[163] Anne-Marie de La Trémoille, née vers 1641, mariée en 1659 à

Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, plus tard

princesse des Ursins, (Degli Orsini), par son second mariage avec

Flavio Orsini, duc de Bracciano (1675), morte le 5 décembre 1722.

Monsieur s'en aperçut bientôt, et ce fut en cette occasion que madame la

princesse d'Angleterre découvrit pour la première fois cette jalousie

naturelle, dont il lui donna depuis tant de marques. Elle vit donc son

chagrin; et, comme elle ne se soucioit pas du duc de Buckingham, qui,

quoique fort aimable, a eu souvent le malheur de n'être pas aimé, elle

en parla à la Reine sa mère, qui prit soin de remettre l'esprit de

Monsieur et de lui faire concevoir que la passion du duc étoit regardée

comme une chose ridicule.

Cela ne déplut point à Monsieur, mais il n'en fut pas entièrement

satisfait; il s'en ouvrit à la Reine sa mère, qui eut de l'indulgence

pour la passion du duc, en faveur de celle que son père lui avoit

autrefois témoignée. Elle ne voulut pas qu'on fît de bruit; mais elle

fut d'avis qu'on lui fît entendre, lorsqu'il auroit fait encore quelque

séjour en France, que son retour étoit nécessaire en Angleterre, ce qui

fut exécuté dans la suite.

Enfin le mariage de Monsieur s'acheva et fut fait en carême, sans

cérémonie, dans la chapelle du palais. Toute la Cour rendit ses devoirs

à madame la princesse d'Angleterre, que nous appellerons dorénavant

Madame.

Il n'y eut personne qui ne fût surpris de son agrément, de sa civilité

et de son esprit. Comme la Reine sa mère la tenoit fort près de sa

personne, on ne la voyoit jamais que chez elle, où elle ne parloit quasi

point. Ce fut une nouvelle découverte de lui trouver l'esprit aussi

aimable que tout le reste. On ne parloit que d'elle, et tout le monde

s'empressoit à lui donner des louanges.

Quelque temps après son mariage, elle vint loger chez Monsieur aux

Tuileries; le Roi et la Reine allèrent à Fontainebleau; Monsieur et

Madame demeurèrent encore quelque temps à Paris. Ce fut alors que toute

la France se trouva chez elle; tous les hommes ne pensoient qu'à lui

faire leur cour, et toutes les femmes qu'à lui plaire.

Madame de Valentinois[164], sœur du comte de Guiche, que Monsieur

aimoit fort à cause de son frère et à cause d'elle-même (car il avoit

pour elle toute l'inclination dont il étoit capable), fut une de celles

qu'elle choisit pour être dans ses plaisirs; mesdames de Créquy[165] et

de Châtillon[166] et mademoiselle de Tonnay-Charente avoient l'honneur

de la voir souvent, aussi bien que d'autres personnes à qui elle avoit

témoigné de la bonté avant qu'elle fût mariée.

[164] Catherine-Charlotte de Gramont, mariée en 1660 à Louis

Grimaldi, duc de Valentinois, prince de Monaco, morte en 1678, à

trente-neuf ans.

[165] Anne-Armande de Saint-Gelais de Lansac, femme de Charles

III, duc de Créquy, morte en 1709.

[166] Isabelle-Angélique de Montmorency, né, en 1626, veuve, en

1649, de Gaspard de Coligny, duc de Châtillon.

Mademoiselle de La Trémoille[167] et madame de La Fayette[168] étoient

de ce nombre. La première lui plaisoit par sa bonté et par une certaine

ingénuité à conter tout ce qu'elle avoit dans le cœur, qui ressentoit

la simplicité des premiers siècles; l'autre lui avoit été agréable par

son bonheur; car, bien qu'on lui trouvât du mérite, c'étoit une sorte de

mérite si sérieux en apparence, qu'il ne sembloit pas qu'il dût plaire à

une princesse aussi jeune que Madame. Cependant elle lui avoit été

agréable et elle avoit été si touchée du mérite et de l'esprit de

Madame, qu'elle lui dût plaire dans la suite par l'attachement qu'elle

eut pour elle.

[167] Marie-Charlotte de La Trémoille épousa, en 1662, Bernard de

Saxe-Weimar.

[168] L'auteur de cette Histoire.

Toutes ces personnes passoient les après-dînées chez Madame. Elles

avoient l'honneur de la suivre au Cours; au retour de la promenade, on

soupoit chez Monsieur; après le souper, tous les hommes de la Cour s'y

rendoient et on passoit le soir parmi les plaisirs de la comédie, du jeu

et des violons. Enfin on s'y divertissoit avec tout l'agrément

imaginable et sans aucun mélange de chagrin. Madame de Chalais y venoit

assez souvent; le comte de Guiche ne manquoit pas de s'y rendre: la

familiarité qu'il avoit chez Monsieur lui donnoit l'entrée chez ce

prince aux heures les plus particulières. Il voyoit Madame à tous

momens, avec tous ses charmes; Monsieur prenoit même le soin de les lui

faire admirer; enfin il l'exposoit à un péril qu'il étoit presque

impossible d'éviter.

Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à

Fontainebleau[169]. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le Roi

connut, en la voyant de plus près, combien il avoit été injuste en ne la

trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort à elle

et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposoit de toutes les

parties de divertissement; elles se faisoient toutes pour elle, et il

paroissoit que le Roi n'y avoit de plaisir que par celui qu'elle en

recevoit. C'étoit dans le milieu de l'été: Madame s'alloit baigner tous

les jours; elle partoit en carrosse, à cause de la chaleur, et revenoit

à cheval, suivie de toutes les dames, habillées galamment, avec mille

plumes sur leur tête, accompagnées du Roi et de la jeunesse de la Cour;

après souper on montoit dans des calèches et, au bruit des violons, on

s'alloit promener une partie de la nuit autour du canal.

[169] 1661.

L'attachement que le Roi avoit pour Madame commença bientôt à faire du

bruit et à être interprété diversement. La Reine mère en eut d'abord

beaucoup de chagrin; il lui parut que Madame lui ôtoit absolument le

Roi, et qu'il lui donnoit toutes les heures qui avoient accoutumé d'être

pour elle. La grande jeunesse de Madame lui persuada qu'il seroit facile

d'y remédier et que, lui faisant parler par l'abbé de Montaigu[170] et

par quelques personnes qui devoient avoir quelque crédit sur son esprit,

elle l'obligeroit à se tenir plus attachée à sa personne, et de

n'attirer pas le Roi dans des divertissemens qui en étoient éloignés.

[170] Premier aumônier de Madame.

Madame étoit lasse de l'ennui et de la contrainte qu'elle avoit essuyée

auprès de la Reine sa mère. Elle crut que la Reine sa belle-mère vouloit

prendre sur elle une pareille autorité; elle fut occupée de la joie

d'avoir ramené le Roi à elle et de savoir par lui-même que la Reine mère

tâchoit de l'en éloigner. Toutes ces choses la détournèrent tellement

des mesures qu'on vouloit lui faire prendre, que même elle n'en garda

plus aucune. Elle se lia d'une manière étroite avec la comtesse de

Soissons, qui étoit alors l'objet de la jalousie de la Reine et de

l'aversion de la Reine mère, et ne pensa plus qu'à plaire au Roi comme

belle-sœur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre manière; je crois

aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beau-frère,

quoiqu'il lui plût peut-être davantage: mais enfin, comme ils étoient

tous deux infiniment aimables et tous deux nés avec des dispositions

galantes, qu'ils se voyoient tous les jours, au milieu des plaisirs et

des divertissemens, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avoient

l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes

passions.

Cela fit bientôt beaucoup de bruit à la Cour. La Reine mère fut ravie

de trouver un prétexte si spécieux de bienséance et de dévotion pour

s'opposer à l'attachement que le Roi avoit pour Madame. Elle n'eut pas

de peine à faire entrer Monsieur dans ses sentimens; il étoit jaloux par

lui-même, et il le devenoit encore davantage par l'humeur de Madame,

qu'il ne trouvoit pas aussi éloignée de la galanterie qu'il l'auroit

souhaité.

L'aigreur s'augmentoit tous les jours entre la Reine mère et elle. Le

Roi donnoit toutes les espérances à Madame, mais il se ménageoit

néanmoins avec la Reine mère; en sorte que, quand elle redisoit à

Monsieur ce que le Roi lui avoit dit, Monsieur trouvoit assez de matière

pour vouloir persuader à Madame que le Roi n'avoit pas pour elle autant

de considération qu'il lui en témoignoit; tout cela faisoit un cercle de

redites et de démêlés qui ne donnoit pas un moment de repos ni aux uns

ni aux autres. Cependant le Roi et Madame, sans s'expliquer entre eux de

ce qu'ils sentoient l'un pour l'autre, continuèrent de vivre d'une

manière qui ne laissoit douter à personne qu'il n'y eût entre eux plus

que de l'amitié.

Le bruit s'en augmenta fort, et la Reine mère et Monsieur en parlèrent

si fortement au Roi et à Madame, qu'ils commencèrent à ouvrir les yeux

et à faire peut-être des réflexions qu'ils n'avoient point encore

faites; enfin ils résolurent de faire cesser ce grand bruit et, par

quelque motif que ce pût être, ils convinrent entre eux que le Roi

feroit l'amoureux de quelque personne de la Cour. Ils jetèrent les yeux

sur celles qui paroissoient les plus propres à ce dessein, et choisirent

entre autres mademoiselle de Pons[171], parente du maréchal d'Albret, et

qui, pour être nouvellement venue de province, n'avoit pas toute

l'habileté imaginable; ils jetèrent aussi les yeux sur Chemerault[172],

une des filles de la Reine, fort coquette, et sur La Vallière[173], qui

étoit une fille de Madame, fort jolie, fort douce et fort naïve. La

fortune de cette fille étoit médiocre; sa mère s'étoit remariée à

Saint-Remi, premier maître d'hôtel de feu M. le duc d'Orléans; ainsi

elle avoit presque toujours été à Orléans ou à Blois. Elle se trouvoit

très-heureuse d'être auprès de Madame. Tout le monde la trouvoit jolie;

plusieurs jeunes gens avoient pensé à s'en faire aimer; le comte de

Guiche s'y étoit attaché plus que les autres. Il y paroissoit encore

tout occupé, lorsque le Roi la choisit pour une de celles dont il

vouloit éblouir le public. De concert avec Madame, il commença

non-seulement à faire l'amoureux d'une des trois qu'ils avoient

choisies, mais de toutes les trois ensemble. Il ne fut pas longtemps

sans prendre parti; son cœur se détermina en faveur de La Vallière; et,

quoiqu'il ne laissât pas de dire des douceurs aux autres et d'avoir même

un commerce assez réglé avec Chemerault, La Vallière eut tous ses soins

et toutes ses assiduités.

[171] Bonne de Pons, mariée, en 1666, à Michel Sublet, marquis de

Heudicourt, grand louvetier de France, morte en 1709, à

soixante-cinq ans.

Le maréchal d'Albret était baron de Pons.

[172] Elle épousa, en 1665, Portail, conseiller au Parlement.

[173] Françoise-Louise de La Baume Le Blanc, duchesse de La

Vallière, née en 1644, morte en 1710.

Le comte de Guiche, qui n'étoit pas assez amoureux pour s'opiniâtrer

contre un rival si redoutable, l'abandonna et se brouilla avec elle, en

lui disant des choses assez désagréables.

Madame vit avec quelque chagrin que le Roi s'attachoit véritablement à

La Vallière. Ce n'est peut-être pas qu'elle en eût ce qu'on pourroit

appeler de la jalousie, mais elle eût été bien aise qu'il n'eût pas eu

de véritable passion et qu'il eût conservé pour elle une sorte

d'attachement, qui, sans avoir la violence de l'amour, en eût eu la

complaisance et l'agrément.

Longtemps avant qu'elle fût mariée, on avoit prédit que le comte de

Guiche seroit amoureux d'elle; et, sitôt qu'il eut quitté La Vallière,

on commença à dire qu'il aimoit Madame, et peut-être même qu'on le dit

avant qu'il en eût la pensée; mais ce bruit ne fut pas désagréable à sa

vanité; et, comme son inclination s'y trouva peut-être disposée, il ne

prit pas de grands soins pour s'empêcher de devenir amoureux, ni pour

empêcher qu'on ne le soupçonnât de l'être. L'on répétait alors à

Fontainebleau un ballet que le Roi et Madame dansèrent, et qui fut le

plus agréable qui ait jamais été, soit par le lieu où il se dansoit, qui

étoit le bord de l'étang, ou par l'invention qu'on avoit trouvée de

faire venir du bout d'une allée le théâtre tout entier, chargé d'une

infinité de personnes qui s'approchoient insensiblement et qui faisoient

une entrée en dansant devant le théâtre.

Pendant la répétition de ce ballet, le comte de Guiche étoit

très-souvent avec Madame, parce qu'il dansoit dans la même entrée. Il

n'osoit encore lui rien dire de ses sentimens; mais, par une certaine

familiarité qu'il avoit acquise auprès d'elle, il prenoit la liberté de

lui demander des nouvelles de son cœur et si rien ne l'avoit jamais

touchée; elle lui répondoit avec beaucoup de bonté et d'agrément, et il

s'émancipoit quelquefois à crier, en s'enfuyant d'auprès d'elle, qu'il

étoit en grand péril[174].

[174] Mascarille parle ainsi chez Cathos et Madelon: «Moi je dis

que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies

nettes...»</p>

(_Les Précieuses ridicules_, scène XII.)</p>

Et l'impromptu du faux marquis ressemble beaucoup aux galanteries

de M. de Guiche.

Oh! oh! je n'y prenais pas garde:

Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde,

Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur.

Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

(_Loc. cit._)

C'est un rapprochement qu'il est intéressant de faire dans une

édition de Molière.

Madame recevoit tout cela comme des choses galantes, sans y faire une

plus grande attention; le public y vit plus clair qu'elle-même. Le comte

de Guiche laissoit voir, comme on a déjà dit, ce qu'il avoit dans le

cœur; en sorte que le bruit s'en répandit aussitôt. La grande amitié

que Madame avoit pour la duchesse de Valentinois contribua beaucoup à

faire croire qu'il y avoit de l'intelligence entre eux, et l'on

regardoit Monsieur, qui paroissoit amoureux de madame de Valentinois,

comme la dupe du frère et de la sœur. Il est vrai néanmoins qu'elle se

mêla très-peu de cette galanterie; et, quoique son frère ne lui cachât

point sa passion pour Madame, elle ne commença pas les liaisons qui ont

paru depuis.

Cependant l'attachement du Roi pour La Vallière augmentoit toujours; il

faisoit beaucoup de progrès auprès d'elle. Ils gardoient beaucoup de

mesures; il ne la voyoit pas chez Madame et dans les promenades du

jour; mais, à la promenade du soir, il sortoit de la calèche de Madame

et s'alloit mettre près de celle de La Vallière, dont la portière étoit

abattue; et, comme c'étoit dans l'obscurité de la nuit, il lui parloit

avec beaucoup de commodité.

La Reine mère et Madame n'en furent pas moins mal ensemble. Lorsqu'on

vit que le Roi n'en étoit point amoureux, puisqu'il l'étoit de La

Vallière, et que Madame ne s'opposoit pas aux soins que le Roi rendoit à

cette fille, la Reine mère en fut aigrie. Elle tourna l'esprit de

Monsieur, qui s'en aigrit et qui prit au point d'honneur que le Roi fût

amoureux d'une fille de Madame. Madame, de son côté, manquoit en

beaucoup de choses aux égards qu'elle devoit à la Reine mère et même à

ceux qu'elle devoit à Monsieur; en sorte que l'aigreur étoit grande de

toutes parts.

Dans ce même temps le bruit fut grand de la passion du comte de Guiche.

Monsieur en fut bientôt instruit et lui fit très-mauvaise mine. Le comte

de Guiche, soit par son naturel fier, soit par chagrin de voir Monsieur

instruit d'une chose qu'il lui étoit commode qu'il ignorât, eut avec

Monsieur un éclaircissement fort audacieux et rompit avec lui comme s'il

eût été son égal. Cela éclata publiquement, et le comte de Guiche se

retira de la Cour.

Le jour que ce bruit arriva, Madame gardoit la chambre et ne voyoit

personne; elle ordonna qu'on laissât seulement entrer ceux qui

répétoient avec elle, dont le comte de Guiche étoit du nombre, ne

sachant point ce qui venoit de se passer. Comme le Roi vint chez elle,

elle lui dit les ordres qu'elle avoit donnés; le Roi lui répondit en

souriant qu'elle ne connoissoit pas mal ceux qui devoient être exemptés

et lui conta ensuite ce qui venoit de se passer entre Monsieur et le

comte de Guiche. La chose fut sue de tout le monde; et le maréchal de

Gramont, père du comte de Guiche, renvoya son fils à Paris et lui

défendit de revenir à Fontainebleau.

Pendant ce temps-là les affaires du ministère n'étoient pas plus

tranquilles que celles de l'amour; et, quoique M. Foucquet, depuis la

mort du Cardinal, eût demandé pardon au Roi de toutes les choses

passées; quoique le Roi le lui eût accordé, et qu'il parût l'emporter

sur les autres ministres, néanmoins on travailloit fortement à sa perte,

et elle étoit résolue.

Madame de Chevreuse[175], qui avoit toujours conservé quelque chose de

ce grand crédit qu'elle avoit eu sur la Reine mère, entreprit de la

porter à perdre M. Foucquet.

[175] Marie de Rohan, née en 1600, veuve, en 1621, du connétable

de Luynes et, en 1657, de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse.

M. de Laigue[176], marié en secret, à ce que l'on a cru, avec madame de

Chevreuse, étoit mal content de ce surintendant; il gouvernoit madame de

Chevreuse. M. Le Tellier et M. Colbert se joignirent à eux; la Reine

mère fit un voyage à Dampierre[177], et là, la perte de M. Foucquet fut

conclue et on y fit ensuite consentir le Roi. On résolut d'arrêter ce

surintendant; mais les ministres craignant, quoique sans sujet, le

nombre d'amis qu'il avoit dans le royaume, portèrent le Roi à aller à

Nantes, afin d'être près de Belle-Isle, que M. Foucquet venoit

d'acheter, et de s'en rendre maître.

[176] Geoffroy, marquis de Laigue, né en 1614, mort en 1674.

(Voir _Mémoires de madame de Motteville_, coll. Petitot, t. XL,

p. 113.)

[177] Chez la duchesse de Chevreuse.

Ce voyage fut longtemps résolu sans qu'on en fît la proposition; mais

enfin, sur des prétextes qu'ils trouvèrent, on commença à en parler. M.

Foucquet, bien éloigné de penser que sa perte fût l'objet de ce voyage,

se croyoit tout-à-fait assuré de sa fortune; et le Roi, de concert avec

les autres ministres, pour lui ôter toute sorte de défiance, le traitoit

avec de si grandes distinctions, que personne ne doutoit qu'il ne

gouvernât.

Il y avoit longtemps que le Roi avoit dit qu'il vouloit aller à Vaux,

maison superbe de ce surintendant; et, quoique la prudence dût

l'empêcher de faire voir au Roi une chose qui marquoit si fort le

mauvais usage des finances, et qu'aussi la bonté du Roi dût le retenir

d'aller chez un homme qu'il alloit perdre, néanmoins ni l'un ni l'autre

n'y firent aucune réflexion.

Toute la Cour alla à Vaux[178], et M. Foucquet joignit à la magnificence

de sa maison toute celle qui peut être imaginée pour la beauté des

divertissemens et la grandeur de la réception. Le Roi en arrivant en fut

étonné, et M. Foucquet le fut de remarquer que le Roi l'étoit; néanmoins

ils se remirent l'un et l'autre. La fête fut la plus complète qui ait

jamais été. Le Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession

de La Vallière; l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première

fois en particulier; mais il y avoit déjà quelque temps qu'il la voyoit

dans la chambre du comte de Saint-Aignan[179], qui étoit le confident de

cette intrigue.

[178] Le 17 août 1661.

[179] François de Beauvillier, comte, puis duc de Saint-Aignan,

né en 1607, mort en 1687.

Peu de jours après la fête de Vaux, on partit pour Nantes; et ce

voyage, auquel on ne voyoit aucune nécessité, paroissoit la fantaisie

d'un jeune Roi.

M. Foucquet, quoique avec la fièvre quarte, suivit la Cour et fut arrêté

à Nantes. Ce changement surprit le monde, comme on peut se l'imaginer,

et étourdit tellement les parens et les amis de M. Foucquet, qu'ils ne

songèrent pas à mettre à couvert ses papiers, quoiqu'ils en eussent eu

le loisir. On le prit dans sa maison, sans aucune formalité; on l'envoya

à Angers, et le Roi revint à Fontainebleau.

Tous les amis de M. Foucquet furent chassés et éloignés des affaires. Le

conseil des trois autres ministres[180] se forma entièrement. M. Colbert

eut les finances, quoique l'on en donnât quelque apparence au maréchal

de Villeroy; et M. Colbert commença à prendre auprès du Roi ce crédit

qui le rendit depuis le premier homme de l'État.

[180] De Lionne, Le Tellier, Colbert.

L'on trouva dans les cassettes de M. Foucquet plus de lettres de

galanterie que de papiers d'importance; et, comme il s'y en rencontra de

quelques femmes qu'on n'avoit jamais soupçonnées d'avoir de commerce

avec lui, ce fondement donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les

plus honnêtes femmes de France. La seule qui fut convaincue, ce fut

Meneville, une des filles de la Reine, et une des plus belles personnes,

que le duc de Damville[181] avoit voulu épouser. Elle fut chassée et se

retira dans un couvent.

[181] Christophe de Lévis, comte de Brion, duc de Damville en

1648.

TROISIÈME PARTIE

Le comte de Guiche n'avoit point suivi le Roi au voyage de Nantes. Avant

qu'on partît pour y aller, Madame avoit appris de certains discours

qu'il avoit tenus à Paris, et qui sembloient vouloir persuader au public

que l'on ne se trompoit pas de le croire amoureux d'elle. Cela lui avoit

déplu, d'autant plus que madame de Valentinois, qu'il avoit priée de

parler à Madame en sa faveur, bien loin de le faire, lui avoit toujours

dit que son frère ne pensoit pas à lever les yeux jusqu'à elle et

qu'elle la prioit de ne point ajouter foi à tout ce que des gens qui

voudroient s'entremettre pourroient lui dire de sa part. Ainsi Madame

ne trouva qu'une vanité offensante pour elle dans les discours du comte

de Guiche. Quoiqu'elle fût fort jeune et que son peu d'expérience

augmentât les défauts qui suivent la jeunesse, elle résolut de prier le

Roi d'ordonner au comte de Guiche de ne le point suivre à Nantes; mais

la Reine mère avoit déjà prévenu cette prière; ainsi la sienne ne parut

pas.

Madame de Valentinois partit, pendant le voyage de Nantes, pour aller à

Monaco. Monsieur étoit toujours amoureux d'elle, c'est-à-dire autant

qu'il pouvoit l'être. Elle étoit adorée dès son enfance par Peguilin,

cadet de la maison de Lauzun[182]: la parenté qui étoit entre eux[183]

lui avoit donné une familiarité entière dans l'hôtel de Gramont; de

sorte que, s'étant trouvés tous deux très-propres à avoir de violentes

passions, rien n'étoit comparable à celle qu'ils avoient eue l'un pour

l'autre. Elle avoit été mariée depuis un an, contre son gré, au prince

de Monaco; mais, comme son mari n'étoit pas assez aimable pour lui

faire rompre avec son amant, elle l'aimoit toujours passionnément. Ainsi

elle le quittoit avec une douleur sensible; et lui, pour la voir encore,

la suivoit déguisé, tantôt en marchand, tantôt en postillon, enfin de

toutes les manières qui le pouvoient rendre méconnoissable à ceux qui

étoient à elle. En partant, elle voulut engager Monsieur à ne point

croire tout ce qu'on lui diroit de son frère au sujet de Madame et elle

voulut qu'il lui promît qu'il ne le chasseroit point de la Cour.

Monsieur, qui avoit déjà de la jalousie du comte de Guiche et qui

ressentoit l'aigreur qu'on a pour ceux qu'on a fort aimés et dont l'on

croit avoir sujet de se plaindre, ne parut pas disposé à accorder ce

qu'elle lui demanda. Elle s'en fâcha, et ils se séparèrent mal.

[182] Antonin Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis

duc de Lauzun, cadet de la maison de Caumont, et non de Lauzun,

né en 1633, mort en 1723. Quand madame de La Fayette écrit

_Peguilin_, elle figure la prononciation de Puyguilhem. De même

Racine écrit dans une de ses lettres _Chammelay_ le nom de la

Champmeslé qu'il connaissait pourtant bien.

[183] Par sa grand'mère qui était de Gramont.

La comtesse de Soissons, que le Roi avoit aimée et qui aimoit alors le

marquis de Vardes, ne laissoit pas d'avoir beaucoup de chagrin: le grand

attachement que le Roi prenoit pour La Vallière en étoit cause, et

d'autant plus que cette jeune personne, se gouvernant entièrement par

les sentimens du Roi, ne rendoit compte ni à Madame ni à la comtesse de

Soissons des choses qui se passoient entre le Roi et elle. Ainsi la

comtesse de Soissons, qui avoit toujours vu le Roi chercher les plaisirs

chez elle, voyoit bien que cette galanterie l'en alloit éloigner. Cela

ne la rendit pas favorable à La Vallière: elle s'en aperçut, et la

jalousie qu'on a d'ordinaire de celles qui ont été aimées de ceux qui

nous aiment se joignant au ressentiment des mauvais offices qu'elle lui

rendoit, lui donna une haine fort vive pour la comtesse de Soissons.

Quoique le Roi désirât que La Vallière n'eût pas de confidente, il étoit

impossible qu'une jeune personne d'une capacité médiocre pût contenir en

elle-même une aussi grande affaire que celle d'être aimée du Roi. Madame

avoit une fille appelée Montalais[184].

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 6 / 13 段