frivole, sa vie, mais non son âme. Elle avait dans l'esprit plus
d'étendue et de solidité que n'en feraient soupçonner les jolis riens et
les dangereuses fantaisies de sa première jeunesse. Elle devinait les
hommes avec une rare pénétration. Nous avons vu qu'elle reconnut fort
bien le vrai fonds égoïste et médiocre de Louis XIV. Elle savait
exactement que penser de «la fausse capacité[73]» de Villeroi. Elle
savait placer sûrement sa confiance. Sa discrétion, attestée par Bossuet
et par madame de La Fayette, la rendait propre aux affaires. Si elle y
faillit une fois, à notre connaissance, en montrant à un homme sans foi,
mais si séduisant, des lettres confidentielles du roi d'Angleterre, elle
avait du moins alors l'excuse d'une extrême jeunesse et d'une grande
inexpérience. Le premier aumônier de Monsieur, Daniel de Cosnac, évêque
de Valence, la considère, dans ses _Mémoires_, comme une personne fidèle
et très sûre.
[73] Lettre à madame de Saint-Chaumont, Cosnac, _loc. cit._, p.
407.
L'évêque de Valence, ambitieux et honnête, avait le caractère de ces
grands serviteurs des princes, de ces fiers domestiques dévoués à leur
maître et hautains avec lui, gens qu'on vit à l'œuvre sous Henri IV et
Louis XIII, et qui se faisaient rares depuis lors. Il s'obstina
longtemps à faire de Monsieur un homme d'État. Par là, il déplut au
Roi, qui n'aimait pas à voir son frère si bien conseillé, et il déplut à
Monsieur dont il contrariait la paresse et les vices. Mais Henriette
entrait dans les projets de ce politique en camail et elle le mettait
dans la confidence de ses propres affaires. Elle ne put faire qu'il ne
fût chassé par Monsieur et exilé dans son diocèse par le Roi, mais elle
continua de correspondre avec lui. Une grande affaire l'occupait, le
rétablissement du catholicisme en Angleterre. Elle prenait en main avec
les deux rois cette vaste intrigue et elle comptait y employer l'évêque
de Valence, pour qui elle avait déjà obtenu, sans le nommer, le chapeau
de cardinal. Tout cela resta en projet et en imagination, mais
Henriette, par le voyage de Douvres, prit une grande part à la
diplomatie de son temps.
Louis XIV, voulant détacher Charles II de la triple-alliance, choisit
pour médiatrice entre les deux rois de France et d'Angleterre la
duchesse d'Orléans «lien naturel» de leur union[74]. Madame passa à
Douvres et y rencontra comme par hasard Charles II son frère. Elle
rapporta de ce voyage un traité secret qui servit de base à des
négociations que l'éditeur du petit livre de madame de La Fayette n'a
pas à suivre.
[74] Lettre de Louis XIV, septembre 1669.
Au milieu de ces occupations, Madame souffrait beaucoup de l'humeur
jalouse et tracassière de son mari. On dit même que le voyage de Douvres
avait pour elle un autre intérêt que celui des deux couronnes et qu'elle
poursuivait en le faisant un but secret et domestique qui ne fut point
atteint, celui d'obtenir de son frère un asile à la cour d'Angleterre
pour y vivre séparée de son mari. On trouvera, dans notre texte, entre
crochets et en italiques, plusieurs fragments des _Mémoires_ de
mademoiselle de Montpensier qui, mis bout à bout, donnent une idée des
chagrins qui gâtèrent les dernières années de la vie de Madame.
Mais on n'y trouvera rien qui se rapporte aux deux _Bérénice_, écrites,
l'une et l'autre, en 1669. Madame de La Fayette, à supposer qu'elle eût
terminé son histoire, n'y aurait peut-être pas parlé du tout de cette
élégante espièglerie de Madame, qui imagina d'inspirer en même temps au
vieux Corneille et à Racine l'idée de la même tragédie et qui s'y prit
avec assez d'adresse pour que chacun des poëtes ignorât quel sujet
traitait l'autre. Ce sujet était galant; il y fallait représenter Louis
XIV sous le nom de Titus et Marie Mancini sous celui de Bérénice. Car
c'est bien cela et cela seul qu'on peut voir dans l'_invitus invitam
dimisit_. Et il est impossible au contraire d'y rien trouver qui
rappelle les sentiments d'Henriette pour le Roi. On a reproché à Madame
d'avoir fait courir au vieux Corneille une fâcheuse aventure et causé
une mauvaise pièce. L'aventure fut fâcheuse en effet pour Corneille;
quant aux défauts de sa pièce, ils ne peuvent être imputés au sujet. On
a dit qu'il était trop galant, mais il n'y avait pas de sujets trop
galants pour Corneille et les autres poëtes du Palais-Cardinal. Ceux-là
ne séparaient point l'héroïque du tendre. D'ailleurs l'auteur vieilli de
_Cinna_ faisait depuis quelque temps de mauvaises pièces sans que Madame
s'en mêlât. _Attila_ est de 1667 et _Pulchérie_ de 1672. La tragédie de
_Tite et Bérénice_, venue dans l'intervalle, ne vaut ni plus ni moins.
Madame ne devinait peut-être pas que la _Bérénice_ de Corneille, démodée
avant que de naître, attesterait le déclin d'un illustre vieillard,
tandis que la _Bérénice_ de Racine serait une élégie belle comme
l'amour, noble comme la douleur et touchante comme la vie. Au contraire,
si, caressée par les louanges délicates que le plus jeune et le mieux
doué des deux poëtes lui avait données[75], si, se rappelant les larmes
qu'elle avait versées en écoutant _Andromaque_, elle désira que le
duel[76] préparé par sa ruse spirituelle se terminât à l'avantage de
Racine, on ne la blâmera pas d'avoir mis ses souhaits du côté de la
poésie la plus humaine, la plus touchante, la plus vraie et la plus
belle. Je ne parle ici des deux _Bérénice_ que pour rappeler que Madame
avait l'esprit très cultivé. «On savoit, lui dit Racine, en 1667, dans
l'épître dédicatoire d'_Andromaque_, on savoit que Votre Altesse Royale
avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie.» Cela veut
dire, non qu'elle aida véritablement le poëte, mais que, parfois, au
milieu des divertissements, elle s'occupait de beaux vers et de hautes
pensées. Bossuet nous apprend que, dans un âge un peu plus avancé, elle
se plaisait aux livres d'histoire.
[75] Dans la dédicace d'_Andromaque_, en 1667.
[76] «Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire.
Une princesse fort touchée des choses de l'esprit, et qui eût pu
les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup
d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de
bataille sans qu'ils sussent où on les menoit.» (Fontenelle, _Vie
de Corneille_, dans l'_Histoire de l'Académie françoise_, par
Pellisson, 1729, in-4º, p. 195.)
VII. DE LA MORT DE MADAME.
Ce fut au retour de l'entrevue de Douvres que Madame mourut. On la crut
victime d'un crime et l'indignation publique désigna les coupables. On
nomma le chevalier de Lorraine et un homme de sa bande, d'Effiat. On
sait que le chevalier de Lorraine, beau comme Maugiron, audacieux, fier,
«un vrai Guizard», dit Saint-Simon, avait pris à la cour de Monsieur la
place de Madame. Celle-ci supportait mal ces étranges rivalités. Le roi
exila le chevalier de Lorraine; on dit que ce fut à la prière de Madame;
elle s'en défendit; on devait la croire, car elle n'était pas menteuse,
mais on ne la crut pas[77], et le chevalier put emporter en exil la
pensée intolérable qu'il était chassé par une femme. Il s'en alla dans
cette Italie, considérée depuis les Borgia comme la terre classique des
poisons; Monsieur, qui s'était évanoui comme une femme à la nouvelle
qu'il perdait le chevalier, avait d'Effiat auprès de lui comme premier
écuyer.
[77] Voir p. 118 de cette édition.
Il n'en fallait pas davantage pour faire naître le soupçon,
vraisemblable malheureusement, d'un horrible drame domestique. Madame
l'avait eu la première.
Voici quel était le véritable état des choses. Le 29 juin 1670, Madame
écrivit à la Princesse palatine qui lui était désignée comme médiatrice
entre le duc d'Orléans et elle. La Palatine, sœur de la reine de
Pologne que nous avons vue recevoir M. de Guiche, était devenue, par
l'effet de l'âge, fort respectable et de bon conseil. Mazarin avait
raison de dire que le temps est un galant homme. Cette lettre nous
apprend que Monsieur, de plus en plus aigri contre Madame, avait mis
trois conditions à son raccommodement. Les deux premières étaient
relatives au désir qu'il avait de se mettre en tiers dans les affaires
de Madame et de Charles II et à la pension de son fils mort, laquelle il
voulait toucher. La troisième, qui lui tenait seule au cœur, était le
rappel du chevalier de Lorraine. Et vraiment Madame, qui craignait ce
retour, n'était pas la personne qu'il fallait pour l'obtenir. Elle avait
négocié du moins pour que le chevalier fût honorablement reçu en
Angleterre. Sur les deux autres points elle avait obtenu à peu près ce
que Monsieur demandait. Mais il ne voulait rien entendre qu'on ne lui
eût rendu son chevalier. Il querellait, boudait, menaçait. Les choses
étaient au pire. Henriette, les ayant exposées à la Princesse palatine,
ajouta: «L'on ne me fera jamais rien faire à coups de bâton[78].»
[78] Voir Appendice II, à la fin de ce volume.
Cette lettre, comme j'ai dit, est datée du 29 juin 1670.
Le même jour, Madame, ayant bu un verre d'eau de chicorée, sentit tout à
coup une grande douleur à l'estomac, se crut empoisonnée, le dit et ne
cessa de le croire pendant les neuf heures qui lui restaient à vivre. Si
elle n'en parla plus à la fin, ce fut par soumission à son confesseur,
le dur M. Feuillet, et parce que, chrétienne ardente, elle reportait
toutes ses pensées sur l'éternité dont elle se sentait proche. Mais ses
soupçons, loin de finir avec elle, se répandirent dans toute la société,
et la rumeur publique fut que le chevalier de Lorraine avait envoyé le
poison et que d'Effiat avait mis ce poison dans l'eau de chicorée.
Saint-Simon, qui n'a point en la cause l'autorité d'un témoin, puisqu'il
naquit cinq ans après la mort de Madame, inséra dans ses _Mémoires_[79]
un récit très circonstancié de l'empoisonnement. Ce récit, qui présente
en lui-même de graves difficultés[80], ne dispense en aucune façon
l'historien d'interroger les faits. Les relations de la mort de Madame
sont fort nombreuses et suffisamment concordantes. On possède en outre
deux procès-verbaux d'autopsie[81].
[79] Edit. Chéruel, 1856, t. III, p. 180 et suiv.
[80] Saint-Simon dit, par exemple, qu'un garçon de la chambre de
Madame fit l'eau de chicorée, et madame de La Fayette, qui était
de la maison et savait comment tout s'y passait, dit précisément
que madame Desbordes, première femme de chambre de Madame,
prépara l'eau de chicorée. Il fallait que Saint-Simon fût bien
mal renseigné sur madame, car il dit dans ce récit qu'elle «étoit
d'une très bonne santé». La lettre de Guy Patin qu'on a lue plus
haut, le _sentiment de Monsieur Vallot sur la mort de Madame_
(ms. de Conrart, t. XIII), l'abominable propos de Monsieur,
pendant le voyage de Flandre (Voir p. 120 de notre édition),
prouvent que Madame n'avait pas même les apparences de la santé.
Mademoiselle de Montpensier qui la vit après le voyage de Douvres
fut effrayée: «Elle (Madame) entra chez la reine comme une morte
habillée, à qui on auroit mis du rouge, et comme elle fut partie,
tout le monde dit, et la reine et moi nous nous souvînmes que
nous avions dit: «Madame a la mort peinte sur le visage.»
(_Mémoires de mademoiselle de Montpensier, collection Petitot._)
[81] Voir la note 1 de la page 123. Lisez cette note en mettant
une virgule au lieu d'un point à la ligne 5 (entre _t. III_ et
l'_abbé Bourdelot_).
A l'aide de ces documents, M. E. Littré, doublement préparé aux
explorations de ce genre par ses connaissances médicales et par sa
rigoureuse méthode de critique historique, a recherché si vraiment
Madame avait été empoisonnée. La dissertation de ce savant, inspirée par
une bonne foi parfaite et conduite avec le zèle d'un esprit curieux et
sincère, aboutit à une négation formelle. On la trouvera dans le volume
intitulé _Médecine et Médecins_[82] et, comme les personnes les plus
étrangères à l'érudition pourront se plaire à ces pages ornées de
littérature et empreintes de cette sagesse affectueuse qui est le
propre du vénérable vieillard qui les a écrites, notre désir serait d'y
renvoyer simplement le lecteur; mais on est en droit de demander au plus
récent éditeur de l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ un précis de
l'état actuel de la science relativement à la question controversée de
la mort de Madame; c'est pourquoi nous croyons devoir nous approprier
les principaux arguments fournis par M. Littré. Le lecteur voudra bien
tout d'abord lire attentivement la relation qu'il trouvera aux pages 123
et suivantes de ce volume; qu'il remarque ensuite:
1º Que l'eau de chicorée[83] fut apprêtée par une femme sûre, madame
Desbordes, cette première femme de chambre «qui était absolument à
Madame».
[82] 1872, in-8º, pp. 429 et suiv. Cette étude avait d'abord été
publiée dans la _Philosophie positive_, en septembre-octobre
1867.--M. Littré a mis Valet pour Vallot et le chevalier du
Temple pour le chevalier Temple.
[83] Madame de La Fayette dit que cette eau était dans une
bouteille. Saint-Simon dit qu'elle était dans un pot. Cela n'a
l'air de rien et pourtant trahit l'arrangement. D'Effiat pouvait
jeter très vite le poison dans un pot. Le couler dans une
bouteille était plus difficile et plus long. On risquait d'être
surpris pendant l'opération. La métamorphose de la bouteille en
pot a donc son intérêt.
2º Que madame Desbordes but de la même eau de chicorée et ne fut pas
incommodée. (Madame de La Fayette dit bien qu'on lui en apporta un
verre, mais il n'est pas croyable qu'elle ait bu avant la princesse, et
on ne voit pas qu'elle ait bu après)[84].
[84] Lefèvre d'Ormesson dit, dans son journal: «Les dames qui
étoient avec elle (Madame) avoient bu de cette même eau et ne
l'avoient point trouvée si mauvaise.» (t. II, p. 593). Mais
Lefèvre d'Ormesson ne fut pas témoin et madame de La Fayette
l'était. Ce qui est rapporté à ce sujet dans une lettre de
Bossuet, citée par Floquet, est encore moins croyable, car la
lettre elle-même est véhémentement soupçonnée d'être fausse.
«Monsieur, est-il dit dans cette lettre, Monsieur qui avoit donné
à boire à Madame de Meckelbourg, qui s'y trouva, acheva de boire
le reste de la bouteille pour rassurer Madame.» On voit dans la
relation de madame de La Fayette qu'il était lui-même peu rassuré
et nullement disposé à tenter une épreuve de ce genre.
3º Que, si le poison n'était pas dans la bouteille, il n'était pas non
plus dans le verre, car madame Desbordes n'aurait pas versé à boire à la
Princesse dans un verre enduit sur les bords d'une substance inconnue ou
contenant au fond quelque poudre.
4º Que Madame, ayant bu, se prit le côté et dit: «Ah! quel point de
côté! ah! quel mal!» Il faudrait donc supposer un poison capable de
causer instantanément une vive douleur à l'estomac sans procurer à la
bouche et à la gorge une sensation appréciable; or il n'y a pas de
poison semblable. Les alcalis et les acides concentrés brûlent la gorge;
l'arsenic et le phosphore ne causent point une douleur immédiate. Quant
aux poisons foudroyants, comme ceux de Locuste[85], on n'en peut parler
à propos d'une patiente qui subit neuf longues heures de torture.
[85] Et comme le curare.
Toutefois, ces preuves négatives ont, malgré leur force, un vice de
nature. Elles sont insuffisantes par cela même qu'elles sont négatives.
Ce n'est pas assez de dire comment Madame n'est pas morte; il faut dire,
s'il se peut, comment elle est morte.
Si l'on interroge les médecins qui firent l'autopsie, ils répondent que
Madame mourut «d'une trop grande effusion de bile», ce qui ne veut rien
dire du tout. Mais quand ils disent qu'«il sortit du ventre une vapeur
fétide» et qu'ils trouvèrent «l'épiploon tout mortifié et gangrené, les
intestins tendant aussi à mortification et putréfaction», ils indiquent
clairement les effets d'une inflammation du péritoine. Il est acquis,
par cela seul, que Madame mourut d'une péritonite.
Recherchons maintenant la cause et la nature de cette atroce douleur au
côté qui suivit immédiatement l'ingestion du verre d'eau de chicorée et
qui se renouvela (il est utile de le rappeler) quand Madame prit de
l'huile et du bouillon; et voyons quelle peut être la lésion qui, après
quelques malaises indéterminés, se signale par une douleur d'estomac
foudroyante, suivie d'une péritonite suraiguë.
M. Vallot ne peut nous répondre, mais Littré, fort des observations de
la médecine moderne, n'hésite pas à diagnostiquer l'ulcère simple de
l'estomac[86], que le professeur Cruveilhier fut le premier à décrire
et que les médecins de Madame ne purent reconnaître, puisqu'ils ne le
connaissaient pas. Il est certain que depuis quelque temps Madame, après
ses repas, souffrait de l'estomac. Le liquide qu'elle prit le 29 juin
détermina la perforation de la paroi ulcérée. De là cette cruelle
douleur au côté, puis la péritonite que nous avons constatée.
[86] Ulcère simple de l'estomac (Cruveilhier), ulcère perforant
de l'estomac (Rokitansky).
Les médecins qui ouvrirent le corps trouvèrent en effet que l'estomac
était percé d'un petit trou; mais comme ils ne pouvaient s'expliquer
l'origine pathologique de ce trou, ils s'imaginèrent qu'il avait été
fait par mégarde pendant l'autopsie, «sur quoi, dit l'un d'eux, je fus
le seul qui fis instance[87]». Cette illusion s'explique d'autant mieux
que, dans cette lésion maintenant connue, le pertuis, ne présentant
aucune induration sur ses bords parfaitement réguliers, semble
artificiel. Jaccoud signale «la délimitation très nette de l'ulcère,
l'absence d'inflammation et de suppuration périphérique[88]».
[87] _Mémoire d'un chirurgien du roi d'Angleterre_, voir plus
haut, page XV, note 2.
[88] _Pathologie_, 1877, t. II, p. 159.
Ce n'est pas tout: les médecins trouvèrent dans le bas-ventre une
matière «grasse comme de l'huile». C'en était en effet. C'était l'huile
que Madame avait bue comme contre-poison, et qui s'était épanchée hors
de l'estomac perforé.
En résumé: Avant le 29 juin, douleurs gastriques causées par
l'ulcération. Le 29, déchirure de l'ulcération et péritonite suraiguë.
Tel est, fort abrégé, le système de M. Littré. Nous en avons reproduit
les principales dispositions en y ajoutant quelques faits qui y
entraient parfaitement. Mais ce système a été attaqué dans plusieurs de
ses parties. Un érudit que la sagacité de son esprit a voué
particulièrement à l'étude des points obscurs de l'histoire moderne, M.
Jules Loiseleur, bibliothécaire de la ville d'Orléans, a inséré en 1872,
dans le journal _le Temps_, trois articles consacrés à l'examen des
mêmes faits[89], et sa conclusion, comme celle du savant positiviste,
est que Madame, succombant à des influences naturelles, est morte d'une
péritonite. Mais M. Loiseleur n'admet pas avec M. Littré que cette
affection ait été déterminée par une perforation intestinale. Il relève,
tout d'abord, dans le récit de madame de La Fayette deux particularités
que Littré a négligées, bien qu'elles aient pu avoir quelque effet sur
la santé de la Princesse. Il s'agit d'un bain froid et d'une promenade
de nuit.
[89] Les 2, 3 et 4 novembre.
En effet, le 27 juin, Madame, étant à Saint-Cloud, se baigna dans la
rivière, malgré la défense du médecin; et elle se trouva fort mal de ce
bain. Le lendemain, elle se promena au clair de lune jusqu'à minuit.
C'est à ce bain et à cette promenade que M. Loiseleur est tenté de
rapporter l'origine de la péritonite. Il est vrai que le froid peut
déterminer cette affection. Mais Jaccoud nous enseigne que le cas est
rare et que l'inflammation du péritoine procède presque toujours d'une
lésion interne, telle que rupture ou perforation. En admettant même,
avec M. Loiseleur, l'influence décisive d'un froid humide, on ne
s'explique pas l'action foudroyante du verre de chicorée, et c'est
pourtant là le point culminant de ce drame pathologique. La perforation,
au contraire, rend de cette action un compte terriblement exact.
Consultons Jaccoud et il nous dira: «La péritonite par perforation
éclate par une douleur extrêmement violente qui, localisée d'abord sur
un point, s'étend bientôt à tout l'abdomen[90].» Peut-on décrire plus
précisément l'état de Madame?
[90] _Loc. cit._ p. 309.
Mais M. Loiseleur, qui sait s'informer en toutes choses, n'ignore pas
que l'ulcère simple de l'estomac va rarement jusqu'à la perforation. Je
trouve dans le maître qui me guide[91] qu'elle n'a guère lieu qu'une
fois sur sept ou huit cas, et qu'assez souvent des adhérences en
empêchent l'effet foudroyant. Et c'est là pour M. Loiseleur une raison
de douter, car, en bonne critique, plus un fait est extraordinaire, plus
il a besoin de preuves pour être croyable. Mais cette perforation est
d'une rareté relative: elle est rare par rapport à la lésion qui la
produit et qui, par contre, est très fréquente. «Brinton, réunissant un
très grand nombre de relevés, démontre qu'elle est rencontrée cinq fois
sur cent autopsies. Elle est plus commune chez la femme que chez
l'homme[92].»
[91] Jaccoud, _loc. cit._, p. 162.
[92] Jaccoud, _loc. cit._, p. 160.
Il n'est donc bien extraordinaire ni qu'Henriette d'Angleterre en ait
été atteinte, ni même qu'elle en ait été atteinte sous la forme la moins
commune. Jusqu'ici la démonstration de Littré n'est pas beaucoup
contrariée, ce nous semble. Mais M. Loiseleur va l'atteindre sur un
point important et qui semblait décisif. En effet, vous avez vu tout à
l'heure que, quand les médecins ouvrirent le corps, ils trouvèrent
l'estomac percé d'un petit trou que Littré reconnaît pour être la
lésion mortelle, mais qu'ils crurent avoir fait par mégarde pendant
l'autopsie. «Sur quoi, dit l'un d'eux, je fus le seul qui fis instance.»
Celui qui parla ainsi est un médecin anglais. Son témoignage sur ce
point n'est pas unique. L'abbé Bourdelot, présent à l'autopsie, rapporte
l'incident d'une tout autre manière:
«Il arriva, par mégarde, dit-il, lors de la dissection, que la pointe du
ciseau fit une ouverture à la partie supérieure du ventricule, sur
laquelle ouverture beaucoup de gens se récrièrent, demandant d'où elle
venoit. Le chirurgien dit qu'il l'avoit faite par mégarde et M. Vallot
dit avoir vu quand le coup avoit été donné[93].»
[93] Voir p. 123, note 1.
S'il en est ainsi, si cette version dont Littré n'a pas tenu compte et
que M. Loiseleur oppose à celle du chirurgien anglais, est des deux la
véridique, il faut renoncer à voir et à toucher du doigt, comme nous
faisions tout à l'heure, le pertuis, la perforation de l'ulcère, le
petit passage que la mort s'est frayé dans le corps de la jeune femme.
Le chirurgien anglais est d'accord avec Bourdelot pour attribuer
l'ouverture à un coup de ciseau donné par l'opérateur. Mais tandis que
le chirurgien anglais dit qu'il fut seul à remarquer cette ouverture,
Bourdelot déclare que «beaucoup de gens» demandèrent d'où elle venait.
En cela, les deux témoins se contredisent étrangement; on ne peut
admettre la version de l'un sans repousser celle de l'autre. Or, ce qui
nous intéresse le plus c'est ce que Bourdelot seul nous apporte: je veux
dire l'aveu de l'opérateur qui offensa le ventricule et le témoignage de
M. Vallot qui le vit faire. Ce sont là, ce semble, deux dépositions
irrécusables. Mais je me défie, pour ma part, de l'opérateur, de l'abbé
Bourdelot et de M. Vallot lui-même, qu'on sait avoir été fort embarrassé
dans toute cette affaire. Les médecins français tremblaient de trouver
dans les entrailles de la Princesse les indices d'un crime dont le
soupçon eût atteint la famille du roi. Ils craignaient même tout ce qui
prêtait au doute, et, par cela seul, à la malveillance. Sachant que la
moindre incertitude sur la cause de la mort ou l'état de cadavre serait
interprétée par le public dans un sens qui les perdrait, ils avaient
pour tout expliquer la raison de l'intérêt et le zèle de la peur. Or,
dans l'impossibilité où ils étaient de rapporter à un type pathologique
normal une lésion inconnue à tous et suspecte, peut-être, à
quelques-uns, ils avaient grand avantage à expliquer par un accident
d'autopsie cette plaie énigmatique. Et l'on comprend qu'ils crurent
naturellement ce qu'ils désiraient croire. Les chirurgiens anglais,
aussi ignorants qu'eux, acceptèrent leurs raisons faute d'en trouver de
meilleures.