elle avoit eue que le duc d'York n'eût été tué, parce qu'on
lui avoit parlé d'une bataille qu'il venoit de donner sur mer,
sans lui dire s'il en étoit revenu. On laissa Madame dès le même
jour de ses couches, parce que la Reine mère d'Angleterre
arrivoit et qu'on vouloit lui laisser le logement de Versailles.»
(_Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, collect. Petitot, t.
XLIII, p. 87).
Toutes choses sembloient, comme vous voyez, aider à son raccommodement;
aussi s'acheva-t-il. Madame reçut ensuite de ses lettres, et, un soir
que Monsieur étoit allé en masque, elle le vit chez la comtesse de
Gramont, où elle attendoit Monsieur pour faire médianoche.
Dans ce même temps, Madame trouva occasion de se venger de Vardes. Le
chevalier de Lorraine[231] étoit amoureux d'une des filles de Madame qui
s'appeloit Fiennes; un jour qu'il se trouva chez la Reine devant
beaucoup de gens, on lui demanda à qui il en vouloit; quelqu'un répondit
que c'étoit à Fiennes. Vardes dit qu'il auroit bien mieux fait de
s'adresser à sa maîtresse. Cela fut rapporté à Madame par le comte de
Gramont. Elle se le fit raconter par le marquis de Villeroi[232], ne
voulant pas nommer l'autre; et, l'ayant engagé dans la chose aussi bien
que le chevalier de Lorraine, elle en fit ses plaintes au roi et le pria
de chasser Vardes. Le Roi trouva la punition un peu rude, mais il le
promit. Vardes demanda à n'être mis qu'à la Bastille, où tout le monde
l'alla voir.
[231] Philippe, chevalier de Lorraine, frère puîné du comte
d'Armagnac, né en 1643.
[232] François de Neufville, marquis puis duc de Villeroi, appelé
le _Charmant_ par madame de Sévigné, né en 1644.
Ses amis publièrent que le Roi avoit consenti avec peine à cette
punition et que Madame n'avoit pu le faire chasser. Voyant qu'en effet
cela se trouvoit avantageusement pour lui, Madame repria le Roi de
l'envoyer à son gouvernement[233]; ce qu'il lui accorda.
[233] Il alla dans son gouvernement d'Aigues-Mortes, au sortir de
la Bastille où il n'était resté que quelques jours. On voit par
une lettre de Corbinelli à Bussy (23 août 1673) combien son exil
fut rigoureux.
La comtesse de Soissons, enragée de ce que Madame lui ôtoit également
Vardes par sa haine et par son amitié, et son dépit ayant augmenté par
la hauteur avec laquelle toute la jeunesse de la Cour avoit soutenu que
Vardes étoit punissable, elle résolut de s'en venger sur le comte de
Guiche.
Elle dit au Roi que Madame avoit fait ce sacrifice au comte de Guiche,
et qu'il auroit regret d'avoir servi sa haine, s'il savoit tout ce que
le comte de Guiche avoit fait contre lui.
Montalais, qu'une fausse générosité faisoit souvent agir, écrivit à
Vardes que, s'il vouloit s'abandonner à sa conduite, elle auroit trois
lettres qui pouvoient le tirer d'affaire. Il n'accepta pas le parti,
mais la comtesse de Soissons se servit de la connoissance de ces lettres
pour obliger la roi à perdre le comte de Guiche. Elle accusa le comte
d'avoir voulu livrer Dunkerque aux Anglois[234] et d'avoir offert à
Madame le régiment des gardes[235]; elle eut l'imprudence de mêler à
tout cela la lettre d'Espagne. Heureusement le Roi parla à Madame de
tout ceci. Il lui parut d'une telle rage contre le comte de Guiche et si
obligé à la comtesse de Soissons, que Madame se vit dans la nécessité de
perdre tous les deux pour ne pas voir la comtesse de Soissons sur le
trône, après avoir accablé le comte de Guiche. Madame fit pourtant
promettre au Roi qu'il pardonneroit au comte de Guiche si elle lui
pouvoit prouver que ses fautes étoient petites en comparaison de celles
de Vardes et de la comtesse de Soissons; le roi le lui promit, et Madame
lui conta tout ce qu'elle savoit. Ils conclurent ensemble qu'il
chasseroit la comtesse de Soissons et qu'il mettroit Vardes en
prison[236]. Madame avertit le comte de Guiche en diligence par le
maréchal de Gramont et lui conseilla d'avouer sincèrement toutes choses,
ayant trouvé que, dans toutes les matières embrouillées, la vérité seule
tire les gens d'affaire. Quelque délicat que cela fût, le comte de
Guiche en remercia Madame; et, sur cette affaire, ils n'eurent de
commerce que par le maréchal de Gramont. La régularité fut si grande de
part et d'autre qu'ils ne se coupèrent jamais, et le Roi ne s'aperçut
point de ce concert. Il envoya prier Montalais de lui dire la vérité;
vous saurez ce détail d'elle[237]. Je vous dirai seulement que le
Maréchal, qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite que
celle qu'il avoit eue, ne put longtemps se démentir, et son effroi lui
fit envoyer son fils en Hollande, qui n'auroit pas été chassé s'il eût
tenu bon.
[234] Le comte de Guiche fut accusé d'avoir voulu empêcher la
vente de Dunkerque qui fut faite par l'Angleterre à la France en
1662.
[235] Dont il était colonel.
[236] Vardes fut arrêté à Aigues-Mortes en mars 1665 et mis dans
la prison de Montpellier.
[237] Sur ce passage, qui semble bien être une note écrite par
Madame, voir le paragraphe I de notre _Préface_.
Il en fut si affligé qu'il en tomba malade; son père ne laissa pas de le
presser de partir. Madame ne vouloit pas qu'il lui dît adieu, parce
qu'elle savoit qu'on l'observoit et qu'elle n'étoit plus dans cet âge où
ce qui étoit périlleux lui paroissoit plus agréable. Mais comme le comte
de Guiche ne pouvoit partir sans voir Madame, il se fit faire un habit
des livrées de La Vallière, et, comme on portoit Madame en chaise dans
le Louvre, il eut la liberté de lui parler. Enfin le jour du départ
arriva; le comte avoit toujours la fièvre, il ne laissa pas de se
trouver dans la rue avec son déguisement ordinaire; mais les forces lui
manquèrent quand il fallut prendre le dernier congé. Il tomba évanoui,
et Madame resta dans la douleur de le voir dans cet état, au hasard
d'être reconnu, ou de demeurer sans secours. Depuis ce temps-là, Madame
ne l'a point revu.
Madame de La Fayette quitta la plume sur cette phrase en 1669 et
ne la reprit, quinze ans plus tard, que pour faire une relation
de la mort de Madame. Il y a de la sorte dans l'Histoire une
lacune qui va du printemps de 1665 au fatal été de 1670. Pour la
combler, on a pris dans les mémoires d'une autre femme, moins
judicieuse et d'un goût moins sûr, mais aussi sincère, aussi
vraie que la comtesse de La Fayette, les passages qui se
rapportent aux dernières années de la vie de Madame. Mademoiselle
de Montpensier (c'est elle qu'on va entendre) ne recevait pas les
confidences d'Henriette; d'ailleurs elle n'eût rien valu pour
raconter par le menu d'élégantes galanteries. Elle parle fort en
gros des affaires de Madame qu'elle n'aimait ni ne haïssait, et
ne nous fournit qu'un bien court supplément.
[_Il y eut de très grands divertissemens à Versailles[238]. Monsieur et
Madame y furent brouillés à cause de M. de Monmouth[239]. M. le
chevalier de Lorraine s'attacha à Monsieur, devint son favori, logea
au Palais-Royal; il eut le malheur de déplaire à Madame..._
[238] 1668.