Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une

semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et

vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans

l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge

de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix

ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de

Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui

voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider

à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par

mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme.

Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire

disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle:

feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse

de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement

trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette

campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci,

on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle

n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son

trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.

Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son

prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait

rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes:

l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux;

celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps

produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et

autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur

le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui

travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.

Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé.

Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un

puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres

y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée

pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était

mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait

jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en

marmonnant des paroles.

Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine

blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les

parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la

tête, s’ils montaient vers le goulot.

La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le

couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient

d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle

disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où

il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son

jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les

fièvres.

Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa

besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en

hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne

pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son

corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais

il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.

Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa

maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel

pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il

s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et

quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées.

Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils

fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune

d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la

fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait,

assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires

dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait,

immobile.

Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva

le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa

lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du

nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau.

Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge,

clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop

servi. Elle marmonna:

--Assieds-toi, souffle ta lanterne.

Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait,

appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les

paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:

--Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne

maîtresse...

Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous

sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:

--Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle

n’a pas de mal.

--Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il

me semble qu’elle n’a plus de vie.

--Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu

ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer

sous le soleil.

Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune

regardait brûler les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent

ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut

s’éveiller:

--J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon

fuseau. Les deux Dames le gardent.

Jacquier s’écria:

--Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.

Elle repartit:

--Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est

plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu...

Il faut se taire.

Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.

--Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.

Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand

il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il

regarda la mère Pouraud.

--Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage.

Tu peux partir comme ça, sans lumière.

Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit

qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.

XX

Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison.

Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le

désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa

peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle.

Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à

cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère

défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait

l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs.

Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il

lui semblait que Dieu avait reçu ce don silencieux.

La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le

seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir,

où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le

son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent

tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère

allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère

s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du

cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau

sur sa poitrine, comme le soleil se levait:

--Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner

la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne

faut pas qu’il soit perdu.

Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas.

Depuis deux mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces

faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur

profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la

tombe de famille.

Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour

cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils

eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le

portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.

--Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu

passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à

genoux et prie pour moi, mon petit.

Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait

debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.

A mi-voix, elle demanda:

--Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez

souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et

elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le

bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et

Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une

goutte de son sang n’est perdue.»

Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme

blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande

âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix

le tremblement des larmes qui éclairent:

--Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre

volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main.

Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine

Lautier a aimée et qui...

Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles

étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:

--Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.

Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en

ses yeux aucune larme:

--Comme nous pardonnons.

Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se

mit à sourire et elle s’écria:

--C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.

XXI

Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même

faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la

messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir

le chemin qui maintenant lui paraissait si long.

Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu

près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour,

d’une foule qui débordait le parvis. Après le _Libera_ chanté au

cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur

leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes

enveloppées de cape noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau

bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient

désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes

et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent

du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur

le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs

vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne

les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient

encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur

berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand

trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus

guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait

la sombre flamme inextinguible.

Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de

regagner les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le

prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la

connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne

savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:

--C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu

as donné tes couleurs au petit.

Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des

Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de

Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait

couru. Simon la vit blêmir:

--Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je

le pourrai.

Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit

enfin:

--Je me suis levée trop tôt ce matin.

La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs.

Claire se ressaisit et prit l’enfant par la main.

--Petit, tu prendrais froid ici.

Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une

branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant:

--Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu

vas partir, Simon.

Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux

Ages.

Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois,

porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle

murmura:

--Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement

cette côte.

L’ombre tournait dans les bois mystérieux.

XXII

Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit

le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait

à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait

beaucoup de sagesse.

Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne,

Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et

d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire

d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards.

Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle

avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs

pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent,

elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait

attendaient l’éveil.

Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par

Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter

à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses

archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à

main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon,

lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la

condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.

M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de

bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait

hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes

en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures

du soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école.

Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à

parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades

étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna

au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un

peu sur lui.

--Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la

côte.

Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à

l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât

pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse

volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au

temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de

naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune

paraissait.

La voiture entra dans la cour, et Jeannette présenta à Claire une

lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle

eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs

sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette

enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier

arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle

emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle

murmura:

--Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.

Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en

écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:

--C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et

te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne

m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.

Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si

elle était déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où

s’ébouriffaient ses cheveux blonds.

--Il faudra que tu viennes avec nous.

--Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je

ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces

livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me

les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme

celui-là, là-bas.

Il noua ses bras au cou de sa tante:

--Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.

Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en

dedans.

Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la

boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui

qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que

les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les

livres et les cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le

portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans

larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à

travers des espaces sacrés.

XXIII

Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit

son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la

pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa

sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et

il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des

jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer.

Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait

rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de

l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier

monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent

pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût

s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda

à Jacquier d’en bien couvrir Simon.

La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta

de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée

de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners,

apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit

tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle

frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui

marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la

table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa

de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car

Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la

dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres

choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles

rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en

silence, depuis des années.

Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres

bridées, des mots confus.

--Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il

faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette

maison est froide.

Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle

demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce

serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un

état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une

chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots

et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son

fichu de laine et tendit ses mains vers la flamme. Tant-Belle se coucha

près d’elle.

Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son

souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit

entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde

sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses

vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce

moment, elle ne pensait à rien, étourdie.

Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de

Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva,

vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère

le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots

d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis,

se reculant, elle s’écria:

--Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.

Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par

la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands

yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.

Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit

déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de

caresses, elle dit:

--Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.

Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux,

debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans

bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer

sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise

s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau

sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.

--Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile,

là-bas.

Alors il se pencha à son oreille:

--Il faudrait emmener avec nous maman Claire.

Louise devint pensive:

--Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même...

Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa

poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.

Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant.

Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y

trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement,

chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les

promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les

grains se perdaient sous le corsage.

--C’est un collier de perles. Il est superbe. Il vaut bien une grande

terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.

Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu

le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude.

Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et

l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses

épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose

précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle

qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer

qu’elle n’était pas un être de féerie.

Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de

midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui

semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et

lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait

auprès de Jeannette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise

dans la chambre.

Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de

soie noire.

--J’ai apporté cela pour vous.

--La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.

--Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière

lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois,

refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais

épouser est très riche et il m’aime beaucoup.

--Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être

vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère

est toujours présente.

Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent

pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la

commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise voulut

parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:

Prodige du cœur · 第 6 / 8 段