de dimanche, quand il faisait une partie de quilles avec des compagnons
de son âge, non loin du bal de la mère Ruteau:
Qui couche avec chien
Se lève avec puces.
Son franc-parler lui avait attiré maintes insultes; des garçons
s’étaient promis de le rosser, mais il portait à son poing un bâton
d’épine noueux et qui ronflait bravement quand il le faisait tourner.
Simon l’écoutait, tout content, lorsqu’il égrenait ces proverbes qui
marquaient toutes les circonstances de sa vie. Souvent, avant qu’il
parlât, il pensait: «Jacquier va dire ceci et cela.» Il se trompait
rarement. Il admirait cette sûreté, ce bon sens solide, cette sagesse ou
cette science qui permettait au vieux de dire:
--En ce mois, la truite est en chasse; en tel autre, tel oiseau
commence à chanter. Dans une semaine, la châtaigne aura la grosseur
d’une tique de chien.
Il aimait à dire, quand le temps était favorable aux travaux:
Le meilleur laboureur, c’est le Bon Dieu;
Nous autres, on fait ce qu’on peut.
Si la brume emplissait la vallée et paraissait épaisse et blanche, il
disait: «C’est de la fumée de bois mouillé.» Mais, si la vapeur était
légère, d’un bleu de prunelle, il remarquait: «C’est de la fumée de bois
sec.»
Il était toujours saisi par le mystère qui se lève dans la solitude des
champs. Il connaissait maints remèdes dont les médecins font peu de cas.
Pour guérir une brûlure, il traçait du pouce gauche une petite croix et
murmurait:
Feu de Dieu,
Endors tes douleurs,
Ta force et ta vigueur,
Comme Judas perdit ses couleurs
En trahissant Jésus-Christ
Pour un baiser
Aux jardins de l’olive.
Contre le mal de dents, il récitait l’oraison:
Sainte Apolline s’est assise
Sur la pierre de marbre.
Notre-Seigneur, passant par là,
Lui dit: Apolline, que fais-tu là?
Apolline, retourne-t’en.
Si c’est une goutte de sang,
Elle tombera.
Si c’est un ver,
Il périra.
Contre la surdité, il broyait des œufs de fourmi dans de l’huile et en
faisait couler quelques gouttes dans l’oreille malade. Il guérissait un
mal de reins en se ceignant avec une ficelle de fouet. Les verrues se
fondaient par enchantement, si, ayant pris une mèche de cheveux à la
tête du plaignant, on la pinçait dans la fente d’une branche
d’églantier, coupée le jour de l’Ascension. Quand la branche devenait
sèche, la verrue tombait. Il savait qu’un enfant ne souille plus sa
bavette, si on lui fait toucher la croix de l’âne. Et il n’ignorait pas
que, si la lune se perd tous les mois, c’est que le Bon Dieu en fait des
étoiles.
Sa besogne finie, il aimait à fredonner en plein champ quelque bout de
chanson qu’il apprenait à Simon. Deux ou trois avaient ses préférences
comme celle de la Lisette:
De bon matin se lève la Lisette,
Prend son seau, s’en va à la fontaine.
En son chemin, fait mauvaise rencontre.
Rencontre trois jeunes capitaines.
--Où allez-vous, la tant belle Lisette?
--M’en vais quérir un peu d’eau pour boire.
--Sauriez-vous pas un cabaret pour boire?
--N’en connais qu’un, c’est celui de mon père.
Y sont allés, et ont tué père et mère.
Ou la chanson de la Margui:
Quand la Margui va à la fontaine,
Elle marche pas, court toujours.
Tiroun
Eio gue gue, de liroun de liretto,
Eio gue gue, de liretto.
Elle marche pas, court toujours.
Dans son chemin, trouve l’amour.
Dans son chemin, trouve l’amour.
L’amour lui dit: Embrassons-nous...
Mais celle qu’il aimait entre toutes, c’était une chanson toute simple,
toute pure.
Fille en delà de l’eau, passez en deçà.
Passez en deçà, nous parlerons d’amourette.
Quelque heure du jour,
Parlerons d’amour.
Comment veux-tu que je passe, n’ai pas de bateau,
N’ai pas de bateau,
Ni de bateau, ni de perche,
Me faut un ami qui me soit fidèle.
Oui, bien te serai, belle,
Te serai fidèle,
Te serai fidèle tout le temps de ma jeunesse,
Mais encore mieux,
Quand je serai vieux.
Avant de quitter le champ où il travaillait, il aimait, par un temps
clair, à montrer du doigt les bourgs, les villages, les métairies.
--Tu vois, petit, cette troupe de maisons, du côté de ce gros
châtaignier, c’est Rieux, et, de ce côté, ce bout de tuile rouge, c’est
Fromental et l’étang tout luisant comme une pièce de cent sous.
Il se vantait de voir une fève à une grande distance. Quand Simon lui
disait qu’il avait bonne vue, comme lui, il était content. Il scrutait
longtemps le pays. De ce côté, tout au loin, il y avait de la pierre
blanche, aussi blanche que du bon sucre. Par là-bas, la terre était
rouge, et un fameux tuilier y travaillait. Tous les deux, en devisant,
le vieux bonhomme et l’enfant, ils revenaient aux Ages dans la même
fraîcheur du cœur.
XI
La fête des Rameaux arriva. En ce pays où l’église devient plus déserte
à mesure que bals et auberges s’emplissent, elle marque un point
toujours vivant, une verte branche de salut sur l’abîme.
Par les chemins, comme autrefois, des gens s’en venaient en bandes, avec
leurs touffes verdoyantes. Les petiots avaient piqué leurs rameaux dans
des pommes rouges. Les vieilles portaient la tige de buis qui, une fois
bénite, permettra de «tirer l’eau» sur les pauvres morts. Les hommes la
planteront en terre au bord des pièces de blé nouveau afin qu’il profite
bien. Près de Jeannette et de Claire qui conduisaient Simon par la main,
Jacquier serrait sous le bras une ramure qu’il avait coupée dans le
verger et qu’il diviserait dans les champs des Ages. On voyait sortir
des sentiers de traverse quelques vieillards tout desséchés avec de gros
bouquets de buis qui verdoyaient étrangement sur eux, tels des boules de
gui sur des arbres près de mourir.
L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les
cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef,
un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le
souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la
bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui
s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix
forte, l’abbé chanta: _Hosanna!_ et Simon, dans le missel que Claire lui
avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante
humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des
vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait
l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se
penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux
familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de
petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à
côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne
marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un
sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac
qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard
d’une fortune encore neuve.
Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi
immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes
pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière
pour l’obscur triomphe des morts.
Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant
le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main,
tandis qu’elle priait et demandait secours:
--Simon, ton père est là; il veille sur nous.
Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient
impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.
XII
Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce
fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des
feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des
branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient
partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de
travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la
quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que
Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours
qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un
dévouement tout neuf se levait en elle.
Pendant les vacances de Pâques, Simon fut plus que jamais attentif à
lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle,
une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son
visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète.
Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement
vieillir, dans une grande solitude.
Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter
un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:
--Je n’aime plus beaucoup ces airs-là.
Elle chanta une de ces chansons dont les vieillards aiment à bercer leur
cœur alourdi. Cela commence avec un peu de vivacité et s’éteint dans un
sourire faible, au pli d’une bouche qui a reçu trop de larmes.
Derrière le château de Mounviel,
Elle chante la belle:
La la la, la la la, la la,
Elle chante la belle.
Le fils du roi qui l’entendait
De sa haute fenêtre
Mande son petit Jean Varlet
Qui bride le cheval.
--Bon maître, où voulez-vous aller
Sur ce cheval tout bridé?
--Petit Varlet, je veux aller
Entendre la bergère.
Mon bon Seigneur, n’y allez pas.
Ce n’est pas une bergère.
--Varlet, moi je veux l’aller voir,
Bergère ou bergerette.
Du plus loin qu’elle le vit,
Sa chanson s’arrêta.
--Achève, belle, la chanson,
Ta chanson est tant belle.
--Comment pourrai-je l’achever,
Pauvre désespérée?
--Belle, as-tu un ami,
Un ami ou un frère?
--Ni mon frère, ni mon ami.
Ils sont morts à la guerre.
Elle avait murmuré cela, toute penchée sur le feu de l’âtre, et comme
pour l’attester. Simon vint lui caresser le front, où les cheveux noirs
étaient mêlés de mèches grises. Alors, brusquement, elle se leva et
cria:
--Ne sois pas si mignon, petit. Je ne suis qu’une pauvre femme, bien
pauvre.
XIII
Claire avait besoin d’un appui. Elle le trouva près de l’abbé Remier.
Elle n’aurait pu longtemps contenir cette sourde angoisse qui la
torturait. Le curé de Bonnal la recevait avec une bonhomie qui lui
donnait plus de confiance que des paroles savantes. Très vite, il porta
une vive lumière dans cette grande âme, si simple, si faite pour
s’attacher. Il fallait que Claire Lautier se courbât aux desseins de la
Providence. Elle devait accepter d’être séparée un jour de Simon qu’elle
avait dignement modelé. Tel était l’ordre divin. Mais il découvrait, en
cette fille de vieille souche rustique, un sentiment extrêmement fort et
saint qui l’emportait sur tous les autres. Elle ne voulait pas, avec
une sorte de volonté obscure et sacrée, que Simon, dont l’esprit était
sans défense, fût mêlé à la vie d’une mère frivole, fascinée par le seul
plaisir. Louise Lautier n’était pas prête à entendre les conseils
d’En-Haut comme ceux de la sagesse humaine. Elle s’éclairait aussi du
charme terrible des pécheresses. Elle ne cherchait que la volupté facile
et rêvait d’épouser celui qui l’avait détournée du bon chemin. Comment
ne pas trembler à la pensée que Simon, le fils du héros trahi, vivrait
près de cet homme. Claire disait:
--Si je pouvais croire que Louise s’amendât, devînt meilleure, tout
s’aplanirait.
Peut-être avouerait-elle un jour sa grande faute, avec ces larmes qui
purifient et à travers lesquelles on voit Dieu. S’il en était ainsi,
Simon trouverait en elle la lumière qui renouvelle l’âme. Rien ne
l’annonçait encore.
L’abbé Remier, qui était sur le penchant de l’âge, recevait en lui ce
tourment. Malgré des apparences rudes, sa tête couleur de brique, aux
cheveux blancs, il gardait le même amour des âmes, aussi fort qu’au jour
de l’Ordination, quand le vent du ciel l’avait abattu sur les marches de
l’autel, dans la mort du monde.
Claire poussait des cris qui l’émouvaient:
--Voyez-vous, le capitaine Lautier me dirait: «Tu peux le laisser aller
maintenant»; mais il se tait, et mon frère est toujours près de moi.
Alors il gardait quelque temps le silence; puis il trouvait des paroles
d’espérance. S’il avait pensé que Claire était saisie d’une pensée
égoïste, il se fût appliqué à l’en détourner. Mais il sentait bien
qu’elle eût donné sa vie pour sauver l’enfant. Et aucun mérite n’était
perdu.
La saison devenait plus belle, le ciel était plus haut sur la vallée; la
rivière faisait un courant de lumière changeante, toujours
merveilleuse. Le matin, des brouillards s’élevaient; fumée comme d’un
grand feu de bois, vapeur bleue où toutes choses s’enchantaient. La
pointe du genièvre qui a l’air d’une arme, l’hiver, était une quenouille
pour les fils de la rosée; les griffes de l’ajonc bâtard retenaient de
l’or en fleur, les pierres paraissaient vivantes et comme douces au
toucher. D’un immense voile déchiré, dont les bords flottaient, l’eau
jaillissait dans sa jeunesse incorruptible. Les fées tournaient au
soleil. Et du haut des Ages, d’un point de fécondité, les rayons verts
du blé nouveau se mêlaient à ceux du colza fleuri. La roue de l’horizon
reprenait son glissement avec la saison en marche.
Pendant les vacances de Pâques, Simon, entre deux averses, courut dans
les champs, découvrit dans un village inhabité une ruelle où s’ouvraient
des maisons basses, aux fenêtres vermoulues et sans vitres. Les murs
des vergers s’étaient peu à peu écroulés et les ronces liaient leurs
pierres. Un rayon mystérieux dorait parfois les cheminées noircies où
les vivants ne venaient plus s’asseoir. Mais l’enfant devinait là une
présence invisible, le murmure des fées dont on parle sous le manteau de
l’âtre, aux veillées. Quand il faisait doux, et assez de soleil pour
qu’il ne fût pas saisi de peur, il s’arrêtait près de ces portes ruinées
et regardait comme si des êtres de légende allaient en sortir. Pour son
plaisir et son rêve, il y avait aussi de hautes roches où il montait
afin de voir, tout en bas, les fêtes de l’eau.
Le dimanche, il suivait Jacquier qui allait le long de la rivière, une
gaule de noisetier au poing. De midi au coucher du soleil, il ne le
quittait pas, l’admirant, quand il lançait sa ligne à travers les
trembles. Souvent le bonhomme tirait de l’eau une truite ou quelque
poisson blanc. Simon battait des mains et amusait le vieux valet plus
content de le voir rire que d’être heureux à la pêche. Jacquier disait:
--Tu sais, Simon, ce n’est pas bien facile. Les poissons ne sont pas
fous; je t’apprendrai à leur ferrer le bec.
Ils revenaient, quand le soleil avait glissé derrière le versant qui
devenait noir.
Claire, à présent, ne se prêtait guère aux jeux de Simon. Le temps était
passé où elle se mettait à croppetons en faisant des mines enfantines.
Elle ne posait plus deux pommes rouges ou une orange dans le chariot
minuscule qu’elle tirait au moyen d’une ficelle, pour le conduire vers
lui. Alors il disait, selon ce qui était convenu:
--Non, madame, c’est trop cher, je ne prendrai pas vos fruits.
Elle s’amusait à discuter longtemps; puis tout à coup, feignant une
grande colère, elle s’écriait:
--Eh! bien, monsieur, prenez-les pour rien. J’aime mieux ça. J’ai un
long chemin à faire et mes bœufs sont fatigués.
Il prenait les pommes ou l’orange et se précipitait en riant dans les
bras de Claire. Et que de jeux pareils, dont elle ne semblait plus se
souvenir!
Les beaux mois venant, elle s’attacha aux diverses besognes avec la
flamme qui la portait quand elle avait appris la mort de Jacques Renaud.
Un travail acharné l’avait sauvée. En ces moments, si elle cessait de
peiner à la maison et aux champs, elle sentait qu’elle allait tomber et
s’aliter. Alors Simon était à peine né, et Dieu le lui avait envoyé, ce
petit Moïse en proie au fleuve. Ces chansons, qu’elle murmurait sur le
berceau balancé, lui revenaient au cœur, ces chants qui deviennent si
poignants à mesure que l’enfant prend l’âge d’adolescence et s’éloigne.
Elle était impuissante à le retenir aux Ages, bien assurée qu’elle avait
rempli plus que son devoir. On peut rendre le trésor de pur métal dans
son intégrité, mais un enfant longtemps abrité, chéri, c’était de l’âme
où vivrait toujours la meilleure part de sa vie. Et ses mains qui
l’avaient sauvé des eaux, comme dans la sainte histoire, pouvaient-elles
le rejeter dans le flot, lorsqu’il était encore sans défense?
XIV
L’été approchait. On le voyait bien aux verdures fortifiées de la
vallée, à ce moutonnement de feuillages couvrant le versant. La rivière
verdoyait aussi, et ses bords ne cessaient de vivre sous les trembles
reflétés. Elle apparaissait parfois telle une large faulx abandonnée qui
se recourbait dans l’herbe.
Claire poussait les brettes et les bœufs dans un pacage que baignait la
Gartempe. En ce lieu, de hauts rochers noirâtres s’élevaient; et des
chênes attachant leurs racines entre les pierres versaient une gravité,
une sorte d’immense songerie. Le flot, à cet endroit, devenait couleur
de terre labourée. Tout bruit cessait; seule, murmurait la rivière qui
avait le luisant de l’huile. La paix était si forte, ici, que Claire en
était saisie. Mesurant le silence, un poisson sautait, faisait des feux
blancs qui s’éteignaient peu à peu; ou bien c’étaient des bulles, des
fusées de perles qui montaient de profondeurs où un rayon vert
tremblait.
Claire, assise dans un repli de la prairie, ne prêtait guère d’attention
à cette vie de la rivière, ni au vol brusque du martin-pêcheur, beau
comme une poignée de tendres feuilles ensoleillées et qui paraît se
détacher des vergnes penchés. Le jacassement de la poule d’eau qui sort
de son trou ne la surprenait plus. Tout cela était trop familier. Près
de Tant-Belle couchée à ses pieds, elle restait immobile, recevant la
paix de l’air et de l’eau en tricotant quelque lainage pour Simon. Elle
songeait qu’elle était seule en ce monde et que, sans l’enfant, elle
aurait été une femme qui vieillit, inutile. Elle pouvait s’en aller chez
les morts, mais ce petit, il fallait le sauver. «Je donnerais ma vie
pour lui, songeait-elle, et ce serait de grand cœur. S’il y a quelque
chose de bon en moi, que ce soit pour lui... Mais je ne suis qu’une
pauvre fille.»
Maintenant, avec le tremblement d’être impuissante, elle s’isolait.
Simon revenant de classe, elle ne passait plus ses heures près de lui,
penchée sur sa tête blonde, lorsqu’il apprenait ses leçons. Elle ne
lisait plus dans son livre pour lui faire répéter la page désignée par
le maître. Elle restait plus souvent seule dans sa chambre, près de
l’image de son frère; et tout bas elle lui demandait conseil. Mais rien
ne lui répondait. Devant Simon, elle s’appliquait à devenir plus calme,
à mieux contenir son cœur. Un soir, l’enfant, qui depuis longtemps
devinait ce refoulement, dont il souffrait, se précipita vers elle en
pleurant:
--Tu m’aimes moins. On dirait que tu te caches de moi.
Elle eut la force de ne pas montrer ses larmes, mais elle lui caressa la
tête et soupira:
--Comment peux-tu parler ainsi? Je deviens vieille, voilà tout. Ta maman
est bien plus jeune que moi.
Il leva vers elle sa figure grave et demanda:
--Ça ne t’ennuie pas que je pense à elle, dis, maman Claire? Il y a
longtemps qu’elle n’a pas envoyé de lettres. Je te cachais mon chagrin.
Claire put sourire et l’étreignit:
--Il faut bien que tu penses à elle. Moi, j’y pense autant que toi.
Les jours coulaient dans l’immense paix agricole. La vallée verdoyait
davantage. Le temps des foins était venu; on ne pouvait se servir de la
faucheuse mécanique en ces terres montueuses. Jacquier partait au petit
matin, quand le soleil monte des collines aussi douces au regard que la
plume du pigeon sauvage. A ses poings, la faulx tournait dans l’herbe
haute, blanchie de rosée, et il chantait pour se donner du cœur. Comme
les jours étaient chauds, avec des menaces d’orage, Claire et Jeannette
fanèrent sans répit. La charrette câblée entrait, dorée par le soir,
sous le portail de la grange où Jacquier, ruisselant de sueur, mais bien
content, la déchargeait.
La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On
avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter.
Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel
tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu,
en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces
mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.
Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y
courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison
humide, on les avait désherbés avec soin.
Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se
reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il
tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement
les gerbes.
XV
Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en
attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où
s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité,
avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient
leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la
bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en
fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus
lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.
Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur,
qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout
son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en
inquiétait.
Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut
l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et
Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et
ses mains tremblaient. Elle murmura:
--Je perds la raison...
Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire
enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé
de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait
un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.
Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui,
peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa
tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou
brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une
ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses
mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds.
Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un
élan, devant le portrait du capitaine Lautier.
--Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te
voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans
le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure,
comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces
choses.
Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence
extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant
pendant des jours et des nuits.
Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier
viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au
commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils
mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne
pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour
cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des
monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets
les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour
Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.