le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque
chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.
Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé
si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.
--Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant
au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur
que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce
qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si
loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce
monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.
Louise Lautier sentait que les fameuses richesses et ce qu’on appelle
les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble
dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna
en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée,
souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image
d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire
ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur
étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu
la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle
glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets,
qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.
XXIV
Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une
chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le
capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève
permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la
saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les
vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait
des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle
les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son
cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes
comme en peuvent porter de grandes poupées, maintes choses brodées, à
peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le
silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.
Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore
porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc
et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout
rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du
couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette,
les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de
châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient
plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle,
dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant
prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:
--Laisseras-tu faire cela, mon frère? Que ton enfant vive près de cet
homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je
donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.
Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent
d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le
couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:
--Mon frère, mon frère...
Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.
Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla,
le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il
écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de
neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.
Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le
déjeuner du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait
s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:
--Les belettes ne vous mordront pas.
Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon
cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs
pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait
supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un
grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il
clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au
coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne
dehors, par ce temps.
Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle
n’avait jamais fait. Elle dit:
--J’ai apprêté les habits et le linge de Simon.
Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages
quelques jours encore:
--Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez
rester ici une semaine, il pourra l’emporter.
Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait
tous les vêtements qu’il désirerait.
--Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On
m’attend.
Claire garda le silence, puis elle dit:
--On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la
nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera
froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira.
Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait
enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était
partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles
gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable;
mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour
prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires.
Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un
moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de
curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais
disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses
vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile,
le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui
faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça
lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour,
en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait
chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le
couvercle de la malle, et, à genoux sur le plancher, elle y étendait
ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une
caresse infinies.
Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la
présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre,
un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en
étouffant le bruit de son pas.
A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné,
car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses
yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise:
--J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant.
Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils
avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les
dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il
répondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria:
--Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin
d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se
distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas.
Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras
beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau
de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on
ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent
les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays.
Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec
elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur
extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne
cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu
et elle répondait à peine aux questions de Louise. Jeannette apprêta le
repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée.
Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit
place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis.
Quelque chose lui dévorait le cœur en silence.
Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler.
Il grogna:
--On ne mettrait pas un chien dehors.
Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front
de Simon, sans pouvoir parler.
--Tu viendras avec nous, maman Claire?
Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:
--Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir
au printemps, sans faute.
--Je vous remercie, dit Claire.
Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un
éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une
sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la
voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la
chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:
--Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.
Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise
monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie,
mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit
Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais
un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents
serrées.
La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu
embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant que sa maîtresse
semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour
qu’elle vînt se chauffer.
A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la
servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester
là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les
demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à
pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait
l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait,
mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder.
Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant
qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine,
monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand
battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin,
pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui
traversait ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la
sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de
Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait,
haletante, dans le vent:
--Simon! Simon!
Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne
de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un
effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la
route et vint s’abattre dans le fossé.
Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un
malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait:
--Elle s’est glacé le sang!
Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne.
--Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa
figure dans les ronces, comme un Jésus sur la croix.
Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de
saisissement. Simon criait:
--Maman Claire, elle s’est fait mal!
Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il
sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts
pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon
descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous
la capote et l’entoura de couvertures.
--Il faut revenir aux Ages, dit Louise.
Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec
âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur
cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas,
et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents.
--Il faut se hâter, s’écria Louise.
Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda,
suffoqué de grand chagrin:
--Maman Claire, parle-moi.
Un murmure lui répondit:
--Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai.
Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres
tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles
mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient.
L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour.
Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la
voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors,
à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa
figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui
brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des
muscles bougeaient dans ses joues creuses. Jeannette vint la laver,
elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge,
pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les
draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des
oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma
les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix
basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire
serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait
dans un des lits de la salle.
Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier,
ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête
lourde sur sa maîtresse:
--Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre,
elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre!
Jeannette apporta un bol de tisane très chaude mêlée de rhum; elle
appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de
liquide entre les dents serrées.
--Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.
--Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas
qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.
Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et
Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus
dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des
ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de
voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna;
un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.
Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait
faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la
versa dans un bol qu’elle présenta aux lèvres violacées et sèches. Le
délire saisit Claire Lautier.
--Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise,
il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant...
Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y
avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a
su que lui... et moi...
Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se
fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu,
elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et
voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à
peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des
cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait
de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés.
Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:
--Maman Claire...
Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever
du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui
demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler
le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du
lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile.
M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné
Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante,
il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie
double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des
ventouses et les remèdes habituels.
--Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée
par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes
pourraient le surmonter.
Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il
s’en alla en disant:
--Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je
reviendrai dans l’après-midi.
Le jour se levait sur la vallée.
XXV
Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos,
sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans
la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet.
Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre,
elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la
pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle
s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.
Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il
se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait
silence. On aurait dit que la maison s’arrêtait de vivre et qu’une
chose immense était en marche.
Jeannette porta à Louise un bol de bouillon, car elle n’avait rien mangé
depuis la veille. Puis Simon ouvrit doucement la porte et parut,
tremblant. Louise lui fit signe d’approcher. Il était saisi d’un
étonnement terrible. Il regardait maman Claire; il la reconnaissait à
peine, tant sa figure était empourprée, avec une bouche rentrée, des
yeux pleins d’ombre dont il voyait bouger le globe sous les paupières
fermées.
Louise demanda à Jeannette d’éloigner l’enfant:
--Elle se repose, Simon. Tu reviendras quand elle ira mieux.
Il s’en alla, et, le cœur trop gros, il ne pouvait pas pleurer. Jacquier
sortit à son tour; il dénoua ses doigts pesants, et leva les bras dans
un souffle de vieille peur paysanne.
Vers midi, M. Vardier revint. Ayant ausculté la malade, il vit bien que
la pneumonie était infectieuse. Quelques degrés de fièvre encore, et
tout serait fini. Il s’en alla sans pouvoir prononcer une parole
d’espérance.
Dans la soirée, Louise et Jeannette préparèrent la table où reposeraient
les saintes huiles. Claire avait ouvert les yeux; elle demanda que l’on
amenât Simon à son chevet. Il vint sans retard; elle tira des draps ses
mains en feu et l’enfant lui donna les siennes. Quelque temps, ils
restèrent ainsi, et Simon sentait qu’une grande ardeur courait en lui.
Il n’avait pas la force de parler, mais il regardait Claire avec tout
l’amour que pouvaient tenir ses yeux purs. Elle s’était tournée vers
lui, et elle versait sur sa tête la suprême lumière de ses regards. Ses
lèvres s’agitèrent; on ne percevait qu’un murmure que couvrait un
souffle haletant. Louise se pencha vers elle; elle entendit ces mots
étouffés:
--Laissez cet homme. Vous avez ce petit... Je vous le remets... Les
Ages seront à vous... Vous y resterez...
Alors Louise, avec force, pour qu’elle emportât dans l’infini ses
paroles:
--Claire Lautier, je vous le promets.
Elle parut se détendre et elle referma les yeux en abandonnant les mains
de l’enfant.
A ce moment, l’abbé Remier entra. Jeannette et la petite servante
s’agenouillèrent sur le plancher. Louise alluma deux bougies et plaça
près du crucifix le portrait du capitaine Lautier. Elle se mit à genoux
près de Simon. L’abbé dit les prières qui appellent la paix invincible;
il fit les onctions sur les yeux dont la lumière avait formé l’aube d’un
enfant et sur les bras qui tant de fois s’étaient ouverts pour découvrir
le cœur sans cesse donné. Puis il se recueillit et pria.
Il se releva, bénit Louise et Simon; il les voyait rapprochés par un
trait que rien ne pouvait plus rompre.
--Tant de souffrances ne seront point perdues, murmura-t-il. Dieu les
compte. Je reviendrai ce soir pour donner le Pain de Vie à Mlle Lautier.
Quand il fut parti, Louise ouvrit la commode et prit une sorte de voile
sombre dont Claire aimait à couvrir sa tête; elle l’étendit sur ses
cheveux. Jeannette emmena avec elle l’enfant. Il suivit docilement la
bonne femme qui gémissait et mordait un coin de son tablier pour
étouffer ses sanglots.
Claire parut s’assoupir; son souffle devenait moins rude. Parfois elle
ouvrait les yeux et se tournait vers sa belle-sœur. Louise bouleversée
soupirait près d’elle:
--Je ne vous quitterai plus.
Elle regardait le portrait du capitaine Lautier et elle découvrait
confusément l’abîme de son péché; elle tremblait en murmurant: «Mon
Dieu... Mon Dieu...»
Des heures passèrent. Entre les volets disjoints le jour pâlit et
s’effaça. Louise étendit sur le lit un drap blanc pour recevoir Celui
qui est la lumière et la vie. Jacquier avait coupé des branches de houx
et de genièvre, afin de parer la chambre, selon la coutume.
Vers les huit heures de relevée, la clochette de l’enfant de chœur
tinta. L’abbé Remier parut à la porte. Claire appuyait ses mains jointes
sur le drap et elle tendait la tête, toute brûlante de la soif de Dieu.
Elle communia. Louise, à genoux, murmurait: «Seigneur, je ne suis pas
digne...»
Quand l’abbé eut quitté cette chambre où passait déjà le souffle
mystérieux qui détache l’âme, Claire garda ses doigts unis pour la
dernière prière.
Louise se leva avec peine et recommanda à Jeannette d’empêcher l’enfant
d’entrer dans la chambre. Elle s’agenouilla de nouveau au chevet du lit.
Claire fut prise d’un sursaut; elle appela avec force, tandis que ses
regards montaient:
--Mon frère, mon frère...
Sa bouche se détendit, un sourire l’éclaira. Et le voile de la paix
éternelle glissa sur le corps où le sang allait s’arrêter. Alors Louise
joignit les mains; l’âme quittait la vallée, après avoir fleuri en
secret, selon l’humilité et selon l’amour. Elle étouffa ses sanglots, au
chevet de la chère dépouille, près de celle qui avait sauvé son enfant
et qui la sauvait elle-même. Dans la pénombre, elle regardait avec feu
les mains bien-aimées, toujours vigilantes, et recevait le suprême
battement du cœur. Une sorte de foudre la déchira. Elle ne pouvait se
relever encore pour annoncer la funèbre nouvelle. Mais l’aurore qui ne
ment pas naissait dans le silence nocturne.
FIN
_Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par_
_Plon-Nourrit et Cⁱᵉ,
à Paris, le 18 juin 1926._
* * * * *
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