[25] De trois quarts. Elle porte une guimpe empesée et monta

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

Quelques caractères, en exposant dans l'original, et dont l'abrévation

n'est pas évidente ou non courante, ont été mis en accolade dans cette

version électronique.

[Illustration: HENRIETTE ANNE D'ANGLETERRE

DUCHESSE D'ORLÉANS

NÉE A EXETER LE XVI JUIN MDCXLIV

MORTE A SAINT CLOUD LE XXX JUIN MDCLXX]

HISTOIRE

D'HENRIETTE

D'ANGLETERRE

PAR

MADAME DE LA FAYETTE

HISTOIRE

D'HENRIETTE

D'ANGLETERRE

PAR MADAME DE

LA FAYETTE

AVEC UNE INTRODUCTION

PAR

ANATOLE FRANCE

[Logo]

PARIS. CHARAVAY FRÈRES ÉDITEURS

4, rue de Furstenberg, 4

1882

INTRODUCTION

INTRODUCTION

I. COMMENT LE LIVRE INTITULÉ HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE FUT FAIT

ET QUELLE PART Y PRIT HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Marie Madeleine Pioche de La Vergne ayant épousé, en 1655, à l'âge de

vingt-deux ans, François Motier, comte de La Fayette, frère de la belle

et innocente amie de Louis XIII, allait souvent visiter au couvent des

Filles-Sainte-Marie de Chaillot sa belle-sœur qui, sous le nom de mère

Angélique, était supérieure de cette maison. Elle y vit Henriette-Marie

de France, veuve de Charles Ier, et sa fille Henriette d'Angleterre,

encore enfant, qui plus tard épousa le duc d'Orléans, frère de Louis

XIV. Les rencontres furent assez fréquentes, car la reine exilée

habitait le couvent de Chaillot pendant une grande partie de l'année, et

la comtesse se lia peu à peu avec la jeune princesse d'Angleterre.

«Cette connoissance, dit madame de La Fayette, me donna depuis l'honneur

de sa familiarité, en sorte que, quand elle fut mariée, j'eus toutes les

entrées particulières chez elle; et, quoique je fusse plus âgée de dix

ans qu'elle, elle me témoigna jusqu'à la mort beaucoup de bonté, et eut

beaucoup d'égards pour moi[1].» Il y avait entre elles une mutuelle

sympathie et Henriette, après son mariage, confiait à cette ancienne

amie tout ce qui ne touchait pas le _secret du roi_. En 1665, après

l'exil du comte de Guiche, qui laissait en partant un vif souvenir à la

princesse désœuvrée, celle-ci dit à madame de La Fayette: «Ne

trouvez-vous pas que, si tout ce qui m'est arrivé et les choses qui y

ont relation étoit écrit, cela composeroit une jolie histoire?» Et,

songeant sans doute à une nouvelle, qu'elle connaissait fort bien, car

elle y fit allusion un jour dans une conversation avec Vardes[2], je

veux dire la _Princesse de Montpensier_, elle ajouta: «Vous écrivez

bien: écrivez, je vous fournirai de bons mémoires.»

Or, d'aller lui dire: non,

Ce n'est pas comme on en use

Avec les divinités.

[1] Page 5 de notre édition.

[2] Page 100 de notre édition.

Madame de La Fayette écrivit; il y avait dans les mémoires fournis par

l'héroïne des endroits délicats: car cette charmante Henriette était,

avec beaucoup d'intelligence, de droiture et de bonté, une terrible

étourdie. Heureusement madame de La Fayette avait dans l'esprit autant

d'adresse que de sincérité; elle savait tout dire. L'idée de cette

histoire fut laissée par fantaisie comme elle avait été prise. Mais en

1669, Madame (son mariage avec le duc d'Orléans donnait ce titre à la

princesse d'Angleterre), ayant fait ses couches à Saint-Cloud et n'ayant

qu'une cour peu nombreuse, se rappela cette idée et dit qu'il fallait la

reprendre. Elle fut si contente de ce qu'écrivit madame de La Fayette,

qu'elle y ajouta quelques morceaux de sa main. La comtesse prit soin de

les marquer d'un signe qui s'est malheureusement perdu à l'impression.

Petitot[3] crut retrouver un de ces morceaux dans la quatrième partie;

on y lit:

«Il (le Roi) envoya prier Montalais de lui dire la vérité: _vous saurez

ce détail d'elle. Je vous dirai_ seulement que le maréchal (de

Gramont), qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite,

etc., etc.[4].»

[3] Notice sur madame de La Fayette, collect. Petitot, t. LXIV,

page 360.

[4] Page 115 de notre édition.

Petitot remarque d'abord que ce passage est écrit à la première personne

et que tout le reste du livre l'est à la troisième. Il fait observer

ensuite que la phrase: «_Vous saurez ce détail d'elle_», n'a de sens que

si c'est Madame elle-même qui renvoie la comtesse de La Fayette à

mademoiselle de Montalais pour s'informer plus amplement. Petitot a

raison; on ne conçoit pas la comtesse parlant au public, ou, pour mieux

dire, à la bonne compagnie pour laquelle elle écrivait, et disant: «Une

fille de Madame, Montalais, vous fera savoir ce détail.» Au contraire on

s'explique très bien que Madame ayant noté rapidement, en vue de son

histoire intime, un fait qu'elle ne savait et ne pouvait savoir que par

une de ses filles, ait ensuite indiqué qu'il serait bon, avant de

rédiger ce passage, d'interroger la fille elle-même.

En 1670, Madame fit le célèbre voyage d'Angleterre dont elle ne revint

que pour mourir. Quand survint cette mort désolante, madame de La

Fayette avait posé la plume sur le récit de la dernière entrevue de

Madame avec le comte de Guiche, en 1665. Elle ne la reprit que pour

écrire une relation de ces neuf heures d'inexprimables douleurs pendant

lesquelles Madame montra une douceur et un courage extraordinaires

constamment alliés à la plus parfaite simplicité. Dans cette relation

les paroles sont en harmonie avec les choses; il faut l'avoir lue pour

savoir tout ce que vaut la simplicité dans une âme ornée[5].

[5] Comparez, pour mieux sentir cela, la relation de la mort

d'Henriette par madame de La Fayette et la relation de la mort de

madame de Beaumont par Chateaubriand (dans les _Mémoires d'Outre

Tombe_).

II. NOTE POUR SUPPLÉER AU SILENCE DE MADAME DE LA FAYETTE SUR L'ENFANCE

D'HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Ayant dit que la princesse d'Angleterre, fille d'une reine exilée et

pauvre, fut élevée dans la simplicité d'une condition privée, madame de

La Fayette ajoute que «cette jeune princesse prit toutes les lumières,

toute la civilité et toute l'humanité des conditions ordinaires[6].»

Cette remarque pleine de sens et qui est le résultat d'observations

nombreuses et bien faites, laisse entrevoir toute la sagesse d'âme,

toute la solidité d'esprit de cette dame qui disait: «C'est assez que

d'être» et qui ne s'éblouit de rien. Mais il n'était ni dans le plan de

Madame, ni, par conséquent, dans celui de la comtesse de rappeler les

détails de cette simple enfance, de dire comment, à sainte Marie de

Chaillot, la mère d'Henriette Stuart faisait elle-même les comptes de sa

maigre dépense[7], et comment, après le départ du prince de Galles pour

l'Ecosse, la reine exilée fut abandonnée de tous ses gens, qu'elle ne

pouvait payer. «L'étoile était alors terrible contre les rois», dit

Madame de Motteville. Et elle rapporte que, la recevant dans une

mauvaise chambre des Carmélites, Henriette de France lui montra une

petite coupe d'or dans quoi elle buvait et lui jura «qu'elle n'avoit

d'or, de quelque manière que ce pût être, que celui-là[8].» La fille de

Henri IV vendit ses hardes pour subsister[9]; il y eut un moment où

elle manqua de bois et presque de pain pour son enfant. C'est le

cardinal de Retz qui en témoigne:

«Cinq ou six jours, dit-il, devant que le Roi sortît de Paris, j'allai

chez la reine d'Angleterre, que je trouvai dans la chambre de madame sa

fille, qui a été depuis madame d'Orléans. Elle me dit d'abord: «Vous

voyez, je viens tenir compagnie à Henriette. La pauvre enfant n'a pu se

lever aujourd'hui faute de feu.» Le vrai étoit qu'il y avoit six mois

que le Cardinal n'avoit pas fait payer à la Reine de sa pension[10]; que

les marchands ne vouloient plus fournir, et qu'il n'y avoit plus un

morceau de bois dans la maison[11].»

[6] Page 33 de notre édition.

[7] «Estant à Sainte-Marie de Chaliot où elle a pratiqué beaucoup

de vertus, nous l'avons veue prendre sens répugnance et sens

chagrin le soin de sa despence quy a esté en certains temps fort

petite; elle en fesoit les contes, et s'occupoit à cela dens un

esprit de pénitence et d'humilité». (_Mémoire ayant servi à

Bossuet pour l'Oraison funèbre de Henriette-Marie de France_,

_Londres_, 1880, in-4º, pp. 27-28). Ce mémoire, fort curieux, a

été publié pour la première fois par M. Gabriel Hanotaux.

[8] Le 14 juillet 1648. _Mémoires_ de madame de Motteville,

collect. Petitot, t. XXXVII, p. 414.

[9] Voir le mémoire publié par M. G. Hanotaux:

«Nous luy avons veu vendre touttes ses hardes l'une après l'autre,

ces meubles et le reste de ces piéreries, et engager jusques aux

moindres choses pour pouvoir subsister quelques jours de plus.

Elle nous fit l'honneur de nous dire un jour, estant dans les

grandes Carmélites, qu'elle n'avoit plus ny or ny argent à elle

qu'une petite tasse dens quoy elle buvoit.» P. 28.

[10] Elle était de dix mille écus par mois, mais ne suffisait pas

à soutenir la foule des pauvres royalistes.

[11] _Mémoires du cardinal de Retz_, publ. par A. Feillet, édit.

A. Regnier, t. II, p. 197.

Mais ce dénuement était passager et résultait du désarroi que la guerre

civile avait mis dans le service des maisons royales. La princesse

d'Angleterre, qui avait alors quatre ans et demi, ne devait pas

recevoir de ces privations une impression bien forte.

Elle avait vingt et un ans en 1665, quand il lui vint en tête de fournir

des mémoires à son amie. Elle était encore trop jeune et trop occupée de

sa jeunesse pour se plaire aux souvenirs de son enfance. Aussi

n'a-t-elle rien dicté qui se rapportât aux premières années de sa vie.

On dirait que cette jolie femme se croyait née le jour où elle fut aimée

pour la première fois. Ce fut quand le duc de Buckingham la vit à

Londres; elle avait seize ans et c'est de ce moment que son historien

commence à la peindre.

III. DE LA NATURE PHYSIQUE ET MORALE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE. SES

PORTRAITS.

Mademoiselle de Montpensier parle avec une malice assez agréable du

charme qui enveloppait la princesse d'Angleterre et cachait en elle

certaine disgrâce fort apparente d'ordinaire: «Elle avoit trouvé,» dit

Mademoiselle,[12] «le secret de se faire louer sur sa belle taille, quoi

qu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut qu'après l'avoir

épousée.» Voilà une bossue bien dissimulée, mais une bossue enfin; et la

bonne demoiselle n'est pas seule à le dire. La Fare, fort détaché, dit

que Madame «quoi qu'un peu bossue, avait non seulement dans l'esprit,

mais même dans sa personne, tous les agréments imaginables[13]».

[12] _Mémoires_ de mademoiselle de Montpensier, collect. Petitot,

t. XLIII, p. 157.

[13] _Mémoires de La Fare_, collect. Petitot, t. LXV, p. 176.

Elle avait en effet le dos rond. A ce signe, comme à l'éclat particulier

de son teint, à sa maigreur et à la toux qui la secouait constamment, on

pouvait reconnaître la maladie que l'autopsie révéla[14] et qui l'eût

emportée si une autre plus rapide ne fût survenue. Ces symptômes

frappèrent le vieux doyen de la faculté de médecine de Paris, Guy Patin,

qui écrivait à Falconnet, le 26 septembre 1644: «Madame la duchesse

d'Orléans est fluette, délicate et du nombre de ceux qu'Hippocrate dit

avoir du penchant à la phthisie. Les Anglois sont sujets à leur maladie

de consomption, qui en est une espèce, une phthisie sèche ou un

flétrissement du poumon»[15].

[14] «On trouva... le poumon adhérant aux côtes du côté gauche,

rempli d'une matière spumeuse, le côté droit meilleur, mais non

pas tout à fait bon.» (_Mémoire d'un chirurgien du roi

d'Angleterre qui a été présent à l'ouverture du corps de Madame._

Biblioth. nat., ms. franç. no 17052.)

[15] _Lettres de Guy Patin_, Paris, 1846, in-8º, t. II, p. 127.

Tout en elle, jusqu'à son perpétuel besoin d'agitation, trahissait la

poitrinaire. Elle avait une coquetterie intrépide et un goût de

galanterie que n'interrompaient ni les malaises, ni les grossesses, ni

les couches les plus pénibles; c'est que ce goût était tout de tête et

seulement pour l'imagination. On conçoit qu'avec son tapage et ses

bravoures elle agaçait la reine Marie-Thérèse, bonne femme et simple, ne

connaissant que l'étiquette. La reine se plaignait que, pendant qu'elle

était en couches, Madame était venue la voir «ajustée avec mille rubans

jaunes et coiffée comme si elle étoit allée au bal.» Elle ajoutait avec

quelque aigreur qu'«une coiffe baissée et un habit modeste» eussent

marqué plus de respect. Mais les hommes n'entraient pas dans les

rancunes de la Reine et leur témoignage atteste unanimement l'attrait de

cette malade charmante.

Il y a dans les premiers mémoires de Daniel de Cosnac, évêque de Valence

et grand aumônier de Monsieur, un portrait de Madame qui a son prix,

venant d'un ami respectable et d'un confident discret. Le voici:

«Madame avoit l'esprit solide et délicat, du bon sens, connoissant les

choses fines, l'âme grande et juste, éclairée sur tout ce qu'il faudroit

faire, mais quelquefois ne le faisant pas, ou par une paresse naturelle,

ou par une certaine hauteur d'âme qui se ressentoit de son origine et

qui lui faisoit envisager un devoir comme une bassesse. Elle mêloit dans

toute sa conversation une douceur qu'on ne trouvoit point dans toutes

les autres personnes royales. Ce n'est pas qu'elle eût moins de majesté;

mais elle en savoit user d'une manière plus facile et plus touchante; de

sorte qu'avec tant de qualités toutes divines, elle ne laissoit pas

d'être la plus humaine du monde. On eût dit qu'elle s'approprioit les

cœurs, au lieu de les laisser en commun, et c'est ce qui a aisément

donné sujet de croire qu'elle étoit bien aise de plaire à tout le monde

et d'engager toutes sortes de personnes[16].»

[16] _Mémoires_ de Cosnac, t. I, pp. 420-421.

C'est bien ainsi qu'elle nous apparaît: intelligente, délicate, douce et

fière, fidèle aux amis, faible et désarmée contre les flatteries et les

caresses, humaine. Ce dernier mot dit beaucoup, et contient, à mon sens,

la plus belle louange qu'on puisse donner à une princesse, c'est-à-dire

à une personne que les mœurs publiques et privées tiennent en dehors de

la sympathie et de l'humanité. L'évêque de Valence ajoute à ce portrait

moral un portrait physique galamment tracé et qui sent le fin

connaisseur. C'était le temps des Retz et des Chanvallon:

«Pour les traits de son visage, on n'en voit pas de si achevés; elle

avoit les yeux vifs sans être rudes, la bouche admirable, le nez

parfait, chose rare! car la nature, au contraire de l'art, fait bien

presque tous les yeux et mal presque tous les nez. Son teint étoit blanc

et uni au delà de toute expression, sa taille médiocre, mais fine; on

eut dit qu'aussi bien que son âme, son esprit animoit tout son corps.

Elle en avoit jusqu'aux pieds, et dansoit mieux que femme du monde.

«Pour ce _je ne sais quoi_ tant rebattu, donné si souvent en pur don à

tant de personnes indignes, ce _je ne sais quoi_ qui descendoit d'abord

jusqu'au fond des cœurs, les délicats convenoient que chez les autres

il étoit copie, qu'il n'étoit original qu'en Madame; enfin, quiconque

l'approchoit demeuroit d'accord qu'on ne voyoit rien de plus parfait

qu'elle[17].»

[17] Cosnac, _loc. cit._, pp. 420-422.

Voilà un gracieux portrait; nous avons aujourd'hui le goût plus fort et

nous voudrions plus d'accent. Les écrivains du XVIIe siècle mettaient

dans ces sortes d'ouvrages plus d'élégance que de précision. Quand ils

ont dit qu'on a le teint _beau_ et la gorge _belle_, ils croient avoir

tout dit. Madame de La Fayette nous avertit qu'on trouva à la princesse

Henriette, dès le sortir de l'enfance, «un agrément extraordinaire»,

mais elle ne nous dit pas si Henriette était brune ou blonde.

La bonne madame de Motteville, qui n'avait pas pour Henriette les yeux

de Buckingham, accorde du moins à la jeune princesse ce qu'on appelle la

beauté du diable:

«Elle avoit, dit-elle, le teint fort délicat et blanc; il étoit mêlé

d'un incarnat naturel comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux

étoient petits, mais doux et brillants. Son nez n'étoit pas laid; sa

bouche étoit vermeille et ses dents avoient toute la blancheur et la

finesse qu'on leur pouvoit souhaiter, mais son visage trop long et sa

maigreur sembloient menacer sa beauté d'une prompte fin[18].»

[18] _Mémoires_ de madame de Motteville, collect. Petitot, t.

XXXVIII, p. 317.

Cela est froid et fort éloigné de la vivacité de Cosnac. Mais ne nous

dira-t-on pas si Madame était brune ou blonde?

Elle était blonde avec des yeux bleus[19]; c'est un libelle qui nous

l'apprend, un libelle d'assez bon ton, dont nous parlerons dans un autre

paragraphe. Voici le portrait qu'on trouve dans ce petit écrit, intitulé

_La Princesse ou les amours de Madame_.

«Elle est d'une taille médiocre et dégagée; son teint, sans le secours

de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitable, les traits de son

visage ont une délicatesse et une régularité sans égale, sa bouche est

petite et relevée, ses lèvres vermeilles, ses dents bien rangées et de

la couleur des perles; la beauté de ses yeux ne se peut exprimer: ils

sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses cheveux sont d'un

blond cendré le plus beau du monde; sa gorge, ses bras et ses mains sont

d'une blancheur à surpasser toutes les autres[20].»

[19] Choisy dit, il est vrai, que les yeux de Madame étaient

noirs. Mais les yeux bleus, ceux surtout qui sont d'un bleu de

saphir, et ce sont les plus beaux, paraissent noirs quand la

pupile est dilatée. Voici d'ailleurs, si peu qu'il vaille, le

portrait tracé par l'abbé: «Jamais la France n'a vu une princesse

plus aimable qu'Henriette d'Angleterre, que Monsieur épousa: elle

avoit les yeux noirs, vifs et pleins du feu contagieux que les

hommes ne sauroient fixément observer sans en ressentir l'effet;

ses yeux paroissoient eux-mêmes atteints du désir de ceux qui les

regardoient. Jamais princesse ne fut si touchante, ni n'eut

autant qu'elle l'air de vouloir bien que l'on fût charmé du

plaisir de la voir. Toute sa personne étoit ornée de charmes;

l'on s'intéressoit à elle et on l'aimoit sans penser que l'on pût

faire autrement. Quand quelqu'un la regardoit, et qu'elle s'en

apercevoit, il n'étoit plus possible de ne pas croire que ce fût

à celui qui la voyoit qu'elle vouloit uniquement plaire. Elle

avoit tout l'esprit qu'il faut pour être charmante, et tout celui

qu'il faut pour les affaires importantes, si les conjonctures de

les faire valoir se fussent présentées, et qu'il eut été question

pour lors à la Cour d'autre chose que de plaire.»

(_Mémoires_ de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, pp. 385-386.)

[20] _La Princesse ou les amours de Madame_, dans l'_Hist.

amoureuse des Gaules_, 1754, t. II, p. 119.

Cela donne dans le joli et dans le fade; mais le libelliste était

journalier, comme Madame; il avait ses heures heureuses et c'est lui qui

nous donnera sur cette jeune femme le mot magique qui dit tout, le mot

qui sert de talisman pour évoquer la belle ombre:

«Elle a, dit cet inconnu, elle a un certain air languissant, et quand

elle parle à quelqu'un, comme elle est toute aimable, on diroit qu'elle

demande le cœur, quelque indifférente chose qu'elle puisse dire[21].»

[21] _La Princesse_, _loc. cit._, p. 108.

_On dirait qu'elle demande le cœur_, voilà le secret de Madame, le

secret de ce charme qui agit sur tous ceux qui la virent et qui n'est

pas encore rompu; j'en appelle à tous ceux qui ont essayé de réveiller

son souvenir.

Si cette aimable jeune femme n'a pas à se plaindre des portraits que

firent d'elle évêques, libellistes, abbés, seigneurs, duègnes et

vieilles demoiselles, elle est trahie au contraire par ceux qui

semblaient devoir être ses défenseurs naturels; je veux dire les

dessinateurs, les graveurs et les peintres.

Les portraits d'Henriette d'Angleterre sont assez nombreux (je parle des

portraits faits de son vivant); par malheur ils ne se ressemblent pas

entre eux. Cela tient sans doute à ce que les artistes ont mal vu et

peu compris leur modèle, mais cela tient aussi, et beaucoup, à ce que le

modèle n'avait pas des traits bien accentués et que sa physionomie était

changeante et diverse.

Les tissus très mous, comme on le voit aux joues qui tombent, se

pénétraient facilement et gonflaient les traits naturellement fins. De

là, cet aspect tour à tour grêle et empâté qu'on voit à ses portraits.

Je l'ai dit tout à l'heure: cette blonde était ce qu'on appelle

journalière. Son charme, tout d'expression, était insaisissable pour des

artistes qui, comme ceux de son temps, ne se permettaient ni le croquis

rapide, ni la touche légère, et qui ne se proposaient pas de saisir la

nature en un moment par un coup d'adresse et d'esprit.

Une gravure de Claude Mellan[22] nous montre Henriette encore très

jeune, au temps où, dédaignée par Louis XIV, elle paraissait sans éclat

à la Cour. Mellan nous représente, dans sa manière un peu lâche, une

jeune fille de seize ou dix-sept ans avec de beaux grands yeux, un nez

rond, de grosses lèvres, la mâchoire inférieure trop saillante, des

joues lourdes, un visage à la fois chétif et bouffi, un air intelligent

et bon. C'est bien ce qu'avec une grosse gaieté Louis XIV nommait «les

os des saints Innocents». Sur le cou, ceint d'un collier de perles, une

guimpe transparente est jetée. Ce collier de perles se retrouve sur tous

les autres portraits de la Princesse.

[22] Buste. «Madame Henriette-Anne, Princesse de la

Grande-Bretagne. CM del.»--Nous reproduisons ce portrait

ci-contre. Des épreuves postérieures portent «Henriette-Anne

d'Angleterre, duchesse d'Orléans, née à Exeter le 16 juin 1644,

morte à Saint-Cloud le 30 juin 1670. Cl. Mellan G. del. et sc.»

[Illustration: HENRIETTE D'ANGLETERRE D'APRÈS LE PORTRAIT GRAVÉ PAR

CLAUDE MELLAN.]

Une peinture de Van der Werff[23], reproduite par plusieurs graveurs,

notamment par J. Audran, rappellerait la gravure de Claude Mellan, si le

nez, beaucoup plus droit, la bouche mieux faite et la joue plus pleine

ne composaient pas un ensemble incomparablement plus agréable.

D'ailleurs même air de bonté intelligente. Le buste, pris dans un

_corps_ très raide, comme on en portait alors, est richement orné

d'orfévrerie avec perles et grosses pierreries. C'est à peu de chose

près le costume de presque tous les autres portraits. «Elle était

étincelante de pierreries», dit le libelliste.

[23] «Henriette d'Angleterre, dernière fille de Charles Ier, Roy

de la Grande-Bretagne, et de Henriette-Marie de France, née à

Excester, le 15 juin 1644, accompagna la Reine sa mère, lors

qu'elle se sauva par mer en France. A Paris, chez L. Boissuin.»

Non signé.

Le même:--«Van der Werff pinxit. J. Audran sculpsit.»

Plus récemment les graveurs Tavernier et Dieu ont donné chacun une

copie très-infidèle de ce portrait de Van der Werff. On le trouve

reproduit à l'eau forte, en tête de ce volume, par M. Boulard

fils.

Un portrait, signé: _Grignon sculps._[24], nous montre une figure

sensiblement différente; le nez est gros, mais les yeux relevés sur les

tempes et les lèvres retroussées aux deux coins s'accordent avec les

mèches folles et les boucles en coup de vent de la chevelure pour

composer une physionomie vive, rieuse, mutine et moqueuse. Et, bien que

la gravure soit dure et noire, Henriette y paraît gentille et plaisante.

Si l'on veut, ces portraits forment, malgré leurs dissemblances, une

famille, dont le caractère commun est l'air de jeunesse et de sympathie.

[24] De face. «Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans,

dernière fille de Charles Ier du nom, roy de la Grande-Bretagne,

et de Henriette-Marie de France, nasquit à Exceter le 15 juin

1644, accompagna la reine sa mère lors qu'elle se sauva par mer

en France, espousa Philippe de France, duc d'Orléans, frere

unique du Roy.»

Tout différent est l'aspect des autres figures que nous avons sous les

yeux. Le graveur anonyme de 1663[25], Joullain[26], Desroches[27] et F.

Schouten[28], sans bien s'accorder pour les détails, nous présentent

tous un visage régulier, plein, avec un air de maturité; ni expression,

ni caractère propre: ce n'est pas là cette princesse à qui l'on trouvait

«un agrément extraordinaire».

[25] De trois quarts. Elle porte une guimpe empesée et montante;

le costume est sévère. C'est ainsi que la reine accouchée aurait

voulu voir Madame à ses relevailles (v. p. xvj). Au fond, une

draperie dont un coin soulevé laisse voir à gauche une chasse en

forêt.

[26] De trois quarts. «Henriette d'Angleterre, duchesse

d'Orléans.»

[27] De face. «Henriette Stuard, Desroches sc.»

«Cette princesse à qui tout avoit concouru,

«Pour lui gagner les cœurs et se voir adorée

«Semble n'avoir paru

«Que pour estre pleurée.»

[28] De face. «Henriette-Anne d'Angleterre épouse de Philippe de

France duc d'Orléans. G. Schouten f.» Plusieurs épreuves non

signées. Ce portrait a été mis dans l'édition de 1720.

Le musée de Versailles possède trois portraits anciens d'Henriette

d'Angleterre. Le meilleur[29] a été reproduit dans l'ouvrage de Gavard

par une mauvaise gravure qui n'en donne pas la moindre idée. La

Princesse y est représentée avec de beaux yeux d'un bleu sombre, un nez

sans beaucoup de caractère mais qui peut à la rigueur mériter le

compliment que l'évêque de Valence fit à l'original, une bouche

retroussée aux coins avec une expression plus gaie que tendre et une

jolie gorge sous une guimpe transparente. Elle tient sur ses genoux un

petit chien qui porte galamment à l'oreille un pompon de soie rouge.

[29] No 2083 du catalogue.--Ecole française, XVIIe siècle.--H.

0,72-L. 0,62. On lit en haut du tableau: HENRIETTE-ANNE

DANGLETERRE DUCHESSE DORLÉANS.

Le même petit chien avec le même pompon à l'oreille figure sur un autre

portrait[30] conservé dans l'attique du palais et que le catalogue

donne pour être de l'école de Mignard. On n'y trouve ni charme, ni

expression, ni caractère d'aucune sorte. Le troisième portrait[31] fut

peint, en 1664, par Antoine Matthieu, dans le genre olympien. Henriette,

drapée comme une figure d'allégorie, y soutient le portrait du duc

d'Orléans, avec une ampleur de geste qui sied mieux à une déesse qu'à

une dame de la Cour. Aussi bien est-ce une déesse que l'artiste a voulu

peindre en cette figure qui montre un long et étroit pied nu dans des

sandales d'or et de pierreries, le pied de Diane. Le visage, mince et

distingué, ne ressemble ni à l'un ni à l'autre des précédents portraits.

[30] No 2502 du catalogue.--Ecole de Mignard.--H. 0, 76-L. 0, 63.

Elle est représentée assise, vêtue d'une robe bleue fleurdelisée.

On lit sur le tableau: HENR. D'ANGL. D. DORL{ANS}.

[31] No 3503 du catalogue. H. 1,75.-L. 1,39.

Il y a enfin, dans les appartements de Louis XIV, un ample tableau de

Jean Nocret qui représente la famille du grand roi dans des costumes de

ballet et avec des attributs allégoriques[32]. Les têtes n'y manquent

pas de caractère; elles ne semblent pas flattées; celle de Madame y est

chétive, blafarde, maladive, point jolie. C'est celle d'une personne qui

n'est pas, comme la belle-au-bois-dormant, belle sans y penser, mais qui

peut plaire à son réveil, avec, ce qui ne manque guères, un peu de

bonne volonté. Elle a un air de vérité, cette figure de Jean Nocret;

malheureusement elle ne ressemble à aucun des autres portraits

d'Henriette.

[32] No 2157 du catalogue. «Famille de Louis XIV par Jean

Nocret.» Madame y porte le costume et les attributs du Printemps.

En somme de toutes les images de cette Princesse, deux seulement nous

restent dans les yeux en y laissant quelque air de vie et de vérité:

d'abord, celle d'une très jeune fille, souffreteuse, avec de beaux yeux

et un air de bonté, celle enfin qu'on voit dans la gravure, d'ailleurs

médiocre, de Claude Mellan. Puis, grâce aux progrès de l'âge, l'image

d'une aimable personne, brillante et douce à la fois, agréable malgré

ses joues lourdes et son menton mal fait, charmante d'expression: c'est

Audran qui nous la fait voir le mieux ainsi. Ces deux gravures sont

reproduites, la première en regard de la page xxij; l'autre, de la main

de M. Boulard, dans une eau-forte qui sert de frontispice à ce volume.

IV. MADAME ET LE ROI.

La petite-fille de Henri IV avait dix-sept ans quand, mariée au frère de

Louis XIV, elle prit rang à la cour d'un prince qui n'était pas encore

ce «héros» dont parle Despréaux, ce

Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse

N'est pas le fruit tardif d'une lente vieillesse,

Et qui seul, sans ministre, à l'exemple des Dieux,

_Soutient_ tout par _lui_ même et voit tout par _ses_ yeux[33].

[33] Discours au roi, 1666.

C'était, en attendant, un fier garçon de bonne mine et de gros appétit,

fort ignorant, parlant mal mais peu, étranger aux affaires, occupé

principalement de danser dans les ballets. Il montrait pour les femmes

un goût qui, s'il ne s'adressait qu'à quelques-unes, les occupait

toutes. De là, une émulation mauvaise. Songez que cette Cour, oisive

jusqu'au malaise, se traînait dans des divertissements perpétuels. Les

hommes y perdaient tout caractère et leur platitude devint bientôt un

lieu commun de poésie satirique sur lequel La Fontaine, par exemple, est

intarissable. Une telle société était fort capable de gâter une très

jeune femme. Et pour celle-là, les femmes étaient plus dangereuses que

les hommes, parce qu'un instinct avertit la moins expérimentée de ce

qu'elle peut craindre de la part d'un beau diseur, tandis qu'elle se

livre sans défense à des femmes intéressées à ce que nulle n'ait sur

elles l'avantage d'une vie exemplaire. C'était un intérêt que la

surintendante de la maison de la Reine, la comtesse de Soissons, avait

autant et plus qu'une autre, et l'intimité de cette italienne fut très

mauvaise pour la jeune Stuart.

Le mari d'Henriette d'Angleterre, le second personnage du royaume par le

rang, n'était point lâche ni tout à fait méchant, mais c'était le plus

mauvais mari qui pût échoir à une femme de cœur. Il fut toute sa vie un

enfant vicieux, une fausse femme, quelque chose de faible, d'inquiétant

et de nuisible. Son incapacité pour les affaires auxquelles sa naissance

le destinait, son incroyable puérilité et son entière soumission à ses

favoris faisaient de lui une espèce d'infirme et lui donnaient un

maintien pitoyable dont son frère riait et voulait être le seul à rire.

Joli garçon d'ailleurs, son plaisir fut longtemps de s'habiller en

femme. Son rang seul l'empêcha d'aller, comme l'abbé de Choisy, à

l'église et à la comédie avec une jupe et une fausse gorge[34]. Du

moins, il se rattrapait au bal. Ce même abbé de Choisy raconte qu'une

nuit qu'on dansait en masque au Palais-Royal, Monsieur s'habilla comme

une dame et dansa le menuet avec le chevalier de Lorraine. Et l'abbé

ajoute du ton d'un connaisseur satisfait: «On ne sauroit dire à quel

point il poussa la coquetterie en mettant des mouches, en les changeant

de place...[35].»

[34] L'abbé se faisait appeler, comme on sait, madame de Sancy.

Sur la fausse dame de Sancy, voir la chanson:

Sancy, au faubourg Saint-Marceau,

Est habillé comme une fille.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le peuple de Saint-Médard

Admire comme une merveille

Ses robes d'or et de brocard,

Ses mouches, ses pendants d'oreille,

Son teint vif et ses yeux brillants.

Il aura bientôt des amants.

(Ms. de Choisy, t. III, fº 57.)

[35] _Mémoires_ de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, p. 127.

Voilà le mari qu'on donnait à une jeune femme spirituelle, bonne,

indocile, ambitieuse, sensible à la gloire, à l'amour, aux arts, à

toutes les belles et grandes choses et mettant dans toutes ses pensées

l'impatience d'une malade. Car Henriette d'Angleterre, conçue dans de

royales angoisses et portée, au bruit des armes, par une princesse en

péril, naquit fière et brisée. On verra dans la deuxième partie du livre

de madame de La Fayette quels sentiments Madame et le Roi eurent l'un

pour l'autre. On sait que précédemment Louis XIV l'avait dédaignée quand

il pouvait l'épouser. Leur inclination mutuelle éclata à Fontainebleau

dans le bel été de 1661. Alors «elle fut occupée, dit la comtesse, de la

joie d'avoir ramené le roi à elle»[36]. Madame de Motteville donne à

Henriette les mêmes sentiments avec une nuance un peu trop sombre de

rancune:

«Elle se souvenait que Louis XIV l'avoit autrefois méprisée, quand elle

auroit pu prétendre à l'épouser, et le plaisir que donne la vengeance

lui faisoit voir avec joie de contraires sentimens qui paroissoient

s'établir pour elle dans l'âme du roi[37].»

[36] Page 44 de notre édition.

[37] _Mémoires_, coll. Petitot, t. XXXIX, p. 117.

Sans être touché jusqu'aux larmes, comme Bossuet[38], des sentiments que

Louis XIV avait pour la femme de son frère, nous ne ferons pas un crime

au jeune Roi d'un peu de surprise à se trouver si près d'une jeune femme

dont le charme troublait tout le monde. Ce ne fut qu'un éclair et ils en

vinrent bientôt à s'aimer comme frère et sœur, et même un peu moins,

s'il est possible. Je place ici deux lettres du Roi à Madame qui font

honneur à la politesse de celui qui les a écrites. L'une, que je crois

la plus ancienne, n'est pas datée. Elle a été publiée pour la première

fois par mon ami M. Etienne Charavay, dans sa _Revue des documents

historiques_[39]. La voici:

«Ce vendredi.

«Les grottes et la fraischeur de St Clou ne me font point souhaitter dy

estre car nous avons des lieux ja asses beaux pour nous consoler de ni

estre pas, mais la compagnie qui sy treuue est si bonne qu'elle me donne

des tentations furieuses de mi treuuer, et si je ne croiois vous voir

demain je ne sait quel parti je prendrois et si je pourrois m'enpescher

de faire un voyage au pres de vous. Faittes que touttes les dames ne

moublie pas et vous souvenés de l'amitié que je vous ai promise; elle

est telle qu'elle doit estre pour vous plaire, si vous auez envie que

j'en aie beaucoup pour vous. Assures fort mon frère de mon amitié.»

La suscription porte entre deux cachets noirs aux armes de France: «A ma

seur.»

[38] _Oraison funèbre_ d'Henriette d'Angleterre.

[39] T. II, p. 2, avec le fac-simile en regard.

L'autre lettre, écrite de Dijon, au milieu de l'heureuse et rapide

campagne de 1668, n'est aussi qu'un petit compliment bien tourné.

«A Dijon, le 5 février 1668.

«Si je ne vous aimois tant, je ne vous escrirois pas car je nai rien a

vous dire apres les nouvelles que jai mandees a mon frere mais je suis

bien aise de vous confirmer ce que je vous ai dit qui est que j'ai

autant damitie pour vous que vous le pouvés souhaitter. Soiés persuadés

de ce que je vous confirme par cette lettre et faitte mes complimens

s'il vous plait a mmes de Monaco et de Tianges[40].»

[40] Sur madame de Monaco, voir page 40, la note.--Sur madame de

Thianges, voir page 16, note 4.

Cette lettre ou plutôt ce billet, dont l'original appartenait à feu M.

Chambry[41] qui avait bien voulu m'en donner copie, était resté inédit.

[41] Catalogue Chambry, par Etienne Charavay, 1881 no 381.

Madame, il faut le dire, fut la première à manquer à ce qu'elle devait à

son beau-frère. Dépitée de ce que le roi, venu à elle un peu tard, l'eût

quittée si vite pour s'occuper de La Vallière, elle se mêla beaucoup

plus qu'elle n'aurait dû de la lettre espagnole que Vardes et la

comtesse de Soissons écrivirent à la jeune reine pour l'instruire des

infidélités du Roi. Elle connut cette mauvaise action, l'approuva, ou du

moins n'y contredit pas. Ce fut non pas méchanceté, mais faiblesse de sa

part. M. de Cosnac disait bien qu'elle ne faisait pas toujours ce

qu'elle savait devoir faire.

Il vint un temps où l'attachement qu'elle avait pour Louis XIV reçut de

nouvelles atteintes. Ce fut quand elle se brouilla tout à fait avec

Monsieur. Elle vit alors qu'elle ne pouvait pas compter sur le Roi. Elle

écrivait, le 14 avril 1670, à l'ancienne gouvernante de ses enfants,

madame de Saint-Chaumont, une lettre confidentielle qui nous montre

qu'il est très délicat, même pour un souverain, d'être pris pour arbitre

dans des querelles de ménage. Madame n'y cache pas son mécontentement.

«Quoi que le roi, dit-elle, de lui à moi, soit très bien disposé, je le

trouve, en mille endroits, insupportable, faisant des fautes et des

imprudences incroyables, sans en avoir l'intention.»

Elle expose ensuite les façons embarrassées et incohérentes du Roi à son

égard, et elle ajoute: «Avouez qu'un esprit un peu droit est bien étonné

d'une pareille conduite.»

La lettre se termine par un trait fort dur mais tracé de main de maître

et digne d'un bon peintre de mœurs:

«Le Roi n'est point de ces gens à rendre heureux ceux qu'il veut le

mieux traiter. Ses maîtresses, à ce que nous voyons, ont plus de trois

dégoûts la semaine. Voyez à quoi ses amis se doivent attendre[42].»

[42] _Mémoires_ de Cosnac, t. I, p. 415.

Elle confiait ces plaintes à madame de Saint-Chaumont le 14 avril 1670.

Dans les deux mois qui lui restaient encore à vivre, elle rendit, par le

voyage de Douvres, un éclatant service à la France et au roi. On peut

croire qu'il lui marqua son contentement avec assez de force, bien que

nous sachions qu'il n'alla pas au-devant d'elle pour ne pas déplaire à

Monsieur. Il vint la voir à son lit de mort. Là, elle lui dit «qu'il

perdait la plus véritable servante qu'il aurait jamais[43]». Cette

parole est haute et fière, à la bien comprendre. Ce n'est pas à Louis

qu'elle s'adresse, mais au Roi, c'est-à-dire à l'État. C'est la parole

d'une petite-fille de Henri IV, mêlée aux affaires de deux royaumes,

servant la France avec zèle et qui se voit mourir au milieu de grandes

entreprises.

[43] Voir p. 139 de notre édition.

V. MADAME, LE COMTE DE GUICHE ET LE MARQUIS DE VARDES.

La langue du XVIIe siècle, exprimant des mœurs fort différentes des

nôtres, est devenue plus difficile à comprendre qu'on ne pense. Ce n'est

point tout à fait une langue morte, et, comme nous en avons gardé

presque tous les mots, il arrive que nous les prenons tout naturellement

dans leur acception moderne, lors même que c'est un vieux texte qui nous

les donne. Nous faisons ainsi un grand nombre de contre-sens dont nous

ne nous doutons pas. C'est à ce point que je ne crois pas qu'on puisse

lire couramment vingt-cinq vers de Racine en étant bien certain de les

comprendre tout à fait comme les contemporains du poëte. Il y faut un

peu d'exégèse; c'est à quoi les nouvelles éditions critiques avec notes

et lexiques ont amplement pourvu. Mais on les consulte peu, et un

Français ayant passé par le collège croira difficilement qu'il a besoin

d'un dictionnaire pour comprendre Racine ou Molière, ce qui est pourtant

la vérité. On fera encore moins de façons pour lire les _Mémoires_ de

mademoiselle de Montpensier ou ceux de madame de La Fayette, dont le

style plus familier semble plus facile et, en réalité, demande beaucoup

plus d'étude. Est-on sûr seulement de bien entendre les termes que ces

écrivains emploient le plus ordinairement, ceux, par exemple, de

_maîtresse_, d'_amant_, de _galanterie_?

Je crois que ces réflexions sont très-bien à leur place ici, parce que

l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ est un des livres qui perdent le

plus à être lus à la moderne, si j'ose dire, et sans une attention

suffisante aux changements que les mots ont éprouvés dans leur sens

depuis le siècle de Louis XIV.

Tout spécialement, les sentiments de M. de Guiche pour Madame ne peuvent

être bien sentis que si l'on fait effort pour rendre à certains termes

l'honnêteté qu'ils ont perdue en deux siècles, dans les aventures de la

société française. Ainsi, ce que madame de La Fayette nomme _galanterie_

était alors, en langage de cour, «une manière polie, enjouée et agréable

de faire ou de dire les choses[44]». C'était plus encore, c'était un art

que cultivaient ceux qui en avaient le loisir et le talent; les

_galants_, comme tous les artistes, mettaient dans la satisfaction de

l'amour-propre leur plus haute récompense, et, faisant œuvre d'esprit,

ne gâtaient leur ouvrage par rien de grossier. Je ne dis point qu'en

fait il en était toujours ni même souvent ainsi. Ce serait méconnaître

la nature dont les pièges sont vieux comme le monde et sans cesse

tendus. Je parle de la galanterie telle que la concevaient les «honnêtes

gens» et telle qu'on devait la pratiquer pour mériter l'estime des

connaisseurs. Aujourd'hui c'est quelque chose de moins et quelque chose

de plus.

[44] _Dictionnaire_ de Furetière, au mot _galanterie_.

Vaugelas, qui avait vécu à la cour de Gaston d'Orléans et fréquenté

l'hôtel de Rambouillet, plaça dans son livre «utile à ceux qui veulent

bien lire» une remarque sur les mots _galant_ et _galamment_ qui est

tout un chapitre de l'histoire des mœurs monarchiques.

Parlant de cette sorte de galants qui donnaient le ton à la Cour, il se

demande ce qui les fait tels et à quoi l'on peut les reconnaître. «J'ai

vu autrefois, dit-il, agiter cette question parmi des gens de la Cour et

des plus galants de l'un et de l'autre sexe, qui avoient bien de la

peine à le définir. Les uns soutenoient que _c'est je ne sais quoi_, qui

diffère peu de la _bonne grâce_; les autres que ce n'étoit pas assez du

_je ne sais quoi_, ni de la _bonne grâce_, qui sont des choses purement

naturelles, mais qu'il falloit que l'un et l'autre fût accompagné d'un

certain air, qu'on prend à la Cour et qui ne s'acquiert qu'à force de

hanter les grands et les dames. D'autres disoient que ces choses

extérieures ne suffisoient pas, et que ce mot de _galant_ avoit bien une

plus grande étendue, dans laquelle il embrassoit plusieurs qualités

ensemble; qu'en un mot, c'étoit _un composé où il entroit du je ne sais

quoi, ou de la bonne grâce, de l'air de la Cour_, de l'esprit, du

_jugement, de la civilité_, de la courtoisie _et de la gaieté, le tout

sans contrainte, sans affectation et sans vice_. Avec cela, il y a de

quoi faire un honnête homme à la mode de la Cour. Ce sentiment fut suivi

comme le plus approchant de la vérité, mais on ne laissoit pas de dire

que cette définition étoit encore imparfaite et qu'il y avoit quelque

chose de plus dans la signification de ce mot, qu'on ne pouvoit

exprimer; car pour ce qui est, par exemple, de _s'habiller galamment, de

danser galamment_; faire toutes ces autres choses qui consistent plus

aux dons du corps qu'en ceux de l'esprit, il est aisé d'en donner une

définition; mais quand on passe du corps à l'esprit et que, dans la

conversation des grands et des dames et dans la manière de traiter et de

vivre à la Cour, on s'y est acquis le nom de _galant_, il n'est pas si

aisé à définir; car cela présuppose beaucoup d'excellentes qualités

qu'on auroit bien de la peine à nommer toutes, et dont une seule venant

à manquer suffiroit à faire qu'il ne seroit plus _galant_[45].»

[45] _Remarques sur la langue françoise, utiles à ceux qui

veulent bien lire et bien écrire._ 1647, in-4º.

Le bon Vaugelas s'attarde; pour faire vite, disons avec Saint-Evremond

que l'air galant «est ce qui achève les honnêtes gens et les rend

aimables[46].»

[46] Dans le _Trévoux_, au mot _galant_. Voir aussi La Bruyère:

«Une femme galante veut qu'on l'aime, etc., etc.»

Madame était née «avec des dispositions galantes», dit la comtesse de La

Fayette; Madame était «naturellement galante», dit l'abbé de Choisy.

Cela veut dire que Madame était polie, enjouée, agréable et qu'elle

aimait à se montrer telle, en toute rencontre, à ses risques et périls,

bien entendu. Les galants et les galantes avaient leurs modèles, leurs

parangons, dans les princes et les princesses des tragédies et des

romans; c'était leur affaire d'accorder des sentiments délicats et quasi

héroïques avec les brutalités de la vie et les fragilités de la nature.

Madame aurait aimé à entretenir avec le Roi un commerce de ce genre,

mais il lui échappa vite, par l'effet de sa complexion amoureuse et

faute de s'en tenir aux plaisirs de l'esprit. Elle trouva, par contre,

en M. de Guiche un homme entêté de galanterie. M. de Guiche, fils du

maréchal de Gramont, était un compagnon de jeunesse de Monsieur qu'il

traitait avec un sans-façon dont on peut juger par ce que la grande

Mademoiselle rapporte d'un bal donné à Lyon, en 1658, par le maréchal de

Villeroi.

«Le comte de Guiche, dit-elle, y étoit, lequel, faisant semblant de ne

pas nous connoître, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna

des coups de pied au cul. Cette familiarité me parut assez grande; je

n'en dis mot, parce que je savois bien que cela n'eût pas plu à

Monsieur, qui trouvoit tout bon du comte de Guiche[47].»

[47] _Mémoires_ de mademoiselle de Montpensier, coll. Petitot, t.

III, p. 389.

M. de Guiche qui, avec une jolie figure et un esprit cultivé, donnait

dans tous les travers à la mode, se faisait devant les dames la mine

d'un vrai berger et d'un parfait héros de roman. C'est par là qu'il plut

à la jeune princesse qui ne semble pas avoir été attirée vers lui par

des influences plus secrètes et plus irrésistibles. Depuis le moment où,

répétant dans un ballet avec Madame, il s'écria, à peu près comme

Mascarille, «au voleur! au voleur[48]!» jusqu'au jour où, déguisé en

laquais, il fit ses adieux à sa maîtresse et tomba évanoui dans la cour

du Louvre, le comte de Guiche se conduisit en parfait amant, plein à la

fois d'audace et de respect, imaginant les rencontres les plus

singulières, prenant les travestissements les plus étranges, portant sur

son cœur le portrait de sa dame, sur lequel, à la guerre, venaient

s'aplatir les balles, bravant les disgrâces, parlant peut-être un peu

trop, défaut auquel les chevaliers errants eux-mêmes sont sujets, se

jetant dans tous les périls, jaloux jusqu'à perdre la raison et surtout,

ce qui était le grand point, écrivant des lettres. Il en faisait des

volumes et nous devinerons tout à l'heure de quel style elles étaient.

Madame les lisait sans trop s'en cacher et trouvait de temps en temps de

bonnes raisons pour ne pas jeter dans les dernières extrémités du

désespoir un chevalier si terrible et si soumis. Est-ce là tout? Je le

crois.

[48] Remarquons en passant que Molière fait parler Mascarille et

Jodelet, non comme des valets qui singent leurs maîtres, mais

comme des marquis véritables. Ce qu'ils disent est ridicule, mais

n'est nullement de mauvais ton. Il n'est pas extraordinaire qu'en

les écoutant Cathos et Madelon crussent entendre des personnes de

qualité. Mademoiselle de Scudéry ou quelque autre «illustre» de

l'hôtel de Rambouillet s'y fût trompée comme elles.

M. de Guiche, sachons-le bien, professait un grand dégoût pour les

réalités de l'amour; cela ne prouverait rien, car ce dégoût-là est de

ceux qu'on surmonte à l'occasion. Mais on disait que M. de Guiche avait

de bonnes raisons pour s'y tenir. C'étaient des dames de la Cour qui

parlaient ainsi, mesdames de Motteville et de Sévigné. Et que ne

disaient pas les libellistes et les chansonniers![49]. «Guiche,

disaient-ils, ne fait que patrouiller.» _Patrouiller_, vous entendez

bien, faire quelques reconnaissances dans le pays du Tendre, mais sans

pousser loin ni forcer de places[50].

[49] «Il avoit épousé la fille du duc de Sully, petite-fille, par

sa mère, du chancelier de France [Séguier], bien faite, sage et

riche; mais jusqu'alors (1665), elle avoit été mariée sans

l'être.» (_Mémoires_ de madame de Motteville, collect. Petitot,

t. XL, p. 227.) Si l'on était sous Louis XV, cela ne voudrait

rien dire, puisqu'il s'agit d'une femme, non d'une maîtresse.

Mais nous sommes en 1665, et le mot est significatif. D'ailleurs

madame de Sévigné est plus nette encore, à propos d'une

maîtresse. (Voir plus bas, p. XLIV.)

[50] Un sottisier lui fait dire aux dames:

..... je n'ai point d'armes

Pour vous servir, comme le grand Saucourt.

Je ne commente point, voyez aussi la chanson citée plus loin page

V.

On en contait bien d'autres. Si ce sont là des choses qu'on dit sans

savoir, on ne les dit pourtant pas de tout le monde. On n'avait pas dit

cela de Henri IV, enfin! Et il fallait que M. de Guiche eût la figure

d'un amoureux transi.

C'était le bel air d'ailleurs, quand on savait le relever par la bonne

mine et les grandes façons. Alors l'amour-propre y trouvait son compte

et c'est cette passion que M. de Guiche était porté à satisfaire de

préférence à toute autre. Il vécut d'amour-propre, il mourut

d'amour-propre. La vanité le jetait dans toutes les affectations à la

mode. A une époque peu éloignée de celle où il aimait Madame, la

marquise de Sévigné nous le dessine d'un trait dans un petit tableau

joliment crayonné sur nature pendant une représentation de _Bajazet_:

Histoire d'Henriette d'Angleterre · 第 1 / 13 段