Madame promit, comme on le peut juger, de rompre toutes sortes de

liaisons avec le comte de Guiche, et le promit même au Roi; mais elle ne

lui tint pas parole. Vardes demeura le confident, au hasard même d'être

brouillé avec le Roi; mais, comme il avoit fait confidence au comte de

Guiche de l'affaire d'Espagne, cela faisoit une telle liaison entre eux

qu'ils ne pouvoient rompre sans folie. Il sut alors que Montalais étoit

instruite de la lettre d'Espagne, et cela lui donnoit des égards pour

elle dont le public ne pouvoit deviner la cause, outre qu'il étoit bien

aise de se faire un mérite auprès de Madame de gouverner une personne

qui avoit tant de part à ses affaires.

Montalais ne laissoit pas d'avoir quelque commerce avec La Vallière, et,

de concert avec Vardes, elle lui écrivit deux grandes lettres, par

lesquelles elle lui donnoit des avis pour sa conduite, et lui disoit

tout ce qu'elle devoit dire au Roi. Le Roi en fut dans une colère

étrange et envoya prendre Montalais par un exempt, avec ordre de la

conduire à Fontevrault et de ne la laisser parler à personne. Elle fut

si heureuse qu'elle sauva encore ses cassettes et les laissa entre les

mains de Malicorne, qui étoit toujours son amant.

La Cour fut à Saint-Germain. Vardes avoit un grand commerce avec Madame;

car celui qu'il avoit avec la comtesse de Soissons, qui n'avoit aucune

beauté, ne le pouvoit détacher des charmes de Madame. Sitôt qu'on fut à

Saint-Germain, la comtesse de Soissons, qui n'aspiroit qu'à ôter à la

Vallière la place qu'elle occupoit, songea à engager le Roi avec la

Mothe-Houdancourt[197], fille de la Reine. Elle avoit déjà eu cette

pensée avant que l'on partit de Paris; et peut-être même que l'espérance

que le Roi viendroit à elle s'il quittoit La Vallière, étoit une des

raisons qui l'avoient engagée à écrire la lettre d'Espagne. Elle

persuada au Roi que cette fille avoit pour lui une passion

extraordinaire; et le Roi, quoiqu'il aimât avec passion La Vallière, ne

laissa pas d'entrer en commerce avec La Mothe, mais il engagea la

comtesse de Soissons à n'en rien dire à Vardes; et en cette occasion la

comtesse de Soissons préféra le Roi à son amant et lui tut ce commerce.

[197] Anne-Lucie de La Mothe-Houdancourt, nièce d'Antoine de La

Mothe, marquis d'Houdancourt, maréchal de France.

Le chevalier de Gramont[198] étoit amoureux de La Mothe. Il démêla

quelque chose de ce qui s'étoit passé, et épia le Roi avec tant de soin,

qu'il découvrit que le Roi alloit dans la chambre des filles.

[198] Philibert, chevalier et plus tard comte de Gramont, le

héros des _Mémoires_ d'Hamilton, frère du maréchal Antoine III,

duc de Gramont.

Madame de Navailles, qui étoit alors dame d'honneur, découvrit aussi ce

commerce. Elle fit murer des portes et griller des fenêtres. La chose

fut sue; le Roi chassa le chevalier de Gramont, qui fut plusieurs années

sans avoir permission de revenir en France.

Vardes aperçut, par l'éclat de cette affaire, la finesse qui lui avoit

été faite par la comtesse de Soissons, et en fut dans un désespoir si

violent, que tous ses amis, qui l'avoient cru jusques alors incapable de

passion, ne doutèrent pas qu'il n'en eût une très-vive pour elle. Ils

pensèrent rompre ensemble; mais le comte de Soissons, qui ne soupçonnoit

rien au-delà de l'amitié entre Vardes et sa femme, prit le soin de les

raccommoder. La Vallière eut des jalousies et des désespoirs

inconcevables; mais le Roi, qui étoit animé par la résistance de La

Mothe, ne laissoit pas de la voir toujours. La Reine mère le détrompa de

l'opinion qu'il avoit de la passion prétendue de cette fille; elle sut

par quelqu'un cette intelligence, et que c'étoit le marquis

d'Alluye[199] et Fouilloux[200], amis intimes de la comtesse de

Soissons, qui faisoient les lettres que La Mothe écrivoit au Roi; et

elle sut à point nommé qu'elle lui en devoit écrire une, qui avoit été

concertée entre eux pour lui demander l'éloignement de La Vallière.

[199] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis,

gouverneur d'Orléans.

[200] Bénigne de Meaux de Fouilloux, épousa Paul d'Escoubleau

marquis d'Alluye, en 1667. «Amie intime de la comtesse de

Soissons et des duchesses de Bouillon et Mazarin, [la marquise

d'Alluye]

passa sa vie dans les intrigues de la galanterie, et quand son âge

l'en exclut pour elle-même, dans celles d'autrui.... D'estime elle

ne s'en étoit jamais mise en peine, sinon d'être sûre et secrète au

dernier point; avec cela tout le monde l'aimoit, mais il n'alloit

guère de femmes chez elle.» (Saint-Simon). Elle mourut en 1720,

âgée de plus de quatre-vingts ans.

Elle en dit les propres termes au Roi, pour lui faire voir qu'il étoit

dupé par la comtesse de Soissons; et le soir même, comme elle donna la

lettre au Roi, y trouvant ce qu'on avoit dit, il brûla la lettre, rompit

avec La Mothe, demanda pardon à La Vallière et lui avoua tout; en sorte

que depuis ce temps-là La Vallière n'en eut aucune inquiétude; et La

Mothe s'est piquée depuis d'avoir une passion pour le Roi, qui l'a

rendue une vestale pour tous les autres hommes.

L'aventure de La Mothe fut ce qui se passa de plus considérable à

Saint-Germain. Vardes paroissoit déjà amoureux de Madame, aux yeux de

ceux qui les avoient bons; mais Monsieur n'en avoit aucune jalousie, et

au contraire étoit fort aise que Madame eût de la confiance en lui.

La Reine mère n'en étoit pas de même: elle haïssoit Vardes et ne vouloit

pas qu'il se rendît maître de l'esprit de Madame.

On revint à Paris. La Vallière étoit toujours au Palais-Royal; mais elle

ne suivoit point Madame, et même elle ne la voyoit que rarement.

Artigny, quoique ennemie de Montalais, prit sa place auprès de La

Vallière: elle avoit toute sa confiance, et étoit tous les jours entre

le Roi et elle.

Montalais supportoit impatiemment la prospérité de son ennemie et ne

respiroit que les occasions de s'en venger et de venger en même temps

Madame de l'insolence qu'Artigny avoit eue de découvrir ce qui la

regardoit.

Lors qu'Artigny vint à la Cour, elle y arriva grosse, et sa grossesse

étoit déjà si avancée que le Roi, qui n'en avoit point ouï parler, s'en

aperçut et le dit en même temps: sa mère la vint quérir, sous prétexte

qu'elle étoit malade. Cette aventure n'auroit pas fait beaucoup de

bruit; mais Montalais fit si bien qu'elle trouva le moyen d'avoir des

lettres qu'Artigny avoit écrites pendant sa grossesse au père de

l'enfant, et remit ces lettres entre les mains de Madame, de sorte que

Madame, ayant un si juste sujet de chasser une personne dont elle avoit

tant de raisons de se plaindre, déclara qu'elle vouloit chasser Artigny

et en dit toutes les raisons. Artigny eut recours à La Vallière: le Roi,

à sa prière, voulut empêcher Madame de la chasser. Cette affaire fit

beaucoup de bruit et causa même de la brouillerie entre le Roi et elle.

Les lettres furent remises entre les mains de mesdames de

Montausier[201] et de Saint-Chaumont[202], pour vérifier l'écriture;

mais enfin Vardes, qui vouloit faire des choses agréables au Roi, afin

qu'il ne trouvât pas à redire au commerce qu'il avoit avec Madame, se

fit fort d'engager Madame à garder Artigny; et, comme Madame étoit fort

jeune, qu'il étoit fort habile, et qu'il avoit un grand crédit sur son

esprit, il l'y obligea effectivement.

[201] Julie-Lucie d'Angennes, duchesse de Montausier, femme de

Charles de Sainte-Maure, marquis de Salles, puis duc de

Montausier, première dame d'honneur de la reine.

[202] Suzanne-Charlotte de Gramont, marquise de Saint-Chaumont,

tante de M. de Guiche, préférée à madame de Motteville comme

gouvernante des enfants de Monsieur. Elle fut remplacée dans

cette charge par la maréchale de Clérembaut. Madame de

Saint-Chaumont mourut le 31 juillet 1688.

Artigny avoua au Roi la vérité de son aventure. Le Roi fut touché de sa

confiance: il profita depuis des bonnes dispositions qu'elle lui avoit

avouées; et, quoique ce fût une personne d'un très-médiocre mérite, il

l'a toujours bien traitée depuis et a fait sa fortune comme nous le

dirons ci-après[203].

[203] Elle ne l'a pas dit.

Madame et le Roi se raccommodèrent. On dansa pendant l'hiver un joli

ballet[204]. La Reine ignoroit toujours que le Roi fût amoureux de La

Vallière, et croyoit que c'étoit de Madame.

[204] Le ballet royal des Arts, 8 janvier 1663.

Monsieur étoit extrêmement jaloux du prince de Marsillac[205], aîné du

duc de La Rochefoucauld, et il l'étoit d'autant plus qu'il avoit pour

lui une inclination naturelle qui lui faisoit croire que tout le monde

devoit l'aimer.

[205] François VII, prince de Marsillac, duc de la Rochefoucauld,

fils aîné de François VI, duc de la Rochefoucauld, auteur des

_Maximes_. François VII, né en 1634, était grand maître de la

garde-robe et grand veneur de France.

Marsillac, en effet, étoit amoureux de Madame; il ne le lui faisoit

paroître que par ses yeux ou par quelques paroles jetées en l'air,

qu'elle seule pouvoit entendre. Elle ne répondoit point à sa passion;

elle étoit fort occupée de l'amitié que Vardes avoit pour elle, qui

tenoit plus de l'amour que de l'amitié; mais comme il étoit embarrassé

de ce qu'il devoit au comte de Guiche et qu'il étoit partagé par

l'engagement qu'il avoit avec la comtesse de Soissons, il étoit fort

incertain de ce qu'il devoit faire et ne savoit s'engager entièrement

avec Madame, ou demeurer seulement son ami.

Monsieur fut si jaloux de Marsillac qu'il l'obligea de s'en aller chez

lui. Dans le temps qu'il partit, il arriva une aventure qui fit beaucoup

d'éclat, et dont la vérité fut cachée pendant quelque temps.

Au commencement du printemps[206], le Roi alla passer quelques jours à

Versailles. La rougeole lui prit, dont il fut si mal qu'il pensa aux

ordres qu'il devoit donner à l'État; et il résolut de mettre monseigneur

le Dauphin entre les mains du prince de Conti[207], que la dévotion

avoit rendu un des plus honnêtes hommes de France. Cette maladie ne fut

dangereuse que pendant vingt-quatre heures; mais, quoiqu'elle le fût

pour ceux qui la pouvoient prendre, tout le monde ne laissa pas d'y

aller.

[206] De 1663.

[207] Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé,

mort le 9 novembre 1685. «Il est le fils d'un saint et d'une

sainte, il est sage naturellement, et par suite de pensées

emmanchées à gauche, il joue le fou et le débauché et meurt sans

confession, et sans avoir eu un seul moment, non-seulement pour

Dieu, mais pour lui, car il n'a pas eu la moindre connoissance.»

(_Madame de Sévigné_, 24 novembre 1685.)

M. le Duc[208] y fut et prit la rougeole; Madame y alla aussi,

quoiqu'elle la craignît beaucoup. Ce fut là que Vardes, pour la première

fois, lui parla assez clairement de la passion qu'il avoit pour elle.

Madame ne le rebuta pas entièrement: il est difficile de maltraiter un

confident aimable quand l'amant est absent.

[208] Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, puis prince de

Condé, fils du grand Condé. On l'appela Monsieur le Duc jusqu'à

la mort de son père, puis Monsieur le Prince.

Madame de Châtillon, qui approchoit alors Madame de plus près qu'aucune

autre, s'étoit aperçue de l'inclination que Vardes avoit pour elle; et,

quoiqu'ils eussent été brouillés ensemble après avoir été fort bien,

elle se raccommoda avec lui, moitié pour entrer dans la confidence de

Madame, moitié pour le plaisir de voir souvent un homme qui lui plaisoit

fort.

Le comte Du Plessis[209], premier gentilhomme de la chambre de Monsieur,

par une complaisance extraordinaire pour Madame, avoit toujours été

porteur des lettres qu'elle écrivoit à Vardes et de celles que Vardes

lui écrivoit; et, quoiqu'il dût bien juger que ce commerce regardoit le

comte de Guiche, et ensuite Vardes même, il ne laissa pas de continuer.

[209] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis-Praslin, fils de

César de Choiseul, maréchal de France, et de Colombe Le Charron,

tué devant Arnheim, en 1672.

Cependant Montalais étoit toujours comme prisonnière à Fontevrault.

Malicorne et un appelé Corbinelli[210], qui étoit un garçon d'esprit et

de mérite, et qui s'étoit trouvé dans la confidence de Montalais,

avoient entre les mains toutes les lettres dont elle avoit été

dépositaire; et ces lettres étoient d'une conséquence extrême pour le

comte de Guiche et pour Madame; parce que, pendant qu'il étoit à Paris,

comme le Roi ne l'aimoit pas naturellement, et qu'il avoit cru avoir des

sujets de s'en plaindre, il ne s'étoit point ménagé en écrivant à

Madame, et s'étoit abandonné à beaucoup de plaisanteries et de choses

offensantes contre le Roi. Malicorne et Corbinelli, voyant Montalais si

fort oubliée, et craignant que le temps ne diminuât l'importance des

lettres qu'ils avoient entre les mains, résolurent de voir s'ils ne

pourroient pas en tirer quelque avantage pour Montalais, dans un temps

où l'on ne pouvoit l'accuser d'y avoir part.

[210] Jean Corbinelli, l'ami de madame de Sévigné. L'auteur de

l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ le connaissait bien. Madame

de Sévigné nous apprend qu'il dîna avec elle chez madame de la

Fayette le jeudi 3 février 1689, et qu'on y mangea «des perdrix

d'Auvergne et des poulardes de Caen.» En 1678, il écrivit à

Bussy: «J'ai lu vos réflexions sur la _Princesse de Clèves_,

Monsieur. Je les ai trouvées excellentes et pleines de bon sens.»

Or, plusieurs invraisemblances sont relevées dans ces réflexions.

Mais la première partie (le 1er volume) y est traitée

«d'admirable.» (_Lettre_ du 29 juin 1678.)

Ils firent donc parler de ces lettres à Madame par la Mère de La

Fayette, supérieure de Chaillot; et l'on fit aussi entendre au maréchal

de Gramont qu'il devoit songer aux intérêts de Montalais, puisqu'elle

avoit entre ses mains des secrets si considérables.

Vardes connoissoit fort Corbinelli; Montalais lui avoit dit l'amitié

qu'elle avoit pour lui; et, comme le dessein de Vardes étoit de se

rendre maître des lettres, il ménageoit fort Corbinelli et tâchoit de

l'engager à ne les faire rendre que par lui.

Il sut par Madame que d'autres personnes lui proposoient de les lui

faire rendre; il vint trouver Corbinelli comme un désespéré, et

Corbinelli, sans lui avouer que c'étoit par lui que les propositions

s'étoient faites, promit à Vardes que les lettres ne passeroient que par

ses mains.

Lorsque Marsillac avoit été chassé, Vardes, dont les intentions étoient

déjà de brouiller entièrement le comte de Guiche avec Madame, avoit

écrit au comte qu'elle avoit une galanterie avec Marsillac. Le comte de

Guiche, trouvant que ce que lui mandoit son meilleur ami et l'homme de

la Cour qui voyoit Madame de plus près s'accordoit avec les bruits qui

couroient, ne douta point qu'ils ne fussent véritables et écrivit à

Vardes, comme persuadé de l'infidélité de Madame.

Quelque temps auparavant, Vardes, pour se faire un mérite auprès de

Madame, lui dit qu'il falloit aussi retirer les lettres que le comte de

Guiche avoit d'elle. Il écrivit au comte de Guiche que, puisqu'on

trouvoit moyen de retirer celles qu'il avoit écrites à Madame, il

falloit qu'on lui rendît celles qu'il avoit d'elle. Le comte de Guiche y

consentit sans peine et manda à sa mère de remettre entre les mains de

Vardes une cassette qu'il lui avoit laissée.

Tout ce commerce pour faire rendre les lettres fit trouver à Vardes et à

Madame une nécessité de se voir; et la Mère de La Fayette, croyant

qu'il ne s'agissoit que de rendre des lettres, consentit que Vardes vînt

secrètement à un parloir de Chaillot parler à Madame. Ils eurent une

fort longue conversation, et Vardes dit à Madame que le comte de Guiche

étoit persuadé qu'elle avoit une galanterie avec Marsillac; il lui

montra même les lettres que le comte de Guiche lui écrivoit, où il ne

paroissoit pas néanmoins que ce fût lui qui eût donné l'avis; et

là-dessus il disoit tout ce que peut dire un homme qui veut prendre la

place de son ami; et, comme l'esprit et la jeunesse de Vardes le

rendoient très-aimable et que Madame avoit une inclination pour lui plus

naturelle que pour le comte de Guiche, il étoit difficile qu'il ne fit

pas quelque progrès dans son esprit.

Ils résolurent, dans cette entrevue, qu'on retireroit ses lettres qui

étoient entre les mains de Montalais. Ceux qui les avoient les rendirent

en effet, mais ils gardèrent toutes celles qui étoient d'importance.

Vardes les rendit à Madame chez la comtesse de Soissons, avec celles

qu'elle avoit écrites au comte de Guiche, et elles furent brûlées à

l'heure même.

Quelques jours après, Madame et Vardes convinrent ensemble de se voir

encore à Chaillot; Madame y alla, mais Vardes n'y fut pas et s'excusa

sur de très-méchantes raisons. Il se trouva que le Roi avoit su la

première entrevue; et soit que Vardes même le lui eût dit et qu'il crût

que le Roi n'en approuveroit pas une seconde, soit qu'il craignît la

comtesse de Soissons, enfin il n'y alla pas. Madame en fût extrêmement

indignée; elle lui écrivit une lettre où il y avoit beaucoup de hauteur

et de chagrin, et ils furent brouillés quelque temps.

La Reine mère fut malade pendant la plus grande partie de l'été; cela

fut cause que la Cour ne quitta Paris qu'au mois de juillet. Le Roi en

partit[211] pour prendre Marsal[212]; tout le monde le suivit.

Marsillac, qui n'avoit eu qu'un avis de s'éloigner et qui n'en avoit

point d'ordre, revint et suivit le Roi.

[211] Le 25 août 1663.

[212] Marsal, place forte de Lorraine, cédée à la France en 1663.

Comme Madame vit que le Roi iroit en Lorraine et qu'il verroit le comte

de Guiche, elle craignit qu'il n'avouât au Roi le commerce qu'ils

avoient ensemble et elle lui manda que, s'il lui en disoit quelque

chose, elle ne le verroit jamais. Cette lettre n'arriva qu'après que le

Roi eut parlé au comte de Guiche et qu'il lui eut avoué tout ce que

Madame lui avoit caché.

Le Roi le traita si bien pendant ce voyage que tout le monde en fut

surpris. Vardes, qui savoit ce que Madame avoit écrit au comte de

Guiche, fit semblant d'ignorer qu'il n'avoit pas reçu la lettre; il

manda à Madame que la nouvelle faveur du comte de Guiche l'avoit

tellement ébloui qu'il avoit tout avoué au Roi.

Madame fut fort en colère contre le comte de Guiche; et, ayant un si

juste sujet de rompre avec lui, et peut-être ayant d'ailleurs envie de

le faire, elle lui écrivit une lettre pleine d'aigreur, et rompit avec

lui, en lui défendant de jamais nommer son nom.

Le comte de Guiche, après la prise de Marsal, n'ayant plus rien à faire

en Lorraine, avoit demandé au Roi la permission de s'en aller en

Pologne. Il avoit écrit à Madame tout ce qui la pouvoit adoucir sur sa

faute; mais Madame ne voulut pas recevoir ses excuses et lui écrivit

cette lettre de rupture dont je viens de parler. Le comte de Guiche la

reçut lorsqu'il étoit prêt à s'embarquer; et il en eut un si grand

désespoir, qu'il eût souhaité que la tempête, qui s'élevoit dans le

moment, lui donnât lieu de finir sa vie. Son voyage fut néanmoins

très-heureux: il fit des actions extraordinaires; il s'exposa à de

grands périls dans la guerre contre les Moscovites et y reçut même un

coup dans l'estomac qui l'eût tué sans doute, sans un portrait de Madame

qu'il portoit dans une fort grosse boîte qui reçut le coup et qui en fut

toute brisée.

Vardes étoit assez satisfait de voir le comte de Guiche si éloigné de

Madame en toute façon. Marsillac étoit le seul rival qui lui restât à

combattre; et, quoique Marsillac lui eût toujours nié qu'il fût amoureux

de Madame, quelque offre de l'y servir qu'il lui eût pu faire, il sut si

bien le tourner et de tant de côtés, qu'il le lui fit avouer; ainsi il

se trouva le confident de son rival.

Comme il étoit intime ami de M. de La Rochefoucauld, à qui la passion de

son fils pour Madame déplaisoit infiniment, il engageoit Monsieur à ne

point faire de mal à Marsillac. Néanmoins, au retour de Marsal, comme on

étoit à une assemblée, il reprit un soir à Monsieur une jalousie sur

Marsillac. Il appela Vardes pour lui en parler; et Vardes, pour lui

faire sa cour et pour faire chasser Marsillac, lui dit qu'il s'étoit

aperçu de la manière dont Marsillac avoit regardé Madame et qu'il en

alloit avertir M. de La Rochefoucauld.

Il est aisé de juger que l'approbation d'un homme comme Vardes, qui

étoit ami de Marsillac, n'augmenta pas peu la mauvaise humeur de

Monsieur, et il voulut encore que Marsillac se retirât. Vardes vint

trouver M. de La Rochefoucauld et lui conta assez malignement ce qu'il

avoit dit à Monsieur, qui le conta aussi à M. de La Rochefoucauld.

Vardes et lui furent prêts à se brouiller entièrement, et d'autant plus

que La Rochefoucauld sut alors que son fils avoit avoué sa passion pour

Madame.

Marsillac partit de la Cour, et, passant par Moret, où étoit Vardes, il

ne voulut point d'éclaircissement avec lui; mais depuis ce temps-là ils

n'eurent plus que des apparences l'un pour l'autre.

Cette affaire fit beaucoup de bruit, et l'on n'eût pas de peine à juger

que Vardes étoit amoureux de Madame. La comtesse de Soissons commença

même à en avoir de la jalousie; mais Vardes la ménagea si bien que rien

n'éclata.

Nous avons laissé Vardes content d'avoir fait chasser Marsillac et de

savoir le comte de Guiche en Pologne. Il lui restoit deux personnes qui

l'incommodoient encore et qu'il ne vouloit pas qui fussent des amis de

Madame. Le Roi en étoit un; l'autre étoit Gondrin[213], archevêque de

Sens.

[213] Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, sacré coadjuteur en

1645, archevêque de Sens du 16 août 1646 au 19 septembre 1674. Il

était oncle du marquis de Montespan.

Il se défit bientôt du dernier, en lui disant que le Roi le croyoit

amoureux de Madame et qu'il avoit fait la plaisanterie de dire qu'il

faudroit bientôt envoyer un archevêque à Nancy. Cela lui fit gagner son

diocèse, d'où il revenoit rarement.

Il se servit aussi de cette même plaisanterie pour dire à Madame que le

Roi la haïssoit et qu'elle devoit s'assurer de l'amitié du Roi, son

frère, afin qu'il pût la défendre contre la mauvaise volonté de l'autre.

Madame lui dit qu'elle en étoit assurée. Il l'engagea à lui faire voir

les lettres que son frère lui écrivoit; elle le fit, et il s'en fit

valoir auprès du Roi, en lui dépeignant Madame comme une personne

dangereuse, mais que le crédit qu'il avoit sur elle l'empêcheroit de

rien faire mal à propos.

Il ne laissa pourtant pas, dans le temps qu'il faisoit de telles

trahisons à Madame, de paroître s'abandonner à la passion qu'il disoit

avoir pour elle, et de lui dire tout ce qu'il savoit du Roi. Il la pria

même de lui permettre de rompre avec la comtesse de Soissons, ce qu'elle

ne voulut pas souffrir; car, quoiqu'elle eût assurément trop

d'indulgence pour sa passion, elle ne laissoit pas d'entrevoir que son

procédé n'étoit pas sincère, et cette pensée empêcha Madame de

s'engager; elle se brouilla même avec lui très-peu de temps après.

Dans ce même temps, madame de Meckelbourg[214] et madame de Montespan

étoient les deux personnes qui paraissoient le mieux avec Madame. La

dernière étoit jalouse de l'autre; et, cherchant pour la détruire tous

les moyens possibles, elle rencontra celui que je vais dire. Madame

d'Armagnac[215] étoit alors en Savoie, où elle avoit conduit madame de

Savoie[216]. Monsieur pria Madame de la mettre, à son retour, de toutes

les parties de plaisir qu'elle feroit: Madame y consentit, quoiqu'il lui

parût que madame d'Armagnac cherchoit plutôt à s'en retirer. Madame de

Meckelbourg dit à Madame qu'elle en savoit la raison: elle lui conta

que, dans le temps du mariage de madame d'Armagnac, elle avoit une

affaire réglée avec Vardes, et que, désirant de retirer de lui ses

lettres, il lui avoit dit qu'il ne les lui rendroit que quand il seroit

assuré qu'elle n'aimeroit personne.

[214] Isabelle-Angélique de Montmorency Bouteville, veuve de

Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, mariée en secondes noces à

Christian-Louis, duc régnant de Mecklembourg. Madame de Sévigné

écrit, comme madame de La Fayette, _Meckelbourg_.

[215] Catherine de Neufville, mariée, en 1660, à Louis de

Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de France.

[216] Françoise-Madeleine d'Orléans, fille de Gaston, première

femme (en 1663) de Charles-Emmanuel II, duc de Savoie.

Avant que d'aller en Savoie, elle avoit fait une tentative pour les

ravoir, à laquelle il avoit résisté, disant qu'elle aimoit Monsieur; ce

qui lui faisoit appréhender de se trouver chez Madame, de peur de l'y

rencontrer.

Madame résolut, sachant cela, de redemander à Vardes ses lettres pour

les lui rendre, afin qu'elle n'eût plus rien à ménager. Madame le dit à

madame de Montespan, qui l'en loua, mais qui s'en servit pour lui jouer

la pièce la plus noire qu'on puisse s'imaginer.

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 8 / 13 段