«Tout le bel air étoit sur le théâtre. M. le marquis de Villeroi avoit

un habit de bal, le comte de Guiche ceinturé comme son esprit, tout le

reste en bandits[51].»

[51] Lettre du 15 janvier 1672.--Elle écrivait trois mois

auparavant: «Le comte de Guiche est à la Cour tout seul de son

air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point

au reste des hommes (Lettre du 7 octobre 1671).»

Mademoiselle de Scudéry et le comte de Bussy-Rabutin, excellents juges,

nous apprennent qu'il poussait l'affectation en écrivant jusqu'à se

rendre incompréhensible: «Comme il est fort obscur dans ses lettres, je

n'ose assurer ce qu'il veut dire.--C'est proprement un entortillement

d'esprit que ses expressions, et surtout dans ses lettres; il n'est

presque pas possible d'entendre ce qu'il écrit.»

Il s'agit de lettres d'amitié. On peut croire que ses lettres d'amour

étaient plus inconcevables encore et que l'ithos et le pathos n'y

manquaient pas. Madame, jeune comme elle était, dut les trouver fort

belles, car la jeunesse est portée à admirer ce qu'elle ne comprend pas;

et il est croyable qu'elle put les lire sans rougir, tant elles étaient

hors de la nature. Si ces miraculeuses épîtres sont perdues[52], il

reste, pour nous en donner une idée, la lettre de Don Quichotte à

Dulcinée du Toboso. M. de Guiche travaillait sur ce modèle et ce qui

prouve qu'il y faisait effort, c'est qu'il écrivait fort bien dès qu'il

ne se surveillait plus. Nous avons de lui des _Mémoires concernant les

Provinces-Unies_ et une _Relation du passage du Rhin_, qu'on lit avec le

plaisir que donne un style vif, clair et facile. La relation, il la fit

au galop et n'eut point le temps de la gâter. Quant aux _Mémoires_, il

ne les écrivit pas pour ses contemporains. Un tel détachement porte

souvent bonheur aux écrivains, et c'est à cette disposition d'esprit

qu'on doit de bien aimables chefs-d'œuvre.

[52] Les deux lettres qu'on trouve pour la première fois dans

l'édition de 1754 de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (t. II,

pp. 120 et 148) sont apocryphes. Voir Appendice I, à la fin de ce

volume.

D'ailleurs, il s'oubliait parfois. «J'ai vu deux fois ce comte (de

Guiche) chez M. de La Rochefoucauld, dit madame de Sévigné; il me paroit

avoir bien de l'esprit, et il étoit moins surnaturel qu'à

l'ordinaire[53].» Elle dit ailleurs, en parlant de lui: «Nous avons fort

causé», ce qui, de la part d'une telle femme, est en quatre mots, un

assez joli compliment[54].

[53] Lettre du 15 janvier 1672.

[54] Lettre du 29 avril 1672.

Nous avons vu ce qu'était la galanterie de cour au XVIIe siècle et ce

que pouvait être en particulier celle de M. de Guiche. Lisez, ainsi

avertis, le roman (c'est le mot) qu'il eut avec Madame et que je ne

raconterai pas, parce que ces notes sont destinées à faciliter la

lecture du livre que je publie et non à la rendre inutile. Vous verrez,

dans ce livre, qu'au mois d'avril 1662 M. de Guiche quitta la Cour pour

aller se battre en Lorraine d'où il partit pour la Pologne. Ce voyage va

nous arrêter un moment, et, bien que je n'aie pas du tout l'intention

d'écrire la vie ni même une partie de la vie de M. de Guiche,

j'introduis cet épisode dans mes notes pour le plaisir de publier deux

lettres intéressantes. M. de Guiche donc partit pour la Pologne à la fin

de 1663. Il portait son épée de gentilhomme à ce peuple catholique dont

la Reine était cette Marie de Gonzague qui, française de naissance et de

sentiments, s'efforçait, malgré les Palatins, d'assurer la survivance de

la couronne de Pologne au duc d'Enghien, fils du grand Condé. Elle

faisait subir son impérieuse influence au roi son mari, Jean-Casimir,

qui l'aimait. C'était un cardinal et un jésuite relevé de ses vœux,

assez bon homme, raisonnable et prudent. Sous son règne, les Suédois

avaient occupé Varsovie, mais il les en avait chassés à la tête des

Palatins en 1660: l'union, si rare, de la noblesse et du roi avait sauvé

la Pologne; mais, dans l'automne de 1663, Jean-Casimir franchissait le

Dnieper, pour combattre les Moscovites et sa propre armée qui s'était

tournée contre lui avec Lubomirski.

Le comte de Guiche et son jeune frère le comte de Louvigny arrivèrent à

Varsovie au mois de novembre. Voici en quels termes Marie de Gonzague

instruisit de leur arrivée le maréchal de Gramont leur père:

«Ce 16 novembre [1663].

«MR le comte de Guiche est si résolu d'aller trouver le roy par delà le

Boristène, qu'il voudroit partir dès aujourd'huy, s'il n'estoit retenu

par la foule des banquets que tout le monde lui veut faire. Il vous

escrira le destail de seluy que M. Rey lui a fait il y a deux jours, où

le vin de Tocaie ne fut pas oublié. M. le comte de Louvigni s'en est

trouvé un peu incomodé. Je leurs doneray des gardes pour les premiers

affin qu'ils n'en boivent plus tant, se vin estant d'une forse

extraordinaire.

«Jusques astheure, ils ont gagné le cœur de tous les Polonois qui les

on veus. Seluy que j'avois envoyé quérir pour les conduire est arivé et

il se rancontre encore une ocasion très sure. Le palatin de Sandomirie,

ne pouvant, à cause de sa maladie, aler à l'armée, donne toutes ses

compagnies, qu'il avoit gardés pour lui servir d'escorte, à son nepveu

le duc de Aisniowicj qui i va, tellement qu'avec selles de

Niesabitouski, qui est le nom de selui qui est isy lieutenant de la

segonde compagnie d'hussards du roy, ils feront près de huit cens

chevaux, et avec tous les soins que je prans pour toutes les autres

comodités dont ils auront besoin, je suis asurée qu'ils oront des

difficultés et peines extrêmes et ils n'ariveront qu'à Noël. Je ne fais

point de doute que le roy Monseigneur ne les resoive de la manière

qu'ils méritent. Je ne croi pas qu'il se rancontre d'occasion avec le

Moscovitte qu'environ ce tans là, parse qu'il sera besoin de la gelée,

autrement les terres seroient trop humides dans se tans isy. Ils veulent

s'attacher avec M. Garneski, lequel je priray bien fort pourtant de ne

leur point permettre de s'hasarder. Tout se qu'il y a de gens de

condition, ils les ont visité et l'archevesque i a envoié; s'il estoit

en santé, il i seroit venu lui mesme. S'estoit l'évesque de Varmie[55]

en France qui se resouvient de toutes les sivilités qu'il a reseus de

vous à Paris. Mr le Nonse leur envoia demander audianse. Mr le comte de

Guiche me consulta dessus se qu'il devoit faire. Je luy conseillé de ne

la pas refuser, me fondant sur ce que Mr de Lumbres, aiant demandé en

France coume il se comporteroit avec lui et ne lui aiant point esté fait

de response là dessus à ce qu'il m'a dit, j'ai creu que s'estoit une

chosse qu'on traittoit de rien, et, si Mr de Lumbres m'avoit voulu

croire, il n'oroit point desisté de le visiter, me persuadant que vostre

roy qui est si habile et si diligent n'oroit point manqué de lui

comander de rompre tout comerse s'il avoit jeugé que sela fût de son

intérest. Dessus se fondement, j'ai creu que, s'il refusoit l'audianse

de se nonce, que les Polonois s'en scandaliseroient grandement. S'est

dont moi qui suis chargée de toutes leurs conduitte et je me fortifie de

plus en plus que j'orai trouvé les vrais sentimans du roy son maistre.

Ils partiront lundy. Je suis assuré qu'ils seront fort diligens de vous

escrire par toutes les ocasions. Pour moi, je n'en manquerai pas une,

quand j'en saurai des nouvelles, de vous les faire sçavoir. J'asure isy

madame la duchesse de Gramont leur mère que tant qu'ils seront en

Pologne, je tiendrai sa place auprès d'eux. Si la poste du Roy arive

devant que sette letre se ferme, je vous manderai toutes les nouvelles.

Je me trouve un peu mal depuis six jours.

«Mon cousin Monsieur le Maral duc de Gramond.»

[55] Ermeland, en latin Varmia, petit pays dans le palatinat de

Marienbourg, qui appartint à la Pologne de 1466 à 1772. L'évêque

avait le titre de _Prussiæ regiæ primas_.

Quatre mois plus tard, Marie de Gonzague mandait au maréchal la belle

conduite de ses fils. Voici la lettre qu'elle lui écrivit à ce sujet:

«Ce 14 mars [1644].

«La pene ou j'estois le dernier ordinaire de n'avoir point des nouvelles

de l'armée n'est pas diminuée pour en avoir resu puisque vous aprendrés

des lettres que je vous anvoie que le roy et toute l'armée s'alloient

joindre à selles de Lithuanie pour ensuitte prendre les résolutions que

l'on jugera à propos sur l'aproche de deux généraux moscovittes. Vous

croirés facilement l'inquiétude où je me trouve de l'événement d'une

bataille qu'aparament l'on voudra et qu'on sera aubligé d'hasarder et

qui me paroist absolument nésessaire pour finir sette guerre. Quand vous

saurés se que les contes de Guiche et de Louvigni ont fait à deux assaut

qui ont esté donné à une plase que j'aurois bien voulu qui n'eust point

esté assiégé, vous aurés grand sujet de remersier Dieu de se qu'il les a

conservés, l'aisné ayant esté suivi de son cadet dans tous les lieux les

plus périlleux, à la grande admiration des Polonois. Le roy Monseigneur

ne se peut lasser de m'en dire du bien. Il les fit appeller plusieurs

fois sans qu'ils voulussent rien escouter. Je ne vous puis dire combien

ils mettent en réputation la nation fransoise et sur tout leur roy,

auprès duquel on dit qu'il a esté nourri. Mes soins pour eux ogmentent

ancore mes penes, craignant que, si on vient à quelque combat, ils ne se

hasardent trop. Les Polonois ont acoustumé toujours de battre les

Moscovittes avec bien peu de perte, mes qui peut savoir se que Dieu a

résolu sette fois isi. Pour moi, je suis d'un naturel à prendre toujours

toutes chosses au pis et je souffre bien souvent en imagination se qui

n'arive jamés. Plusieurs croient que les Moscovittes n'hasarderont pas

une bataille, n'aiant dans tous leurs péis que se qu'ils ont ramassé de

troupes et qu'ils conduisent par forse, et qu'en présance des deux

armées, ils demanderont à tretter, et je veux croire que le roy

Monseigneur acseptera le parti le plus doux, s'ils se veulent mettre à

la raison, estant fort nécessaire pour lui de ne point aussi hasarder

ses troupes, sur tout ayans les Turc si proches de nos frontières. Je

prie Me la comtesse de Guiche de faire prier Dieu par toutes les bonnes

personnes qu'elle connoist. Ses afféres seront finis aparament devant

que vous receviés sette lettre; més, comme tout est présent à Dieu, les

prières qu'on fera lui sont desjà conus.

«Mon cousin Monsieur le Maral duc de Gramont.»

Ces deux lettres, qui n'étaient point connues et que je publie sur les

originaux écrits de la main de Marie de Gonzague et signés de son

monogramme[56], nous fournissent assez à propos un trait du caractère de

M. de Guiche. Je veux parler de cette bravoure furieuse qu'il avait

précédemment montrée en Flandre, qu'il devait montrer plus tard au

passage du Rhin et dont il étonna les Polonais. Ces grands coups reçus

et donnés entraient dans la pratique de la galanterie. Les romans et les

tragédies du temps nous font connaître que l'on n'était point un parfait

amant, que l'on n'était point un prince aimable sans «se baigner dans le

sang des ennemis» et «se couvrir de funérailles». Peu importait le sujet

de la querelle; les blessures étaient tout. M. de Guiche en avait une

magnifique à la main. Elle servit à Madame à le reconnaître, une nuit

qu'il était masqué[57].

[56] Elles nous ont été communiquées par M. Etienne Charavay.

[57] Cela nous ramène encore aux _Précieuses ridicules_ et à la

«furieuse plaie» de Mascarille. Je le répète, ce Mascarille est

un vrai marquis.

Sa conduite en Pologne ne laissa pas d'avancer ses affaires dans le

cœur de Madame. Elle en fut instruite à un souper du roi, non par la

lettre qu'on vient de lire, mais par des récits plus alarmants. Elle «en

fut si saisie, dit la comtesse de La Fayette, qu'elle fut heureuse que

l'attention que tout le monde avoit pour la relation empêchât de

remarquer le trouble où elle étoit[58]».

[58] Page 99 de cette édition.

La guerre des Polonais et des Moscovites ne se termina qu'en 1667; mais

le comte de Guiche était de retour en France dès l'été de 1664. Il y

resta dix mois pendant lesquels il vit Madame à la dérobée, comme le

raconte madame de La Fayette. Puis il fut «exilé pour la troisième fois

et s'en alla en Hollande finir les aventures du roman. La passion qu'il

a eue pour Madame lui avoit attiré de grands malheurs; mais la vanité,

dont il ne paroissoit que trop susceptible, lui en avoit sans doute ôté

toute l'amertume[59].»

[59] _Mémoires_ de madame de Motteville, coll. Petitot, t. XL, p.

232.

C'est madame de Motteville qui parle ainsi, en personne sensée. M. de

Guiche, si occupé qu'il fût de cette maîtresse qu'il ne devait plus

revoir, se donnait beaucoup de peine pour étonner les Hollandais. Il se

promenait à cet effet, à La Haye, en habit de carnaval. Le roman,

voyez-vous, était fini.

Il en recommença un autre à son retour en France. Dix-huit mois après la

mort de Madame, le comte de Guiche faisait de belles lettres et de beaux

discours à madame de Brissac. Madame de Sévigné nous apprend que c'était

«en tout bien et en tout honneur[60]». Madame de Brissac était toujours

chez elle, et M. de Guiche n'en sortait pas. Mais cela ne donnait pas

lieu à la médisance. C'est encore madame de Sévigné qui nous l'apprend:

«Ils sont tellement sophistiqués tous deux, qu'on ne croit rien de

grossier à leur amour et l'on croit qu'ils ont chacun leur raison

d'être honnêtes[61].»

[60] Lettre du 13 janvier 1672.

[61] Lettre du 27 avril 1672.

Le chansonnier croit au contraire que l'empêchement n'était que d'un

côté et que madame de Brissac finit par congédier un amant si

respectueux:

Le pauvre comte de Guiche

Trousse ses quilles et son sac;

Il faudra bien qu'il déniche

De chez la nymphe Brissac.

Il a gâté son affaire

Pour n'avoir jamais su faire

Ce que fait, ce que défend

L'archevêque de Rouen[62].

[62] L'archevêque de Rouen était Harlay de Chanvallon.

Ce fut le dernier roman de M. de Guiche. Il mourut à Creutznach, dans le

Palatinat du Rhin, le 29 novembre 1673, à l'âge de trente-six ans.

«Il voulait maîtriser toujours et décider souverainement de tout,

lorsqu'il convenoit uniquement d'écouter et d'être souple: ce qui lui

attira une envie générale, et enfin une sorte d'éloignement de la part

du Roi, qui lui tourna la tête et ensuite lui donna la mort, car il ne

put tenir à nombre de dégoûts réitérés[63].»

[63] _Mémoires_ du maréchal de Gramont, édit. Petitot, t. LVII,

p. 95.

Voilà quel homme c'était et comment il aimait. Il est des choses

secrètes et cachées par leur nature même. Je ne veux pas avoir l'air de

savoir ce qu'on ne sait jamais, mais en vérité, les apparences,

puisqu'il faut s'y tenir, sont favorables à Madame, et, en ce qui la

concerne, le meilleur à croire est aussi le plus croyable.

Madame de La Fayette, il est vrai, donne à sourire quand elle dit que

des entrevues périlleuses «se passoient à se moquer de Monsieur et à

d'autres plaisanteries semblables[64]». Mais cet enfantillage est bien

dans la nature de ce comte de Guiche si gâté par le respect humain et la

vanité. Quand cet Amadis quittait sa cuirasse, il jouait comme un

écolier et s'amusait de bon cœur aux espiègleries les plus enfantines.

Et que dit ce terrible libelle qui fut imprimé en Hollande et empêcha

Madame de dormir[65]? Il dit qu'au moment le plus critique de sa passion

pour Madame, M. de Guiche, revenu d'exil, s'amusait, de concert avec

elle, à mettre de l'encre dans les bénitiers pour que Monsieur se

barbouillât la main et le visage. Madame de La Fayette avait l'esprit

trop sérieux pour entrer dans ces gaietés, qui contrastent, il faut

l'avouer, avec le galant et le tendre, mais sont tout à fait innocentes.

[64] Page 65 de notre édition.

[65] _La Princesse_, voir la note de la page lviij.

Puis conviendrait-il qu'on fût plus sévère que Bossuet? Et ne me

permettra-t-on pas de prendre en cette occasion un peu de cette

magnanime indulgence que tout ce grand XVIIe siècle, marquises et

prélats, accordaient à d'élégantes faiblesses? N'est-on point tenté de

dire avec l'OEnone de Racine:

Mortelle, subissez le sort d'une mortelle.

Je n'ai point, comme M. Feuillet, que vous allez connaître[66], le cœur

à dire des duretés. Encore disait-il les siennes à Madame, dans

l'exercice de son ministère, quand elle était vivante et pouvait les

entendre. Dès que nous rentrerons dans le temps présent nous ne

relâcherons rien de la plus stricte morale; mais pourquoi froncer le

sourcil quand il s'agit des dames du temps jadis? Ce qui est fait est

fait.

[66] Voir p. 138 de ce volume.

Cette jeune princesse ne s'en fit pas moins un grand tort par ses

étourderies, et ce que le public apprit de ses aventures avec M. de

Guiche fut matière à calomnie. Ceci m'amène à compléter sur un point le

récit de madame de La Fayette. Elle dit que toute cette affaire de

Guiche fit un bruit fâcheux. Il y avait là-dessus une anecdote que

Madame ne lui fit point écrire, non qu'elle l'eût oubliée, mais plutôt

parce que le souvenir lui en était pénible et qu'elle voulait

l'étouffer. C'était celui d'un manuscrit intitulé: _Les Amours de Madame

et du comte de Guiche_, qui courait Paris et s'imprimait en Hollande.

Elle chargea M. de Cosnac, évêque de Valence, d'en avertir Monsieur,

pensant bien qu'il ne manquerait pas de gens pour le faire avec moins

d'adresse ou de charité. En effet, l'évêque de Valence fut devancé. Mais

Madame avait à cœur de faire disparaître l'édition. Cosnac la fit

racheter par l'intermédiaire de Charles Patin, fils du célèbre médecin

Guy Patin. Madame en était quitte pour la peur; du moins, elle croyait

l'être, mais quelques exemplaires du libelle furent conservés et le

texte reparut en 1754 sous le titre de _La Princesse ou les amours de

Madame_ dans _l'Histoire amoureuse_ de Bussy-Rabutin[67] qui n'en était

pas l'auteur mais à qui sa mauvaise réputation le fit attribuer.

[67] Tome II, p. 99.--On en connaît au moins trois manuscrits,

tous plus complets que l'imprimé de 1754. Un de ces manuscrits a

servi à M. Charles Livet pour sa publication de _La Princesse_

dans le troisième volume de l'_Histoire amoureuse des Gaules_,

édition Jannet. La bibliothèque nationale en possède deux; l'un

fait partie d'un recueil de pièces satiriques et a pour titre:

_Histoire de Madame et du comte de Guiche, de Madame la comtesse

de Soissons et de M. de Wardes_ (In-4º, f. fr. 15229). L'autre,

intitulé _Histoire des amours de Madame_, est précédée d'une

relation confuse et erronée des relations de Louis XIV avec

Madame qui ne peut être du même auteur que le reste (In-8º, f.

fr. 13777). Nous donnons en appendice deux fragments de ce

libelle.

Ce petit ouvrage, dont vous avez lu plus haut quelques lignes, est d'un

ton décent et fort poli. L'auteur connaissait assurément le comte de

Guiche qu'il représente comme un personnage affecté et comme un amant

nuageux. Il fait parler Montalais[68] avec un grand air de vérité et

donne à Madame une coquetterie naïve et facile, un goût d'aimer, une

douceur fine qui ne vont point à l'encontre de ce qu'on sait mais qui

vont bien au delà.

[68] Sur Montalais, voir p. 60.

Nous avons d'autres témoins (si tant est qu'il y ait des témoins en ces

sortes de choses). Madame de Motteville nous apprend que la Reine mère,

«qui condamnoit la conduite apparente de Madame, la croyoit en effet

pleine d'innocence.» Cette bonne dame de Motteville, sévère comme sa

maîtresse pour les «jeunes erreurs», ne voyait du moins dans le passé de

Madame «rien de criminel». Madame de La Fayette, aussi croyable et mieux

avertie, fait entendre suffisamment que les galanteries de Madame

restèrent dans l'innocence. Car, après les avoir racontées, elle

rapporte cette parole d'Henriette, mourante et se sentant mourir, au duc

d'Orléans son mari: «Je ne vous ai jamais manqué.»

Le marquis de Vardes était beaucoup plus dangereux que son ami le comte

de Guiche. Vardes, fils de cette belle comtesse de Moret qu'aima Henri

IV, n'était plus de la première jeunesse aux environs de 1663, ayant été

nommé mestre de camp en 1646, mais il était encore et pour longtemps

«l'homme de France le mieux fait et le plus aimable»: Cosnac le dit en

propres termes. Puis il avait l'esprit naturellement agréable. La

«merveille aux cheveux blonds», la mystique princesse de Conti l'écouta

presque, elle qui n'avait pas écouté le Roi. La belle et sage duchesse

de Roquelaure «lui accorda tout, mais seulement pour lui plaire», à ce

qu'assure Conrart. La comtesse de Soissons devint folle de lui et ne put

s'en lasser. Quand il se déclara à Madame, elle l'écouta avec trop

d'indulgence. Elle en fit elle-même l'aveu. Elle avait, dit la comtesse

de La Fayette, «une inclination plus naturelle pour lui que pour le

comte de Guiche». Je le crois, certes, bien! C'était un merveilleux

séducteur que ce Vardes et le grand sorcier des ruelles.

Pourtant elle ne lui permit pas de rompre avec la comtesse de Soissons

et bientôt elle rompit avec lui, indignée de ses trahisons. Il lui en

avait fait, et des plus noires. Cet homme était doué pour le mensonge

d'une aptitude vraiment merveilleuse. L'Euphorbe de Corneille est la

droiture même auprès de Vardes qui trahit son ami, ses maîtresses, son

Roi, Madame et soi-même. Car il finit par être sa propre dupe et se fit

chasser.

Pendant son exil de dix-neuf ans dans son petit gouvernement

d'Aigues-Mortes, il fit les délices de la noblesse de Provence. A

cinquante ans, il se fit aimer d'une jeune fille de vingt ans,

mademoiselle de Toiras, qu'il désespéra par son inconstance. Madame de

Sévigné l'admirait malgré elle. Quand Louvois, le sombre Louvois, passa

en Provence, Vardes l'ensorcela comme les autres et par lui obtint son

rappel. «Il arriva (à la Cour) avec une tête unique en son espèce et un

vieux justaucorps à brevet[69] comme on en portait en l'an 1663. Oui, il

y a de cela vingt ans (c'est madame de Sévigné qui parle); cette mode ne

se voyoit plus que dans les portraits de famille. Le roi lui-même ne put

garder son sérieux, et se prit à rire en le voyant. «Ah! Sire, s'écria

de Vardes, dont l'esprit étoit toujours de mode, quand on est assez

misérable pour être éloigné de vous, on n'est pas seulement malheureux,

on est ridicule.» Le roi fit appeler le Dauphin et le présenta à Vardes

comme un jeune courtisan. Vardes le reconnut et le salua. Le roi lui

dit en riant: «Vardes, voilà une sottise: vous savez bien qu'on ne salue

personne devant moi.» M. de Vardes du même ton: «Sire, je ne sais plus

rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à

trente sottises.--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste à

vingt-neuf.»... De Vardes, toujours de Vardes, c'est l'évangile du

jour[70].»

[69] L'habit de cour qu'on ne pouvait porter sans brevet.

[70] Lettre du 26 mai 1683.

Il reprit rang, donna le ton, fit la mode, et mourut à soixante-dix ans,

charmant. Ce n'est pas avec un homme comme Vardes qu'une femme peut sans

danger «avoir l'air de demander le cœur».

VI. DE LA VIE DE MADAME A PARTIR DU PRINTEMPS DE MIL SIX CENT SOIXANTE

CINQ, ÉPOQUE A LAQUELLE S'ARRÊTE LE RÉCIT DE MADAME DE LA FAYETTE.

Le récit de la comtesse de La Fayette s'arrête court (nous l'avons dit)

au printemps de 1665 sur la dernière entrevue du comte de Guiche et de

la Princesse. On pourrait le regretter pour la gloire de Madame dont la

pensée prenait dès lors plus de gravité, de sagesse et d'étendue; mais

le cahier abandonné était si bien destiné à recevoir des récits de

galanteries, qu'on conçoit qu'il ait été laissé précisément dans le

temps où la vie de Madame ne fournissait plus de sujets de ce genre. Il

était complet. Qu'après le départ du comte de Guiche, Monsieur, entré

brusquement dans le cabinet de Madame, l'ait trouvée «ayant un petit

portrait du duc de Luxembourg dans la main et une lettre de lui devant

elle», comme le dit le libelliste[71], c'est une aventure qui fit peu de

bruit dans une Cour où tout se savait. Pour retourner le proverbe, à

voir si peu de fumée, on ne peut croire qu'il y eut grand feu. Et, si

Madame dansa en 1668 des contredanses avec son jeune neveu de la main

gauche, le duc de Monmouth[72], âgé alors de dix-neuf ans, il nous est

impossible de voir en cela l'indice d'une intrigue. Monsieur, averti par

le chevalier de Lorraine, se plaignit bien haut. Mais on récusera le

juge et le témoin.

[71] Voir _la Princesse_, à la fin de ce volume.--Je cite ici

d'après le ms. de la biblioth. nat., f. fr. 13777.

[72] Voir p. 116.

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 2 / 13 段