seigneur de Chambellay, et de Renée Le Clerc de Sautré, sœur de
madame de Marans.--Le texte de 1720 porte en titre: «Portrait de
Montalais.»
C'étoit une personne qui avoit naturellement beaucoup d'esprit, mais un
esprit d'intrigue et d'insinuation; et il s'en falloit beaucoup que les
bons sens et la raison réglassent sa conduite. Elle n'avoit jamais vu de
cour que celle de Madame douairière[185], à Blois, dont elle avoit été
fille d'honneur. Ce peu d'expérience du monde et beaucoup de galanterie
la rendoient toute propre à devenir confidente. Elle l'avoit déjà été de
La Vallière pendant qu'elle étoit à Blois, où un nommé Bragelonne[186]
en avoit été amoureux; il y avoit eu quelques lettres; madame de
Saint-Remy[187] s'en étoit aperçue, enfin ce n'étoit pas une chose qui
eût été loin. Cependant le Roi en prit de grandes jalousies.
[185] Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston, duc d'Orléans.
[186] Intendant de la maison de Gaston d'Orléans.
[187] Françoise Le Prévost, mariée successivement à messire
Bernard Rosay, conseiller en la cour du Parlement de Paris, à
Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière,
dont elle eut Louise-Françoise, qui devint maîtresse de Louis
XIV, et à M. de Saint-Remi, premier maître d'hôtel de Gaston
d'Orléans. Voir page 46, lignes 14 et suivantes.--Bazin écrit, je
ne sais pourquoi, «La Valière».
La Vallière trouvant donc, dans la même chambre où elle étoit, une fille
à qui elle s'étoit déjà fiée, s'y fia encore entièrement; et, comme
Montalais avoit beaucoup plus d'esprit qu'elle, elle y trouva un grand
plaisir et un grand soulagement. Montalais ne se contenta pas de cette
confidence de La Vallière, elle voulut encore avoir celle de Madame. Il
lui parut que cette princesse n'avoit pas d'aversion pour le comte de
Guiche; et lorsque le comte de Guiche revint à Fontainebleau après le
voyage de Nantes, elle lui parla et le tourna de tant de côtés, qu'elle
lui fit avouer qu'il étoit amoureux de Madame. Elle lui promit de le
servir, et ne le fit que trop bien.
La Reine accoucha de monseigneur le Dauphin, le jour de la Toussaint
1661. Madame avoit passé tout le jour auprès d'elle; et, comme elle
étoit grosse et fatiguée, elle se retira dans sa chambre, où personne ne
la suivit, parce que tout le monde étoit encore chez la Reine. Montalais
se mit à genoux devant Madame et commença à lui parler de la passion du
comte de Guiche. Ces sortes de discours naturellement ne déplaisent pas
assez aux jeunes personnes pour leur donner la force de les repousser;
et de plus Madame avoit une timidité à parler qui fit que, moitié
embarras, moitié condescendance, elle laissa prendre des espérances à
Montalais. Dès le lendemain elle apporta à Madame une lettre du comte de
Guiche; Madame ne voulut point la lire, Montalais l'ouvrit et la lut.
Quelques jours après, Madame se trouva mal; elle revint à Paris en
litière, et, comme elle y montoit, Montalais lui jeta un volume de
lettres du comte de Guiche. Madame les lut pendant le chemin et avoua
après à Montalais qu'elle les avoit lues. Enfin la jeunesse de Madame,
l'agrément du comte de Guiche, mais surtout les soins de Montalais,
engagèrent cette princesse dans une galanterie qui ne lui a donné que
des chagrins considérables. Monsieur avoit toujours de la jalousie du
comte de Guiche, qui néanmoins ne laissoit pas d'aller aux Tuileries, où
Madame logeoit encore. Elle étoit considérablement malade. Il lui
écrivoit trois ou quatre fois par jour. Madame ne lisoit pas ses lettres
la plupart du temps et les laissoit toutes à Montalais, sans lui
demander même ce qu'elle en faisoit. Montalais n'osoit les garder dans
sa chambre; elle les remettoit entre les mains d'un amant qu'elle avoit
alors, nommé Malicorne[188]. Le Roi étoit venu à Paris peu de temps
après Madame; il voyoit toujours La Vallière chez elle; il y venoit le
soir et l'alloit entretenir dans un cabinet. Toutes les portes à la
vérité étoient ouvertes; mais on étoit plus éloigné d'y entrer que si
elles avoient été fermées avec de l'airain. Il se lassa néanmoins de
cette contrainte; et, quoique la Reine sa mère, pour qui il avoit encore
de la crainte, le tourmentât incessamment sur La Vallière, elle feignit
d'être malade, et il l'alla voir dans sa chambre.
[188] Germain Texier, comte de Hautefeuille, baron de Malicorne,
gentilhomme ordinaire du Roi, conseiller d'État d'épée, marié, en
1665, à Catherine Marguerite de Courtarvel, fille du premier lit
de Jacques de Saint-Remi, mort en 1694.
La jeune Reine ne savoit point de qui le Roi étoit amoureux; elle
devinoit pourtant bien qu'il l'étoit; et, ne sachant où placer sa
jalousie, elle la mettoit sur Madame.
Le Roi se douta de la confiance que La Vallière prenoit en Montalais.
L'esprit d'intrigue de cette fille lui déplaisoit: il défendit à La
Vallière de lui parler. Elle lui obéissoit en public; mais Montalais
passoit les nuits entières avec elle, et bien souvent le jour l'y
trouvoit encore.
Madame, qui étoit malade et qui ne dormoit point, l'envoyoit quelquefois
quérir, sous prétexte de lui venir lire quelque livre. Lorsqu'elle
quittoit Madame, c'étoit pour aller écrire au comte de Guiche, à quoi
elle ne manquoit pas trois fois par jour, et de plus à Malicorne, à qui
elle rendoit compte de l'affaire de Madame et de celle de La Vallière.
Elle avoit encore la confidence de mademoiselle de Tonnay-Charente, qui
aimoit le marquis de Noirmoutier[189] et qui souhaitoit fort de
l'épouser. Une seule de ces confidences eût pu occuper une personne
entière, et Montalais seule suffisoit à toutes.
[189] Louis-Alexandre de La Trémoille, né en 1642.
Le comte de Guiche et elle se mirent dans l'esprit qu'il falloit qu'il
vît Madame en particulier. Madame, qui avoit de la timidité pour parler
sérieusement, n'en avoit point pour ces sortes de choses. Elle n'en
voyoit point les conséquences; elle y trouvoit de la plaisanterie de
roman. Montalais lui trouvoit des facilités qui ne pouvoient être
imaginées par une autre. Le comte de Guiche, qui étoit jeune et hardi,
ne trouvoit rien de plus beau que de tout hasarder; et Madame et lui,
sans avoir de véritable passion l'un pour l'autre, s'exposèrent au plus
grand danger où l'on se soit jamais exposé. Madame étoit malade, et
environnée de toutes ces femmes qui ont accoutumé d'être auprès d'une
personne de son rang, sans se fier à pas une. Elle faisoit entrer le
comte de Guiche quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la
bonne aventure, et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le
voyoient tous les jours et qui ne le reconnoissoient pas; d'autres fois
par d'autres inventions, mais toujours avec beaucoup de hasards; et ces
entrevues si périlleuses se passoient à se moquer de Monsieur et à
d'autres plaisanteries semblables, enfin à des choses fort éloignées de
la violente passion qui sembloit les faire entreprendre. Dans ce
temps-là on dit un jour, dans un lieu où étoit le comte de Guiche avec
Vardes, que Madame étoit plus mal qu'on ne pensoit et que les médecins
croyoient qu'elle ne guériroit pas de sa maladie. Le comte de Guiche en
parut fort troublé; Vardes l'emmena et lui aida à cacher son trouble. Le
comte de Guiche lui avoua l'état où il étoit avec Madame et l'engagea
dans sa confidence. Madame désapprouva fort ce qu'avoit fait le comte
de Guiche; elle voulut l'obliger à rompre avec Vardes; il lui dit qu'il
se battroit avec lui pour la satisfaire, mais qu'il ne pouvoit rompre
avec son ami.
Montalais, qui vouloit donner un air d'importance à cette galanterie et
qui croyoit qu'en mettant bien des gens dans cette confidence elle
composeroit une intrigue qui gouverneroit l'État, voulut engager La
Vallière dans les intérêts de Madame: elle lui conta tout ce qui se
passoit au sujet du comte de Guiche et lui fit promettre qu'elle n'en
diroit rien au Roi. En effet La Vallière, qui avoit mille fois promis au
Roi de ne lui jamais rien cacher, garda à Montalais la fidélité qu'elle
lui avoit promise.
Madame ne savoit point que La Vallière sût ses affaires, mais elle
savoit celles de La Vallière par Montalais. Le public entrevoyoit
quelque chose de la galanterie de Madame et du comte de Guiche. Le Roi
en faisoit de petites questions à Madame; mais il étoit bien éloigné
d'en savoir le fond. Je ne sais si ce fut sur ce sujet ou sur quelque
autre qu'il tint de certains discours à La Vallière qui lui firent juger
que le Roi savoit qu'elle lui faisoit finesse de quelque chose; elle se
troubla et lui fit connoître qu'elle lui cachoit des choses
considérables. Le Roi se mit dans une colère épouvantable; elle ne lui
avoua point ce que c'étoit; le Roi se retira au désespoir contre elle.
Ils étoient convenus plusieurs fois que, quelques brouilleries qu'ils
eussent ensemble, ils ne s'endormiroient jamais sans se raccommoder et
sans s'écrire. La nuit se passa sans qu'elle eût de nouvelles du Roi;
et, se croyant perdue, la tête lui tourna. Elle sortit le matin des
Tuileries et s'en alla comme une insensée dans un petit couvent obscur
qui étoit à Chaillot.
Le matin on alla avertir le Roi qu'on ne savoit pas où étoit La
Vallière. Le Roi, qui l'aimoit passionnément, fut extrêmement troublé;
il vint aux Tuileries pour savoir de Madame où elle étoit; Madame n'en
savoit rien et ne savoit pas même le sujet qui l'avoit fait partir.
Montalais étoit hors d'elle-même de ce qu'elle lui avoit seulement dit
qu'elle étoit désespérée, parce qu'elle étoit perdue à cause d'elle.
Le Roi fit si bien qu'il sut où étoit La Vallière; il y alla à toute
bride, lui quatrième; il la trouva dans le parloir du dehors de ce
couvent; on ne l'avoit pas voulu recevoir au dedans. Elle étoit couchée
à terre, éplorée et hors d'elle-même.
Le Roi demeura seul avec elle; et, dans une longue conversation, elle
lui avoua tout ce qu'elle lui avoit caché. Cet aveu n'obtint pas son
pardon. Le Roi lui dit seulement tout ce qu'il falloit dire pour
l'obliger à revenir, et envoya chercher un carrosse pour la ramener.
Cependant il vint à Paris pour obliger Monsieur à la recevoir; il avoit
déclaré tout haut qu'il étoit bien aise qu'elle fût hors de chez lui, et
qu'il ne la reprendroit point. Le Roi entra par un petit degré aux
Tuileries et alla dans un petit cabinet où il fit venir Madame, ne
voulant pas se laisser voir, parce qu'il avoit pleuré. Là, il pria
Madame de reprendre La Vallière et lui dit tout ce qu'il venoit
d'apprendre d'elle et de ses affaires. Madame en fut étonnée, comme on
se le peut imaginer; mais elle ne put rien nier. Elle promit au Roi de
rompre avec le comte de Guiche et consentit à recevoir La Vallière.
Le Roi eut assez de peine à l'obtenir de Madame; mais il la pria tant,
les larmes aux yeux, qu'enfin il en vint à bout. La Vallière revint dans
sa chambre; mais elle fut longtemps à revenir dans l'esprit du Roi; il
ne pouvoit se consoler qu'elle eût été capable de lui cacher quelque
chose, et elle ne pouvoit supporter d'être moins bien avec lui; en sorte
qu'elle eut pendant quelque temps l'esprit comme égaré.
Enfin le Roi lui pardonna, et Montalais fit si bien qu'elle entra dans
la confidence du Roi. Il la questionna plusieurs fois sur l'affaire de
Bragelonne, dont il savoit qu'elle avoit connoissance; et, comme
Montalais savoit mieux mentir que La Vallière, il avoit l'esprit en
repos lorsqu'elle lui avoit parlé. Il avoit néanmoins l'esprit
extrêmement blessé sur la crainte qu'il n'eût pas été le premier que La
Vallière eût aimé; il craignoit même qu'elle n'aimât encore Bragelonne.
Enfin il avoit toutes les inquiétudes et les délicatesses d'un homme
bien amoureux; et il est certain qu'il l'étoit fort, quoique la règle
qu'il a naturellement dans l'esprit, et la crainte qu'il avoit encore de
la Reine sa mère, l'empêchassent de faire de certaines choses emportées
que d'autres seroient capables de faire. Il est vrai aussi que le peu
d'esprit de La Vallière empêchoit cette maîtresse du Roi de se servir
des avantages et du crédit dont une si grande passion auroit fait
profiter une autre; elle ne songeoit qu'à être aimée du Roi et à
l'aimer; elle avoit beaucoup de jalousie de la comtesse de Soissons,
chez qui le Roi alloit tous les jours, quoiqu'elle fît tous ses efforts
pour l'en empêcher.
La comtesse de Soissons ne doutoit pas de la haine que La Vallière avoit
pour elle; et, ennuyée de voir le Roi entre ses mains, le marquis de
Vardes et elle résolurent de faire savoir à la Reine que le Roi en étoit
amoureux. Ils crurent que la Reine, sachant cet amour et appuyée par la
Reine mère, obligeroit Monsieur et Madame à chasser La Vallière des
Tuileries, et que le Roi ne sachant où la mettre, la mettroit chez la
comtesse de Soissons, qui par là s'en trouveroit la maîtresse; et ils
espéroient encore que le chagrin que témoigneroit la Reine obligeroit le
Roi à rompre avec La Vallière, et que, lorsqu'il l'auroit quittée, il
s'attacheroit à quelque autre dont ils seroient peut-être les maîtres.
Enfin ces chimères, ou d'autres pareilles, leur firent prendre la plus
folle résolution et la plus hasardeuse qui ait jamais été prise. Ils
écrivirent une lettre à la Reine, où ils l'instruisoient de tout ce qui
se passoit. La comtesse de Soissons ramassa dans la chambre de la Reine
un dessus de lettre du Roi son père[190]. Vardes confia ce secret au
comte de Guiche, afin que, comme il savoit l'espagnol, il mît la lettre
en cette langue: le comte de Guiche, par complaisance pour son ami et
par haine pour La Vallière, entra fortement dans ce beau dessein.
[190] Philippe IV, roi d'Espagne.
Ils mirent la lettre en espagnol; ils la firent écrire par un homme qui
s'en alloit en Flandre et qui ne devoit point revenir; ce même homme
l'alla porter au Louvre à un huissier, pour la donner à la senora
Molina[191], première femme de chambre de la Reine, comme une lettre
d'Espagne. La Molina trouva quelque chose d'extraordinaire à la manière
dont cette lettre lui étoit venue; elle trouva de la différence dans la
façon dont elle étoit pliée; enfin, par instinct plutôt que par raison,
elle ouvrit cette lettre, et, après l'avoir lue, elle l'alla porter au
Roi.
[191] Dona Maria Molina.
Quoique le comte de Guiche eût promis à Vardes de ne rien dire à Madame
de cette lettre, il ne laissa pas de lui en parler; et Madame, malgré sa
promesse, ne laissa pas de le dire à Montalais; mais ce ne fut de
longtemps. Le Roi fut dans une colère qui ne se peut représenter; il
parla à tous ceux qu'il crut pouvoir lui donner quelque connoissance de
cette affaire, et même il s'adressa à Vardes, comme à un homme d'esprit
et à qui il se fioit. Vardes fut assez embarrassé de la commission que
le Roi lui donnoit; cependant il trouva le moyen de faire tomber le
soupçon sur madame de Navailles[192], et le Roi le crut si bien, que
cela eut grande part aux disgrâces qui lui arrivèrent depuis.
[192] Suzanne de Baudean de Neuillan, femme de Philippe de
Montault-Bénac, duc de Navailles, dame d'honneur de la Reine.
Cependant Madame vouloit tenir la parole qu'elle avoit donnée au Roi de
rompre avec le comte de Guiche, et Montalais s'étoit aussi engagée
auprès du Roi de ne se plus mêler de ce commerce. Néanmoins, avant que
de commencer cette rupture, elle avoit donné au comte de Guiche les
moyens de voir Madame, pour trouver ensemble, disoit-elle, ceux de ne se
plus voir. Ce n'est guère en présence que les gens qui s'aiment trouvent
ces sortes d'expédiens; aussi cette conversation ne fit pas un grand
effet, quoiqu'elle suspendît pour quelque temps le commerce de lettres.
Montalais promit encore au Roi de ne plus servir le comte de Guiche,
pourvu qu'il ne le chassât point de la Cour; et Madame demanda au Roi la
même chose.
Vardes, qui étoit pour lors absolument dans la confidence de Madame, qui
la voyoit fort aimable et pleine d'esprit, soit par un sentiment
d'amour, soit par un sentiment d'ambition et d'intrigue, voulut être
seul maître de son esprit, et résolut de faire éloigner le comte de
Guiche. Il savoit ce que Madame avoit promis au Roi, mais il voyoit que
toutes les promesses seroient mal observées.
Il alla trouver le maréchal de Gramont; il lui dit une partie des choses
qui se passoient, il lui fit voir le péril où s'exposoit son fils, et
lui conseilla de l'éloigner et de demander au Roi qu'il allât commander
les troupes qui étoient alors à Nancy.
Le maréchal de Gramont, qui aimoit son fils passionnément, suivit les
sentimens de Vardes, et demanda ce commandement au Roi. Et, comme
c'étoit une chose avantageuse pour son fils, le Roi ne douta point que
le comte de Guiche ne la souhaitât et la lui accorda.
Madame ne savoit rien de ce qui se passoit: Vardes ne lui avoit rien dit
de ce qu'il avoit fait, non plus qu'au comte de Guiche, et on ne l'a su
que depuis. Madame étoit allée loger au Palais-Royal, où elle avoit fait
ses couches[193]: tout le monde la voyoit; et des femmes de la ville,
peu instruites de l'intérêt qu'elle prenoit au comte de Guiche, dirent
dans sa ruelle, comme une chose indifférente, qu'il avoit demandé le
commandement des troupes de Lorraine et qu'il partoit dans peu de jours.
[193] Le 27 mars 1662.
Madame fut extrêmement surprise de cette nouvelle. Le soir, le Roi la
vint voir. Elle lui en parla, et il lui dit qu'il étoit véritable que le
maréchal de Gramont lui avoit demandé ce commandement, comme une chose
que son fils souhaitoit fort, et que le comte de Guiche l'en avoit
remercié.
Madame se trouva fort offensée que le comte de Guiche eût pris sans sa
participation le dessein de s'éloigner d'elle; elle le dit à Montalais
et lui ordonna de le voir. Elle le vit, et le comte de Guiche, désespéré
de s'en aller et de voir Madame mal satisfaite de lui, lui écrivit une
lettre par laquelle il lui offrit de soutenir au Roi qu'il n'avoit point
demandé l'emploi de Lorraine, et en même temps de le refuser.
Madame ne fut pas d'abord satisfaite de cette lettre. Le comte de
Guiche, qui étoit fort emporté, dit qu'il ne partiroit point et qu'il
alloit remettre le commandement au Roi. Vardes eut peur qu'il ne fût
assez fou pour le faire; il ne vouloit pas le perdre, quoiqu'il voulût
l'éloigner: il le laissa en garde à la comtesse de Soissons, qui entra
dès ce jour dans cette confidence et vint trouver Madame pour qu'elle
écrivît au comte de Guiche qu'elle vouloit qu'il partît. Elle fut
touchée de tous les sentimens du comte de Guiche, où il y avoit en effet
de la hauteur et de l'amour; elle fit ce que Vardes vouloit, et le comte
de Guiche résolut de partir, à condition qu'il verroit Madame.
Montalais, qui se croyoit quitte de sa parole envers le Roi puisqu'il
chassoit le comte de Guiche, se chargea de cette entrevue; et, Monsieur
devant venir au Louvre, elle fit entrer le comte de Guiche, sur le
midi, par un escalier dérobé et l'enferma dans un oratoire. Lorsque
Madame eut dîné, elle fit semblant de vouloir dormir et passa dans une
galerie où le comte de Guiche lui dit adieu. Comme ils y étoient
ensemble, Monsieur revint; tout ce qu'on put faire fut de cacher le
comte de Guiche dans une cheminée, où il demeura longtemps sans pouvoir
sortir. Enfin Montalais l'en tira et crut avoir sauvé tous les périls de
cette entrevue; mais elle se trompoit infiniment.
Une de ses compagnes, nommée Artigny[194], dont la vie n'avoit pas été
bien exemplaire, la haïssoit fort. Cette fille avoit été mise dans la
chambre par madame de La Basinière[195], autrefois Chemerault, à qui le
temps n'avoit pas ôté l'esprit d'intrigue, et elle avoit grand pouvoir
sur l'esprit de Monsieur. Cette fille, qui épioit Montalais et qui étoit
jalouse de la faveur dont elle jouissoit auprès de Madame, soupçonna
qu'elle menoit quelque intrigue. Elle le découvrit à madame de La
Basinière, qui la fortifia dans le dessein et dans le moyen de la
découvrir; elle lui joignit, pour espion, une appelée Merlot, et l'une
et l'autre firent si bien qu'elles virent entrer le comte de Guiche dans
l'appartement de Madame.
[194] Claude-Marie du Gast d'Artigny épousa en 1666
Louis-Pierre-Scipion de Grimoard de Beauvoir de Montlaur, comte
du Roure, cousin du duc de Créquy. «C'était, dit Saint-Simon, une
intrigante de beaucoup d'esprit et que la faveur de mademoiselle
de La Vallière avait accoutumée à beaucoup de hauteur. Elle se
trouva mêlée dans beaucoup de choses avec la comtesse de
Soissons, qui les firent chasser chacune de la Cour, puis avec la
même dans les dépositions de la Voisin.... Elle en fut quitte
pour l'exil en Languedoc où elle a passé le reste de sa vie.»
[195] Françoise de Barbezières Chemerault, mariée en 1645 à Macé
Bertrand de la Basinière, baron de Vouvans et du Grand-Précigny,
trésorier de l'Epargne.
Madame de La Basinière en avertit la Reine mère par Artigny; et la Reine
mère, par une conduite qui ne se peut pardonner à une personne de sa
vertu et de sa bonté, voulut que madame de La Basinière en avertît
Monsieur. Ainsi l'on dit à ce prince ce que l'on auroit caché à tout
autre mari.
Il résolut, avec la Reine sa mère, de chasser Montalais, sans en avertir
Madame ni même le Roi, de peur qu'il ne s'y opposât, parce qu'elle étoit
alors fort bien avec lui, sans considérer que ce bruit alloit faire
découvrir ce que peu de gens savoient. Ils résolurent seulement de
chasser encore une autre fille de Madame, dont la conduite personnelle
n'étoit pas trop bonne.
Ainsi, un matin, la maréchale Du Plessis[196], par ordre de Monsieur,
vint dire à ces deux filles que Monsieur leur ordonnoit de se retirer,
et à l'heure même on les fit mettre dans un carrosse. Montalais dit à
la maréchale Du Plessis qu'elle la conjuroit de lui faire rendre ses
cassettes, parce que si Monsieur les voyoit Madame étoit perdue. La
Maréchale en alla demander la permission à Monsieur, sans néanmoins lui
en dire la cause. Monsieur, par une bonté incroyable en un homme jaloux,
laissa emporter les cassettes, et la maréchale du Plessis ne songea
point à s'en rendre maîtresse pour les rendre à Madame. Ainsi elles
furent remises entre les mains de Montalais, qui se retira chez sa
sœur, Françoise de Montalais, mariée à Jean de Bueil, comte de Sancerre
et Marans. Quand Madame s'éveilla, Monsieur entra dans sa chambre et lui
dit qu'il avoit fait chasser ses deux filles: elle en demeura fort
étonnée, et il se retira sans lui en dire davantage. Un moment après, le
Roi lui envoya dire qu'il n'avoit rien su de ce qu'on avoit fait, et
qu'il la viendroit voir le plus tôt qu'il lui seroit possible.
[196] Colombe Le Charron, femme de César, duc de Choiseul,
maréchal du Plessis, première dame d'honneur de Madame.
Monsieur alla faire ses plaintes et conter ses douleurs à la reine
d'Angleterre, qui logeoit alors au Palais-Royal. Elle vint trouver
Madame et la gronda un peu, et lui dit tout ce que Monsieur savoit de
certitude, afin qu'elle lui avouât la même chose et qu'elle ne lui en
dît pas davantage.
Monsieur et Madame eurent un grand éclaircissement ensemble; Madame lui
avoua qu'elle avoit vu le comte de Guiche, mais que c'étoit la première
fois, et qu'il ne lui avoit écrit que trois ou quatre fois.
Monsieur trouva un si grand air d'autorité à se faire avouer par Madame
les choses qu'il savoit déjà, qu'il lui en adoucit toute l'amertume; il
l'embrassa et ne conserva que de légers chagrins. Ils auroient sans
doute été plus violens à tout autre qu'à lui; mais il ne pensa point à
se venger du comte de Guiche; et quoique l'éclat que cette affaire fit
dans le monde semblât par honneur l'y devoir obliger, il n'en témoigna
aucun ressentiment. Il tourna tous ses soins à empêcher que Madame n'eût
de commerce avec Montalais; et, comme elle en avoit un très-grand avec
La Vallière, il obtint du Roi que La Vallière n'en auroit plus. En effet
elle en eut très-peu, et Montalais se mit dans un couvent.