Cette considération me rend assez perplexe à l'endroit du coup de

ciseaux. En somme, je crois que, malgré l'atteinte que lui porta la main

exercée de M. Loiseleur, la construction médico-historique de M. Littré

garde à peu près toute la solidité que comporte la double nature des

matériaux qui y sont employés. Dans tous les cas, il est certain

qu'Henriette d'Angleterre n'est pas morte empoisonnée.

VIII. BIBLIOGRAPHIE DE L'HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Il y avait dans la collection Fontette un manuscrit de l'Histoire

d'Henriette d'Angleterre avec des notes qui n'ont pas été imprimées. Ni

ce manuscrit, ni celui qui fut donné à l'imprimeur, ne se retrouvent

aujourd'hui. L'édition originale, en un volume in-12, a pour titre:

«Histoire de Madame Henriette d'Angleterre, première femme de Philippe

de France, duc d'Orléans, par dame comtesse de La Fayette. Amsterdam,

chez Michel-Charles Le Cène, M.D.CC.XX. Avec portrait: «Henriette-Anne

d'Angleterre, épouse de Philippe de France, duc d'Orléans. G. Schouten

f.»

Cette édition fut faite avec autant de négligence que les libraires de

Hollande en mettaient d'ordinaire à publier les libelles qui

foisonnaient dans leurs magasins. Beaucoup de noms y sont altérés et

souvent les notes de l'éditeur brouillent ce qu'elles veulent éclaircir.

Toutefois ce texte fut reproduit sans grand amendement dans les OEuvres

complètes de madame de La Fayette et dans les Collections de Mémoires

sur l'histoire de France. L'historien de Louis XIII, A. Bazin, entreprit

le premier «de restaurer ce petit chef-d'œuvre». Il rétablit des noms

et des dates; mais il était mort quand le libraire Techener fit imprimer

le texte ainsi amélioré[94] et le prote qui vit les épreuves fut très

inattentif[95]. Cette édition nous a pourtant été fort utile.

[94] Histoire de madame Henriette d'Angleterre, première femme de

Philippe de France, duc d'Orléans, par madame la comtesse de La

Fayette, publiée par feu A. Bazin. _Paris_, _Techener_, M. D.

CCC. LIII, in-16, avec un portrait qui n'est que le cuivre des

_Galeries de Versailles_ découpé en médaillon ovale.

[95] Il ne remarqua pas, par exemple, une certaine note de la

page viij qui donne à l'héroïne même de l'histoire les prénoms de

sa mère, et il laissa madame Desbordes, première femme de chambre

de Madame, devenir madame Descois.

Forcé de suivre, à défaut de tout manuscrit, le texte de 1720, nous n'en

avons conservé ni l'orthographe ni la ponctuation. Les virgules y sont

semées au hasard et les doubles points extraordinairement multipliés

sans qu'on en puisse deviner la signification. D'ailleurs, pour publier

aussi exactement que possible l'écrit d'une dame française du siècle de

Louis XIV, fallait-il adopter l'orthographe d'un imprimeur hollandais du

XVIIIe siècle?

ANATOLE FRANCE.

[Illustration: HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE]

PREFACE

Henriette de France[96], veuve de Charles Ier, roi d'Angleterre, avoit

été obligée par ses malheurs de se retirer en France[97], et avoit

choisi pour sa retraite ordinaire le couvent de Sainte-Marie de

Chaillot. Elle y étoit attirée par la beauté du lieu, et plus encore par

l'amitié qu'elle avoit pour la Mère Angélique, supérieure de cette

maison[98]. Cette personne étoit venue fort jeune à la Cour, fille

d'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII.

[96] Voir la note 3 de la page 33.

[97] En 1644.

[98] Louise Motier de La Fayette, née vers 1616, morte en 1665,

fille d'honneur de la Reine; après avoir inspiré à Louis XIII une

passion qui resta innocente, elle se retira au couvent des Filles

Sainte-Marie ou de la Visitation, à Paris, y prit le voile et fut

en religion la _mère Angélique_. Elle mourut âgée d'environ

cinquante ans dans une maison du même ordre qu'elle avait établie

à Chaillot et dont elle était la supérieure. (Voir: _Mémoires de

madame de Motteville_, collection Petitot, t. XXXVI, p. 387 et

suiv.)

Ce prince, dont les passions étoient pleines d'innocence, en étoit

devenu amoureux, et elle avoit répondu à sa passion par une amitié fort

tendre et par une si grande fidélité pour la confiance dont il

l'honoroit, qu'elle avoit été à l'épreuve de tous les avantages que le

cardinal de Richelieu lui avoit fait envisager.

Comme ce ministre vit qu'il ne la pouvoit gagner, il crut, avec quelque

apparence, qu'elle étoit gouvernée par l'évêque de Limoges[99], son

oncle, attaché à la Reine par madame de Senecey[100]. Dans cette vue, il

résolut de la perdre et de l'obliger à se retirer de la Cour; il gagna

le premier valet de chambre du Roi, qui avoit leur confiance entière, et

l'obligea à rapporter de part et d'autre des choses entièrement opposées

à la vérité. Elle étoit jeune et sans expérience, et crut ce qu'on lui

dit; elle s'imagina qu'on l'alloit abandonner et se jeta dans les Filles

de Sainte-Marie. Le Roi fit tous ses efforts pour l'en tirer[101]; il

lui montra clairement son erreur et la fausseté de ce qu'elle avoit cru;

mais elle résista à tout et se fit religieuse quand le temps le lui put

permettre.

[99] François Ier de La Fayette, abbé de Dalon, évêque de Limoges

du 19 mars 1628 au 3 mars 1695, oncle de l'amie de Louis XIII et

du mari de l'auteur de ce livre.

[100] Marie-Catherine de La Rochefoucauld, veuve, en 1622, de

Henri de Bauffremont, marquis de Senecey. Elle mourut en 1677,

âgée de quatre-vingt-neuf ans.

[101] Madame de Motteville donne à croire qu'il n'en fit guères.

Le père Caussin, qu'elle cite, rapporte, dans ses _Mémoires_,

qu'à la nouvelle de la retraite de madame de La Fayette, le roi

pleura, mais fit cette réponse résignée: «Il est vrai qu'elle

m'est bien chère; mais si Dieu l'appelle en religion, je n'y

mettrai point d'empêchement.»

Le Roi conserva pour elle beaucoup d'amitié et lui donna sa confiance:

ainsi, quoique religieuse, elle étoit très-considérée, et elle le

méritoit. J'épousai son frère[102] quelques années avant sa profession;

et, comme j'allois souvent dans son cloître, j'y vis la jeune princesse

d'Angleterre[103], dont l'esprit et le mérite me charmèrent. Cette

connoissance me donna depuis l'honneur de sa familiarité; en sorte que,

quand elle fut mariée, j'eus toutes les entrées particulières chez elle,

et, quoique je fusse plus âgée de dix ans qu'elle, elle me témoigna

jusqu'à la mort beaucoup de bonté et eut beaucoup d'égards pour moi.

[102] Le 15 février 1655.

[103] Henriette-Anne. Voir p. 33, note 2.

Je n'avois aucune part à sa confidence sur de certaines affaires; mais,

quand elles étoient passées, et, presque rendues publiques, elle

prenoit plaisir à me les raconter[104].

[104] «Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât

d'une flatterie délicate ou d'une douce conversation qui souvent,

épanchant le cœur, en fait échapper le secret, n'étoit capable

de lui faire découvrir le sien; et la sûreté qu'on trouvoit en

cette princesse, que son esprit rendoit si propres aux grandes

affaires, lui faisoit confier les plus importantes.» (Bossuet,

_Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre_.)

L'année 1665[105], le comte de Guiche[106] fut exilé. Un jour qu'elle me

faisoit le récit de quelques circonstances assez extraordinaires de sa

passion pour elle: «Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que, si tout ce

qui m'est arrivé et les choses qui y ont relation étoit écrit, cela

composeroit une jolie histoire? Vous écrivez bien[107], ajouta-t-elle;

écrivez, je vous fournirai de bons Mémoires.»

[105] Le texte de 1720 porte, par erreur, 1664.

[106] Armand de Gramont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils

aîné d'Antoine III et arrière-petit-fils de la belle Corisande,

né en 1638, mort le 29 novembre 1673. Il avait épousé, le 23

janvier 1658, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune-Sully.

[107] Madame avait lu sans doute la _Princesse de Montpensier,

Paris, Cl. Barbin_, (_ou Th. Joly, ou de Sercy_), 1662, in-8º.

_Zayde_ ne parut qu'en 1671, et la _Princesse de Clèves_ qu'en

1678.

J'entrai avec plaisir dans cette pensée, et nous fîmes ce plan de notre

Histoire telle qu'on la trouvera ici.

Pendant quelque temps, lorsque je la trouvois seule, elle me contoit des

choses particulières que j'ignorois; mais cette fantaisie lui passa

bientôt, et ce que j'avois commencé demeura quatre ou cinq années sans

qu'elle s'en souvînt.

En 1669, le Roi alla à Chambord. Elle étoit à Saint-Cloud, où elle

faisoit ses couches de la duchesse de Savoie, aujourd'hui régnante[108].

J'étois auprès d'elle; il y avoit peu de monde: elle se souvint du

projet de cette Histoire et me dit qu'il falloit la reprendre. Elle me

conta la suite des choses qu'elle avoit commencé à me dire: je me remis

à les écrire; je lui montrois le matin ce que j'avois fait sur ce

qu'elle m'avoit dit le soir; elle en étoit très-contente. C'étoit un

ouvrage assez difficile que de tourner la vérité, en de certains

endroits, d'une manière qui la fît connoître, et qui ne fût pas

néanmoins offensante ni désagréable à la Princesse. Elle badinoit avec

moi sur les endroits qui me donnoient le plus de peine; et elle prit

tant de goût à ce que j'écrivois, que, pendant un voyage de deux jours

que je fis à Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être

de sa main, et que j'ai encore[109].

[108] Anne-Marie d'Orléans, quatrième enfant de Madame, née le 27

août 1669, épousa, le 9 avril 1684, Victor-Amédée, duc de Savoie,

puis roi de Sicile et de Sardaigne. Elle mourut à Turin le 26

août 1728. Si ces mots «_aujourd'hui régnante_» n'ont point été

ajoutés au texte, il faut faire descendre la rédaction de cette

préface jusques après 1684.

[109] Ces marques n'ont malheureusement pas été conservées à

l'impression. Nous en parlons dans la _Notice_.

Le Roi revint: elle quitta Saint-Cloud, et notre ouvrage fut abandonné.

L'année suivante, elle fut en Angleterre et, peu de jours après son

retour, cette princesse, étant à Saint-Cloud, perdit la vie d'une

manière qui fera toujours l'étonnement de ceux qui liront cette

Histoire. J'avois l'honneur d'être auprès d'elle lorsque cet accident

funeste arriva; je sentis tout ce que l'on peut sentir de plus

douloureux en voyant expirer la plus aimable princesse qui fût jamais,

et qui m'avoit honorée de ses bonnes grâces. Cette perte est de celles

dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue dans

tout le reste de la vie[110].

[110] Comparez ce qu'elle écrit à madame de Sévigné le 30 juin

1673: «Il y a aujourd'hui trois ans que je vis mourir Madame; je

relus hier plusieurs de ses lettres, je suis toute pleine

d'elle.»

La mort de cette princesse ne me laissa ni le dessein ni le goût de

continuer cette Histoire, et j'écrivis seulement les circonstances de sa

mort, dont je fus témoin.

PREMIÈRE PARTIE

La paix étoit faite entre la France et l'Espagne; le mariage du Roi

étoit achevé après beaucoup de difficultés; et le cardinal Mazarin, tout

glorieux d'avoir donné la paix à la France, sembloit n'avoir plus qu'à

jouir de cette grande fortune où son bonheur l'avoit élevé. Jamais

ministre n'avoit gouverné avec une puissance si absolue, et jamais

ministre ne s'étoit si bien servi de sa puissance pour l'établissement

de sa grandeur.

La Reine mère, pendant sa régence, lui avoit laissé toute l'autorité

royale, comme un fardeau trop pesant pour un naturel aussi paresseux

que le sien. Le Roi, à sa majorité, lui avoit trouvé cette autorité

entre les mains et n'avoit eu ni la force, ni peut-être même l'envie de

la lui ôter. On lui représentoit les troubles que la mauvaise conduite

de ce Cardinal avoit excités, comme un effet de la haine des princes

pour un ministre qui avoit voulu donner des bornes à leur ambition; on

lui faisoit considérer le ministre comme un homme qui seul avoit tenu le

timon de l'état pendant l'orage qui l'avoit agité, et dont la bonne

conduite en avoit peut-être empêché la perte.

Cette considération, jointe à une soumission sucée avec le lait, rendit

le Cardinal plus absolu sur l'esprit du Roi qu'il ne l'avoit été sur

celui de la Reine. L'étoile qui lui donnoit une autorité si entière

s'étendit même jusqu'à l'amour. Le Roi n'avoit pu porter son cœur hors

de la famille de cet heureux ministre: il l'avoit donné, dès sa plus

tendre jeunesse, à la troisième de ses nièces, mademoiselle de

Mancini[111]; et, s'il le retira quand il fut dans un âge plus avancé,

ce ne fut que pour le donner entièrement à une quatrième nièce qui

portoit le même nom de Mancini[112], à laquelle il se soumit si

absolument, que l'on peut dire qu'elle fut la maîtresse d'un prince que

nous avons vu depuis maître de sa maîtresse et de son amour.

[111] Olympe Mancini (1640-1708), qu'on vit en faveur auprès du

jeune roi, dans l'hiver de 1656. Loret parle, dans la _Muse

historique_ du 6 février 1657, de

Cette Olympe au divin esprit

Et dont, sur le cœur des monarques,

Le pouvoir peut graver ses marques.

Mais en ce moment ce pouvoir finissait. Elle épousa, le 20 février

de la même année, le prince Eugène de Carignan, qui prit le titre

de comte de Soissons.

[112] Marie Mancini, autre nièce du cardinal (1640-1715), inspira

à Louis XIV un sentiment très-vif. Elle épousa, en 1661, le

connétable Colonna. (Voir: _Apologie ou Les véritables

mémoires_, _Leyde_, 1678).

Cette même étoile du Cardinal produisoit seule un effet si

extraordinaire. Elle avoit étouffé dans la France tous les restes de

cabale et de dissension; la paix générale avoit fini toutes les guerres

étrangères; le Cardinal avoit satisfait en partie aux obligations qu'il

avoit à la Reine par le mariage du Roi, qu'elle avoit si ardemment

souhaité, et qu'il avoit fait, bien qu'il le crût contraire à ses

intérêts[113]. Ce mariage lui étoit même favorable, et l'esprit doux et

paisible de la Reine ne lui pouvoit laisser lieu de craindre qu'elle

entreprît de lui ôter le gouvernement de l'État; enfin on ne pouvoit

ajouter à son bonheur que la durée; mais ce fut ce qui lui manqua.

[113] Le 9 juin 1659.

La mort interrompit une félicité si parfaite; et, peu de temps après

que l'on fut de retour du voyage où la paix et le mariage s'étoient

achevés, il mourut au bois de Vincennes, avec une fermeté beaucoup plus

philosophe que chrétienne[114].

[114] Le 9 mars 1661. «Il mourut enfin, moins chrétien que

philosophe, avec une constance admirable.» (_Mémoires de Choisy_,

coll. Petitot, t. LXIII, p. 208.)

Il laissa par sa mort un amas infini de richesses. Il choisit le fils du

maréchal de La Meilleraye[115] pour l'héritier de son nom et de ses

trésors: il lui fit épouser Hortense[116], la plus belle de ses nièces,

et disposa en sa faveur de tous les établissemens qui dépendoient du

Roi, de la même manière qu'il disposoit de son propre bien.

[115] Armand-Charles de La Porte, marquis de La Meilleraye, né en

1632, mort en 1712.

[116] Sœur puinée de Marie. Le mariage eut lieu le 28 février

1661.

Le Roi en agréa néanmoins la disposition aussi bien que celle qu'il fit

en mourant de toutes les charges et de tous les bénéfices qui étoient

pour lors à donner. Enfin, après sa mort, son ombre étoit encore la

maîtresse de toutes choses, et il paroissoit que le Roi ne pensoit à se

conduire que par les sentimens qu'il lui avoit inspirés.

Cette mort donnoit de grandes espérances à ceux qui pouvoient prétendre

au ministère; ils croyoient avec apparence qu'un roi qui venoit de se

laisser gouverner entièrement, tant pour les choses qui regardoient son

État que pour celles qui regardoient sa personne, s'abandonneroit à la

conduite d'un ministre qui ne voudroit se mêler que des affaires

publiques et qui ne prendroit point connoissance de ses actions

particulières.

Il ne pouvoit tomber dans leur imagination qu'un homme pût être si

dissemblable de lui-même, et, qu'ayant toujours laissé l'autorité de Roi

entre les mains de son premier ministre, il voulût reprendre à la fois

et l'autorité du Roi et les fonctions de premier ministre.

Ainsi beaucoup de gens espéroient quelque part aux affaires; et beaucoup

de dames, par des raisons à peu près semblables, espéroient beaucoup de

part aux bonnes grâces du Roi. Elles avoient vu qu'il avoit

passionnément aimé mademoiselle Mancini et qu'elle avoit paru avoir sur

lui le plus absolu pouvoir qu'une maîtresse ait jamais eu sur le cœur

d'un amant; elles espéroient qu'ayant plus de charmes elles auroient

pour le moins autant de crédit; et il y en avoit déjà beaucoup qui

prenoient pour modèle de leur fortune celui de la duchesse de

Beaufort[117].

[117] Gabrielle d'Estrées, dame de Liancourt-Damerval, puis

marquise de Monceaux et duchesse de Beaufort, maîtresse de Henri

IV.

Mais, pour faire mieux comprendre l'état de la Cour après la mort du

cardinal Mazarin, et la suite des choses dont nous avons à parler, il

faut dépeindre en peu de mots les personnes de la maison royale, les

ministres qui pouvoient prétendre au gouvernement de l'État et les dames

qui pouvoient aspirer aux bonnes grâces du Roi[118].

[118] Le texte de 1720 porte, ici, en titre: «Portrait de la

Reine mère, Anne d'Autriche» et, plus loin, aux endroits que nous

indiquerons, des titres analogues qui sont évidemment une

interpolation de l'éditeur et qui présentent l'inconvénient

d'interrompre la suite du récit. C'est pourquoi nous ne les avons

pas conservés. Ces titres ont été mis avec si peu de discrétion

qu'il s'en trouve un pour madame de Thianges que l'auteur ne fait

que nommer. On n'a qu'à se reporter à la page 29 de notre édition

pour se convaincre que ces titres n'entraient pas dans les

intentions de madame de La Fayette, puisque la phrase qui

commence par ces mots «Il y avoit encore» et la suivante ne

souffrent pas qu'on les sépare, le mot _ceux_ qui est dans la

seconde se rapportant au mot _yeux_ qui est dans la première.

La Reine mère, par son rang, tenoit la première place dans la maison

royale, et, selon les apparences, elle devoit la tenir par son crédit;

mais le même naturel qui lui avoit rendu l'autorité royale un pesant

fardeau pendant qu'elle étoit tout entière entre ses mains, l'empêchoit

de songer à en reprendre une partie lorsqu'elle n'y étoit plus. Son

esprit avoit paru inquiet et porté aux affaires pendant la vie du Roi

son mari; mais dès qu'elle avoit été maîtresse et d'elle-même et du

royaume, elle n'avoit pensé qu'à mener une vie douce, à s'occuper à ses

exercices de dévotion, et avoit témoigné une assez grande indifférence

pour toutes choses. Elle étoit sensible néanmoins à l'amitié de ses

enfans; elle les avoit élevés auprès d'elle avec une tendresse qui lui

donnoit quelque jalousie des personnes avec lesquelles ils cherchoient

leur plaisir. Ainsi elle étoit contente, pourvu qu'ils eussent

l'attention de la voir, et elle étoit incapable de se donner la peine de

prendre sur eux une véritable autorité[119].

[119] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de madame

Thérèse d'Autriche.» Il faut lire «Marie-Thérèse.»

La jeune Reine[120] étoit une personne de vingt-deux ans, bien faite de

sa personne, et qu'on pouvoit appeler belle, quoiqu'elle ne fût pas

agréable. Le peu de séjour qu'elle avoit fait en France et les

impressions qu'on en avoit données avant qu'elle y arrivât étoient cause

qu'on ne la connoissoit quasi pas, ou que du moins on croyoit ne la pas

connoître, en la trouvant d'un esprit fort éloigné de ces desseins

ambitieux dont on avoit tant parlé. On la voyoit tout occupée d'une

violente passion pour le Roi, attachée dans tout le reste de ses actions

à la Reine sa belle-mère, sans distinction de personnes ni de

divertissemens, et sujette à beaucoup de chagrin, à cause de l'extrême

jalousie qu'elle avoit du Roi[121].

[120] Née en 1628.

[121] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de Philippe de

France, duc d'Orléans.»

Monsieur[122], frère unique du Roi, n'étoit pas moins attaché à la

Reine, sa mère. Ses inclinations étoient aussi conformes aux occupations

des femmes que celles du Roi en étoient éloignées. Il étoit beau, bien

fait, mais d'une beauté et d'une taille plus convenables à une princesse

qu'à un prince; aussi avoit-il plus songé à faire admirer sa beauté de

tout le monde, qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes,

quoiqu'il fût continuellement avec elles. Son amour-propre sembloit ne

le rendre capable que d'attachement pour lui-même[123].

[122] Philippe, duc d'Orléans, né en 1640.

[123] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de madame de

Thianges.»

Madame de Thianges[124], fille aînée du duc de Mortemart, avoit paru lui

plaire plus que les autres; mais leur commerce étoit plutôt une

confidence libertine qu'une véritable galanterie. L'esprit du prince

étoit naturellement doux, bienfaisant et civil, capable d'être prévenu,

et si susceptible d'impressions, que les personnes qui l'approchoient

pouvoient quasi répondre de s'en rendre maîtres, en le prenant par son

foible. La jalousie dominoit en lui; mais cette jalousie le faisoit plus

souffrir que personne, la douceur de son humeur le rendant incapable des

actions violentes que la grandeur de son rang auroit pu lui permettre.

[124] Gabrielle, fille de Gabriel, duc de Rochechouart-Mortemart,

et sœur aînée de madame de Montespan, mariée, en 1655, à

Claude-Léonor de Damas, marquis de Thianges.

Il est aisé de juger, par ce que nous venons de dire, qu'il n'avoit

nulle part aux affaires, puisque sa jeunesse, ses inclinations et la

domination absolue du Cardinal étoient autant d'obstacles qui l'en

éloignoient[125].

[125] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de Louis XIV

encore jeune».

Il semble qu'en voulant décrire la maison royale je devois commencer par

celui qui en est le chef; mais on ne sauroit le dépeindre que par ses

actions; et celles que nous avons vues jusqu'au temps dont nous venons

de parler étoient si éloignées de celles que nous avons vues depuis,

qu'elles ne pourroient guère servir à le faire connoître. On en pourra

juger par ce que nous avons à dire; on le trouvera sans doute un des

plus grands rois qui aient jamais été, un des plus honnêtes hommes de

son royaume, et l'on pourroit dire le plus parfait, s'il n'étoit point

si avare de l'esprit que le Ciel lui a donné, et qu'il voulût le

laisser paroître tout entier, sans le renfermer si fort dans la majesté

de son rang.

Voilà quelles étoient les personnes qui composoient la maison royale.

Pour le ministère, il étoit douteux entre M. Foucquet[126], surintendant

des finances, M. Le Tellier, secrétaire d'Etat[127], et M. Colbert[128].

Ce troisième avoit eu, dans les derniers temps, toute la confiance du

cardinal Mazarin; on savoit que le Roi n'agissoit encore que selon les

sentimens et les mémoires de ce ministre, mais l'on ne savoit pas

précisément quels étoient les sentimens et les mémoires qu'il avoit

donnés à Sa Majesté. On ne doutoit pas qu'il n'eût ruiné la Reine mère

dans l'esprit du Roi, aussi bien que beaucoup d'autres personnes; mais

on ignoroit celles qu'il y avoit établies[129].

[126] Nicolas Foucquet, surintendant des finances, né à Paris en

1615, mort détenu à Pignerol en 1680.

[127] Michel Le Tellier, secrétaire d'État, puis chancelier de

France, père de Louvois, né en 1603, mort en 1685.

[128] Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, ministre et

secrétaire d'État, né à Reims le 29 août 1619, mort le 6

septembre 1683.

[129] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de M. Foucquet.»

M. Foucquet, peu de temps avant la mort du Cardinal, avoit été quasi

perdu auprès de lui pour s'être brouillé avec M. Colbert. Ce

surintendant étoit un homme d'une étendue d'esprit et d'une ambition

sans bornes, civil, obligeant pour tous les gens de qualité, et qui se

servoit des finances pour les acquérir et pour les embarquer dans ses

intrigues, dont les desseins étoient infinis pour les affaires aussi

bien que pour la galanterie[130].

[130] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de M. Le

Tellier.»

M. Le Tellier paroissoit plus sage et plus modéré, attaché à ses seuls

intérêts et à des intérêts solides, sans être capable de s'éblouir du

faste et de l'éclat comme M. Foucquet[131].

[131] Dans le texte de 1720, en titre: «Portrait de M. Colbert.»

M. Colbert étoit peu connu par diverses raisons, et l'on savoit

seulement qu'il avoit gagné la confiance du Cardinal par son habileté et

son économie.

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 4 / 13 段