la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où
Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et
vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis
elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant.
Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac
et elle le regardait ardemment. Elle lui posa maintes questions
auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec
des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre,
mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir.
Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si
pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon
de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il
était content et paisible.
Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:
--Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne
pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...
Il la regarda, tout étonné:
--Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre
loin de toi. Tu viendras avec nous.
Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au
loin, comme si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur;
mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:
--Tu viendras avec nous.
Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:
--Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir
quelquefois.
--Oh! souvent!
--Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas
encore.
Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand
Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»
Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant
avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout
contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et
la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent,
qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée,
blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait
une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile,
le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait
voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur
blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main
jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:
--Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.
Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se
levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa
première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût
la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun
poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout
appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter
le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à
chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et
à trépigner de joie.
Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé
de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon
filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa
ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les
enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:
--Je suis content près de toi, maman Claire.
Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme
le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.
--Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!
Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche,
il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa
ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps
filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme
parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il
était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la
poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se
courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles
jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon
suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus
percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide
s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive,
Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche
ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière
plus profonde en ces parages.
Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt
poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de
l’enfant pleins de joie.
Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure
était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme
apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière
fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs
chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois,
quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en
avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le
velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la
maison, Jeannette venait de tremper la soupe.
--Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.
Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et
à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut
conter une gnorle[A] pour faire rire Simon.
[A] Histoire malicieuse.
--J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la
maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les
jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un
jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et
grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le
vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la
maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta
et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange.
Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne,
qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail
qu’un bon paysan comme moi en trois couples d’heures. Dès la pique du
matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il
battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut
la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux
pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre
chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant
qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant
entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne
renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le
fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un
diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème,
il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté
le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était
bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne
pensait plus à la barrique, il était colère comme un coq d’inde au
croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si
vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus
son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si
bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis,
ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans
la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave
quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait
barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans
la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la
peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il
restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à
lui bailler le fouet.
Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en
faire sortir les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une
braise. Simon s’écria:
--Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.
Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:
--Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.
--Tu me le couperas après, mais raconte.
--L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à
l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de
feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni
de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de
l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire
monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau
gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne
la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait
l’échine pour tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et
le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui
joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il
pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus
beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette
baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la
bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la
cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait
faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et
lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser
tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et
l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit
moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas
l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un
coup l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il
miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par
force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme,
voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à
la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les
pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme
dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il
alla faucher en chantant une brave petite chanson.
Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à
Jacquier:
--Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.
--Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des
boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris
mes vieux.
Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine.
Jeannette mit des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur
son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du
croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les
poissons s’y dorèrent tour à tour.
Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea
tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude,
veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle
écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses
livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa
grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles
traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière
s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant
parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli,
les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée
au-dessus de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et,
dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait
balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui
vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées
par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.
XVI
La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons
annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles
de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux
Ages.
Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ
de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées,
elle disait à l’enfant:
--Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement,
sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras
pour moi.
Insensiblement, par une volonté lente, elle s’était composé une mine
plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par
à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un
étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par
nécessité.
--Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une
femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.
Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses
bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la
longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des
jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur
subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous
ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé.
Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint
chaud, se creusait aux tempes, près de la bouche, et deux traits
d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu
la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.
--Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.
Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand
elle trayait les brettes.
--Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui
s’inquiétaient de sa santé.
Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on
demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline
prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante
solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains
jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond
d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait
mieux qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.
Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les
bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des
hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines
humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des
sacrifices secrets.
Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle
lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui
l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle
le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement
pour se délivrer:
--Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et
j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée.
J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de
force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé.
Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère,
navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi
qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est
encore sans défense...
Alors elle pleura dans ses mains:
--Sans défense, il est sans défense...
L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il
sentait bien que le cas était grave. Il dit:
--Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller
au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.
Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route,
qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable.
En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle
portait un cœur trop lourd.
XVII
L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour
livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait
dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de
l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de
glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de
brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la
moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent.
Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité
étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages
plus tremblants. L’horizon s’éloignait et rompait son cercle sous la
poussée d’une ardeur mystérieuse.
Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa
figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient
agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux
travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la
besogne toujours pressante.
Jacquier grognait:
--Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?
Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une
douceur qui le toucha:
--Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.
Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna
les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et
reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle
serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en
faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que
supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa
douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait
une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine
meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec
trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments
obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher
de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du
monde.
XVIII
Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M.
Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une
grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade
guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait
l’air le plus pur.
Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux
feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et
dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de
feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.
Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le
médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que
c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à
travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle
avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la
table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse
étrange qui lui faisait peur.
--Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.
Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il
lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les
yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence,
souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui
enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se
fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et,
s’éloignant, elle égrenait des prières.
Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en
revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait.
Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi?
Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures.
Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême.
Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner
goût à l’ouvrage, mais elle répondait:
--Tu sais bien ce qu’il faut faire.
Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le
corps; elle n’y prenait pas garde.
Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle
ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds,
et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait
prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la
page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant
plus, il s’écria:
--Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton
petit.
Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et
il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et,
quand elle put parler, elle dit:
--Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le
sais bien.
Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les
mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment
d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où
personne ne pourrait le voir pleurer.
XIX
En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans
l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue,
souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces
inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces
champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même
marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.
Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui
triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir
ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de
blé.
Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire
assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût
vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que
cette lassitude n’était pas naturelle.
Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets,
presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:
--Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire
n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est
avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt.
Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.
Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu
à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles
prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en
allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui
conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle
souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade.
Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:
--Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi,
j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous
a jeté un sort.
[B] Mauvais sort.
Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges
subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui
demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été
obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne
s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.